‹ La Chine et les puissances chrétiennes (volume 2)Chapitre 16 sur 59 · CONDUITE DU GOUVERNEMENT CHINOIS • APRÈS LA GUERRE DE I · texte numérisé non relu

CONDUITE DU GOUVERNEMENT CHINOIS • APRÈS LA GUERRE DE I

Il est hors de doute que les concessions faites par les Chinois dans le traité de Nankin n'aient été arrachées par la force : elles ouvraient une brèche dans le mode d'existence de ce peuple et étaient pour le gouvernement embastillé de Pékin le commencement d'une révolution. Il arriva donc une chose assez naturelle : la guerre terminée et la frayeur une fois passée, les riiandarins retournèrent sur leurs pas et revinrent autant qu'il leur fut possible èi leur ancienne manière de considérer et de traiter les Européens.

Sir J. F. Davis, qui, dès l'époque du traité de Nankin,

fut ministre plénipotentiaire d'Angleterre en Chii s'exprime ainsi dans ses dernières publications :

« ...Une succession de tentatives les plus harcelant directes ou indirectes, dans le but d'envahir les dn résultant de nos traités, occupa les premiers temps mes fonctions diplomatiques ou administratives. Des fractions à notre 'souveraineté furent tentées a Ho kong, quoique cette île eût été cédée à la Grande-Breta| c( pour être gouvernée par telles lois et tels règleme que Sa Majesté jugerait convenable d'établir. » Un fo tionnaire chinois eut la hardiesse d'essayer de lever < contributions sur les indigènes dans la partie sud de Y et comme il était nécessaire de diminuer le goût pour tels procédés, il fut remorqué par un steamer dans i propre bateau, et mis en prison à Victoria pour trois m<

a ...Ri-ying lui-même ne put résister non plus k tentation d'essayer de retenir a Canton quelque chose monopole hong, qui avait toujours été si profitable gouvernement. Il proposa qu'une centaine de marchai autorisés s'établissent dans cette localité ; mais il lui répondu que le principe du traité, abolissant entièrem le système hong, serait aussi bien violé par l'établis ment de dix que de cent marchands.

(' Des batailles de la même sorte furent livrées auxn< veaux consulats. Le vice-roi de Fou-tchaou-fou s*effo de refuser k nos consuls une résidence, tant dans c( ville qu'k Amoy, précisément sous le même prétexte q Canton, l'hostilité du peuple. Les mesures les plus fem et les plus énergiques devinrent nécessaires, et j'eua satisfaction, après beaucoup de difficultés, d'établir i consuls dans des résidences convenables, k Fou-tchàôuH et k Amoy, vers le commencement de 184â. Les cons des différents ports signalèrent, dans leurs rapports, verses infractions au principe de la liberté complète commerce. Cette intervention indirecte avait pour ol

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totraver le développement naturel du commerce européen dans les nouveaux ports. On en trouve un exemple dans les empêchements mis au transit des thés du lieu de leur production vers. Chang-hai, afin d'essayer par là de les diriger vers leur ancienne destination, Canton. On en vit un autre exemple dans le permis de monopole accordé parles autorités locales de Ning-po k certaines personnes pour faire le commerce du fer. Un monopole semblable ou même pire du commerce de cassia (cannelle) fut accordé à un seul marchand, a Canton, qui, en conséquence, tirait de chaque acheteur de cet article une valeur montant à 50 pour 100 de plus que le droit requis par les tarifs du traité. On découvrit aussi qu'une douane avait été établie dans Tintérieur pour percevoir sur nos manufactures de coton des droits de transit, qui, conformément au traité, ne pouvaient être perçus dans les ports de commerce. Il fut enfin mis arrêt a tous ces dommages, mais ce ne fut qu'au prix de beaucoup de temps et ap'rès de nombreuses correspondances. »

L'empereur ordonna qu'on dressât secrètement une liste de tous les Chinois qui avaient trahi leur pays et aidé en quelque chose les Anglais. C'était là manquer à un article du traité de Nankin, par lequel l'empereur s'était engagé à tenir une conduite tout opposée.

