‹ La Chine et les ChinoisChapitre 1 sur 49 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

Je n'entreprends point d'écrire l'histoire de la Chine : ce travail serait au-dessus de mes forces; tous les matériaux n'en sont pas réunis, et ce n"est pas en Europe qu'il serait possible de l'accomplir. Pour y arriver, il ne faut rien moins, en effet, que le commerce habituel de la Chine savante, l étude et l'analyse d'un millier d'ouvrages plus ou moins étendus. Les missionnaires recueillirent les légendes du peuple chinois ; nos bibliothèques reçurent le dépôt de quelques-unes de ces légendes : ce fut le premier pas. Usant avec discernement de ces matériaux précieux, M. Pauthier nous a présenté un récit plus net que celui des missionnaires ; mais la Chine avait été jugée avec indulgence et faveur par les jésuites qui nous l'ont fait connaître, qui paraissent avoir toujours eu présente à l'esprit l'idée que leurs livres reviendraient en Chine, et qui peut-être obéissaient involontairement à ces habitudes d'adulation empruntées à la France de Louis XIV.

Plusieurs savants , à la tête desquels il faut citer Rlaproth, ont étudié de nos jours non-seulement la Chine, mais les contrées et les peuples qui la bordent. Ils en ont examiné les idiomes, ils en ont consulté les souvenirs. Les recherches de M. S. Julien sur la transcription chinoise des mots étrangers ont rendu intelligibles des documents précieux; il est devenu possible d'étudier à la fois, en les comparant, diverses légendes; de poursuivre en Chine l'histoire des pays voisins, comme en dehors de la Chine celle de la Chine elle-même. On ne saurait, d'ailleurs, traiter de la Chine isolément : non-seulement la Chine a fait à l'Inde quelques emprunts, mais elle a répandu tout autour d'elle sa civilisation. L'histoire de la Chine, c'est l'histoire de l'extrême Orient ; son théâtre s'arrête aux frontières de l'Inde et de l'Archipel indien d'une part, et de l'autre à celles du théâtre de notre histoire ancienne.

Les Chinois ignorent notre passé, comme nous ignorons le leur. Le savoir de leurs

écoles vaut en cela celui des nôtres : eux et nous ne possédons chacun qu'une moitié de riiistoire; ou de ce que l'on veut bien décorer de ce nom. II faut ajouter qu eux et nous possédons seuls quelque chose de pareil : le nègre, l'Australien, l'Américain barbare, n'ont pas de souvenirs; llnde n'en a que de récents.

Connue nous , les Chinois doivent à de patientes recherches une vaste érudition , dont les résultats, disséminés dans des livres sans nombre, se résument dans quelques tètes. Leurs magistrats sont des lettrés; médiocres administrateurs, mais archéologues passionnés, ils voient dans chaque mission qu'on leur contre roccasion de faire de l'argent, mais en même temps celle de faire un livre. Ils ne font pas nettoyer un fossé ou creuser un canal sans chercher d'anciennes murailles ou d'anciennes monnaies. Pompéi a ressuscité pour nous le passé romain: la Chine exhume de même, chaque jour, quelque chose de son passé. Une harmonie parfaite de vues et d'idées ne domine pas plus la science chinoise que la science européenne, et par l'elfet du temps le niveau des discussions s'est peu à peu élevé ; la crilif{ue a proclamé certaines règles, et la science accepté cette méthode que Bacon a rappelée à l'Europe et en dehors de laquelle il n'est point de science. L'antique érudition a été dégagée d une portion de ses erreurs; elle s'est résumée et traduite sous une forme acceptable, et dans des livres sensés (1). L'esprit européen, introduit par les œuvres et les traductions chinoises des missionnaires, doit être pour une grande part dans ce mouvement, dont il est nécessaire de suivre la marche; dans l'éclosion de cette nouvelle école, à laquelle il faudrait se mêler de près, avec les chefs de laquelle il faudrait vivre longtemps pour arriver à connaître et à tracer l'histoire de la Chine (2).

(1) Le vire-roi du Kyan-iian, Xo xwei-lsin, appelé souvent la Bil)liothèque Chou-fan. était aussi érudil que médiocre administrateur. Je ne pus le voir à Cliang-liaï , où je reçus cependant sa carte : il était alors sous le coup d'une accusation capitale et s apprètait à se rendre à Pékin, où ses richesses furent impuissantes à le sauver. Le hasard voulut que je fisse la traversée de Chang-haï à llong-kong- avec sa famille, qui allait vivre auprès d'un parent grand juge du Kwan-lonii. Le père du vice-roi étant à bord, je causai quelquefois avec lui : c'était un vieux paysan du centre de la Chine, peu instruit, mais parfoitenient au courant des études et des idées de son fils. Je pus apprendre ainsi que le vice-roi Xo xwei-tsin, comme tous les gens éclairés que j eus l'occasion de voir eu Chine, croyait peu à l'histoire ancienne de son pays.

