MATTEO RICCI
point leurs dissensions : elles ne cessèrent de se combattre que quand le Japon les eut cliassées du champ de bataille.
Les jésuites, ces rameurs par excellence de la barque de saint Pierre, avaient paru à Macao en 1565. Ils eurent d abord, en Chine, peu de succès : Ah! rocher, rocher! s'écriait leur supérieur Valignan en montrant, des hauteurs de Macao, les côtes de la Chine; quand f ouvriras-tu, rocher? Le Moïse de ce rocher fut Matteo Ricci : il gagna la province de Canton, alin d'apprendre le chinois; il se mêla aux moines bouddhistes, puis il prit l'habit plus estimé des lettrés. Aidé de quelques autres jésuites, il fonda des chrétientés, bientôt florissantes, à lllao-kin et à Nan-kin. On voit encore, près de Chang-ha'i, le tombeau d'un des néophytes de ce temps, Paul Syu, natif de ce district, et qui devint premier ministre. Reaucoup d'hommes instruits et distingués suivirent l'exemple de Syu. Soutenu par eux, Ricci pénétra en 1601 à Pékin. Un jeune empereur auquel il apportait une horloge ou une montre à sonnerie le reçut avec faveur. Depuis longtemps les seuls calculateurs et les seuls astronomes de l'empire étaient des musulmans; le soleil et le temps se refusaient à leur calcul : les jésuites en furent chargés; leur science et leur discrétion leur valurent bientôt l'estime et la confiance du gouvernement. Leur abnégation, l'ardeur de leur foi, sont faites pour surprendre un siècle aussi sceptique que le nôtre. Semedo, confesseur de l'Évangile, ayant regagné l'Eui'ope pour y recruter des prêtres, reçut de Portugal et d'Espagne des demandes sans nond)re : plusieuis postulants du martyre avaient écrit et signé de leur sang des lettres qui devaient paraître un engagement de mort. Qu'on accepte ou rejette des doctrines, ces choses n'en restent pas moins grandes dans leur étrangeté, et tant que l'épicurisme restera sans martyrs et le stoïcisme sans sœurs de charité, le christianisme pourra défier leurs jugements.
Ricci, aux yeux d'un pul)lic léger et superficiel, n'est qu'un enfant perdu de l'Église prêchant un christianisme étroit ou relâché devant un peuple indifférent. D'autres prêtres l'avaient précédé; il fut suivi par d'autres dont l'action religieuse ou l'infiuence politique furent plus grandes : ainsi Colomb fut précédé en Amérique , et d'autres étendirent le cercle de ses découvertes; Colomb, cependant, brillera seul dans l'histoire, défiant la vile impiété qui poursuit sa grandeur jusqu'après sa mort. Ainsi vivra Ricci • l'entrée inaperçue de ce missionnaire en Chine est le plus grand fait peut-être de l'histoire de ce pays. Des pasteurs l'avaient plus d'une fois conquis et perdu ; des rois s'y étaient succédé , des dynasties s'y étaient l'une l'autre précipitées dans l'abîme: c'est là le corps, l'apparence, la forme de l'histoire; mais son âme, sa pensée, sa vie, n'avaient pas ainsi changé. Le passé vivait toujours; Confucius régnait seul; il n'y avait pas de science, mais seulement une tradition de jour en jour plus obscure, de jour en jour plus menteuse. C'est alors que Ricci parut, appor-
tant avec lui nos connaissances mathématiques, notre exacte notion de la forme de la terre et de la figure de ses royaumes. Le germe était petit, mais tout en devait sortir. Avec Euclide entrèrent nos sûres méthodes ; avec nos cartes, la prophétie de la Chine renouvelée. A partir de ce jour, la Chine fut en travail : l'esprit de l'Europe se glissa dans ses livres ; on vit paraître une plus saine critique ; la pensée devint plus libre en devenant plus active : tout, en Chine, ciiangea.
