‹ La Chine et les Chinois (volume 4)Chapitre 1 sur 26 · AYANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AYANT-PROPOS

Je vais présenter le spectacle d'un gouvernement qui ne reconnaît tVautre inégalité que celle qui résulte de l'exercice des fonctions publiques ou du mérite constaté par l'examen et le concours, ouverts à tout le peuple. Le culte de ceux qui font exécuter les lois s'y entoure d'une si noljle pompe, la vertu y est si souvent invoquée, lintellii^ence y a de si belles foires, que bien qu'il n'y ait qu'un maître souvent assassiné et non plusieurs maîtres s'assassinant les uns les autres, on pourrait allribuer aux Jacobins eux-mêmes l'institution de ce beau gouvernement.

Le pouvoir d'un seul ou des doctrines immuables aboutissent paitout au même résultat. Grâce aux Jacobins, imprudents provocateurs ou séides servilos du despotisme, pontifes de la démocratie où l'on dîne, l'Europe ne rêve plus qu'unité, centralisation, direction universelle de l'État : le plus puissant de ses princes est plus libéral encore que son peuple; il n'aime pas tout ce que ce peuple subit, ni tout ce que ce peuple demande. Il est bon de montrer à ce peuple, qui est le peuple français, ce que valent l'unité, la centralisation, la direction universelle de l'État; quelque cbose de plus encore, le règne des concours, le triomphe de la pliilosopliie et le culte otTiciel de la vertu : la Chine montre tout cela. Je n'en fais point le prétexte d'un discours : j'ai étudié les choses dont je parle ; j'ai rapporté mes idées de l'Asie; je n'y suis point allé pour en chercher la preuve.

Faililesse du goiivernemenl. — Règles du tlespotisme. — Miuisléres. — Divisions de l'empire. Comnuiiiicalioiis. — Publications officielles.

Le gouvernement de la Chine est absolu : il ne se voit limité ni par la juste action de l'opinion publique, comme ceux des peuples chrétiens, ni par les lois barbares d'un prophète ignorant, comme ceux des peuples musulmans; des traditions vagues, des maximes vaines, sauvent seulement quelques apparences. Un tel despotisme ne se fonde point en un jour : les révolutions de la France suffiraient à le prouver. Mais en Chine la tyrannie a, depuis longtemps, versé le sang de sa bienvenue : appuyée sur des siècles, elle s'est rafraîchie par la conquête; elle doit donc être toute-puissante.

Cependant elle ne l'est pas : les gouvernements et les princes sont puissants de la puissance même des peuples, de la confiance qui les pousse, de la force qui les soutient; ils n"ont rien qui leur soit propre dans toute cette grandeur, ils en sont seulement le reflet; et quand le peuple est mort et sa lumière éteinte, le despote est un fantôme trébuchant dans les ténèbres.

Le gouvernement d'un pays suppose la connaissance de ce pays et de ce qui s'y fait : une exacte information est la première condition de tout jugement polili(iue. Les princes ou les peuples qui raisonnent mal de leurs affaires n'en raisonnent si mal que parce qu'elles leur restent partiellement cachées. 11 faut aux peuples la liberté de la tribune et de la presse; aux princes, le commerce de leur peuple. Le mieux inspiré sera toujours celui qui aura consulté le plus de monde, et, en dehors des échos qui l'entourent, aura cherché l'expression désintéressée des sentiments

populaires. Les princes cependant sont presque toujours gardés par une caniarilla jalouse même de leur leganl.

Les complaisants ne sont pas toujours mal intentionnés; il s'en rencontre d'honnêtes et de dévoués : toujours cependant ils froissent les justes instincts du peuple; toujours ils compromettent, souvent ils peident leurs maîtres. Notre siècle a vu sur plus d'un trône s'asseoir des princes allemands : l'un d'entre eux a été perdu par des conseillers venus de son pays; tous les autres ont été plus ou moins compromis par des amis semblables. En pays conquis, l'entourage du prince est étranger comme lui-même; c'est le cas en Chine. En pays despotique, l'entourage du prince, ramassé suivant son caprice, n'offre aucune garantie : c'est le cas dans toute l'Asie. Le palais l'esté fermé; le souverain ne voit et n'entend que quelques familiers; ce sont eux qui gouvernent : la nation le sait bien; mais ils sont d'un ordre si infime que souvent elle ignore leur nom. C'est un eunu(pie, une chanteuse, un mime, qui, cachés derrière un rideau, tiraillent le mainiequin impérial : aussi ne se plaint-on point du souveraiiî ; on le plaint même parfois, tout en ne lui portant qu'un faible intérêt. On le juge d'ordinaire comme Porta, dans ses poésies milanaises, jugeait l'empereur François : « Franceschino, ce lion petit empereur, à qui ses sujets étaient aussi incapables de faire du mal Cfue lui-même de leur faire du l)ien. » On dit (jue « l'empereur est bon. mais que son entourage est mauvais « ; ce dicton chinois, appris dès l'enfance, se répète sans cesse, sans que l'esprit s'y attache. La théorie est qu'on adore l'empereur; la pratique permet qu'on se révolte souvent, et que des populations enlières s'associent au pillage sacrilège du palais. Les Césars déifiés connaissaient le martyre; les empereurs chinois le connaissent aussi : l'empereur adoré ne sort qu'entouré de soldats qui font sur son passage évacuer les rues. Qui est le plus roi, de ce despote qui tremble ou du priiice ciloycn que ponisuil dans les rues de Londres une foule enthousiasle?Un écrivain banni de la cih' ipi'il a faite, un soldat d'aventure glorieux et pauvre, peuvent soulever l'Italie ((inlre une force inégale; l'empereur chindis a dû chercher jus(pi'au fond de la Mongolie les protecteurs d'une fuite humiliante.