Par suite de cette enquête, plusieurs Chinois commencèrent à être inquiétés sous divers prétextes, ce qui donna lieu a de vives réclamations adressées aux autorités locales. Le consul de Ning-po, M. Thom, pour sauver un certain Luming, que les mandarins avaient fait emprisonner, se rendit lui-même à la prison et y arbora le pavillon britannique.

Quelques mandarins civils ou militaires furent condamnés à mort ou exilés, mais un seul fut exécuté : ce fut le vieux général YuPuyun, qui commandait à Tche-kiang, et qui s'enfuit lors de la prise de Ning-po. Ce général

avait rendu des services signalés en poursuivant et truisant des bandes de voleurs, et il jouissait d'une grâi réputation de bravoure et d'habileté. Il fut en conséque envoyé contre les Anglais, et cette distinction eut p résultat de lui faire perdre Thonneur et la vie. On qu'au moment où il allait être décapité, a Pékin, ses a lui administrèrent une substance analogue au chl< forme pour le rendre insensible.

Les gouvernements de Belgique, de Hollande, de Sai de Prusse et d'Espagne envoyèrent en Chine des ag< ayant mission de s'informer de l'importance et de l'i nir que présenteraient les ports qui venaient d'être verts au commerce étranger. Les gouvernements de gique et de Suède obtinrent du commissaire impérial copie dfù traité de Nankin et du traité additionnel, p tue du sceau de l'empereur, et une communicatioi m^me commissaire concédant k ces deux pays les Ix fîces desdits traités.

Le président des États-Unis députa, de son côté, mission assez nombreuse, a la tête de laquelle se trot M. Caleb Cushing, et qui débarqua à Macao le 24 îé\ 1844. De là, M. Caleb adressa au vice-roi commise une communication où il lui annonçait qu'il avait o d'aller jusqu'à Pékin. Le vice-roi se rendit aussitôt à cao et parvint k détourner le représentant américai son projet d'aller a la cour. Les deux premières com nications adressées à celui-ci par le vice-roi durent renvoyées, parce qu'en conséquence de l'opiniâtreté laquelle le gouvernement chinois s'attache constami èi rabaisser les autres puissances, les mots Empire d Chine étaient placés plus haut que le nom des É Unis, Les deux plénipotentiaires conclurent un ti conforme en substance à celui de Nankin. Le seul a tage réel qu'il renfermât se rapportait au droit de nage que chaque navire étranger devait payer, d'apr

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remier traité, chaque fois qu'il abordait a un des cinq )rts ouverts au commerce, et, d'après le second, chaque Is seulement qu'il arrivait de l'extérieur a la côte de Jne.En conséquence de cette amélioration, les navires angers peuvent faire le commerce de cabotage entre \ différents ports, concurremment avec les jonques noises.

^oici ce qui se passa après que ce traité eut été conclu, isieurs négociants européens se promenant un soirdans ardin de la Compagnie, à Canton, la populace en força trée et s'y rua tout a coup. Ces messieurs furent oblide fuir au moyen de canots. Dans la soirée du lennain la populace s'attroupa de nouveau, mais elle fut ssèe sans opposer beaucoup de résistance. Deux ou is Américains ayant accompagné un de leurs ^ompajtes, qui s'en retournait chez lui k travers la foule, fuit , à leur retour, attaqués h coups de pierres et d'aus projectiles; alors un Américain tira un coup de feu ïT forcer la multitude a se retirer, et tua un indigène, e enquête fut ouverte à ce sujet par le magistrat du itrict, et un rapport adressé par le lieutenant-gouveraràKi-ying; mais celui-ci ne s'occupa point d'envoyer (B force suffisante pour contenir la populace irritée, et meura inactif, comme ne sachant que faire. Dans une mmunication au ministre américain, après avoir deandé qu'on lui livrât le meurtrier, il ajoute : « La population est très-irritée, et il est impossible que des collisions n'aient pas constamment lieu jusqu'à ce que la victime soit vengée. »

Dn détachement de marins de la corvette Saint-Louis •riva a Canton le lendemain, et la tranquillité fut rél>Ue.

