‹ La Chine et les Chinois (volume 3)Chapitre 5 sur 45 · SOUVENIRS PERSONNELS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS PERSONNELS

Le monde chinois. — Routes de la Chine. — Enseignements du voyage. — Premières études. — Esprit des populations. — Hostilité des gouvernants. — Dernière rupture. — Préliminaires de la campagne. — Attaque des forts. — Le peuple et le pays. — Négociations rompues. — Préparatifs de l'ennemi. — Marche en avant. — Guet-apens. — Mon arrestation. — Transport des prisonniers. — La prison du Cheiï-pou. — Les condamnés. — Le Kao-myao. — Retour au camp. — Derniers combats. — Le palais d'été. — Sort des prisonniers. — Reddition de Pékin. — Retour à Tyen-tsin. — Premiers projets.

L'empereur avait bien voulu m Adjoindre , en me chargeant de quelques recherches, à l'expédition à la fois militaire et diplomatique qui devait se terminer à Pékin. Rien ne pouvait me satisfaire plus que ce voyage qui allait me transporter en dehors de l'horizon borné de notre petit monde et de nos petites connaissances.

J'y étais préparé non par des études spéciales, mais par des pérégrinations diverses et la fréquentation intime de bien des peuples. J'avais visité l'Europe civilisée, l'Afrique et l'Orient barbare. J'y avais passé même des années, vivant de la vie des Asiatiques, apprenant leurs langues, leurs religions, leur histoire et leurs lois.

J'avais à cela perdu , je le crois aujourd'hui , mes peines et mon temps : la barbarie ne vaut pas les heures que l'on passe à l'étudier. Il n'y a d'Egypte intéressante que celle qu'Hérodote visita; et si quelque chose de pareil existe aujourd hui dans le monde, c'est en Chine qu'il faut le chercher; car la Chine est à cette Egypte ce que notre Europe est à la Grèce.

Il y avait, aux jours d'Hérodote , une civilisation grecque et une civilisation égyptienne en regard. Peut-être un cataclysme, l'Atlantide engloutie, la Méditerranée remplie, avaient-ils séparé les berceaux de ces deux peuples si divers, si inégaux, si inconciliables. De nos jours encore, il y a deux civilisations dans le monde, flottant comme au milieu de barbaries sans nombre et sans nom. L'une, éclairée parles Grecs, régie par les Romains, humanisée parle Christ, s'est étendue sur l'Europe, sur l'Amérique, sur d'autres continents encore , donec totum impleat orban, jusqu'à ce que seule

i2 CAMPAGNE DE PÉKIN.

clic remplisse le monde. La Grèce el l'Italie nous en révèlent le passe; la France, l'Allemagne, l'Angleterre, nous en montrent le présent ; l'Amérique et la Russie nous en présagent l'avenir.

L'autre a fleuri dans de lointaines régions, séparée par l'Asie montagneuse et barbare des Macédoniens d'Alexandre comme des légions de César. Home la soupçonna plus qu'elle ne la connut : elle sentait qu'il y avait un autre orbe encore que l'orbe romain ; elle le voyait subjugué dans l'avenir par le divin Auguste ou par quelque autre des lîls de Vénus et de Mars.

L'orbe oriental grandissait, cependant, en même temps que le nôtre. Le Japon, l'Inde au delà du Gange, s'éclairaient de ses lumières. Entre lui et nous, une nouvelle barrière avait surgi : l'islamisme, sorti du désert et plus stérile encore, bornait la Chine et nous refoulait.

Cette barrière , cependant , escaladée depuis trois siècles , achève de tomber , el le rêve romain s'accomplit dans la mesure légitime d'une conquête pacifique et d'une invasion bienfaisante.

Ainsi debout encore , en dehors et chaque jour plus près de nous-mêmes , se dresse tout un monde différent de celui que nous habitons, que nous apprenons, que nous savons tous, et sur lequel , depuis tant de siècles, nous stéréotypons les mêmes discours chargés des mêmes citations.

Sans doute, ce monde nouveau , satellite du nôtre, a plus de leçons à recevoir qu'à donner ; sans doute , nous ne lui demanderons ni la science sortie de nous , ni la sagesse commune à tous les peuples; nous n'avons rien à prendre de ses institutions , de ses coutumes ou de ses dieux. Mais cette portion de la race humaine, voisine de toutes les autres par ses aptitudes, ses instincts, ses passions, isolée longtemps et presque entièrement de toutes les autres par la nature , les événements ou son caprice , offre à nos recherches le champ le plus vaste et le plus fécond. Nous regarderons comment elle vit; nous lui demanderons comment elle a vécu, par quelles phases elle a passé, à quelles conclusions elle est venue. Elle sera comme un témoin nouveau dans une vaste enquête; elle nous révélera quelque chose encore de ces lois plus complexes et plus hautes que celles qui gouvernent le monde inanimé , de ces lois dans lesquelles les sociétés humaines s'agitent et qui conduisent toute l'histoire.

Aujourd'hui que la vapeur a condensé le monde autour du centre européen, la Chine n'est pas plus loin de Paris que l'Egypte ne l'était d'Athènes au temps d'Hérodote. On peut lire dans les Lettres édifiantes une réponse du père Dollières à une lettre de son frère, qui, datée du 29 décembre 1776, était arrivée en Chine le i novembre 1779; la réponse est du 15 octobre 1780 : la lettre de son frère, succédant à vingt-deux ans de silence, annonçait au missionnaire la mort de presque tous ses

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