(2) S'il existait à Pékin une école française, il serait possible d'en faire une sorte d'académie: d'inviter quelques Xan-lin et quelques autres savants à en diriger et à en surveiller les travaux. L'on pourrait ainsi arriver, en quelques années, à composer une histoire de la Chine et des États voisins d'abord, un répertoire analogue à la Bibliothèque orientale de d'Herbelot ensuite. Ces ouvrages, accompagnes de gravures et de cartes, traduits en anglais et en chinois, payeraient, sans aucun doute, leurs frais par leur débit en Amérique et en Chine. Quelques autres travaux publiés en chinois, sous notre direction, et traitant de la géographie, de la physique du globe, de diverses sciences, de l'histoire et de la littérature de l'Occident, nous rendraient, auprès des Chinois, le prestige dont jouissaient jadis les jésuites, et qu'à notre défaut les missionnaires anglais et amérii'ains auront iiienlot accpiis, grâce à lem-s publications cl aux écoles excellentes cpi'ils ouvrent partout.

- Je n'ai voulu donner ici qu'une idée générale de l'histoire de la Chine. J'ai cherché à en exposer les principaux traits, dans cette mesure où il est utile aux Européens de les coiHiaître, et j ai traduit par le dessin ce qui en était susceptible, les ligures qui parlent aux yeux étant plus facilement acceptées, plus rapidement entendues par l'esprit qu'un long enchainoment de phrases ou des séries monotones de chiffres.

J'ai résumé la chronologie d'un ouvrage contemporain intitulé Ki-yuén-pyen et je l'ai mise en quelques petits tableaux. J'ai fait graver quelques spécimens de monnaies anciennes, dont la représentation et la description sont empruntées à un ouvrage fort détaillé, et qui comprend, en outre des monnaies chinoises, celles des principaux États voisins.

J'ai joint aussi à mon travail des cartes copiées ou réduites, et transcrites d'un allas chinois dit des Seize Époques, publié en 1833 par Li men-mo, homme érudit et considéré, qui a été depuis pourvu de fonctions considérables. Je possède d'autres cartes historiques encore; celle, entre autres, de la Chine à l'époque dont traite le livre de Confucius appelé Tmun-tsyeb- , tracée à une très-grande échelle et pleine de détails. J'en ai pour le moment extrait seulement, en le réduisant beaucoup, le tableau d'une portion du cours du lleuve Jaune. 11 serait peut-être inutile de traduire des travaux si complets et si étendus ; ils ne pourraient intéresser que ceux qui font de la Chine une étude approfondie : ceux-là ne peuvent manquer d'entendre au moins le chinois des cartes, et feront toujours mieux de recourir aux originaux que de consulter des traductions et des transcriptions dans lesquelles il n'est tenu compte que de la prononciation des caractères, et nullement de leur forme, de leur sens, c est-à-dire de l'orthographe chinoise et de la pensée des Chinois.

Ce petit travail géographique doit être regardé comme la simple copie d'un document chinois estimé : il en conserve toutes les imperfections; j'ai cherché seulement à n'y point ajouter de fautes.

Ces cartes historiques ne reproduisent en rien le remarquable travail de Klaproth : elles complètent, au contraire, ses Tableaux historiques de l'Asie, qui, comme l'indique leur nom môme, sont destinés à montrer la situation comparative des grandes régions de l'Asie à diverses époques, et n'entrent sur les divisions de la Chine en particulier que dans peu de détails.

Nous avons, sur la géographie de la Chine ancienne, le Dictionnaire des noms anciens et modernes des villes de l'empire chinois, traduit par E. Biot sur l'ouvrage intitulé Kwan-yu-ki, et classé d'après l'ordre de notre alphabet. Ce travail est bon, mais souvent incomplet : le véritable répertoire de la géographie ancienne de la Chine, depuis le temps des Xan, dressé sous Kyen-lbn, est très-étendu et très-facile à consulter. Sa lecture est facile aux sinologues les moins exercés, et sa traduction,

à moins qu'elle ne fût accompagnée de tout le texte chinois, ne serait d'aucune utilité.

J'en dirai autant d'un répertoire des noms des empereurs et des noms donnés par eux à leur règne ou à des portions de leur règne ; je n'ai pas cru devoir en charger ce travail.

J'ai vu dans l'histoire de la Chine trois périodes, et j'ai divisé mon récit en trois parties. Pendant la première période, le peuple chinois se constitue; pendant la seconde, il s"étend et son histoire se mêle à celle des peuples voisins ; à partir de la troisième, il entre en rapports h'équents avec les nations européennes. La prise de Pékin marquera le commencement d'une ère nouvelle : celle de la Chine transformée ou soumise. Les divisions que je trace ainsi n'ont rien de rigoureux, mais elles sont commodes pour l'esprit et m'ont paru préférahles à d'autres.