Ki-ying s'adressa pour la troisième fois à M. Cushing DUT demander que l'Américain qui avait tiré le coup de u fût livré, et avouant du reste que la populace de Can- •û était une turbulente canaille, mais ayant recours au

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subterfuge accoutumé, qui consistait a s'excuser sur Tin possibilité où il était de la maîtriser. Rien ne saurait doi ner mieux que ce fait une idée du peu d'importance qu les mandarins attachent aux traités conclus avec les Ei ropéens, car la complète exemption de la jiiridiotic locale , tant au civil qu'au criminel , était parfaitema stipulée dans le traité qui venait d'être signé avec 11 Américains aussi bien que dans celui qui avait été fil avec les Anglais. Mais des actes de cette nature ëtaiei pour les Chinois des choses si nouvelles , et ils les eon prenaient si peu, qu'en les rédigeant il leur arrivait qpie quefois de faire des observations risibles ; par exemidi dans une occasion ils refusaient de mettre aux arftidi les n*" 1", T, 3*, etc., parce qu'ils se figuraient que ced numér^ion désignait une sorte d'ordre hiérarchique ; O! disaient-ils, un article ne devait pas être supérieur à l'ai tre, puisque tous avaient la même valeur.

Je l'ai dit déjà et je le répète, un traité pour les Ghlno: n'est pas autre chose qu'un acte de concession de cei taines grâces en faveur d'un roi d'Europe qui les sollicil ou en faveur de ses sujets; et, par conséquent, il n'ei pas étrange qu'en certaines occasions ils se figurent avoi le droit de retirer des faveurs qu'antérieurement i] avaient cru opportun d'accorder.

M. Cushing, dans le but de mettre fin à cet inciden adressa au vice-roi commissaire impérial une réclami tion relative a un Américain nommé Sherry, qui fi tué en mai 1841 , parce qu'on l'avait pris pour un Ai glais, et, quoique cette affaire eàt été déjà terminée < qu^on eût alloué à la famille une indemnité de 8,000 do lars, M. Cushing la réveilla et obtint ainsi qu'on ne pai lât plus de l'homicide commis à Canton. On ne doit pi oublier que les Américains ont toujours sur les côtes d Chine deux ou trois naVires de guertë; il en estdemém des Français.

Après que M. Cushing eut quitté la dhine, M; I. W; Di

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m arriva pour le remplacer en qualité de commissaire ou ministre résident. Il fut reçu par le vice-roi dans une maison ou magasin particulier hors de Canton.

M* Davis fut remplacé par M. Mac-Lane, qui ne put jamais obtenir une entrevue avec le commissaire impérial, quoiqu'il la sollicitât avec insistance. Il n'eut pas pins de succès dans une visite qu'il fit à Tien-tsin en 1854 (Je reviendrai sur cette visite). Il fut remplacé par le docteur Peter Parker, qui ne trouva pas les mandarins plus traitables qu'ils ne Tavaient été pour ses prédécesseurs Dayis et Mac-Lane.

En juillet 1856, une querelle s'engagea a Fou-tchaou-fou «itre des Chinois et des Américains. Un de ces derniers, M. Cunningham, négociant, fut tué d'un coup de poignard. Un Chinois qui était à son service succopiba également, aussi bien qu'un compatriote de celui-ci.

En août de l'année 1844, M. de Lagrenée arriva à Macao, avec une nombreuse suite, en qualité d'envoyé extraordinaire de France. Le vice-roi commissaire impérial se rendit aussi à Macao, et conclut avec le plénipotentiaire français un traité qui peut être considéré comme la reproduction de celui de M. Cushing.

