‹ La Chine et les ChinoisChapitre 17 sur 49 · ANCIEN COMMERCE · texte numérisé non relu

ANCIEN COMMERCE

montré jusque sur les frontières actuelles de l'empire chinois ; mais des peuples barbares c{u"il avait étonnés il n'avait rien appris de la Chine. Entre la Chine et notre vieux monde y avait-il eu déjà quelques rapports? On ne saurait le dire. Les traces qu'on a cru en trouver en Egypte sont incertaines : tels sont quelques petits vases d'une fabrication moderne et communs dans les mers de l'Inde; une pièce d'étoffe conservée au Louvre et sur laquelle on pourrait retrouver des caractères chinois, si la forme simple de leur dessin ne faisait supposer qu'ils ne sont là qu'un ornement , et que leur ressemblance avec des signes étrangers est purement fortuite. Un exemple montrera mieux combien il faut se garder de chercher dans de faibles analogies la preuve d'un ancien commerce.

Parmi plusieurs coiffures anciennes, dont l'explication des trois livres de rites nous

donne l'image, on en remarcjuera une (n" 2) dont la forme est tout égyptienne ; plusieurs (telles que le n" 1) qui sont purement chinoises, et montrent que la Chine n'aurait du moins pas tout emprunté ; quelques-unes, enfin (analogues au n" 3), qui présentent une ressemblance frappante avec la toque d'Oxford, qu'en slang oxonien on appelle morlar boanl : on y trouve même des appendices qui rappellent le tuft des toques aristocratiques. Avec cette coiffure, les grands de la dynastie de Tmeb- portaient de longues et larges robes comme les maîtres et les étudiants anglais. J'engage les ethnographes et les philologues, c'est-à-dire ceux qui emploient de si grands mots pour cacher le vide de quelque utopie empruntée , à réfléchir sur la part qu'a pu prendre Confucius à la création des universités anglaises.

Mais si rien ne prouve clairement que la Chine ait, avant les Tsin, entretenu des rapports avec l'Occident, on n'en doit pas moins reconnaître que ces rapports étaient possibles. Les anciens ne nous ont pas dit tout ce qu'ils savaient; nous n'avons qu'une faible portion de leurs livres ou de ceux de la Chine ancienne. Il y a plus : il est ordinaire que la connaissance des routes soit d'abord un secret de quelques commerçants

ou que leur usage soit le monopole d'un peuple. Ceux qui ont exploré le passage au nord-ouest de l'Amérique savent que les baleiniers avaient sur ces parages beaucoup de notions qu'ils ne se communiquaient point , parce que chacun tirait profit de ce qu'il pouvait savoir, et qu'il y avait plus de concurrents que de baleines. Les Partlies n'ont rien négligé pour empêcher les Romains de faire directement avec la Chine un commerce dont ils étaient les intermédiaires ; et il n'y aurait rien de surprenant à ce que, dès les temps les plus reculés, quelques marchands aient traversé ou contourné l'Asie. Les Chinois font remonter jusqu'au douzième siècle avant notre ère l'invention de la boussole. On peut douter de la date d'une découverte dont ils ont tiré si peu de profit; mais les mers qui baignent la Chine et celles qui baignent l'Inde ont les mêmes moussons. Pendant une saison, le vent et la mer vont de la Chine à Ceylan et en Afrique, et pendant l'autre saison suivent la direction opposée : on pouvait donc aller et venir sans grand effort et sans grande science. Il semble, toutefois, que les mers chinoises aient enfanté de tout temps beaucoup de pirates. Par terre, les distances sont grandes, mais non infranchissables; on les franchit aujourd'hui en quelques mois. Les caravanes vont en cinq mois du centre de la Chine aux frontières du ïurkestan ; elles se servent de chevaux et de chameaux ; les routes no sont tracées que par leur passage. Depuis des milliers d'années, aucun progrès n'a été fait dans les moyens de transport usités en Asie; la sécurité a pu s'accroître, mais pas peut-être de beaucoup. Il y a donc peu de raisons de croire que ce qui se fait aujourd'hui ne se soit toujours fait (1).

La preuve historique de rapports diplomatiques ou commerciaux entre l'Asie et l'Europe manque pour une époque très-reculée. Elle a été, pour une époque voisine de l'ère chrétienne, recherchée avec une profonde érudition et une remarquable sagacité par M. Reinaud, qui fixe le début de ces rapports en l'an 3G avant Jésus-Christ, à l'époque où Marc Antoine gouvernait l'Egypte, montre qu'elles furent reprises par Auguste en l'an 20 avant Jésus-Christ, et qu'elles se maintinrent pendant plusieurs siècles.

