PONTIFICAT
iKnir qui semblait inséparable du rang suprême : Constantin et d'autres empereuis purent être chrétiens sans que le peuple cessât de les regarder comme souverains pontifes; des princes chinois ont pu de même suivre diverses religions, le bouddhisme surtout, sans cesser d'être fds du ciel et de se prosterner devant ses autels.
Il existe d'ailleurs, en Chine et dans le Thibet, deux auties chefs de secte duid l'influence religieuse est plus grande que celle du fds du ciel ; ce sont : le Imah-tyeiîssii, premier pontife du tao, qui réside à Kwei-tmi, dans le Kyan-si, et le LJouddlia vivant, qui habite Hlassa. L'empereur Xwey-tsbh, de la dynastie de Sbfi, se lit chef du tao ou d une de ses sectes. Les historiens blâment cette conduite comme impie et insensée.
L'empereur est qualifié de sage et de saint; il a sa place dans le panthéon. L'empereur régnant (Tan-kin xwan-ti, empereur actuel) y figure sous des traits conventionnels et invariables, qui représentent successivement tous ceux qui régnent. Au Japon, où la tradition parait s'être plus conservée ou plus développée, bien que probablement elle soit d'origine étrangère, le caractère divin de l'empereur est plus accusé. En Chine, l'empereur mort n'est plus fju un ancêtre auguste pour ses descendants, et qu'un personnage historique diversement apprécié pour la nation en général. Les Chinois ne vont donc pas aussi loin que les Romains de la décadence : il faut peutêtre avoir été bien grand pour tomljer aussi bas; pour adorer le crime jusque cliez les morts, qui n'en peuvent plus commettre.
Le culte que l'empereur rend au ciel, il le reçoit des hommes, qui se prosternent à leur tour devant lui. On se prosternait aussi devant les rois de Perse : Thémistocle le fit; des ambassadeurs grecs qui l'avaient fait furent mis à mort par leurs concitoyens, justement indignés de l'injure qu'ils avaient intligée à leur race. L'islamisme adopta cette pratique, et, l'ajoutant à la prière, la réserva pour Dieu seul; mais il est digne de remarque que d'une extrémité à l'autre de l'Asie, et probablement depuis les temps les plus recuf's, la cérémonie assez compliquée de ce prostcrnement est la même clans tous ses détails. Les dilTérences sont si peu importantes que les musulmans, considérant le ko-to comme un rikat véritable, s'y sont refusés souvent, comme à un acte d'idolâtrie. Il ne serait donc pas déraisonnable de penser que ce rite a pris naissance en Chine, d'où il aurait passé en Perse et dans l'islamisme. Parmi les petites ditïércnces qu'on peut apercevoir entre la cérémonie chinoise et la cérémonie musulmane, il y a lieu seulement de signaler la prescription faite aux Chinois, sinon de tout temps, du moins à une certaine époque ou dans certaines circonstances, de tenir leurs mains derrière leur dos. La crainte des régicides explique cette particularité.
A côté du pontificat impérial existe le sacerdoce augurai, dont l'importance, autrefois très-grande, a fort diminué. Le Ulb-kin nous montre, aux débuts mêmes de la
monarchie, de grands feudataires chargés héréditairement de l'ubservalioii des astres. Le soleil, la lune, les planètes, les constellations, chaque étoile même, passent pour présider à l'existence du prince ou des grands de l État, au sort des provinces et des villes. Les éclipses, les comètes, les pluies d'aérolithes , certains nuages, sont des avertissements célestes. Il faut interpréter les présages cjue fournissent les cinq éléments, la terre, le bois, le feu, le métal et Teau; l'apparition des monstres, les métamorphoses, telles que celle d'un cheval en homme sous le règne de Li-wah, de la dynastie de Tiuck. sont des signes qui appartiennent à l'élément bois. Il faut, enfin, connaître les jours heureux et malheureux, expliquer les songes du prince. La Chine avait, de plus, des pratiques augurâtes (jui lui étaient particulières : je ne citerai que la lecture de douze cents signes qui pouvaient se former par le fendillement d'une écaille de tortue exposée au feu, et la divination à l'aide de brins d'herbe de diverses longueurs.