En dehors du traité, M. de Lagrenée obtint un décret de l'empereur permettant, dans ses États, le libre exercice de la religion chrétienne. Les Français furent trèssatlsfaits de ce résultat, d'autant plus que c'était k peu près le seul avantage réel qu'ils eussent obtenu ; mais je sois porté à croîre qu'en touchant à cette question ils commirent une faute et ne firent que nuire à la propagande chrétiennCi Je reviendrai sur ce sujet»

Les missions américaine et française furent traitées avec assez d'égards, parce que les échecs subis dans la guerre contre les Anglais étaient très-récents, au point qu'on n'avait pas encore payé les 31 millions de dollars alloués à titre d'indemnité; parce qu'on voulait éviter

que ces nouveaux envoyés ne prissent la résolution d'aller à Pékin ; parce qu'il ne convenait pas aux orgueilleux mandarins de montrer que ce n'était que par force qu'ils avaient échangé avec les Anglais des visites et des politesses; enfin, parce que ces ambassadeurs ne demandèrent pas (ainsi qu'on l'avait redouté) une île chinoise comme l'avaient fait les Anglais pour Hong-kong, et qu'ils se contentèrent des concessions faites au commerce de la Grande-Bretagne ; en quoi le commissaire impérial ne pouvait trouver la moindre difficulté, puisqu'il avait satisfait d'avance a leurs désirs en stipulant, dans un article additionnel au traité conclu avec les Anglais, que tous les étrangers jouiraient des droits accordés aux sujets de la Grande-Bretagne. Au moyen de cette clause, Ki-ying empêchait que ses ennemis triomphants eussent le monopole des quatre nouveaux marchés, et il profitait pour leur nuire du seul moyen qu'il eût alors en son pouvoir.

Après que la mission extraordinaire de M. de Lagrenéc fut partie, le baron de Forth-Rouen fut envoyé en Chine en qualité de ministre résident. Le commissaire impérial le reçut comme il avait fait pour le représentant américain, M. J. W. Davis, dans une maison particulière située hors de Canton, et M. de Forth-Rouen ayant sollicité de lui une nouvelle entrevue, il ne l'obtint pas, bien qu'il consentît à ce qu'elle eût lieu d'une manière aussi peu convenable que la première fois. Ainsi, après un séjour de trois ans en Chine, il partit n'ayant vu le commissaire impérial qu'une seule fois.

Le baron de Forth-Rouen fut remplacé par M. Bourboulon, qui ne fut jamais visité ni reçu par le commissaire impérial avant la seconde guerre.

Nonobstant les stipulations du traité conclu avec M. de Lagrenée, et malgré le décret impérial obtenu par ce ministre en faveur de la religion chrétienne, le missionnaire français M. Chapdelaine fut, en juillet 1856, dans la province de Kiang-si, soumis à un martyre de deux

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jours et ensuite décapité. Sa tète, suspendue d'abord à im arbre, fut plus tard dévorée par des chiens et des pourceaux. On ouvrit le corps pour en arracher le cœur; on le dépeça ensuite, et il fut, dit-on, cuit et mangé. Deux chrétiens chinois furent décapités en même temps que le missionnaire.

Avant de passer outre, je donnerai la traduction d'un document assez curieux et instructif. Ki-ying signa des traités avec les ministres des États-Unis et de France, mais il savait que ces concessions étaient très-mal vues à la cour, et il craignait une disgrâce. Les événements postérieurs ont prouvé qu'il n'avait que trop raison. Il déposa donc aux pieds de l'empereur l'exposé suivant, dans le but de justifier sa conduite (*) :

« L'esclave Ki-ying présente a genoux un mémoire supplémentaire au trône. Les particularités de son administration des affaires des Barbares et le maniement (**) des envoyés barbares, selon les circonstances, ainsi que de la réception qui leur a été faite (***), ont déjà fourni matière a plusieurs mémoires de votre esclave.

« Les conditions supplémentaires du commerce ayant été également négociées par lui, il a eu l'honneur d'en soumettre les articles au sacré regard de Sa Majesté, qui a chargé le conseil du comriferce de l'examiner et d'en faire le rapport. Tout cela est consigné. Il rappelle pourtant que c'est dans la septième lune de la vingt-deuxième année (août 4842) que les barbares anglais ont été paci-

0 Ce document a été publié par le gouvernement et se trouve ^^é en français dans la traduction de La Chine et le Japon, par M. Oliphant , précédée d'une introduction par M. Guizot.

C*) littéral, f monter à cheval et tenir en bride.