Je n'entrerai point dans des détails sans fin qu'on peut trouver ailleurs et qui présentent peu d'intérêt. L'histoire n'est point un catalogue ; plus elle avance, et plus elle se dépouille d'un vain bagage. Nul ne voudrait, aujourd'hui, savoir qui fut la nourrice d'Hécube; l'histoire même des Romains, devant la pensée profonde de Mommsen, devient presque impersonnelle. Derrière les étiquettes royales dont s affuble le temps, cherchons la vie des peuples et la loi de cette vie, cette histoire seule vraie et seule utile, seule digne d'être méditée, qui est une portion de la philosophie et le flambeau de la politique.

Unité de l'histoire. — Développement social. — Races humaines. — Penplc chinois. — Condition géographique.

Les nations sont sans nombre; l'histoire est une.

Les ciironiques des nations diffèrent par les dates, les noms des hommes, ceux des royaumes et des villes; mais dès qu'on soulève cette superficie fortuite de l'histoire, on découvre un seul mouvement humain, varié par des fluctuations dont l'esprit peut saisir les lois. Partout l'homme a les mêmes besoins, les mêmes instincts, les mêmes aspirations : il y a là un élément constant qui détermine les grands traits et la direction de toute histoire; tandis que d'autres éléments variables, l'inégalité intellectuelle des peuples, la forme, les reliefs, la situation du sol qu'ils occupent, les contacts qu'ils subissent, impriment à l'histoire de chacun d'eux une physionomie qui lui est propre.

Ainsi pour les peuples, comme pour les êtres animés, il n'y a qu'une vie; mais des embryons, d'abord pareils, se développent inégalement; et suivant certains types répondant à certains milieux , on voit varier de l'un à l'autre la forme, l'importance, le rôle d'un même organe. Chaque type constitue de plus un tout harmonieux, chacun de ses détails est lié à tous les autres; et comme le naturaliste définit un être à la vue d'une de ses parties, le philosophe comprend toute une société dès qu'il en aperçoit quelques traits.

Les sociétés humaines commencent par des familles qui, se multipliant, forment des tribus. La famille est gouvernée par le père, qui est le plus fort, le plus intelligent et le plus âgé de ses membres ; la tribu , par celui de ses anciens qui en représente la

principale famille : c'est là le gouvernement instinctif et naturel. L'homme chasseur vit par famille comme les bêtes fauves ; l'homme pasteur vit par tribus comme les herbivores vivent par troupeaux sous la conduite du plus vieux mâle. Les familles ou les tribus se multiplient, colonisent et s'unissent pour former des nations. Les pères de famille, les chefs de tribu, en s'associant, n'abandonnent point d'abord leur petite souveraineté; ils entrent seuls dans la cité, sorte de citoyens collectifs dont l'assemblage forme, suivant qu'il se resserre dans une ville ou s'étend sur un vaste territoire, un patriciat ou une féodalité. Pour présider le conseil et conduire la guerre, un chef est désigné par l'élection. Par une usurpation, lente parfois, mais fatale, la première magistrature devient héréditaire : c'est la royauté. L'aristocratie s'efforce de la contenir: la royauté travaille à dissoudre les liens cjui unissent le peuple à l'aristocratie; elle use le roc avec le sable, et son char foule enfin cette poussière que le vent soulève et que l'orage balaye. Telle est la marche que suivent les peuples du jour de leur naissance à celui de cette décomposition lente qui voit leurs éléments séparés disparaître engloutis dans des nations nouvelles. La démocratie n'a point de place dans ces révolutions ordinaires; elle est un fait à part, exceptionnel ; on ne la voit guère se produire que dans ces États nouveaux, peuplés d'hommes séparés du passé de leur race, et où, tout étant à créer, les villes naissent régulières et les lois équitables.

La science ne nous apprend rien sur les débuts de notre espèce. Nous savons qu'il fut un temps, fort éloigné de nous, où nos contrées étaient revêtues de glace. L'homme vivait alors : il taillait le silex, et, comme dans le Labrador, il vivait de sa pêche. Nous n'avons point retrouvé ses restes : l'homme dit primitif n'a encore été vu que sous des dépôts récents, et son type dit australien se retrouve dans nos ossuaires. Les débris humains, en effet, ne semblent point avoir une longue durée : il faut pour amener ces débris à l'état fossile un rare concours de circonstances. Dans des temps assez voisins de nous, la mer, noyant des milliers d'hommes, couvrit les plaines basses de Harlem; de nos jours, on a épuisé ces eaux : on n'a point retrouvé la trace de leurs victimes.

Aussi loin que par l'histoire ou par les monumcnis nous puissions remonter, nous trouvons l'homme semblable à ce qu'il est aujourd'hui.

L'aiili(iue Egypte, qui nous a gardé la figure des peuples qu'elle connaissait, nous montre riiiv;u i;il)ilité des divers types humains et la constante habitation d un même sol par line même race. Les continenis nouveaux (|ue nous avons découverts avalent même leur llore et leur faune si distinctes que l'on a pu penser (jue chaque portioii de la (erre était le Ihéàlre d'une création à part. . ,

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