‹ La Chine et les Chinois (volume 3)Chapitre 39 sur 45 · LOIS DE LA COLONISATION · texte numérisé non relu

LOIS DE LA COLONISATION

l'éphémère durée do leur vie, presque tous, éprouvés dès la première heure et de jour en jour plus menacés, sont, par une pente précipitée, entraînés vers la mort.

Ainsi l'Amérique du Nord, la Tasmanie, une partie de l'Australie, de la Plala, du Chili, sont devenues de nouvelles Europes ; mais, au sud connue au nord de l'équaleur, on a vu l'homme de notre race arrêter ses progrès, refuser son labeur et perdre sa puissance en franchissant cette courhe capricieuse au delà de laquelle la neige de nos hivers ne vient plus blanchir le sol.

Ainsi de la Louisiane et du Texas, du Pérou, malgré ses montagnes; ainsi surtout en est-il du Brésil, où l'Européen mélangé dégénère et s'efface, et du Mexique, qu'une race abâtardie ne défendra pas longtemps contre des dominateurs venus des bords de l'Ohio.

On a trouvé que là où l'Européen, incapable de grands étroi ts, ne maintient qu'avec peine sa vie, le péril croissait pour lui chaque jour, de telle sorte que, dans l'Inde, la proportion des décès est d'autant moindre que les garnisons sont plus courtes; il y a bénéfice pour l'Angleterre à n'y laisser ses régiments que trois ans au lieu de huit.

De ce que je viens de dire ressortent quelques règles que je n'exposerais pas à Londres ou à New-York, mais que je dois exposer à Paris, car on paraît ne pas y savoir encore que l'Algérie n'a ni le climat sous lequel nous travaillons, ni celui qui produit les épiées; car nous appelons des bras français à la Nouvelle-Calédonie, en Gochinchine même peut-être, et nous envoyons à la Guyane nos condamnés, sans nous douter que ce pays ne permet point à ceux que son climat laisse vivre de se réformer par le travail .

Considérées au point de vue de leur conquête ou de leur domination par le peuple européen, les diverses contrées du monde appartiendront à deux classes distinctes :

La première comprendra les pays de même climat que l'Europe; et pour peu que ces pays soient vides d'habitants ou peuplés seulement de sauvages et de chasseurs, ils appartiennent à nos charrues.

Dans la seconde, je rangerai toutes les contrées dont le climat exclut notre race. Nous ne nous y pouvons montrer que comme individus, comme maîtres, comme soldats ou comme marchands. Nous y conservons notre place, non par la succession de familles implantées, mais par le perpétuel renouvellement de ceux qui nous servent et nous représentent, que ce soient des magistrats gouvernant en notre nom, des planteurs servis par des bras mercenaires, ou des marchands formés en république.

Les colonies, c'est-à-dire les pays où l'Européen peut avec profit porter ses bras, doivent être ou rapidement devenir indépendantes, puisque les citoyens qui les peuplent, égaux à ceux de l'Europe, ne sauraient devenir leurs sujets, et que la distance

à laquelle ils vivent s'oppose à ce que leurs intérêts et leurs vues soient pareils. Comme, de plus, ces citoyens sont des ouvriers, des cultivateurs, qu'ils n'ont point d'esclaves ou de sujets, leur république est une démocratie. Celte démocratie repousse d'ailleurs La compétition d'une race subalterne. Ainsi le nègre est traité presque en ennemi par les Irlandais de New-York; les assemblées australiennes rejettent l'immigration chinoise: et si, en ce moment, elles paraissent fléchir, je ne crois pas que ce soit pour longtemps.

Les contrées déjà peuplées par une race inférieure et nombreuse, non plus que celles où l'Européen incapable de travail manuel doit introduire des esclaves ou des mercenaires, ne sauraient se gouverner par les mêmes principes : c'est le despotisme qui les régit, quand, soumises aux puissances d'Europe, elles en reçoivent leurs magistrats (1). La république y peut fleurir quand il n'y a point de maître lointain; mais, de toute façon et toujours, la constitution de l'État est aristocratique, puisque deux classes d'hommes sont en regard : les uns blancs et civilisés, conquérants et citoyens; les autres bronzés et barbares, conquis et sujets, engagés quelquefois ou esclaves.

Ces républiques aristocratiques ont des formes diverses : il y a la forme marchande de la république carthaginoise, la forme industrielle des Étals aujourd'hui confédérés, la forme religieuse de la république ou de la théocratie du Paraguay, la forme militaire, enfin, plus étendue et plus puissante que la forme marchande, et dont le

(I) Le régime militaire n'est pas le vice, mais la condition nécessaire de l'Algérie peuplée de musulmans respectueux, mais inconciliables, émus par toutes nos guerres, et, comme l'Inde et le Caucase, inspirés par la Mecque. Ce régime est l'absence de la vie; le régime civil serait la mort. Il y avait nécessité, peut-être, de prendre Alger, nid de pirates, et de l'occuper ensuite, afin cpie d'aulres ne se logeassent pas à nos portes. En élait-il de mémo de la Cocbinchine, cette Algérie lointaine, ce Mexique perpétuel?

Je ne doute point que la Cocbinchine ne nous offre tous ces éléments de puissance et de prospérité qu'on nous a si longtemps montrés en Algérie, et qui me paraissent ne manquer nulle part. Le climat en est sans doute aussi sain que peut l'être celui d'une vaste rizière, aux emboucbures d'un grand fleuve, et près de l'équateur. C'est aux boucbes du Gange, 260 lieues plus au nord, que naît le choléra ; c'est aux bouches du Mississipi, 400 lieues plus au nord, que naît la fièvre jaune. On dit la population redoutable : ]e veux bien qu'elle ne le soit pas; mais notre agression menace toute la Péninsule; le christianisme appuyé s'y trouve compromis; des imprudents connaissent peut-être un prétendant légitime, prêt à accepter notre appui pour faire le bonheur de ses peuples. Nos traités, en tout cas, ne paraissent pas bien solides. Il faudra nous étendre, comme en Algérie, comme les Anglais dans l'Inde, jusqu'à ce que la terre manque sous nos pieds. Nous aurons comme seule garantie, si loin de notre contrôle, la prudence et la modération d'agents dont l'avancement dépendra de la guerre, et le traitement de l'extension de nos limites.

Y serons-nous très-forts, séparés de la France par des détroits et par la flotte anglaise, double de la nôtre, appuyée sur l'Inde et l'Australie?

On dira que nous avons dans l'extrême Orient des intérêts sérieux; que nous y devons défendre nos traités soit contre la folie, soit contre la faiblesse de gouvernements barbares; que l'expédition de I8C0 est trop coû-

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