(***) Leur réception commune des inférieurs en rang.

eà LA CHINE £t LES PÛlSâÂNGES GqRËTlÈNNES.

fiés. Les Américains et les Français ont suivi successivement pendant Tété et Fautomne de cette année. Dans cette période de trois années, les affaires des barbares ont subi l'influence de bien des circonstances, et a mesure qu'elles variaient de nature,. il a été nécessaire de changer de terrain, et d'apporter des altérations dans la manière de les concilier et de Tes tenir en bonne humeur (♦). H faut les traiter avec justice naturellement et faire appel à leurs sentiments; mais, pour les tenir en main, il faut avoir recours aux stratagèmes (ou a la diplomatie).

« Dans certains cas, il faut leur donner une direction, mais sans leur dire pourquoi ; dans d'autres cas, on ne peut calmer leur agitation que par des démonstrations qui désarment {litt. dissolvent) leurs soupçons; parfois, il faut les satisfaire, en leur accordant des rapports sur le pied d'égalité ; d'autres fois, avant de pouvoir arriver a un résultat, il faut fermer les yeux sur leurs faussetés et ne pas serrer de trop près leurs estimations des faits.

« Nés et élevés dans les régions étrangères du dehors, il y a dans l'administration du Céleste-Empire beaucoup de choses que les barbares ne peuvent pas comprendre complètement, et ils expliquent sans cesse d'une manière forcée des choses dont il est difficile de leur expliquer la Véritable nature. Ainsi la promulgation des décrets impériaux (littéral, sons de soie) est dévolue aux membres du grand conseil, mais leaJ)arbares les révèrent comme la réponse autographe de Votre Majesté, et si on leur fai** sait savoir positivement que les décrets ne sont point du tout l'écriture de Votre Majesté, bien loin de les révérer, rien ne leur inspirerait moins de confiance*

« Les barbaresappellentta-tsan (dîner) (♦♦) le repas qu'ils

(*) GoDcilier^ {litL) pacifier, comme on calme un animal ou un homme furieux; tenir en bonne humeur, (litt.) à l'attache.

(**) Mot employé par nos domestiques de Canton poar dire le dîner, le grand repas.

prennent ensemble. C'est une habitude qui leur est trèschère, que de réunir un certain nombre de personnes dans un grand festin pour manger et boire ensemble. Qaand votre esclave a fait honneur (donné à dîner) aux barbares de la Bogue ou de Macao, leurs chefs et principaux sont venus ensemble, au nombre de dix, vingt ou trente, et lorsque, dans la suite des temps, votre esclave s'est trouvé admis dans les résidences (*) des barbares, ou dans les vaisseaux des barbares, ils se sont assis à leur tour auprès de lui pour le servir, luttant pour être le premier a lui offrir à manger et à boire. Pour s'assurer leur bonne volonté, il ne pouvait se dispenser de partager leur tasse et leur cuiller. Autre point. Les barbares ont coutume de faire grand cas de leurs femmes. Toutes les fois que le visiteur est un personnage de distinction, la femme se présente pour le recevoir. Dans le cas du barbare américain Parker et du barbare français Lagrenée, par exemple , tous deux avaient amené leurs femmes étrangères, et quand votre esclave s'est présenté aux résidences des barbares pour affaires, les femmes étrangères ont paru tout d'un coup pour le saluer. Votre esclave était confondu (**) et mal à l'aise, tandis qu'elles étaient ravies au contraire de l'honneur qu'on leur faisait. Le fait est, comme ceci le prouve, qu'il est impossible de régler les coutumes des États occidentaux sur le cérémonial de la Chine, et d'éclater en reproches qui ne serviraient point à les éclairer {litt, à fendre leur stupidité), mais qui pourraient donner lieu à des soupçons et à de mauvais sentiments.

(*) Le mot Jan, étage, ne s'applique pas à la demeure des Chinois. Les mandarins l'emploient en parlant à leurs compatriotes de nos maisons.

(*") Confondu, presque frappé d'épouvante, comme Confuclus en présence de son chef.

Ci LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.