D'après M. Reinaud, c'est sous la dynastie des Xan, et assez longtemps après la chute des ïsin, que la Chine était devenue accessible aux Européens. Les Chinois, ou du moins les habitants de quelque partie de la Chine, étaient connus sous le nom de Sèrcs. Vers le milieu du deuxième siècle de notre ère, Ptolémée les appela Sinœ et Tliinœ: peut-être ce mot venait-il, comme on le pense, du nom de la dynastie des

(I) Je fus frappé, en Iravcrsnnt le Caire, de rcnconlrcr un Cliiuois ('labli cii face de la mosquée du sullan Hassan comme cafetier, ou plulôl vendeur de llié. Il élail musulman el était venu on ftgypte par terre. Son voyage eut-il rencontré beaucoup plus d'obstacles il y a deux mille ans? il me semble cpion ne saurait l'af- (inncr.

RÉVOLUTIONS CHINOISES. 49 Tsiii. On écrit en arabe Sut, Chine, avec la lettre qui se prononce classiquement ts dans le mot ? isalli, prier, bénir, et qui, probablement, avait jadis cette

seule prononciation. Je dirai, toutefois, riu'il me paraît oiseux de chercher l'origine de la plupart des dénominations ancieinies. Où la certitude fera toujours défaut, il reste un vain amusement de l'esprit; et il est certain que si Ton cherchait, un jour à venir, dans des ouvrages chinois la trace de Macao, de Hong-kong, et de plus d'une autre île, on ne trouverait rien, car ces noms, de forme chinoise, ne sont point ceux de ces îles. Que serait-ce s'il s'agissait de Formose, ou de la ville de Victoria qui ne manque pas d'homonymes au delà des mers ? 11 y a plus : on peut déclarer que lorsqu'un lieu actuel porte le même nom qu'un lieu ancien, la probabilité est en faveur d'une coïncidence fortuite, et non d'une identification . Paris est où fut Lutèce, et Troyes n'est point ubi Troja fuit.

Diverses ambassades romaines furent dii'igées sur la Chine : on n en connaît point de détails; les Chinois n'en ont pas même gardé le souvenir. Sans doute, elles eurent peu d'effet, et, comme des ambassades plus modernes, servirent surtout à exalter l'empereur chinois, et à divertir son peuple par le spectacle d'hommes de mœurs étranges, fiers sans qu'on sût pourquoi, et promenés, à leur insu, à travers toutes sortes d'ignominies.

Il est seulement intéressant de coiniaître que les Romains tiraient de la Chine beaucoup de soie ; que les Parthes avaient accaparé ce commerce, et fabriquaient des tissus que les Romains eussent voulu fabiiquer eux-mêmes; qu'enfin, des quantités considérables d'argent étaient alors, comme de nos jours, livrées par l'Europe à l'extrême Orient en échange de son principal produit. Pline porte à 100 millions de sesterces les sommes versées ainsi annuellement dans l'Inde, en Chine, et dans le reste de l'Orient.

Un peu plus de deux siècles avant le Christ, la dynastie de Tsin, affaiblie, fut renversée par un aventurier du nom de Lyeb-pah, qui fut appelé depuis Kao-tsb-, ou l'illustre ancêtre, et fonda la célèbre dynastie des Xan. qui, pendant plus de quatre siècles, régna sur la Chine. Si la dynastie précédente avait donné à la Chine le nom sous lequel l'Europe la connaissait, la dynastie nouvelle donna aux Chinois un nom qu'ils se glorifient encore aujourd'hui de porter : la Chine et les Chinois sont depuis lors et resteront toujours le pays et le peuple de Xan.

LyeK-pan n'immola pas lui-même ce qui restait de la race de Tsin : un de ses rivaux s'en chargea, et ce fut un prétexte à Lyeb-pan de le détruire. Les changements de dynastie ont été frécjuents en Chine : on les y regarde comme des événements si naturels que l'histoire ne parle que des dynasties disparues, attendant pour parler de

celle qui règne une chute dont elle-même ne doute pas. Par la longue nomenclature des races royales tombées, elle sait qu'elle tombera, comme nous nous savons tous mortels par la vue des tombeaux de tant de générations humaines. Dans certains pays de mœurs adoucies, il y a entre des familles rivales comme un pacte de clémence : le vaincjueur épargne le vaincu, parce que, quelle que puisse être la divinité de son droit, et malgré le bail éternel qu'il prétend avoir fait, il sait que la fortune a d'étranges retours. En Asie, où ces retours sont plus fréquents encore, des mœurs plus dures rendent plus terrible la défaite : les princes déchus sont massacrés ; tout ce qu'on en découvre même après de longues années est voué à la mort. Ce n'est point un châtiment, pas même une vengeance, c'est une précaution consacrée par l'usage, un acte régulier dont personne n'est surpris : telle est la logique sans pitié de l'Asie barbare. La guerre y revêt de même ce caractère net et brutal qii'elle a partout eu d'abord, et qu elle n'a guère perdu qu'en Europe. On peut regarder la guerre primitive comme fille de la disette : des peuples affamés se ruent les uns sur les autres, non pour se dévorer comme les bêtes fauves, mais pour se ravir les uns aux autres une insuffisante pitance. Dès que les récoltes ou les champs ont de nouveaux maîtres, ceux qui les ont perdus sont des bouches inutiles, et le glaive en fait justice. Des tyrans évitent ainsi les révoltes, suites naturelles de leur usurpation ; une province, un royaume sont entièrement dépeuplés, et l'armée ou la nation victorieuse vient habiter les demeures de ses victimes. Quekiuefois même ce sont d'autres vaincus qu'on y traîne, cjui, dépaysés, pourvus de terres, n'ont plus de patrie à venger, et. admis au butin, se classent parmi les vainqueurs.