Si l'on en croit les anciens rituels, les Tmer, exerçaient, dans les limites de leur État, un pouvoir assez absolu. Il y avait des ministres au nombre de six; les fonctions publiques n'étaient qu'exceptionnellement héréditaires. Un magistrat distribuait les terres vagues ; d'autres levaient divers impôts qu'il serait peut-être permis de croire moins anciens : on peut admettre et l'on doit remaitjuer la taxe sur les marchés ou les boutiques, et la corvée due, dans les premiers temps, pour trois jours seulement par an. 11 y avait des assemblées, mais elles ressemblaient plus à des réceptions qu'à des conseils. Le culte, les cérémonies, l'étiquette, la musique, faisaient toute la constitution de l'empire. L'empereur pouvait élever des temples à sept de ses ancêtres: les grands n'en pouvaient élever, suivant leur rang, qu'à cinq, à trois, à un des leurs; le peuple honorait les siens dans ses maisons. Quand l'empereur conférait un emploi ou donnait une mission, il en envoyait un signe visible, tel qu'une hache, un arc et des fièches. Les costumes et divers objets de ce temps ont été conservés par le dessin et reproduits dans divers ouvrages, l'explication, par exemple, des trois livres de rites.
On n'avait pas encore l'habitude de s'asseoir sur des sièges : cette coutume n'est venue (jue sous les Lean; nous l'avons prise des Égyptiens et des Grecs; les Turcs, les Arabes, les Japonais, ne l'ont pas encore. Ce seul fait suffirait à montrer combien les Japonais, dont toute la civilisation est chinoise, sont loin d'être, comme le pensent les amateurs de curiosités, supérieurs à k'uis maîtres.
On n'écrivait encore ([lie sur des (ahletles de bjuutxui. mais l'on faisait des chansons. On chansonnail les grands, les ministres, les princes, et les princes se préoccupaient de faire composer et répandre dans le |ieu|)le des t iiansons (jui les
CHANTS P01>1 LAII{f:s. 37
fissent valoir. La chanson est le journal des peuples qui n'en ont pas : elle a cours chez tous les sauvages; elle est très-puissante chez les nègres, non-seulement en Afrique, mais même dans les colonies où l esclavage les a portés. C'est une erreur de croire que, parce qu'il sultit parfois la force, le monde se gouverne d'ordinaire aulrcment que par la pensée : on supprime la presse; mais la presse n'est à l'idée que ce que la fenêtre est à la lumière : la parole fugitive, l'insaisissable pensée, restent libres, et rien n'est changé au péril que les princes peuvent courir. Si la presse faisait les révolutions, l'Asie et le passé ne les connaîtraient pas : là, cependant, sont et furent les dynasties les plus fragiles et les règnes les plus éphémères. Sur ses seize derniers règnes, la Turquie illettrée compte huit princes déposés, quatre princes assassinés. Le régicide est l'hôte constant des citadelles royales.
Il est remarquable que ses premiers livres nous montrent la Chine se transformant ou transformée déjà, passant du régime féodal au régime monarchique. Nous voyons, dans le Li-ki, cinq ordres de nobles créés ou tout au moins reconnus par le prince, distingués par des titres, pourvus de ])iens héréditaires, et une classe intermédiaire de noblesse officielle ou administrative dont les membres, appelés ta-fK, ou illustres pères (patres), jouissaient de bénéfices conférés à vie.
Ce spectacle est à peu près celui de noire moyen âge; mais il ne se rencontre point aux débuts mêmes de l'histoire : la vraie noblesse, la noblesse prinntive sortie de la terre et du peuple, ne doit rieii au caprice des rois ; elle est un fait divin qui a sa raison d'être, sa place et son heure. Tutrice du peuple, dès que le peuple est majeur elle a sans retour perdu sa puissance; mais le souveinr des services rendus à la pairie, du sang qu elle a versé pour tracer ses frontières, reste une part notable de l'héritage public.