(( Depuis le commencement des relations amicales avec eux, les barbares des différents pays ont été reçus sur un pied approchant de l'égalité. Une entrevue avec eux n'est donc plus une nouveauté. Il devient donc plus nécessaire que jamais de les tenir à distance et de leur fermer la porte. A cette fin, toutes les fois qu'on a négocié un traité avec un État barbare, votre esclave a chargé Hwang-antung , commissaire des finances, de prévenir Tenvoyé qu'un grand fonctionnaire chinois, administrant les affaires étrangères, n'avait pas le droit d'accepter ni de donner quoi que ce soit en son propre nom ; qu'en ce qui regardait les présents., il serait obligé de les refuser péremptoirement ; que s'il les acceptait et que le fait vînt à être connu, les ordonnances de la Dynastie Céleste sur ce sujet sont très-sévères, et que, sans parler du tort qu'il ferait à la dignité de sa charge, il serait fort difficile (au coupable) d'échapper à la vengeance delà loi. Les envoyés barbares ont eu le bon sens de s'y conformer; mais, dans leurs entrevues avec votre esclave, ils lui ont parfois offert des vins étrangers, de la parfumerie et autres petits objets de peu de valeur. Leurs intentions étant plus ou moins bonnes, il lui aurait été difficile de les refuser absolument en face; mais il s'est borné k leur offrir des tabatières, des bourses et autres objets se portant sur la personne, mettant ainsi en pratique le principe chinois de donner beaucoup là où on a peu reçu (*). Votre esclave a également offert une copie de son insignifiant portrait aux Italiens, aux Anglais, aux Américains et aux Français^ sur la demande qu'ils en ont faite.

« Pour en revenir a leur gouvernement, quoique chaque État en possède un, il y a des souverains hommes et femmes qui occupent cette charge d'une manière perma-

f ) Telle doit être la règle, d'après le second livre de Confuclus, entre le chef et les nobles qui dépendent de lui.

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nenle leur vie durant. Chez les barbares anglais, par exemple, le souverain est une femme ; chez les Français etles Américains, c'est un homme. Les souverains anglais et français régnent à vie ; l'Américain est élu par ses compatriotes : on le change tous les quatre ans^ et lorsqu'il quitte le trône, il rentre dans les rangs du peuple (les esclaves sans emploi).

Leurs titres officiels diffèrent chez toutes les nations. Pour les représenter, ils s'approprient en général (litt. dérobent) des caractères chinois, affectant vaniteusement un style «auquel ils n'ont aucun droit et se donnant les airs d'une grande puissance. Ils imaginent sans doute par là faire honneur à leurs souverains; mais cela ne nous regarde pas; tandis que, si l'on prescrivait pour eux les formes prescrites envers les États dépendants, ils ne consentiraient certainement pas à descendre au rang de la Cochinchine ou de Lewchew, puisqu'ils n'adoptent ni le calendrier chinois (*), ni les lettres patentes (de souveraineté) de Votre Majesté. Et avec des gens aussi peu civilisés qu'eux, aussi peu au courant du style, des manières de parler, la ténacité, dans les formes de la correspondance officielle, qui tendraient naturellement à placer le supérieur au premier rang et l'inférieur au second, serait la cause d'une violente altercation (litt. d'un soulèvenoient de la langue et d'un gonflement des lèvres) ; la seulamarche à suivre en ce cas serait d'affecter la surdité {lut. d'être comme si le lobe de l'oreille bouchait l'oreille) ; les rapports personnels deviendraient donc impossibles, et non-seulement cela, mais l'embarras dans

(*) Les premières et les dernières lunes de l'année , comme elles sont comptées en Chine, qui envoie son calendrier en Corée, sinon dans ses autres dépendances. Les souverains de Corée , de l^wchew et de Cochinchine reçoivent l'investiture par un envoyé chinois, et l'empereur leur envoie des lettres patentes en qualité de suzerain.

M LA CHINE ET LES PUISSiUlfCES GHEÊTIENNEft.

les relations s^ensuivrait bientôt et ne «erait rien moins qu'avantageux à la question essentielle de la conciiiar tion. En conséquence, au lieu d'engager une eontestation sur des titres creux qui ne peuvent amener aucun résultat solide, on a cru qu'il valait mieux laisser de cMé ces détails insignifiants, afin d'assurer le succès d'une p(^ li tique importante.

