RÉBELLION ACTUELLE
atteintes. La Chine ne les souffre pas pour la première fois, et l'on ne saurait y voir un signe de décrépitude, puisque les États les plus jeunes en ont souvent offert le spectacle, niais seulement un des traits par lesquels se distingue souvent, bien qu'à des degrés divers, une des périodes de la vie des peuples, une des phases de leur développement, période que tous les peuples, il est vrai, n'arrivent pas à franchir, et dans laquelle les Chinois ont trop longtemps demeuré.
En Europe et ailleurs, ces désordres autorisés par la faiblesse de l'État n'ont cependant jamais triomphé d'une société dont l'instinct et la nature les repoussait. Il en sera de même en Chine.
Ce pays n'est point tombé assez bas pour accepter le joug d'aventuriers pareils. Une nation lettrée repoussera toujours des maîtres ignares et grossiers; les gens du midi ne vaincront pas ceux du nord ; jamais, enfin, une révolution n'a triomphé que dans la capitale de l'empire : et cette capitale, environnée de vastes plaines, que garderont au besoin les cavaliers de la moitié de l'Asie, parait inaccessible aux rebelles.
Ceux qui défendaient en Europe les rebelles représentaient leur triomphe comme prochain et voyaient déjà X«n tsô-syuen maître de toute la Chine pacifiée, libre, heureuse. Ce ne pouvait être là qu'un rêve. Les dynasties ne se fondent point ainsi: leur changement n'a lieu qu'après de longues guerres. La dynastie actuelle a du lutter longtemps contre la résistance acharnée de plusieurs de ses provinces , et lors de la chute des Tan (Tang) , on vit cinq dynasties plus anciennes reparaître tour à tour sur la scène, pendant un demi-siècle, avant que la dynastie des Sxîi (Soung) parvînt à s'établir d'une façon durable sur une portion limitée de l'empire.
La rébellion vient de perdre Sb-tmes (Sou-tcheou) ; bientôt, sans doute, elle perdra Xan-tine» (Hang-tcheou) et Nankin. En même temps qu'elle on verra finir des soulèvements dont l'origine est moins vile et toute différente : je veux parler des insurrections musulmanes, mal comprimées, sans cesse renaissantes, que des mesures maladroites ont provoquées, qui même n'étaient que trop justifiées dans la province de Yun-nan par les criminelles menées d'un gouverneur général qui rêvait le massacre des musulmans , et que les musulmans n'ont fait que devancer.
Sans doute il est impossible qu'il n'y ait pas de temps à autre quelques émeutes dans un empire aussi vaste que la Chine. Mais ces émeutes, toutes locales et dirigées presque toujours contre quelque agent secondaire, ne menacent point le souverain, dont la prudence peut les prévenir, dont la parole suffit à les calmer, et auquel la modération sera d'autant plus naturelle et plus facile qu'étant plus fort il sera moins incertain de la victoire.
Le gouvernement chinois ne m'ayant pas comblé de bienfaits, et les rebelles ne nr ayant fait aucun mal. j'espère que mon appréciation passera pour impartiale. Je
pense que nous devons écarter les rebelles des ports où se fait avec l'Europe un grand commerce. Je pense que nous pouvons offrir au gouvernement, parce que c'est un gouvernement, el que le maintien de l'ordre public nous est avantageux, nos conseils et nos instructions : il serait dangereux d'aller plus loin. Mais ce qui serait plus dangereux encore, plus inexcusable, ce serait de prêter aux rebelles un appui quelconque ou même d'entrer avec eux en quelque relation que ce soit. Le missionnaire américain Roberts, et plus tard Burgevine, en ont fait le portrait le plus séduisant : tous deux se sont soustraits par la fuite aux tendresses de ces singuliers amis. On assure qu'ils sont pleins d'admiration pour Napoléon III, désireux de se faire catholiques, d'ouvrir les ports, d'encourager le commerce : n'ajoutons foi ni à ce qu'ils disent, ni à ce qu'on leur fait dire: leurs intérêts ne sont pas les nôtres, et leur admiration est indigne de nous.
Nous ne saurions désirer, d'ailleurs, quels que fussent leurs succès, un partage <le l'empire. L'empire, tel qu'il est, n'est ni trop riche ni trop fort; il est l'œuvre des siècles et en a traversé plusieurs; il a trouvé ses vraies limites : toutes les fois qu'il s'est divisé, la guerre est sortie de cette division et n'a cessé que par la reconstitution de l'empire unique qui constitue l'état normal et stable de cette partie du monde. Rien ne paraît plus facile à l'esprit qu'un tel partage : il serait facile de former sur le littoral seul deux ou trois grands États dont chacun aurait de 120 à 200 millions de revenu et qui pourraient prendre les noms, consacrés par l'histoire, de Wey, de W» et de Yué; mais à quoi cela nous servirait-il? Craint-on que la Chine, parce qu'elle aura reçu de nous quelques leçons fécondes d'administration et de guerre, ne devienne assez forte pour nous repousser, sans devenir assez sage pour comprendre qu'elle y perdrait elle-même plus que nous? Qu'on se rassure à cet égard : la Turquie , plus militaire d'habitudes et d'instinct, reçoit depuis cent ans nos leçons, et l'on sait à quel point elle est peu redoutable à ses voisins. Le Japon, en raison de sa constitution féodale, source constante de luttes, est en proie à une émulation militaire qui doit faire prévoir des progrès plus rapides; mais il y a ce fait remarquable, manifeste dans le passé, obscur pendant longtemps, entrevu de nouveau aujourd'hui, que les princes japonais veulent tous notre commerce; que quelques-uns en rêvent le monopole, et que c'est parce que le Siogoun en profitait seul, ou à peu près seul, qu'ils se liguent contre lui et nous combattent pour le perdre.
L'Europe a déjà ses pénates en Chine et dans toute l'Asie. Quand divers peuples se rencontrèrent sur les débris de l'empire romain, chacun d'eux garda ses lois. Avec plus de raison, nous gardons en Asie les nôtres; nous ne saurions subir le gouvernement des Barbares, ni nous soumettre à ce qu'ils nomment la justice : nous avons donc exigé le privilège d'avoir nos magistrats et de n'en point connaître d'autres ;