CONDUITE DE L'ANGLETERRE
dants du gouvernement, entreraient naturellement en rapport, chacun avec ses pareils, avec des gens de sa province, avec des marchands qui arrivent, qui partent, qui écrivent: tous ces gens se promèneraient, fréquenteraient les restaurants ou les cabarets, le parloir aux bourgeois, les marchés, les portiques des temples; liraient l'annuaire et les journaux de Pékin et des provinces. Il n'y a qu'un journal pour chaque lieu de quelque importance, et l'on n'y trouve que cette vérité officielle à travers laquelle un œil exercé arrive quelquefois à la vérité dite vraie; mais il y a les brochures, les affiches politiques et les chansons. Enfin, un agent diplomatique ou ses subordonnés ne sauraient toujours jouer au whist ou parler du bois de Boulogne avec leurs collègues de Rotten-row ou du Prater; ils doivent recevoir et rendre quelques visites. Les Chinois sont liants, babillards, frondeurs, curieux et indiscrets; on peut leur dire tout ce qui doit se répéter, et l'on n'a besoin de leur faire aucune question pour en apprendre tout ce qu'ils peuvent savoir. La Chine est, de tous les pays de l'Asie, celui où la police diplomatique est le plus facile; elle n'est difficile qu'au Japon : partout ailleurs elle peut se faire dans la mesure utile, sans aucun effort et sans aucune dépense. Je crois qu'il n'y aurait besoin d'argent que pour savoir ce qui se dit dans les conseils du gouvernement : peut-être même n'en faudrait-il pas beaucoup : mais comme cette police d'espion est celle dans laquelle on risque le plus d élie trompé, je ne crois pas qu'il fût utile de s'y abaisser. Autant il est nécessaire de savoir ce qui se passe et ce que pense le public, autant il est oiseux d'écouter des rapports qui n'ont pour garantie que la bonne foi d'un traître.
On sera surpris que je fasse si faciles des choses jugées impossibles par ceux qui ne les ont point essayées. Sans doute, quand nos agents habitaient Macao, ils devaient se contenter de ce que leur rapportaient les missionnaires, seuls visiteurs de la Chine: mais aujourd'hui ils vivent à Pékin, au cœur de l'empire; ils sont servis par de nombreux consulats, placés jusqu'au centre de la Chine : il n'y a point de motif pour qu'ils nous servent moins bien que les agents russes ne servent leur pays.
On prétend que les missions protestantes sont très-politiques : le fussent-elles, (pie pour juger le système il faudrait attendre qu'elles eussent fait en Chine autant de prosélytes que Ricci et les siens. Mais par qui sont-elles inspirées? Est-ce par la Suisse, par les États-Unis, par l'Angleterre? De 1807 à 1852, sur cent cinquante missionnaires protestants qui ont visité l'extrême Orient, quarante-sept étaient Anglais, quatre-vingt-huit Américains; quinze appartenaient à l'Europe continentale. L'Angleterre peut-elle, d'ailleurs, couvrir d'une même protection plusieurs sectes rivales? N'est-elle pas au tiers catholique? Et ne sait-on pas que, sauf les États-Unis, il n'est pas de lieu sur la terre où les établissements catholiques soient plus florissants que dans les colonies de la Grande-Bretagne, à Pinang, à Singapour, par exemple ? Les
missions catholiques de l'Inde, do la Birmanie, du Thibet, ont-elles à se plaindre de l'Angleterre ?
Je crois que le gouvernement anglais contribue pour la moitié aux frais des missions de l'Église anglicane, moins sans doute parce qu'elles sont des missions que parce qu'elles se rattachent à l'Eglise de L'État. 11 contribue du moins, dans cette proportion, à la construction des édifices religieux, de l'église qui vient d'être construite au Japon, par exemple. Je ne vois rien là d'excessif; et puisque le gouvernement de la France salarie le clergé, il n'y a point de motif actuel pour qu'il n'assiste point les missions, comme chaque particulier peut les assister. La foi justifie ces offrandes; aucune arrière-pensée n'en doit abaisser le caractère.
L'Angleterre intervient quand notre exemple l'y oblige. Elle n'est druse dans le Liban que parce que nous y sommes maronites; il vaudrait mieux que nous y fussions simplement justes les uns et les autres.
Le gouvernement anglais ne pratique ni la tutelle, ni le sevrage: il ne patronne pas plus les missionnaires que les colons ou les commerçants: il assiste impartial à leurs querelles : s'il s'occupe d'eux dans l'Inde, c'est pour les contenir; loin d'être les serviteurs de sa politique, ils en sont souvent les adversaires acharnés. C'est bien mal connaître l'Angleterre ou les États-Unis que de voir dans leurs triomphes un résultat de la discipline et de l'union de leurs enfants. Partout où ces nations ont mis le pied en Asie, trois partis se trouvent en présence au sein de chacune d'elles : celui des missionnaires et celui des marchands, différents par la fortune, l'éducation et le but. rarement d'accord sur la politique ; celui du gouvernement, plus sage, plus intelligent et plus soucieux de l'avenir, niais souvent calomnié, quelquefois entraîné, quelquefois impuissant. Tandis que nous n'avons peut-être en Chine aucune politique. l'Angleterre se trouve en avoir plusieurs. Ces divisions, les violences de la presse, n'ont, d'ailleurs, pas le danger que des esprits timides pourraient)' voir : l'agitation du forum n'est qu'une manifestation de la vie publique, et le tumulte qui se fait sur le chemin n'empêche pas de le parcourir.
La tolérance, pourtant, ne doit pas être une dangereuse faiblesse. A côté de commerçants très-honorables et de missionnaires de la plus haute vertu, il se rencontre, dans l'extrême Orient, beaucoup d'aventuriers, écume de l'Europe et de l'Amérique. Les agents anglais et américains ne sont pas toujours suffisamment armés par la loi contre les entreprises criminelles et compromettantes de ces parias de la civilisation. J'ai vu dernièrement avec plaisir que le gouvernement anglais avait accordé des pouvoirs plus étendus à son ministre au Japon, sir RUtherford Alcock. Ces pouvoirs ne manquent pas à nos agents, et il est désirable qu'ils en fassent quelquefois usage pour débarrasser la Chine de caractères douteux et dégager notre responsabilité.