CONFUCIUS
L'entreprise du pouvoir royal trouva en France un puissant auxiliaire dans les gens de loi^ et plus tard dans les gens de lettres. 11 en avait été de même en Chine : des sages, premiers instituteui-s moraux du peuple, avaient paru, contemporains à peu près de Solon, de Dracon, de Lycurgue, de Numa. Confucius, le plus grand ou le plus habile d'entre eux, avait, six siècles avant le Christ, enseigné au peuple chinois des maximes, neuves peut-être alors, et qui ne nous paraissent banales que parce que, utiles et vraies, elles ont été partout et constamment répétées. Il professa l'amour de la sagesse : il eût été difficile, sans doute, de professer quelque chose de plus en des temps où l'on savait si peu. Comme beaucoup de sages, à qui leur sagesse n ote pas toute folie, Confucius aimait à diriger les autres, et, pour les réformer mieux, aspirait aies gouverner entièrement. C'est ainsi que, dans le dernier siècle, Rousseau, n'hésitant pas à se croire le plus vertueux des hommes, cherchait un peuple à qui donner ses lois, et faillit trouver une île assez novice pour les recevoir. Un grand et sublime railleur plaisanta cet horloger remontant I horloge du monde, et son rire traversera les âges. Confucius eut aussi son Voltaire, mais plus modeste, plus indulgent, plus doux. Lao-tsô, ami de la retraite, cherchant la vérité pour elle-même, passionné pour l'idée, ennemi de l'action, reprocha avec quekjue ironie, mais sans fiel et sans dureté, son ambition et son orgueil à Confucius, qui, grand voyageur, avait traversé plusieurs États pour le venir voir, comptant sur ses louanges, et dut s'en retourner chargé de conseils qui le troublèrent un moment et qu'il ne suivit pas.
De ces deux hommes, sans doute le plus sage et le meilleur était Lao-tso: mais l'autre poursuivait les princes, tenait école, et se montrait partout avide de renommée et de crédit. Il n'obtint pas tout ce qu'il cherchait : sa vie était trop courte pour son ambition ; mais la semence déposée en terre devint mi arbre , et par ses élèves , ses successeurs, avec l'aide du temps, ses livres, sa doctrine et son nom s'imposèrent à la Chine.
Sur Dieu, sur l'âme, sur l'origine du monde, il n'a rien dit que de vague. Le seul principe qu'il semble avoir voulu nettement établir, poser d'une manière absolue, c'est le droit des sages, c'est-à-dire de lui-même et de ses disciples, à gouverner l'État. Aux traditions héréditaires, à l'initiative de l'esprit libre, il substitua la connaissance de ses livres et le fétichisme de sa parole. La Chine a suivi cette impulsion, et bientôt elle est devenue la proie d'une confrérie sans vraie piété, d'une académie sans vrai savoir, d'une ligue de pédants prétentieux et routiniers, impuissants à conduire le peuple et toujours prêts à gêner le prince.
Un peuple qui a changé de maître peut se croire libre ; il peut croire à l'égalité lorsqu'il ne voit rien de noble chez ceux qui le gouvernent. Il y a des égalités de différentes hauteurs : il parait injuste que la domination soit le patrimoine de quelques-
'lO TEMPS ANCIENS.
uns: il parait sage qu'elle soit partagéQ, naturel que le mérite en soit la première condition. Le choix du prince doit être éclairé, et ce choix sera meilleur s'il s'exerce sur toute une nation que s'il est limité à quelque classe restreinte.
Tout cela pourtant n'est point vrai, ou du moins ne l'est ou ne le peut devenir qu'à la seule condition de laisser à l'élection populaire dégagée de toute entrave la désignation aux principales magistratures ; encore faut-il que le peuple soit plus éclairé que ne le sont malheureusement encore ceux de l'Angleterre et de la France.
Dans les pays tels que la France, où les emplois puhlics se sont multipliés au delà de toute mesure, il est ordinaire de croire que le partage de ces emplois est le but en vue duquel la société s'est constituée. Quand un parvenu, sans mérite et sans gloire, pour s'humilier devant le maître, rappelle qu'il est parti d'en bas, la foule, au lieu de lui demander quelle route il a suivie, à défaut de celle des aigles, applaudit à ce qu'elle croit être un triomphe de la démocratie.
En y regardant, on s'aperçoit que le concours n'est vraiment ni bien large, ni bien libre, car l'éducation publique n'est pas encore venue l'ouvrir au grand nombre. Le mérite et la vertu n'ont pas de mesure exacte : l'opinion seule peut les classer; elle a l'élection pour le faire. Quatre mille ans d'histoire montrent que les princes préfèrent les complaisants; que plus ils les prennent bas, et plus ils les trouvent complaisants : il leur faut le roseau qui plie, mais qui parfois se brise et perce la main. Les examens, les concours, ne changent rien à cela : depuis vingt-cinq siècles, la Chine est là pour le prouver. La Chine, la Turquie, l'empire des Césars, voilà des démocraties dans le sens fallacieux de ce mot. Oserait-on comparer de tels gouvernements aux aristocraties de Rome, de Venise ou de Londres, aux démocraties véritables de Berne ou de Washington ? Et, qu'on le sache bien, si la même imbécillité ne règne pas ailleurs, c'est que la presse y luit et que le mal est récent. La France n'est pas plus mal administrée, pas plus mal servie que la plupart des États de l'Europe: mais ne devait-on pas supposer, en 1789, qu'elle le serait mieux que l'Angleterre si, l'Angleterre gardant son vieux système, la France entrait hardiment dans une voie plus large ?
Tout bon gouvernement procède de l'élection populaii'e ou de l'hérédité, ou de la combinaison de ces deux choses, c'est-à-dire de ce qui est juste et de ce qu'on peut regarder comme prudent. L'élection, qui rapproche les magistrats et les citoyens, les contraint à s'appuyer les uns sur les autres, à marcher d'un même pas, fait l'égalité vraie, la fraternité juste et l'excellence des uKPurs. Ceux qm critiquent sans relâche les peuples républicains montrent combien ils estiment leurs lois, car ils reprochent à ces peuples de n'être point des dieux: ils n'entreprennent point de les comparer à ceux que le despotisme conduit.
L'hérédité, c'est le privilège; rinégalité, l'injustice. Mais cette inégalité cesse d'être