‹ La Chine et les Chinois (volume 3)Chapitre 6 sur 45 · ROUTES DE LA CHINE · texte numérisé non relu

ROUTES DE LA CHINE

parents. Une année après sa réponse, un de ses confrères annonçait de même à ce frère la mort du père Dollières. Les dates et le ton de ces lettres ont quelque chose qui serre le cœur. Combien ce temps différait du nôtre, et qu'il nous faut peu de zèle et peu de courage pour suivre le chemin facile qui fut un si rude sentier! Quarante jours nous suffisent pour atteindre la Chine : en quarante-quatre jours, nous sommes à Changhai sur d'excellents bateaux, réguliers dans leur service comme les trains d'un chemin de fer. Bientôt même ce service sera plus rapide. La malle anglaise partira d'Aneônc. puis de quelque port du sud de l'Italie; le chemin de fer égyptien, après avoir passé à Kosseir et avoir longé le Nil jusqu'à Keneh, dans la haute Egypte, atteindra sur la mer Rouge le site de l'ancienne Bérénice. Celte dernière combinaison donnerait seule une abréviation de deux jours : toutefois l'inspection d'une carte suffit à faire voir que la véritable route de la Chine, par le midi ou par l'Inde, non pour les marchandises, qui doivent user des chemins gratuits de la mer et chercher dans les larges océans les vents et les courants réglés desquels seuls dépend la durée des traversées voilières, mais pour les voyageurs et les articles d'une valeur élevée que les bateaux à vapeur transportent aujourd'hui, passe par la Turquie d'Europe, l'Anatolie. suit l'Euphrate et le golfe Pcrsique jusqu'à Kurratchi; emprunte alors soit le chemin de fer de Madras, soit celui de Calcutta, pour gagner dans le premier cas l'isthme de Kraw ou Singapour, dans le second Rangoun, qui peut un jour faire tête de roule sur la Chine. De Londres à Kurratchi, il y a moins de treize cents lieues marines; il y en a près de dix-huit cents de Londres à Bombay par Suez : nos télégraphes aboutissent déjà à Bagdad; de Bagdad ils seront reliés bientôt, à Kurratchi, à ceux de l'Inde, qui embrassent un réseau de quatre mille lieues et atteignent Rangoun. On a proposé de les prolonger de là, par le Yun-nan, sur Canton ou par la côte, Singapour, Saigon ou Bornéo, et Manille, sur Hong-kong.

Les routes du nord, laissant l'Inde de côté, sont plus courtes encore : de Pétersbourg à Pékin il n'y a pas onze cents lieues, et cette distance est aujourd'hui franchie en trente-cinq jours par la poste. Le chemin de fer s'arrête à Nijni-Novogorod: le télégraphe atteint Irkoutsk; il atteindra bientôt Kiakhta et Pékin. Un chemin de fer, ou plutôt un tramroad, pourrait être construit à peu de frais à travers la Sibérie : la neige arrête très-rarement les trains entre Pétersbourg et Moscou; il n'y a donc pas à la redouter beaucoup. Je crois que les produits du chemin sibérien seraient suffisants; quant à son importance militaire et politique pour la Bussie, il est inutile de la faire ressortir. Un temps viendra donc où, la terre redevenant le chemin de la terre, la Chine ne sera plus qu'à douze ou quinze jours de l'Europe, c'est-à-dire un peu plus près que Bordeaux ne l'était de Paris au temps de Louis XIV.

En attendant ce progrès, je dus me contenter des bateaux de la Compagnie pénin-

sulaire et orientale, auxquels ceux des Messageries impériales font aujourd'hui une utile et fructueuse concurrence. Les premiers bateaux, en effet, étaient encombrés et insuffisants, tant le mouvement avec l'extrême Orient augmente chaque jour. Les relâches de cette route sont pleines d'intérêt : c'est d'abord l'Egypte, qu'on traverse en chemin de fer; Suez, que son canal pourra faire renaître; Aden, rocheuse et nue; Ceylan, la plus belle des îles; Pinang et Singapour, éclairées du même ciel, dépourvues de la magnificence et des séductions de l'île indienne, mais bien supérieures encore à ce qui passe pour le plus beau dans notre froide Europe et parmi nos maigres paysages.

Hong-kong, enfin, la ville aux palais de granit, née d'hier, opulente cependant et superbe; et, comme pour faire ombre à ce tableau, séparée de quelques milles seulement, Macao, jadis fameuse, aujourd'hui déchue, végétant sur l'obole arrachée aux tripots. La différence des lois et des idées, le mélange du sang portugais avec un sang moins noble, ont créé ce contraste, et, par une dérision singulière de la nature, le port de Macao va se comblant, tandis que celui de Hong-kong se creuse comme pour offrir plus de place à de plus puissants navires.

Macao fut la ville de Camoens; Virgile d'un nouvel Ënée, il annonça le triomphe de l'Europe comme Virgile annonçait le règne universel des Romains. Un peuple dégénéré foule sans la connaître la trace de ses pères, et j'eus quelque peine à trouver le jardin où Camoens écrivit son poëme. Sous une grotte qui regarde la mer, sur une pierre qui se dégrade dans l'ombre et l'isolement, je lus ces vers, ainsi placés aux confins d'un continent nouveau comme une leçon offerte aux pionniers de l'avenir :

Aqui tens companheiro assi nos feitos Como no galardao injusto e duro :

Era ti, e nclle vereraos altos peitos, A baixo estado vir, hurailde e escuro.

Morrer nos hospitacs, em pobres leitos, Os que ao rei, e â Ici servera de muro. Isto Fazem os reis, cuja voatade Manda mais que a justiça, e que a verdade.

(Ici tu as un émule dans les grandes actions comme dans le salaire injuste et cruel qu'elles obtiennent. On verra de grands cœurs comme lui, comme toi, dégradés, humiliés, méconnus. On verra s'éteindre sur des grabats d'hôpital les boulevards des rois et de la loi divine. Ainsi en ■décident les rois dont le caprice a plus de puissance que le droit et que la vérité.)

Cette traversée rapide et facile n'est pas sans quelques enseignements : on en rencontre à bord comme dans les relâches. Dans les relâches, on croise souvent les hardis

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