La situation du despotisme est toujours fausse et gênée: sa politique est condamnée aux expédients : elle devient celle science que le grand Machiavel enseigna aux petits hounnes d'une mauvaise époque ; elle a quelques maximes sûres et partout admi.'^es.

La premiêi'e esl dï'crascr Imil ce (|ui s'élève: de l'aire le niveau nmi en soulevant ((' ipn est bas. mais en (l(''ia|iilaiil ce qui es! haul, aliii ipie le lr('ine. pnui' pelil i|n il devienne, domine encore une naiion réduite.

La seconde est d(^ se mi''lier de Imis: elle esl d'une saije prudence. Dès que riinn-

UÈdLES DU DESPOTISME. 7

ucur est iiaiini, la trahison garde le Irùne, cl le Irùue u'esl sauf (iiie (luaiid la Iraliisou divisée se vend clle-niènic. En employant seulement des hommes mépiisés et sans énergie, en les faisant surveiller de près, en gardant près de soi connue otages leurs enfants, on acquiert ([uelque sécurité. Connue tous les gens dont on se mélie, ils ne songent tiu'à tromper celui qui les emploie. Un gouvernement liahile sen amuse el les joue; il les laisse piller : ils peuvent le faire, le souverain ne le peut, et il est bon que la responsabilité du mal reste sur des têtes viles. Quand ils sont riches, on aime à les voir conspirer, ou, par quehpie grand abus de pouvoir, se compromettre avec éclat. Alors on se souvient de leurs méfaits, on les châtie, on les exprime comme des éponges, et la sottise humaine est si grande fiue le public éprouve ciuekiuc reconnaissance de ce vol de seconde main.

Le troisième principe est de maintenir en paix le peuple de la capitale : le despotisme est de sa nature centralisateur. Prodigue des ressources publiques, il les gaspille autour du palais; la capitale s'embellit, s'agrandit, s'emplit de plus en plus. Partout les capitales ont une vie (lui manque aux autres villes : l'esprit et la main > ont une promptitude inconnue ailleurs; l'intelligence de la nation s'y concentre : ce sont comme des assemblées permanentes du peuple ; ce qui s'y décide est accepté des provinces, et le despotisme est de sa nature si fragile ({u'une querelle de palais ou une émeute soudaine peuvent du soir au matin changer une dynastie. On peut dominer une capitale par la force ; il est naturel que des conquérants le tentent. Un palais fortifié, une garnison étrangère, sont des moyens à l'usage des empereurs chinois : ces moyens, toutefois, laissent à désirer; ils ne sauraient être employés seuls, et presque toujours la recette romaine est concurremment appliquée. La recette romaine, c'est l'entretien de la canaille aux frais du trésor pulilic. L'ancieinie I\ome a nourri de la sorte jusqu'à trois cent cinquante mille fainéants, et les mendiants de la l\ome pontificale ne sont qu'un héritage des vestales, du sénat et des Césars. Les Turcs, dont l'esprit est peu éveillé, ont senti cependant que le pain ne devait jamais être cher à Constantinople. Deux hommes, du rang de gouverneur général, sont en Chine chargés de veiller sur l'approvisionnement de Pékin. Montrer au peuple de la capitale des histrions pour qu'il n'aperçoive pas la comédie politique, lui remplir la bouche pour qu'il ne puisse crier, voilà le secret des Césars, des souverains turcs el des souverains chinois. La province peut être alîaniée, écrasée d'impôts, il importe peu qu'elle se soulève; mais il faut que la capitale soit contente : c'est de son bon plaisir que le prince tient sa vie. Tout despote est un condamné à mort qui se pourvoit perpétuellement.

