RACES HUMAINES
Observant des types Iminaius très-éloigiiés l'un de l'autre, on songea à les classer. Tant qu'on en connut peu et qu'on les connut mal, cela parut facile. Pour satisfaire une foi peu éclairée sans déplaire aux rationalistes, on inventa trois races autres que celles de la Bible. Ces bauts sommets, asile du crétinisme, étaient notre première patrie : nous venions du Caucase, les Mongols de l'Altaï, les nègres de l'Atlas, où vivent les Kabyles aux yeux bleus. Cette doctrine fleurit sans doute encore dans ces vallées profondes que le soleil de la science n'éclaire que le soir.
On reconnut bientôt qu'on devait compter plus de races; on différa sur le nombre : plus on étudie, et plus on voit qu'il vaut mieux ne pas les compter. Nos classifications sont un artifice qui facilite nos études, mais que la nature ne connaît pas. Les groupes que nous formons se confondent à leurs limites ; et quand la cbaîne ou le fdet paraissent être rompus, sur de nouvelles terres ou sous d'anciennes coucbes l'anneau perdu se retrouve. Comparable, malgré son unité, à l'ensemble immense des êtres doués de vie, l'espèce bumaine, composée de variétés- sans nombre, présente des types nettement accusés, nettement localisés: et cependant, par des nuances insensibles, passe de l un à l'autre. Si l'on s'arrête à la figure, pour une même figure arabe, chinoise, américaine, la couleur varie. Si lOn recourt à la couleur, on voit tout le reste différer. Dans certaines limites, le climat a pu modifier riiomine; le mélange de ses familles est fécond dans une certaine mesure, pour une certaine durée : de là cette querelle de la science américaine chercbant à l'homme plusieurs berceaux, comme pour justifier l'esclavage, et de la science anglaise défendant le récit biblique. Bien des lumières ont jailli de ce grand débat, mais il ne s'est point clos; et je me garderai avec soin d'émettre un avis personnel sur une question que la foi décide et que l'évidence scientifique ne tranchera probablement jamais.
Parmi tant de types humains, il en est deux, auxquels se rattachent des peuples plus nombreux, plus importants.
Je les appellerai européen et chinois, parce que c'est l'Europe et la Chine qui les montrent le plus accusés, et que, de quelque part que les peuples de ces contrées soient venus, ils y ont depuis les temps historiques leur demeure, et y ont formé les deux plus grands centres de population qu'on connaisse sur le globe. Les Européens, auxquels touchent les Sémites, s'étendent sur la Perse et forment une des couches superficielles du peuple indien. L'Afrique, les nations de l'Inde, que les anciens nommaient les Éthiopiens orientaux, les bornent au midi; ils peuplent l'Amérique du Nord, l'Australie, et dominent l'Amérique du Sud.
Les Chinois, bornés au sud par les mêmes Éthiopiens et les Malais, apparus il y a seulement quelques siècles, se lient à divers peuples, à ceux surtout que nous appelons Tartares.
Presque toutes les langues de l Europe possèdent un fond commun diversement développé; elles se ressemblent, et ressemblent à d autres langues mortes aujourd hui, le sanscrit par exemple (1). Comme nous, les Chinois ont un idiome trèsrépandu, très-peu varié en ses dialectes. J'en parlerai ailleurs, et je montrerai comment par un mélange immense, un frottement incessant, se composent et se résolvent en de simples éléments faciles à réunir ces instruments supérieurs des communications humaines. Mais à côté de ce grand idiome et du nombreux peuple qui le parle errent d'autres tribus, habitent d'autres nations, dont chacune presque a sa langue, d'autant plus éloignée de celle des Chinois et même de toutes les autres, d'autant plus isolée de celles qui vivent près d'elle qu'elle est parlée par des gens plus barbares. Toutes ces familles humaines, cependant, ont avec la famille chinoise un air de parenté. Elles ont des traits communs : l'aplatissement de la face, peut-être même de tout le corps, en serait le plus marqué. On en exagère d autres ; on se méprend sur la constance de quelques-uns. La couleur varie plus que tout le reste : j'ai vu des Mantchous aussi blancs que le lait, d'autres bronzés ; des Mongous, des Chinois, des Japonais jaunes et rougeàtres; dans le sud de la Chine même et dans les États qui
(I) 11 ne s'ensuit pas que les Européens viennent de l'Inde, on ceux qui leur ressemblent sont fort dégénérés et sont entrés par successives conquêtes, comme leurs castes le font voir; il ne s'ensuit pas même qu'ils viennent de (jnelque contrée située entre l'Himalaya et le Caucase. De vagues souvenirs permettent de supposer seulement que quelques familles en sont venues; et si cette contrée fut le berceau des langues que nous parlons, il suffisait, pour imposer ces langues à l'Europe, qu'une certaine prépondérance politique ou seulement commerciale appartint à ceux qui les parlaient. Ces langues, plus usées, plus mêlées et plus analytiipies , devaient prendre la place des idiomes innombrables et complexes dans leur forme que parlent des tribus barbares L'histoire nous apprend que les Latins trouvèrent en Italie des peuples autociithones; que Rome s'y recruta, que Mécène en sortait. Les Ii)ères couvraient l'Espagne, les îles, une partie de la Gaule; leur langue, séparée de toutes les autres, est encore parlée par des hommes évidemment de leur race, évidenmient aussi parents trèsproches des Espagnols et des Français.
Le Latium n'a pas peuplé la France, l'Espagne, la Roumanie. l'Italie entière même, qui parlent des dialectes prévenus du latin. Les juifs de Constantinople, des nègres à Saint-Domingue, les Indiens du Mexique, parlent l'espagnol : son t-ce des peuples aryas"? Kt quand Monteznma aurait pour successeur un sage Pannouien, sou peuple en serait-il davantage, aux yeux de Cicéron, le peuple de Romulus? Les Maltais parlent un patois arabe : changeront-ils de race en parlant italien? Les Égyptiens, dont le temps n'a point changé les traits, parlent arabe, et les Macédoniens parlent turc; l'anglais se parle aux Sandwich, et les tribus sauvages de Van-Diemen l'employèrent entre elles pour s'entendre. Les Anglo-Saxons mêmes, auxquels il appartient, sont siinploiueut des Celtes; quelques Angles, (luebjues Saxons, leur ont porté leur langue: une poignée de Français venus avec Guillaume y ont glisse des mots que Rome leur avait appris.
L'argument linguisti(iue est donc le plus vide que je connaisse : il sert à tout prouver; il dessine les routes qu'a suivies le peuple arya. qui nommait en passant les fleuves et les montagnes. On démontrerait de même que la Gaule fut arabe : Bourges serait le château (bourdj) ; Marseille, le port (mars) ; la Seine, le fleuve dentelé {scn), et le Rhin, celui des otages [rhiii). On me dira que je plaisante : je a'ai point appris l art de parler sérieusement de ce (pii est ridicule.