Précédée par la science, marchait la religion. Ricci vit un peuple courbé dans l'ignorance devant un Dieu vaguement entrevu, devant les sages dont il tenait ses lois: honorant ses aïeux et se prosternant devant de vaines idoles. Ricci écarta les idoles, et, ne voyant dans le reste rien d'impie, rien que le Christ lui parût condamner, rien que notre Église n'ait admis à Rome quand elle y triompha, rien qu'elle li ait admis jusqu'ici , il honora Confucius comme le moyen âge honorait Aristote, avec cette différence que les mœurs des peuples mettent dans certaines formes ; il admit le culte respectueux des ancêtres. Ces concessions valurent au christianisme un accueil favorable, et bientôt le droit de cité. Cette foi tolérante, compatissante à la faiblesse humaine et lui tendant la main pour relever l'homme par degrés, fut plus tard appelée, en Chine, la religion de Ricci, par opposition à des prétentions exclusives et violentes qui firent exclure avec violence ceux qui les produisaient.
Ricci mourut à Pékin : les jésuites obtinrent de l'empereur un terrain pour la sépulture de Ricci et de ses émules. Leurs tombes, toujours respectées, s'y voient encore.
A l'Italien Ricci succéda l'Allemand Adam Schall. Les jésuites français, qui jetèrent un si grand éclat, ne parurent que plus tard. Les chrétientés se multipliaient, mais un zèle excessif les compromettait incessamment. Le crédit des missionnaires excitait l'envie; les politiques ne pouvaient croire que ces hommes habiles songeassent seulement à servir un Dieu crucifié : ils les accusèrent d'affiliation à la société secrète du Nénuphar. Il y eut des querelles, des émeutes, des poursuites. En 1615 et 1616, les missionnaires furent bannis. Ils se cachèrent, puis reparurent. Leurs progrès furent ralentis; leur influence sur les populations devint à peu près nulle. Jusqu'à la fin de la dynastie des Min ils jouirent de peu de faveur, et l'on peut dire qu'ils rendirent à l État plus de services et montrèrent à ses princes plus de fidélité qu'ils ne leur en devaient.
Les Japonais avaient eu à se plaindre, à Chusan, des Chinois. Leur roi, dit une relation, n'avait pu se faire payer quelques marchandises. Les Japonais firent la guerre. Le Kyah-nan jusqu'à Nankin, le Tmo-kyan, le bassin des principaux fleuves, la péninsule du Ulan-tbTi, furent ravagés. Les Japonais remontèrent le Pei-xo, comme les Normands ont jadis remonté la Seine. Le pays se couvrit de forts; des pirates se montrèrent de tous côtés.
LES HOLLANDxVIS. 75
Cette guerre dura longtemps; la Corée eu devint le théâtre, et elle parut devoir s'y éterniser. Les Chinois et les Tartares s'y hattaient sur le dos des Coréens ; les Japonais intervinrent. Le siogoun Taïkosama se servit plus tard de la Corée comme d'un exutoire. Le christianisme avait fait dans l'armée japonaise de grands progrès : en envoyant cette année cond3attre , dans un pays difficile , des ennemis nomhreux et renaissants, on s'en débarrassa sans bruit. La Corée fut conquise incomplètement, et évacuée à la mort de Taïkosama, en 1598.
Peut-être le prince japonais, dont le caractère était audacieux, dont les entreprises avaient été heureuses, et qui voyait décliner l'astre des Min, avait-il cru à l'occupation durable de la Corée, à la conquête de la Chine elle-même. Il avait requis I hommage des Espagnols de Manille et leur avait envoyé l'ordre de joindre leurs forces aux siennes : les Espagnols embarrassés n'avaient pu que gagner du temps et déclarer qu'ils en référaient à leur souverain.
Après les Portugais et les Espagnols parurent presque en même temps les Hollandais et les Anglais; les seconds, toutefois, distancés longtemps par les premiers, quelquefois soufferts, en raison de la religion commune, plus souvent opprimés ou trahis, en raison du gain disputé. Firando au Japon, Amoy et d'autres points en Chine, virent des factoreries anglaises; leur vie fut difficile et courte : le tour du peuple anglais n'était pas venu.
J'admire plus que personne cette nation hollandaise, patriote et libérale entre toutes. L'orgueil de Philippe II et celui de Louis XIV furent domptés par elle, comme les fureurs de l'Océan par ses digues; mais cette nation, marchande autant que citoyenne et froidement cupide, a traversé le crime, accepté même la honte, pour l illusion d une lointaine fortune. En IGOO, la Compagnie anglaise des Indes s'était formée; en 1602, la Compagnie batave se forma; en 1607, Batavia fut fondée; en 1624, Formose était enlevée aux musulmans par les Hollandais. A Tai-wan, c'està-dire à la grande baie, ils élevaient un fort nommé de l'une de leurs provinces, <le leur district de mer, Zelandia. Formose devait tenir en échec Manille et Macao : nul, en effet, ne songeait encore à partager de sûrs profits ; chacun voulait, au risque de lui-même, arracher aux autres la proie menteuse du monopole.