11 n'est pas douteux que des peuples entiers n'aient ainsi disparu. Ce ciui s'est passé en Amérique est un peu différent : sauf quelcjnes massacres, les peuples se sont plutôt étiolés, abâtardis et fondus, qu'ils n'ont été détruits. Des cultivateurs ont envahi, dépeuplé de gibier et clos les terrains de chasse. Les chasseurs, poussés de prairie en prairie, acculés aux montagnes, auront bientôt disparu, et l'oubli, cette seconde mort, plane déjà sur la tombe d'une race qui n'a rien fait dont on ait à se souvenir.

Avec les Xan, on vil reparaître les livres et les lettrés. AYb'-ti, prince guerrier et législateur, étendit ses conquêtes sur le nord de la Corée (1), une partie de l'Indo- Chine et de l'Inde. Les IlIyKn-nv, qui depuis longtemps déjà assiégeaient l'empire, furent, ainsi que d'autres barbares, vaincus et repoussés. Une ambassade chinoise alla leur chercher des ennemis jusque dans la Transoxiane. Cet événement, qui ma-

(1) Eu MO avaiil Josus-Clirisl. L'Iiistoire de ce pays, qui eut ses rois eu 38 avant Jcsus-Cliiibt, ne dalo vraiment i|uc de cette époque.

LES XAN. 51

nifesta à l'Occident la puissance chinoise, maîtresse déjà de presque toute l'Asie centrale, mérite d'être noté.

C'est sous les Xan, vers 65 après Jésus-Christ, que le bouddhisme fut introduit eu Chine. 11 ne le fut que beaucoup plus tard au Thibet, en Corée et au Japon. Les Chinois et les Japonais placent Bouddha au onzième siècle avant notre ère ;?quelques

Indous et quelques Européens le placent au septième siècle seulement : l'une de ces dates aurait pour elle Klaproth, et l'autre Burnouf. Ce bouddhisme bientôt corrompu de la Chine passa, comme les superstitions nationales du Tao qui vinrent s'y mêler, par des fortunes bien diverses. En Asie, le caprice des princes est ce qui élève ou renverse les dieux. Tantôt Bouddha fut honoré : on rechercha ses livres, on nourrit ses

prêtres; des empereurs en revêtirent l'humble habit; la dynastie de Lean eut un Charles-Quint sans génie. Tantôt, au contraire. Bouddha fut traité d imposteur; ses moines, fainéants et parasites, furent chassés de leurs couvents, contraints de se marier, de travailler, de faire la guerre. De cycle en cycle et de règne en règne, ces révolutions se renouvelèrent. Les Tao-ssô, inventeurs de Félixir de vie, trouvèrent aussi des empereurs crédules et des empereurs sévères ou cruels. Cliaque empereur

CONCORDANCE CHRONOLOGIQUE

des trois royaumes a l'Eclielle A\m jnilliiuètre par année

TSIN

eut ses dieux et sa doctrine ; il y en eut probablement même qui furent musulmans ou chrétiens.

Les princes de la dynastie de Xan avaient jeté un grand éclat; mais il en est des dynasties comme des hommes : une dynastie ne nail guèi e et ne se développe que par deux grands hommes ; elle s'élève, elle vit; puis elle décline, et le vent des révolulions l'emporte. L'histoire du déclin et de la chute des Xan s'applique au déclin et à la chute de loules les dynasties chinoises. Ses principaux traits sont : le règne des eunu(jues et des femmes, une prodigalilé folle, des violences criminelles, des supers-

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tilions honteuses, une bigoterie que les Chinois détestent et la poursuite du grand œuvre, la recherche de l'immortalité, rêve insensé dans lequel les Chinois se sont toujours complu. De cette pourriture naissent les conspirations, les sociétés secrètes, les bandes insurgées et pillardes. C'est sous les coups de bandes de cette nature, de celle des bonnets jaunes surtout, que la dynastie des Xan succomba. Plus d'une fois

Crûffe par Erhaid.

elle en triompha ; mais elle n'en triomphait pas sans s'affaiblir, cl la lutte ne se termina que par la ruine des Xan et de leurs ennemis.

Les Xan avaient trôné d'abord à Lo-yan, soit à peu près Xo-nan, puis à Tmannfian, soit Si-mian ; ils étaient, vers la lin. revenus à leur première capitale, d'oii on les avait appelés Orientaux. Une dernière branche se maintint dans le Sso-tmuen,

Loû^tnde coraptse du MerKHo:i de [>kin.

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