Le palais impérial, avec ses jardins et ses enceintes successives, est une véritable ville qui a son gouvernement et son peuple. Le clan impérial y est presque entière-

iiioiil R'iini ; il y vil soumis à rinqulète surveillance dun conseil dit de Tsbù-jcu fb- ; une noblesse illusoire, et dont les titres décroissent à chaque génération, est conférée à lout ce qui naît dans la famille ou l'entourage impérial ; et des allocations qui |)euvent s'élever à 500000 francs, mais ne dépassent habituellement pas 500 francs par an, sont accordées à ces premiers sujets de l'empereur, qm sont en même temps

VOITfllE DE LA COUR.

CnAVinE CHINOISE.

ses plus misérables esclaves. Quelques places lucratives, dans la douane par exemple, peuvent leur être données; en général, cependant, on les retient à Pékin et on les déconsidère, afin de leur ôter toute influence et toute audace.

Les cours asiatiques avaient servi de modèle à celles du Bas-Empire ; il est donc (ont naturel que la Chine nous offre le même spectacle que Byzance et Stamboul.

CHEVAUX DE LA COUIl.

(IHAMUE CHINOISE.

Onze grands officiers sont chargés des écuries, du mobilier, des eaux et forêts, de la garde-robe, de la prévôté, de la bouche, de l'administration des biens impériaux, qui emploie trois cent soixante agents secondaires, de la location des terres de la couronne, de la trésorerie, de la cassctie. et enlin de la conservalidn des présents. La garde personnelle de l'empereur a aussi siui administration et son conseil :i iiarl.

ELEl'lIANT DE L EMPEIiF-in. — CnAVURE CHINOISE.

VOULUE I.Ml'ERIAI-E. — CnAVLIlE CHINOISE.

CHAISE A POnTElRS IMPÉRIAI.K. — GRAVIRE CHINOISE.

10 (iOl VEUNEMENT CENTRAL.

L'empereur est assisté dans le gouvernement de l'État par le Noé-ko. qui est le eabinet, et jiar le Kyuu-ki-tnn.. «m conseil privé. 11 y a si\ ministères, pb-, ipii sdiit : le Li-pî.-, le \r,-\)r,. un autre Li-p).. le l'ifi-pï;, le Illen-pb- et le K^n-pb- ; en daulrcs termes, les ministères du personnel, des finances, des rites, de la guerre, de la justice, et des travaux pultlics. 11 faut mentionner de plus le Li-fan yucn, chargé des affaires lartares, lunpies et thibétaines; le Tb-tma yuen, ou cour des censeurs, chargé de rap]ielor leurs devoirs à l'empereur et à ses ministres. Les dangers de cette tâche sont

CHAISE A l'OniELliS IMPÏCHIALE. — d'aI'BKS INE GnVVinE CHINOISE.

grands; les supplices les plus barbares ont châtié plus d'une fois la franchise des amis les plus dévoués du trône. La déportation est la moindre purntion qu'un censeur qui fait son devoir puisse subir. Et si les confesseurs de Louis XIV se sont moiitiés faciles, bien qu'il ne fût pas question de couper en morceaux Fénelon et Vaubaii. (in peut supposer que les censeurs chinois sont pleins d'indulgence pour leur i)énitenl impérial.

Il y a encore auprès de la cour plusieurs administrations de quehjue importance : l'académie des Xan-lin, un bureau astronomi(pi('. un collège de médecine et diverses écoles. L'asIrniHimie, ou plutôt l'astrologie, et la médecine sont, d'après l'iine, avec

DIVISIONS DE L E.MPIIIE

la religion, les loiideineiits de la magie. « Personne, dil-il, ne met en doute que la magie n'ait comme point de départ la médecine. » De nos jours même et en Europe, elle s'y mêle beaucoup. L'ancienne institution d'établissements consacrés à l'étude de l'astronomie et de la médecine chez les Chinois prouve donc moins leur amour de la science que cet esprit superstitieux qui leur est commun avec tous les peuples.

