DESPOTISME
Je me suis demandé souvent comment des lois politiques si dures pouvaient être acceptées : en y réfléchissant, il m'a paru que la douceur des lois civiles expliquait seule la soumission du peuple. L'Asiatique esl maître chez lui : il a gardé la puissance paternelle ; ce vestige des premiers âges est resté debout en Chine comme à Rome. L'Asiatifjue se marie et divorce comme il lui plaît; il va, vient, trafique et prête sans rencontrer de loi qui le gêne ; et si ces conditions de la société ne sont pas les plus sages ou les plus favorables à tous, elles sont du moins de nature à satisfaire le plus ceux c[ui sont les plus forts, ceux dont le mécontentement est seul à redouter. On remarque avec surprise, quand on vient à y réfléchir, c^u'il n'est pas de lois plus dures que les nôtres, et je parle des lois civiles. Je citerai seulement le mariage irrévocable, décrété par un concile, administrativement réalisé; la conscription, qui pèse si rudement sur le pauvre ; l'inscription maritime; la rude discipline et les jugements sévères des camps : ces choses composent la lourde armure des légions invincibles ; mais quand, sous cette lourde armure, les légions sont prêtes à plier, il faut alléger le reste de leur fardeau.
Le despote chinois ou asiatique, sans égaux, sans pairs, n'a ni ces conseillers sincères, ni ces fidèles amis que les princes de l'Europe peuvent rencontrer. Les cours européennes, à côté de quelques puérilités et de quelques intrigues, présentent une certaine grandeur, une auguste simplicité ; ce qui est noble y peut entrer, et ce qui est vrai peut s'y dire. En Asie, le palais est une citadelle, parfois à triple enceinte; des esclaves y gardent le prince, plus prisonnier qu'eux-mêmes; des femmes, des eunuques et des pages l'amusent ou le servent. Cette tourbe imbécile et basse l'occupe de ses querelles, le tronqîe et le trahit; elle lui cache son peuple (1), elle l'isole, elle se le dispute, elle en fait l'involontaire complice de ses crimes ; parfois elle l'immole, elle jette sa tête au peuple révolté, et suit le cortège du vainqueur assez aveugle pour lui faire grâce.
C'est parmi ceux qui l'entourent ou leurs amis, c'est-à-dire parmi ce qu'il y a de plus vil, que le prince choisit ses agents. Le pays est au pillage ; et quand les pillards enrichis se croient assez puissants, ils se révoltent. La répression est aussi incertaine que l'attentat est probable : on a, en conséquence, recours aux moyens préventifs. Les princes héritiers du trône sont gardés à vue, très-souvent en prison; c'est ce
(1) L'empereur sort en litière fermée, et ses satellites font évacuer les rues. Il est arrivé souvent que, pour se donner le spectacle du monde, des princes chinois aient fait élever dans leurs jardins des maisonnettes et des boutiques, où leurs esclaves feignaient de se visiter, de vendre et d'aclicter, etc. Cela rappelle Trianon : les grands aiment à jouer aux petits. Un eunuque couche auprès de l'empereur : dans YEstat de France de Boulaiuvilliers, c'est un valet de chambre qui couche près du roi. L'empereur a d'ordinaire sept concubines; celui des Turcs a de même sept cadines : tout cela se ressemble partout et toujours.
qu'on appelle, en Turquie, le kafes, ou la cage. C'est en cage qu'ils apprennent le gouvernement des hommes. Les gouverneurs laissent à la cour des otages, soit toute leur famille, soit seulement leurs enfants : cette dernière combinaison, adoptée dans les contrées de l'Asie dites en progrès, est fort louée en Europe, où on ne se lasse pas d'admirer l'esprit éclairé de ces princes qui veulent réunir ainsi dans une école et élever à leurs frais les fds de leurs principaux officiers.
Le prince ne rendant point compte de l'emploi des revenus publics, ces revenus s'en ressentent. Les impôts ne se payent aisément et n'atteignent un chiffre élevé que là où ils se votent et où le budget se discute.
Le prince est donc très-pauvre ; le peuple n'en est pas moins pillé : seulement ce pillage est un produit intermittent, et que les gouverneurs et les ministres se partagent. Le prince pauvre n'a qu'une mauvaise armée; la cupidité des chefs en éclaircit les rangs, en dévore la solde, en supprime les vivres : l armée est alors impuissante ou irritée; elle n'est point l'obstacle, elle est quelquefois l'instrument des révolutions.
Les agents du prince, les membres de sa famille, peuvent provoquer ces révolutions; quelquefois, cependant, elles trouvent des chefs plus obscurs. Par tout le monde , le despotisme fait éclore les sociétés secrètes ; il redoute toutes les associations : les Césars l'ont montré en persécutant le christianisme, et les associations naissent sous ses pas pour nier son principe et détruire sa puissance. La Chine, la Perse, l'Inde, la Turquie, sont pleines de sociétés secrètes sans programme bien arrêté, mais qu'on peut regarder comme communistes. La Turquie fut mise à deux doigts de sa perte par la révolte des derviches de Dédé-Sultan ; elle est pleine aujourd'hui de sectaires pareils, et il en est de même de la Chine.
La liberté seule a le pouvoir de licencier cette armée du désordre. Dès que tout peut se dire en public, personne n'ose plus encourir le ridicule de se cacher pour parler. Rien n'est pauvre et rien n'est fragile comme ces puissants empires : le pouvoir est d'autant moins durable qu'il semble moins limité; les soulèvements, les défections, les conspirations de palais, le régicide, rendent courts non-seulement les règnes, mais encore la durée des dynasties. Les Césars mouraient sous le glaive; les empereurs turcs, sous le lacet; les empereurs chinois se pendent assez souvent, aidés par des amis empressés d'en finir et de leur couper la tête. Ils se plaignent alors de la trahison des hommes. Erreur! ces hommes ne sont ni plus lâches, ni plus méchants qu'eux-mêmes. Ce n'est point d'eux qu'ils meurent, c'est le despotisme qui les tue : cette machine redoutable broie les chairs des faibles rois plus encore que la chair des peuples.
Los Perses, puis les Grecs, avaient tenu l'occident de l'Asie. Alexandre s'était