CONQUÊTE DU SUD
et en maintenir la corde hors de l'eau lorsqu'ils devaient traverser une rivière. Leurs vêtements étaient lourds, leurs bonnets énormes, leurs chapeaux étranges. Vainqueurs des Chinois, ils voulurent faire partager leur victoire à l'habit de leur nation. Les Chinois, qui portaient leurs cheveux noués au sommet de la tête, durent accepter la queue tartare. Il ne fallut pas pour les y amener verser moins de sang que n'en versait, vers la même époque, Pierre le Grand pour raser ses sujets. Tout le vêtement fut plus ou moins changé : la violence put amener en Chine ce résultat ; mais ses effets ne purent s'étendre sur les contrées voisines, depuis longtemps faites à l'habit chinois. Les Cochinchinois, les Japonais, gardèrent plus ou moins les coiffures, les robes, les modes, enfin, qu'avait la Chine à la fin de la dynastie des Min. La coiffure des Japonais, les robes cochinchinoises, l'objet que les envoyés de cette nation tenaient devant leur bouche en se présentant devant l'Empereur des Français, sont autant de vestiges de l'ancien régime chinois (1). Les pères Magalhaes, Semedo, Martini, nous ont fait connaître la Chine des derniers Min, comme Marco-Polo celle des premiers Yuen. L'Europe était alors moins ignorante de la Chine qu'elle ne l'était encore il y a quelques années ; on y publiait des livres plus sérieux que de nos jours : la république des lettres avait de vrais citoyens et la science de vrais aristocrates. Un évêque mexicain, Palafox, écrivit même, d'après ses correspondances, une relation de la conquête tartare, livre plein d'intérêt, œuvre d'un esprit libre et d un cœur généreux. L'épiscopat mexicain de nos jours ne serait probablement pas à même d'écrire un pareil livre : tout dans le monde n'est pas en progrès.
La conquête des provinces méridionales fut difficile et longue : ces provinces que les Sb'ù avaient gouvernées au temps des Kin, que les Yuen avaient eu de la peine à soumettre, dont enfin la victoire des Min était sortie, luttèrent longtemps, se soulevant à la fois, tombant et se relevant l'une après l'autre. Un Min se fit proclamer à Nankin; il fut vaincu, pris et étranglé. Un autre Min dans le Tmo-kyah, un autre dans le Fo-kyen, un autre encore dans Kwan-si, firent le même rêve, terminé par un réveil analogue. Moins il restait aux Min d'empire, et plus il se trouvait d'empereurs prêts à payer de leur vie quelques heures d'un règne inquiet.
lllun-tiui était mineur : ce fut son oncle Amavang qui dut conquérir pour lui presque toutes ces provinces. C'était un habile capitaine et un rude soldat; il rappelait Pe-yen, qui avait soumis aux Yuen les mêmes contrées, et qui, ne connaissant I histoire ni d'Alexandre ni de César, avait pour maxime qu'il fallait avant tout, pour réussir, n'aimer ni le vin ni les femmes. Il fallait à l'action mantchoue, au sud du
(I) Les jésuiles de Chine portent encore, pour la célébration de la messe, le bonnet carré des Xan-lin, de la dynastie des Min. '
neuve Jaune, un rentre, une capitale, un chef presque souverain. Amavang fut, en conséquence, à peu près le roi de Nankin.
Quand les dynasties tombent ou que les peuples perdent leur indépendance, il y a parmi ceux qui les servaient ou les gouvernaient quelques hommes de cœur qui s'associent à leur infortune, tentent de les sauver et dédaignent de leur survivre. La masse, cependant, se soumet peu à peu: les plus sages, les plus riches, les plus haut placés, sont ralliés hientot, et le peuple moutonnier marche derrière eux. Cependaiil des aventuriers, des vagabonds, des brigands, voilà bien le mot, un peu fous, un peu coquins, mais dévoués et patriotes, enfants perdus d une cause condamnée, tiennent encore les grands chemins et la mer. Les défilés des montagnes et les tourbières perfides sont le théâtre de leurs crimes et de leurs exploits ; pourchassés par le prince, haïs de tout ce qui aime une riche et tranquille servitude, ils sont bientôt chéris du pauvre, parce qu'entre le pauvre et l'idée il n'y a pas d'intérêt qui se dresse. Quelquefois ils ressuscitent leur prince ou leur patrie ; presque toujours ils succombent, et leurs noms, exilés de l'histoire, vivent dans la légende populaire.
La Chine a, comme tous les pays, eu ses brigands illustres. Le plus grand de tous fut peut-être Tiuin-tiui-lbn. que les Européens ont appelé Icoan. Gomme l'aventurier chef de la rébellion actuelle, il avait près des Européens puisé moins le christianisme que le mépris des dieux. 11 avail pris (feux aussi cette énergie moins commune parmi les Asiatiques et quelque intelligence de la guerre. De commerçant et de marin, il se fit pirate et devint presque roi. On vit jusqu'à trois mille navires porter ses divers pavillons ; il réglementa le vol ; il devint comme le douanier de la Chine et le fermier d'une partie de son commerce. Le gouvernement traita avec lui ; il le lit amiral de toutes ses niei's. et par ce bandit fut débarrassé de tous les autres.
Les Min ne l avaient point comblé, car il était peut-être le plus fort; ils l'eussent volontiers trahi et perdu; toutefois, quand ils tombèrent, il leur resta fidèle : il ne partagea point, avec les gens honnêtes, le bénéfice d'une sage trahison; il aida puissamment, au contraire, à la défense des provinces moyennes et méridionales. Il avait reconnu le Min qui s'était proclamé em]iereur dans le Fo-kyen. C'est là qu'après avoir vainement disputé aux Tartares Nankin et Canton, qu'après s'être vu refuser le secours du Japon, il vint livrer ses dernières batailles. A'aincu et affaibli, il dut se soumettre en IGIG. Comme tous les grands ambitieux, il refusa de croire à sa chute. Comme Tliémislocle avait pris l liabit perse, il pi il l'habit tarlare, et. prisoimici'. entra dans IV'kin avec l'aisance d'un courtisan. Dédaigné du prince, dévoré par son cnlniirage, il mourut ruiné, et si ol)scur (pi'on ne saurait dire si sa mort fut violente, comme (juel(iues-uns le crurent. Son lils Tmin tini-kKn, que les Européens ont appelé Kocliiiiga. prit sa place sur les mers et contiinia de comhallre l'usurpation