‹ La Chine et les Chinois (volume 3)Chapitre 38 sur 45 · INDÉPENDANCE ET UNITÉ · texte numérisé non relu

INDÉPENDANCE ET UNITÉ

et bien que ce privilège puisse paraître, à ceux qui ne connaissent point l'Asie, contraire à l'égalité ou attentatoire à des souverainetés étrangères, il n'existe rien de plus juste , ni rien de moins dangereux pour l'indépendance des États asiatiques, qui ne perdent ainsi que l'occasion de fautes journalières à la responsabilité desquelles ils succomberaient.

Il est d'ailleurs facile de voir que ce privilège est tout ce qu'il nous faut. Du moment qu'à travers l'immensité de l'empire chinois nous retrouvons notre cité, qu'avons-nous besoin de saisir des îles ou de nous faire concéder des plages que le reste de l'Europe viendra nous disputer demain? Il est regrettable que des établissements de cette nature existent déjà; il n'en faut pas augmenter le nombre, et rien ne serait plus à désirer qu'une décision des grandes puissances plaçant l'intégrité des territoires chinois et japonais sous leur commune protection.

L'occupation de la Chine par une puissance européenne serait le signal d'un grand désordre dans le monde. Comme cette puissance ne serait pas nous, nous ne saurions y rien gagner. Cette puissance y gagnerait-elle quelque chose? Je ne le crois pas; mais l'ambition est parfois aveugle, et il n'est pas de folie que les peuples, comme les hommes, ne puissent entreprendre quand elle amuse leur vanité.

Deux puissances sont à craindre : la Russie, l'Angleterre. La Russie a récemment encore étendu ses frontières du côté de la Chine; elle colonise les rives de l'Amour, elle peuple peu à peu la Sibérie. Je crois, toutefois, que d'ici à longtemps elle ne doit pas désirer l'acquisition de nouveaux territoires.

Maîtresse de peuplades asiatiques presque sans nombre, à peine soumises, et dont l'agitation serait redoutable, elle est en quelque chose solidaire de la Chine : la paix et la prospérité de cet empire sont nécessaires au progrès comme à la paix de ses possessions orientales. Ébranler cet équilibre serait une aventure mongole dans laquelle la Russie ne doit pas se jeter.

Le peuple anglais est rassasié de conquêtes; il sait ce qu'elles coûtent et ce qu'elles rapportent : il sait que Chang-hai, qui lui coûte seulement l'entretien d'un consul, fait avec l'Europe, et surtout avec lui, un commerce quatre fois, cinq fois peut-être plus considérable que celui que fait la France avec l'Algérie, qui lui coûte si cher.

Il sait que la Chine ne lui refuse ni le thé , ni la soie, ni le coton ; qu'elle ne repousse ni les cotonnades, ni l'opium ; que s'il prenait possession du pays, ni le thé, ni la soie ne seraient moins chers ; ni les cotonnades , ni l'opium ne se vendraient mieux. Il sait qu'il dépenserait un demi-milliard de francs, un milliard peut-être, à des guerres dont l'objet principal serait la fortune militaire de quelques officiers , à des conquêtes, à des annexions dont le seul résultat serait de fournir des places à quelques cadets dont la pauvreté compromettante pèse sur l'aristocratie.

Il n'est donc pas à croire que le peuple anglais , conduit d'ailleurs par des hommes sages, se laisse entraîner à la conquête de La Chine. Ce qui doit encore nous inspirer une certaine confiance dans l'avenir, c'est, d'une part, l'attitude loyale et digne de la Russie pendant la dernière guerre; de l'autre, la conduite de l'Angleterre, qui, ayant devancé et servi en Chine toute l'Europe, n'a jamais affiché la prétention d'y rester seule. Nous n'avons point de conjurations à redouter d'un État libre; l'opinion publique s'y manifeste avec trop de bruit pour qu'on ne sache d'avance tout ce qu'il prépare. Ce ne sont pas les États libres, mais les États despotiques qui contraignent l'Europe à rester en armes et la frappent ainsi d'une amende annuelle de plusieurs centaines de millions.

On peut ajouter que la Russie et l'Angleterre doivent comprendre que celle d'entre elles qui entrerait en Chine avec l'intention d'y rester ne tarderait pas à voir paraître l'autre, à nous voir paraître nous-mêmes, à voir accourir la grande république américaine jetant dans la balance une puissance militaire et maritime récente, mais redoutable; et pour riches que soient la Russie et l'Angleterre, elles ne le sont pas assez pour jouer à la grande guerre si loin de leurs capitales : elles ne seraient pas assez folles non plus, en face de tant d'adversaires, pour confier la garde de la Chine à des auxiliaires asiatiques.

Le monde, d'ailleurs, a des lois que l'ignorance et la présomption ne peuvent changer. La race humaine s'étend sur toute la terre; chacune de ses fractions a cependant des frontières tracées par la nature même; chacune de ses familles vit et se perpétue au sein d'un climat particulier pour lequel elle est faite. Ces climats sont la résultante d'éléments nombreux, encore mal définis; l'inégale quantité de chaleur reçue dans une année est, de tous leurs traits, le plus facile à saisir. Je ne chercherai point à marquer leurs contours, à nettement accuser ce qui, pour être vrai, veut encore rester vague; je dirai seulement qu'on pourrait reconnaître cinq climats entre les pôles glacés et le voisinage ardent de l'équateur.

Quand une famille humaine fonde, à ses antipodes thermaux, de nouvelles demeures, bien qu'elle ait franchi de vastes espaces, elle n'a que peu changé les conditions de sa patrie : elle vit et se perpétue à peu près comme avant. Quand elle passe de son climat natif à l'un des climats cjui. le bordent, elle s'affaiblit, souffre, et plus ou moins se modifie. Quand enfin elle tente de s'établir, au delà de ce climat limitrophe, dans une région plus chaude encore ou plus froide, elle végète, décroit et bientôt disparaît.

Les nations ne se perpétuent donc pas sur tous les champs où leurs migrations les conduisent. Les individus mêmes que la conquête entraîne au delà de leurs climats subissenl l'implacable loi de la nature, et si quelques-uns, dans le nombre, y dérobent

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