‹ La Chine et les Chinois (volume 3)Chapitre 36 sur 45 · RÉBELLION ACTUELLE. SI · texte numérisé non relu

RÉBELLION ACTUELLE. SI

laisser une trop grande part à l'initiative de deux étrangers; mais l'intervention des gouverneurs était loin d'être une garantie, et le commandant de la flottille, non plus que les officiers placés sous ses ordres, ne pouvaient accepter une combinaison qui pouvait en faire les instruments d'une répression sauvage, et même d'actes plus sauvages encore et entièrement étrangers à la répression de la rébellion (1).

Diverses défections, l'apparition en Chine de caractères douteux, l'occupation de la Cochinchine, ont pu causer au gouvernement chinois une certaine inquiétude, et rendre ses dispositions à notre égard plus défavorables qu'elles ne le semblaient d'abord. Il est permis de croire que le crédit du prince Kong n'est plus aussi grand ; on assure que le conseil suprême subit aujourd'hui l'ascendant du vice-roi du Kyannan, Tsen-kwo-fan, ennemi des Européens; il est possible enfin, il me paraît même probable qu'une partie des hommes qui possèdent la confiance du gouvernement, sans être d'accord avec les rebelles, désirent la continuation de ce désordre, qui leur permet de taxer arbitrairement les uns et de piller les autres, sans même leur imposer l'obligation de payer leurs troupes. La misère publique est la source impure où se puise leur fortune; il faudrait une main vigoureuse pour fermer le gouffre , une enquête sévère et quelques supplices pour faire entendre aux défenseurs de l'ordre qu'il ne leur appartient point de le troubler eux-mêmes.

Pour accomplir les grandes réformes que nous attendons d'elle, la Chine a besoin d'être en paix ; depuis quelques années, cependant, ses plus belles provinces sont la proie de quelques brigands.

En Europe, et même dans quelques ports chinois ouverts à l'Europe, les désordres de la Chine ont un moment passé pour une révolution politique, pour le soulèvement d'un peuple conquis, pour les luttes et le triomphe d'un dogme nouveau.

Nos révolutions politiques, cependant, ont un programme connu; sous quelques chefs qu'ils combattent, leurs soldats sont des citoyens qui s'agitent pour ce qu'ils croient être le bien de la cité, et pour grandes que soient leurs illusions, la conscience publique les excuse en raison de leur sincérité.

La nation chinoise ne connaît guère que la discussion des intérêts locaux. Pliée depuis des siècles à un joug qui n'est pas très-lourd, elle supporte les Mantchous comme des hôtes peu gênants et d'ailleurs peu nombreux ; deux cents ans ont passé sur les souvenirs de la dernière dynastie, qui n'est plus représentée, même par un imposteur.

(!) Le plan de M. Lay et l'appui que lui a prêté le ministre de Sa Majesté Britannique à Pékin sont généralement attaqués par la presse anglaise, ce qui montre (pie le sentiment public, en Angleterre, est fortement opposé à tout acte qui pourrait ressembler à un protectorat et ménager une conquête. Je crois, du reste, qu'il y a quelque exagération et quelque malveillance dans ces attaques.

Les aspirations militaires manquent à la Chine, et le sentiment religieux n'y a pas non plus l'intensité redoutable qui enfante les martyrs ou même les persécuteurs. La Chine n'eût pas suivi le prophète des Arabes. Ses sectateurs y sont comme dépaysés; leur fanatisme y reste sans écho.

On ne s'étonnera donc point si j'avance que le peuple chinois, c'est-à-dire tout ce qui en Chine possède ou travaille, est étranger aux mouvements actuels.

Cultivant avec une patiente ardeur un sol fertile extrêmement divisé, les populations de la campagne paraissent heureuses ; leurs mœurs sont patriarcales ; leurs habitudes polies. Leurs demeures sont propres; on y trouve quelques livres et souvent de petites collections de vases ou de peintures d'une faible valeur, mais qui suffisent à des hommes modestes et font voir que leur simplicité n'exclut pas une certaine culture. Les populations rurales du Tiui-li (Tchi-li), du Illan-tb-n (Chantoung), du Kyan-nan (Kyang-nan), m'ont paru, au point de vue de l'aisance, être au moins égales, et au point de vue de l'instruction être assez supérieures à celles de l'Italie ou du Portugal au milieu desquelles j'ai pu vivre.