L'histoire des Hollandais au Japon et en Chine peut servir de leçon : ils ont ruiné les autres, fait reculer l'Europe, et n'ont, comme à Pékin, dans une de leurs ambassades, au prix d'humiliations sans nombre, obtenu qu'une part dérisoire à des restes de cuisine. Nul n'a porté plus loin qu'eux la politique criminelle du monopole; ils ont exagéré l'Espagne et le Portugal. La France aveugle suit dans un petit sentier ces perfides errements. Qu'elle regarde l'Angleterre ! qu'elle regarde l'Amérique ! elle verra comment le commerce du monde se gagne. Depuis quelques années. l'Angle-
terre, avant-garde de l Europe et non plus son geiMier, a conquis le commerce de la Chine en l'ouvrant à tout le monde; l Amérique, en un jour, a plus fait au Japon, qu'elle nous a donné, que la Hollande en deux siècles. Ne renouvelons nulle pari des fautes si stériles, des fautes que l'iiistorien, pour ann qu'il puisse être, est contraint de rappeler et de llétrir sans cesse.
C est sur un navire portugais que, en 1590, les premiers Hollandais parurent au Japon. Bientôt ils y revinrent. L'Espagne catholique avait pesé sur eux, comme les Mores sur l'Espagne. Eiivieux et justement irrités, ils firent habilement valoir les crimes de leurs l ivaux, ce fanatisme sauvage qui dépeuplait le Mexique et le Pérou, ({ui avait mis l inquisition à Goa, et se désolait de voir le bon sens chinois refuser au peuple de Macao ces brûleries chères aux Portugais d"alors, comme les courses aux Anglais de nos jours. Hs insistèrent sur cette ambition ardente à convertir le monde pour l'annexer, comme à l'annexer pour le convertir. Le Japon n'ignorait point ce qui se passait au Mexique : l'insolence des Espagnols, l'imprudence de leurs prêtres, comblaient rapidement la mesure. A l'instigation des Hollandais, le christianisme fut proscrit: avec l'aide des Hollandais, le christianisme fut écrasé : trente-huit mille chrétiens tombèrent sous les coups des Japonais païens et des Hollandais se préparant à marcher sur la croix. Peu à peu, l'on avait relégué les Espagnols et les Portugais de ville en village, et jusque sur une espèce de digue, lazaret de ces pestiférés. Les Hollandais s'étaient bien réjouis de les y voir : quand ils les eurent chassés de partout, c'est là qu'ils furent parqués eux-mêmes. Sans les Américains, ils seraient encore à Nangasaki, suspects et misérables, rêvant le monopole impossible d'un commerce insaisissable. Ils poursuivirent vainement à Macao les Portugais qu'ils avaient expulsés du Japon, à ce point (ju'on y faisait périr jusqu'aux parlementaires envoyés par ce peuple mis hors la loi. Ils s'humilièrent en Chine jusqu'à se prosterner, sans y gagner le moindre privilège; mais la persécution provoquée par eux au ii\\m\ eut en Chine ses contre-coups : le gouvernement chinois dut plus d'une fols penser ([u'une doctrine combattue par de tels moyens devait avoir causé de grands périls, et menacer de périls égaux toutes les conti'ées où on la portait.
Le gouvernement ineple et corrompu, orgueilleux et faible des derniers Min, avait exaspéré les Japonais, les Coréens et d'autres peuples, connue le gouvernement des Tsin exas[)éra deimis les Européens, et connue le gouvcniement des derniers Césars exaspéra les hordes (pi il était inqiuissant ;i coiilciiii' par la force. Sur les frontières larlarcs, auprès des chcls soumis (mi (pi inic poliliipic sage eut coidenus. l'insolence, 1,1 mauvaise foi. les violences et les exactions des agents chinois \\v connaissaient plus de liornes. Une pctile nalioii. presipic nouNclle. preiiaiil un nom nouveau, les Mant-