La souveraineté du fds du ciel s'étend sur la Chine, la Mantchourie, la Mongolie, la Dzoungarie et le ïurkcstan oriental, le Thibet. La Chine est souvent appelée les dix -huit provinces, iiio pa man. Sa division en dix -huit provinces est géograpbiquement assez bonne; administrativement, toutefois, elle ne serait pas absolument exacte aujourd'hui et ne remonte pas loin dans le passé. Une partie des provinces mantchoues et mongoles ont été réunies aux gouvernements septentrionaux et occident lux de la Chine; le reste, ainsi que le Turkestan, est régi par le gouvernement militaire. Le Thibet est soumis à des autorités dun caractère plutôt diplomatique. Ces diverses contrées paraissent aujourd'hui divisées en vingt gouvernements, dont ijuehiues-uns peut-être sont subordonnés à d'autres. Ces gouvernements sont : 1" ceux <le Ghirin et du Xei-lbfi kyafi (tleuve Amour) : 2" ceux de Tsu noé-mongou et de Si noé-mongou, de Nalocben ou de Ngitsina, de Tme-tiuen, de San-no'in, de Touchetou, <le Tiiien-si, de Djassakeh et de ïsin-xaé ; 3» ceux de Tangnou-ouryankhai, de Kobdo, de Tai'bagatai, d'Ili, de Yarkand et de Kharachar; i" enfin ceux de Tsyen-tsan, de Xoo-tsaiî et de Nari, qui représenteraient les pays mantclious, mongous, turcs et thibctains , si le perpétuel mélange des peuples qui haliitent et parcourent l'Asie centrale ne rendait assez décevante cette division. Je dois ajouter que la contrée dite de Nari n'appartient peut-être pas plus à la Chine que l'Abyssinie à l'empire ottoman ou Jérusalem au roi d'Italie.

Des dix-luiit provinces, ou man, de la Chine, on a formé :

' Les gouvernements généraux de

Tuil-li.

Illen-kan.

Sso-tuiuen.

Yun-kwey.

Xb-kwafi.

Leafi-kwan.

Min-tiuo.

Kyan-nan.

Compieiiant k'S provinces do

Kan-ss et Ulen-si.

Yun-nan et Kwei-tuieK.

Xb'-pey et Xb-nan.

lûvan-tbn et Kwan-si.

Fo-kyen et TmO-kyan.

Nnan-xwey et Kyan-Sb.

Résidence du gouverneiu' général (tsoun-toii).

Pao-tin.

Lan-tuicb'.

Tmcn-tb.

Yun-nan.

Wb-tiiian.

Kwan-luieb (Canton) .

Fb-tmeb.

Kyan-nin (Nankin).

Résidence des gouverneurs subordonnés ( svouù-fou ).

Si-nnan.

Yun-nan et Kwei-yan.

Wb-tmaîi et Tman-ma.

KMan-tuieb et Kwei-lin.

Fb-tiucb et Xan-tiueb.

Kyan-nin et Nnan-kyin.

i2 GOUVERNEMENT CENTRAF..

Les gouvernements isolés de

Résidence du gouvcrnt'iir (syouri-fou).

lilan-si Tai-yuan.

Xo-nan Kai-fon.

Iilan-t>;ri Tsi-nau.

Kyafi-si Nan-tuian.

El ceux moins étendus de

Résidence du gouverneur (fou-\in).

K'"-t^' Ulun-tyen (Pél^in).

liiif»-kiii Fon-tyen (Moukden).

On comi)lc dans lempirc :

183 fs, ou préfectures de première classe ;

G5 tuii-ii liues, ou préfectures de deuxième classe;

147 tan-tmcK, ou sous-préfectures de première classe ;

1303 myen, ou sous-préfectures de deuxième classe;

Quelques tmi-li tin et quelcjues tin, ou préfectures et sous-préfectures, dont l'administration présente quelques particularités, et un certain nombre de villes qui, moyennant un tribut, ont ac(iuis une indépendance administrative analogue à celle de nos anciennes communes. Le fait de payer pour se soustraire à sa protection est la condamnation la plus sévère d'un gouvernement : on paye en effet, d'ordinaire, pour être protégé; le salaire d'une fonction remplie est légitime, mais le prince qui accepte une rançon de ses sujets n'est ni bien délicat, ni bien fier.

Je ferai observer ici que les mots de fb- et de myen indiquent des divisions teiiitoriales, bien que réunis à d'autres mots et même pris isolément on puisse en faire usage, dans la conversation rapide au moins, pour désigner les cliefs-licux, les babitations des magistrats, ou même les magistrats de ces divisions territoriales. Le h a brûlé, le f;; est sorti, signifient le ya-môn du département (ou la préfecture) a brûlé, le tuii-fb- ou le préfet est sorti ; mais les termes de fb- et de myen ne s'ajoutent pas aux noms des villes pour désigner ces villes. On dit Tyen-tsin, Nin-po, Kwan-tmer;, Fbtiucb-, comme on dit Oxford. Tyen-tsin fb", Nin-po fb-, etc., signifient le département de Tyen-tsin, le département de Nin-po, comme Oxfordsbire signifie le comté d'Oxford ; un Cbinois n'y verrait pas plus le nom d'une ville qu'un Anglais ne le verrait dans le mot Oxfordsbire.

Vingt et une routes impériales, d'un développement total d'environ 2 500 lieues, sillonnent l'empire: elles sont ou à peine tracées ou mal cnlrefenues; il s'y fail

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