Dans quelques parties de la Chine méridionale, cependant, la vie n'est pas aussi facile. Sur un sol maigre et rocheux végète un peuple stupide et rude que sa misère rend turbulent et vagabond. Enfin, les villes si grandes, si corrompues de l'empire le plus peuplé de la terre, nourrissent une multitude d'êtres déclassés et vicieux, sans famille, sans asile, presque sans nom, mendiants ou bateleurs, coupeurs de bourses ou pirates; liés entre eux par la communauté de l'infamie et la solidarité du crime; groupés en sociétés secrètes, sortes d'assurances mutuelles du vol, du meurtre et du faux témoignage. Ces sociétés, quelle que soit leur devise ou leur bannière, ne sauraient s'élever à un caractère politique. Les magistrats, qui en tiennent toujours sous les verrous quelques représentants, les ont plus d'une fois soulevées contre nous. Tout prétexte leur est bon, même le nom des dynasties éteintes ou celui du christianisme que leur contact doit faire reculer avec horreur.

Proclamée il y a une quinzaine d'années par un intrigant du nom de Xku tso-syuen (Houng tse-syuen), qui avait exploité quelque temps des missionnaires crédules, la rébellion recruta d'abord dans le Kwan-si quelques montagnards à demi sauvages; grossie dans la province de Canton par quelques milliers de pirates et de bandits, cette bande devint presque une armée. Son chef se transforma en empereur céleste, et quelques brigands subalternes furent proclamés par lui rois des quatre points cardinaux ou de quelques autres royaumes du même genre (1).

(I) L'histoire de Houng tseu-syuen et de la rébellion actuelle a été souvent racontée déjà; je n'y reviendrai pas ici. Je dois signaler seulement un travail de M. Th. Hamberg, missionnaire de la Société évangélique de

RÉBELLION ACTUELLE. 83 C'était peu d'être empereur, surtout de celte façon. X>,fi tsô-syuen le comprit, el se fit à peu près dieu. Espérant entraîner des missionnaires aussi ardents que peu éclairés, ou des agents européens sans rapports avec la Chine officielle, il inaugura une sorte de christianisme grossier et sacrilège, que ses complices, avides de débauche et d'opium, eurent la sagesse de ne pas prendre au sérieux.

Partout cependant les nouveaux sectaires renversaient et brisaient les idoles. Une foi ardente ne les entraînait pas, comme les premiers chrétiens, à celle intervention plus brutale que pieuse, dont l'Évangile a le droit de se passer; ils suivaient seulement le dicton des voleurs chinois, qui disent en leur grossier langage que les dieux ont le ventre gras parce que souvent on y a renfermé de For, de l'argent, des objets de prix; parce que les bonzes eux-mêmes y cachent quelquefois leur petit pécule. Les églises chrétiennes eurent leur tour. Un grand nombre de missionnaires catholiques et protestants furent massacrés, il n'y eut pas trace d'une préférence. Du premier jour , les missionnaires catholiques avaient jugé les rebelles. Les protestants, un instant trompés, avaient reconnu bientôt leur erreur, et, mus par un sentiment élevé de leur honneur et de leur devoir, étaient revenus avec éclat sur un jugement précipité.

Que pouvait, d'ailleurs, gagner la religion du Christ à cette parodie honteuse de ses dogmes ? Que pouvait gagner l'Europe politique ou marchande au triomphe d'une secte nouvelle essentiellement militante, pour peu qu'elle eût été sincère ; au soulèvement religieux d'une race jusqu'ici paisible, tolérante, facile à dominer?

