MISSIONS RELIGIEUSES
comme les apôtres, pour instruire el sauver des peuples lointains; et quelque inhospitaliers, quelque ingrats que soient ces peuples, les missionnaires se souviennenl qu'ils ne sont point venus pour les espionner ou les vendre. Sans doute, nous devons protéger les missionnaires comme citoyens français, ou comme sujets d'un Étal ami ou allié du nôtre, quand, en cette qualité, ils se réclamenl de nous; sans doute, nous devons intervenir quand d'odieux attentats soulèvent notre juste indignation; nous devons intervenir surtout quand les missionnaires ne soutirent (pie parce que nous les avons, par quelque démonstration intempestive et bruyante, rendus suspects cl odieux: mais il ne faut pas nous engager trop avant dans une voie pleine de périls pour la religion et pour nous-mêmes.
Il faut aborder avec une extrême prudence la solution de questions délicates, telles que la revendication par les divers ordres actuellement établis en Chine des édifices el terrains confisqués jadis à l'un d'entre eux. L'obscurité des droits, l'inquiétude des intérêts menacés, nous ont fait reculer devant une tâche analogue au Mexique, el nous ont contraints, en France, à recourir à des transactions. Nous devons donc en Chine, montrer une sage modération, et ne rien exiger qui ne soit sûrement dû.
A côté de cette cause passagère de désaccord, il en est une plus ancienne et plus durable. A mesure que le lien politique s'affaiblissait, le peuple chinois en venait à se grouper de lui-même, suivant certaines affinités de profession ou de provenance, en petites communautés régies et représentées auprès des magistrats par un de leurs membres. Il était naturel que les chrétiens, séparés par certaines répugnances du reste de la nation, s'unissent les uns aux autres, reçussent la direction, invoquassent l'appui de leurs pasteurs; il était naturel encore que ces pasteurs cherchassent à les protéger contre des magistrats cupides et cruels. Mais ici de grandes difficultés surgissent, qui ne peuvent être résolues qu'à force de tact , et par des hommes animés d'un grand esprit de justice et de conciliation.
Les sociétés dont j'ai parlé, en effet, ne sont que tolérées. Le christianisme a été longtemps, par ignorance plutôt qu'à dessein, confondu avec les sociétés secrètes, celle du Nénufar, par exemple, sous les Min d'abord, et ensuite sous les Tsin, car le Nénufar, suspect aux Min, passait, après leur chute, pour l'instrument de leur parti. Enfin, les missionnaires sont étrangers, moins humbles, moins dociles que les Chinois ; les chrétiens leur parlent à genoux, comme à leurs magistrats ; Européens, ils ne peuvent traiter avec ces magistrats que sur le pied d'une certaine égalité que les autres repoussent. De là de fréquents conflits, de fréquentes réclamations et de fréquents abus de pouvoir.
Si nous devons protéger les missions, il serait donc nécessaire de veiller d'abord à ce qu'elles ne fussent confiées qu'à des hommes prudents. Le livre de M. Hue sur
la Chine n'est que trop instructif. Tandis que M. Hue était banni, d'autres étaient tolérés. Ceux de Timm-kin (Tchoung-king), dans le Sso-tniuen, visités par le capitaine Blakiston, ne se plaignaient point et déclaraient que, bien qu'il y eût quelques gouverneurs malveillants, on pouvait affirmer qu'en général les mandarins étaient indifférents aux idées religieuses que le peuple pouvait avoir. On ne les persécutait uullement; mais l'apparition de la petite expédition anglaise ameuta la population et faillit amener le sac de leur maison, dans laquelle les Anglais avaient accepté à dîner.
Le capitaine Blakiston, qui probablement est protestant, n'a pu s'empêcher d'être ému par l'abnégation de ces prêtres respectables, et demande à ses lecteurs « si des » hommes pareils ne doivent pas être appelés vraiment des missionnaires. »
Ce sont de vrais missionnaires aussi, que ces jésuites du Kyan-nan que notre armée put juger de près. Plusieurs sortaient de familles distinguées et riches; leur rude apostolat en a moissonné neuf au moins, sur une trentaine, dans le cours de l'année qui vient de finir. Trois frères italiens d'une grande naissance ont, à quelques mois l'un de l'autre, trouvé là leurs tombeaux, et nous qui visitions la Chine il y a si peu de temps ne connaissons plus parmi ces prêtres que des morts.
Ce n'est point à de tels hommes que nous pouvons demander soit de surveiller, soit d'agiter le pays; ils ne pourraient même rien pour nous : suspects autant que nous, dès qu'ils nous approchent, et faciles à reconnaître, ils ne tiennent à la Chine que par leurs chrétientés, composées de gens pauvres, disséminés et sans crédit. Si nous voulions ajouter au désordre de la Chine pour en préparer l'invasion, ce n'est pas aux chrétiens, mais aux musulmans, bien plus nombreux, bien plus guerriers et bien plus influents, qu'il faudrait nous adresser. Il suffirait, pour les soulever, de dix coquins ramassés à la Mecque et de quelques soldats musulmans formés au service des Européens. Ce ne serait là qu'un crime, et qu'un crime inutile; mais par les musulmans il pourrait être commis : par d'autres moyens il serait seulement tenté, et les conséquences en seraient graves. J'ajouterai qu'un agent capable, ayant comme garde d'honneur douze spahis bien choisis, pourrait, si la population de Pékin se soulevait, appeler tout ce qui est musulman à la défense de la légation de France.
Pour être au courant de tout ce qui se dit et de tout ce qui se fait en Chine, nous n'avons pas non plus besoin des missionnaires; il suffit que nos agents sachent quelque chose du pays dans lequel ils vivent et en entendent un peu la langue, ou soient servis par des interprètes doués au moins d'une intelligence moyenne. Un ministre, à Pékin, devrait avoir des secrétaires ou employés, un maître des cérémonies, des huissiers et des serviteurs tous chinois. S'il y avait près de lui une école de perfectionnement, celte école aurait des maîtres chinois. Tous ces Chinois de classes diverses, indépen-