ÉCOLE ASIATIQUE
II importerait peu que la diplomatie se montrât faible en Europe, où I»1 télégraphe tend do plus en plus à prendre sa place; mais cela importe beaucoup dans ces contrées que l'œil des hommes d'État ne peut atteindre et que les hommes d'État connaissent peu.
Aucun gouvernement n'est aussi libre que le nôtre dans le choix de ses agents : il n'est point tenu de favoriser une classe ou de ménager des individualités parlementaires. Il paraît donc être sans excuse quand il choisit mal ; car nul ne voudra voir le triomphe de la démocratie dans celui du tiers état du savoir et de la pensée (1).
Le gouvernement a cependant une excuse, excuse qu'il ne saurait avoir longtemps le droit de présenter : les hommes spéciaux lui manquent.
J'ai fait voir que je ne croyais pas que l'éducation publique dût être en régie. Je n'admets pas qu'un gouvernement, simple délégué de la nation, prétende former des citoyens, c'est-à-dire ses maîtres et ses juges; le souverain non pas seulement légitime, mais dans lequel vit toute la loi. Mais ce gouvernement a le droit d'instruire ceux qu'il veut employer dans quelque tâche limitée et spéciale : ses interprètes et ses diplomates, comme ses ingénieurs et ses officiers. C'est même son devoir de le faire, quand lui seul réclamant certaines connaissances, elles ne sont point offertes sur le marché commun de l'éducation , et ne sauraient être acquises, au degré et dans la forme qui conviennent à l'État, que dans des écoles dirigées par lui.
Vers 1530, la réforme naissante rallumait l'ardeur d'études éteintes. L'Orient turc s'ouvrait pour notre nation : François Ier fonda le Collège de France, qui, à côté de cours d'hébreu et de syriaque, eut bientôt des cours d'arabe, peut-être même de turc.
Le rôle de ce collège a beaucoup changé : les langues orientales s'enseignent ailleurs encore ; mais ces études, n'étant obligatoires pour personne, sont délaissées. II y a des cours sans auditeur ou qui possèdent seulement l'élève artificiel qui cultive la succession du maître. Il y a d'autres cours sans expériences, plus amusants qu'utiles, qu'un livre remplacerait avec économie. Il y en a que le public rétribuerait mieux que l'État, qui devait les ouvrir jadis, mais n'a peut-être plus aujourd'hui le droit d'instruire la jeunesse aisée ou riche aux frais de trente-cinq millions d'hommes plus pauvres auxquels il n'apprend pas gratuitement à lire (2).
(1) Par opposition à l'aristocratie, gouvernement clans lequel les magistrats sont désignés par leur naissance, on appelle démocratie le gouvernement dans lequel les magistrats sont élus par le peuple, système bon ou mauvais, suivant les temps et les lieux, mais complètement différent de ce qu'on affecte en France d'appeler du même nom.
(2) La gratuité de l'enseignement supérieur est une tradition de ces temps barbares où, personne ne voulant rien apprendre, on était réduit à nourrir des pauvres qui consentaient, en échange, à subir quelque instruction. La constitution de 1791 pose les vrais principes quand elle dit que l'instruction publique doit être gratuite à
Là ou ailleurs, je voudrais que l'État développât ou créât et rendît obligatoires, pour l'admission dans la diplomatie et les chancelleries lointaines, des cours de droit international et commercial , de statistique et d'économie politique, communs à tous les élèves, et les autres cours groupés en deux spécialités distinctes :
1° De chinois littéraire, de chinois usuel , de japonais, d'annamite, de m an t chou , d'histoire de. la Chine et du Japon; de législation, de statistique, de géographie spéciales;
2° D'arabe littéraire et d'arabe vulgaire . de turc, de persan, d'indoustani , d'histoire musulmane; de législation, de statistique, de géographie musulmanes.
De toutes ces langues, une langue littéraire et deux langues vulgaires seraient obligatoires.
Je voudrais que pour renseignement des langues usuelles les professeurs européens fussent assistés de maîtres indigènes.
On ajouterait à cet enseignement celui de l'anglais pour la branche chinoise, et de l'anglais, du grec, de l'italien ou du russe pour l'autre.
La durée des cours serait de deux ou trois ans.
Je voudrais qu'il y eût en Orient et dans l'extrême Orient, auprès des légations principales, auprès de celle de Pékin surtout, comme des écoles de perfectionnement; mais je ne crois pas que les premiers principes dussent être cherchés là. D'abord, parce que c'est en Europe que se trouvent les savants maîtres et les bonnes méthodes ; ensuite, parce que l'Asie peut devenir pour des hommes trop jeunes l'école de l'intrigue et de la concussion. Nous pourrions remplacer peu à peu, à l'aide d'un personnel convenable, un personnel aujourd'hui défectueux sur beaucoup de points. Une carrière honorable, et qu'il faudrait rendre rémunératrice, serait ouverte à des jeunes gens laborieux : nous en pourrions placer annuellement un certain nombre, et ceux (iui, ayant suivi les mêmes leçons, ne pourraient être employés par l'État, le seraient avec profit par le commerce, par de grandes entreprises et par les gouvernements asiatiques eux-mêmes.
Il serait utile aussi d'avoir, auprès du ministère des affaires étrangères, un bureau de statistique et d'information générale auquel seraient attachés des interprètes, des
l'égard des parties d'enseignement indispensables pour tous les hommes. Répandre et élever cette instruction, c'esl forcer le niveau de l'autre à s'élever lui-même, c'est encourager vraiment les lettres et les sciences. Sans aristocratie puissante ou bien riche, les Américains lisent plus qu'aucun peuple. Les livres les plus sérieux oui parmi eux un immense débit, et dés lors coûtent peu : le peuple défraye la science, et la science se vulgarise. Quand un peuple ne veut pas lire, le gouvernement n'a besoin de rien imprimer, ni de rien encourager; et quand un peuple veut s'éclairer, il n'a pas besoin que l'État choisisse la lumière, et l'achète aux frais de tous et au profit de quelques-uns.