La rébellion chinoise est aujourd'hui bien connue, pleinement démasquée. Partout elle s'est montrée la même. La marine anglaise, désireuse de faire respecter le nouveau traité, a visité il y a deux ans Nankin, capitale des rebelles. Cette ville, si puissante jadis, si riche, si peuplée, longtemps capitale de l'empire, n'était plus, au dire des officiers qui avaient suivi l'amiral Ilope, qu'un amas de ruines abandonnées. Vingt mille brigands y campaient, adonnés à tous les vices, servis par des femmes enlevées, des enfants volés qu'ils exerçaient au métier des armes, et quelques paysans réduits en esclavage. Leur chef, enrichi par le pillage, y trônait dans un palais délabré, enlouré d'une centaine de femmes armées, ses concubines et sa garde. Ses ministres savaient à peine lire; tout, dans cette ville devenue un repaire, était hideux et repoussant. Bien d'autres villes célèbres, bien des districts populeux et fertiles, ont tour à tour été foulés par ces barbares. L'incendie et le massacre marchent à leur côté; les populations disparaissent à leur approche. Lors du sac et de l'incendie

Bàle, qui a paru dans le Chincseand Japancse Repository, et qui donne beaucoup de détails nouveaux sur le chef des rebelles et son entourage.

dé SîMiiick, la Venise chinoise, j'ai vu moi-même arriver à Chang-hai plus de soixante mille infortunés, les uns offrant de boutique en boutique quelque lambeau misérable de leur fortune passée: les autres privés de tout, sans pain comme sans gîte; plusieurs frappés dans leurs affections les plus chères; quelques-uns acharnés à la recherche de leurs enfants disparus dans le désordre d'une fuite précipitée, perdus dans- cette foule, ou noyés dans quelque canal, ou ravis par des malfaiteurs. Tous, mornes et désespérés, avaient en un seul jour franchi la dernière limite des misères humaines ; entassés dans les cours des temples, remplissant toutes les rues, ils appelaient la mort, car aucune charité ne pouvait combler l'abîme de leur misère, et les magistrats effrayés de leur affluence se hâtaient de les éloigner de la ville pour les rejeter sur des campagnes ravagées et désertes. Récemment encore Changhai, entouré par les rebelles, a vu camper dans ses rues, sous ses murs, dans les plaines qui l'environnent, près de deux millions d'hommes dépouillés de tout. La faim en faisait périr plus de mille chaque jour; les jésuites, cependant, en avaient recueilli près de dix mille, et la charité chinoise elle-même luttait d'efforts et de sacrifices avec la charité chrétienne.

Comme les flammes d'un incendie abandonnent les cendres qu elles ont faites pour se précipiter sur une proie nouvelle, la rébellion chinoise dévore tour à tour les villages et les villes, ne laissant derrière elle que des ruines et du sang; elle se déplace sans s'étendre, mais tout ce qu'elle touche est pour longtemps frappé de mort. Les champs restent abandonnés; les villes ne se relèvent pas; quelques heures d'orgie ont vu périr toutes leurs richesses, et ceux de leurs infortunés habitants qui par la fuite se sont dérobés au massacre, au déshonneur, à l'esclavage, errant par les chemins, mendiant leur vie et repoussés à cause de leur nombre, affamés, exaspérés, devenus incrédules à la justice de Dieu comme à celle des hommes, viennent grossir à leur tour les hordes qui les ont dépouillés. Ainsi le désordre engendre le désordre. On se demandera sans doute comment un fait pareil a pu se produire, comment il peut se perpétuer. Une seule chose l'explique : la faiblesse du gouvernement, la désorganisation militaire dans laquelle il a laissé le pays. Des conquérants ont cru dominer mieux un peuple désarmé. Le jour de la lutte est venu, les défenseurs n'étaient plus là. On a dû combattre des bandes désordonnées par d'autres bandes sans discipline. On s'est soutenu péniblement; on a perdu de riches provinces et recouvré des districts déserts. On a pu ne point périr, on n'a pas pu vaincre.

L'Europe moderne ne nous offre assurément aucun spectacle comparable à celui-là. mais nous en trouverions quelque image en remontant le cours de notre histoire. La Chine en est encore aux jours des Pastoureaux. Presque tous les États de l'Europe, la Turquie même, ont souffert de pareilles

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