L'opinion seule fait d'abord l'autorité des nobles ; car c'est l'opinion seule qui juge et classe les hommes , et tout signe visible de ce classement est menteur. A peine , cependant, la royauté se voit-elle maîtresse et seule que, jalouse d'enchaîner à son char un simulacre de ses rivaux, elle imagine ces titres qui, distribués à ceux qui l'entourent, représentent la noblesse comme les couronnes de théâtre la royauté.
Les nobles romains, appelés de noms vulgaires, ne coiniaissaient point ces titres : des courtisans avilis des Césars, ils passèrent à leurs vainqueurs barbares et devinrent alors comme une livrée de la gloire. Prodigués, usurpés, abolis et rétablis plus tard, ils ont changé plus d une fois des chenUles en papillons , mais sans jamais rien ajouter à la gloire ni rien ôter à 1 infamie.
Cette noblesse conférée n'a point de raison d étre : les nobles sont un peuple d autrefois. On ne saurait pas plus en faire (ju on ne saurait faire des Carthaginois ou des Babyloniens, Cartilage et Baliyloiie ayant cessé d'être.
En prodiguant ces honneurs, la royauté voulait humilier la noblesse, en abaisser le niveau, la rendre impopulaire même par les éclats d'un orgueil usurpé. Ce qu'elle a fait en Europe depuis le quinzième siècle, elle l'avait jadis fait à Rome, et elle l'avait fait en Chine dans des temps plus reculés, et toujours en recourant à des procédés semblables.
On ne saurait tracer un tableau de la féodalité chinoise. On doit supposer, cepen- <lant. qu elle ressemblait à ce cpi'est partout la féodalité, et plus particulièrement à ce qu elle est restée sous sa forme la plus bar])are. ou devenue sous une forme assez raffinée, dans deux contrées rapprochées de la Chine, la Tartarie d'une part, le Japon de l autre. La pauvreté du sol et la vie patriarcale d'une part, la division en îles innombrables de l'autre, et le développement d'une civilisation assez haute empruntée à la Chine, ont maintenu cet état social, et lui ont imprimé des traits aussi diflérents que ceux que pouvaient offrir les féodalités chrétiennes opposées aux féodalités arabes.
La féodalité n'est essentiellement ni meilleure, ni pire que la plupart des combinaisons politiques que les hommes subissent tour à tour. Elle fut batailleuse dans l'Europe divisée : mais elle ne le fut pas plus (|ue la monarchie ou la démocratie ne le devinrent après elle. Elle est pacifique au Japon, et nous voyons les petits Ëtats féodaux de l'Allemagne vivre en paix les uns avec les autres. La guerre féodale est pcutèlre. du reste, moins dure aux peuples que les autres. 11 est de coutume, parmi nous, de peindre le moyen âge sous de sombres couleurs, et d'en attribuer à la seule féodalité tous les vices. L'ignorance ou la misère de ces temps ne dépendaient cependant pas d'un système politique : c'étaient des peuples jeunes qui venaient d'hériter. Sans souvenirs dans le passé, sans relations au loin, ils avaient tout à apprendre et tout à faire. Ce bien-être matériel que nous estimons tant ne dérive point de nos lois civiles ou politiques: il est le fruit d'un long travail, l'apport d'un commerce étendu. Plus le temps et la civilisation marchent, plus ce bien-être augmente, )ion-seulement pour nous, mais pour les peuples mêmes dont les institutions diffèrent le plus des nôtres. Nos anciens rois n'avaient d'autre tapis que la paille ; des bœufs traînaient leurs misérables chars. Cette inégalité que la richesse a faite, la pauvreté première ne la connaissait pas: le niveau général s'est élevé pour tous les hommes. Ce qui était précieux ou inconnu est devenu vulgaire: l'aisance est plus commune; le luxe s'est développé; le progrès des communications a rendu les disettes ])lus rares et les épidémies sévisscnl moins. Si toutefois, sans arrière-pensée, on exanune bien le moyen âge, on trouve rEurojie pins peujilée et ses habitants moins misérables que dans des temps plus voisins de nous: ei l'on esl conlrainl de reconnaître que si le desj)olisine bit une phase ultérieure de notre vie, ce ne l'ut pas un progrès dans le sens (pie d'ordinaire nous attachons à ce mot.