« Tels sont les expédients et les modifications qu'on a cru impossibles à éviter après avoir regardé de près mx affaires des barbares, avoir calculé les exigences de la situation et après avoir soigneusement examiné l'état do la question, ce qui était important ou sans valeur, ce qal permettait les délais ou nécessitait la promptitude. Yotrs esclave n'a pas osé les présenter l'un après l'autre à Tliitelligence sacrée (h l'Empereur], en partie parce qu'ils étaient en eux-mêmes de peu d'importance, en partie parce qu'on n'avait pas le temps {*) de les oommuniquer. Les affaires des barbares étant maintenant k tout prendre terminées, il donne tous les détails, comme il y est tenu, dans cette dépêche supplémentaire qu'il présente respectueusement a Votre Majesté.

Jtéponse au crayon vermillon :

A C'était le seul arrangement possible, nous comprenons toute la question. »

On s'est indigné contre Kî-ying après la publication de ce document Je pense, pourtant, que ceux qui en ont été irrités k cause des idées qu'il y a exprimées, n'ont pas réfléchi à la difficile position dans laquelle ce malheu-

(*) 11 était obligé d'agir sur-Ie champ.

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reax négociateur se trouvait. M. LavoUée (*) Fa très-bien eomprise, à mon avis; voici ^eê paroles à ce sujet :

c Ce rapport à toutes les apparences d*une apologie, d'un plaidoyer de Ri-ying. Compromis par ses relations avec nous, le mandarin s*empresse de nous renier, et pour faire taire ses accusateurs, il enfle la voix contre les barbares. Il ne peut se défendre qu'en nous injuriant, et bien qu'il nous drape à la façon chinoise, nous ne saurions èquitablement lui garder rancune. Il faut le plaindre d'en être réduit à ces expédients pour se justifier; il faut surtout plaindre Fempereur qui est condamné à recevoir chaque jour de ses mandarins, qu'ils s'appellent Ri-ying, Yé, Tsoung-lun ou Hiang, de pareils rapports. Quel gouvernement! »

Les Anglais, ainsi que je Val déjà dit, ne tardèrent pas à ressentir les effets de la réaction provoquée par les mandarins. Sept mois à peine après la cessation des hos* tilités de 1842, il arriva à Canton un grave événement qui eût pu devenir fatal a un grand nombre d'étrangers.

La milice irrégulière, que le gouvernement avait licenciée, était un élément de .continuels désordres. Quelques malintentionnés commencèrent à faire courir le bruit que les troupes anglaises qui revenaient de la côte septentrionale allaient être cantonnées à Ho-nan, en face de Canton. Sous ce prétexte, on répandit parmi le peuple des manifestes furibonds, dont l'un, en date du 2 décembre (1843), invitait les notables de toute la province à se réunir a Canton pour aviser. Les autorités ne prirent aucune mesure pour arrêter ces manœuvres, jusqu'au 6, où elles publièrent enfin un édît contre ces réunions séditieuses. Mais le langage de cette pièce était si peu énergique qu'elle

(*) la Chine contemporaine .

ne servit qu'à encourager les mutins. Le lendemain, sur le soir, une grande multitude se rassembla auprès des factoreries, ouvrit une brèche dans le mur qui entourait le jardin dépendant de ces établissements , s'y précipita, et mit le feu au consulat d'Angleterre. A minuit, trois hangi (factoreries), composés chacun de plusieurs maisons, étaient en flammes. Dans Tune d'elles se trouvaient les directeurs d'une maison de commerce américaine; ils se défendirent vigoureusement, tuèrent cinq Chinois et se virent enfin obligés de s'échapper par derrière.

A Chang-haï , le major Balfour, consul anglais, eut de vifs démêlés avec le gouverneur, parce que celui-ci se refusait, dans les communications ofiicielles, à lui donner les titres qui lui étaient dus.

En mars 4845, le vice-consul de Canton, M. Jackson, M. M. Martin, connu par ses écrits sur les colonies, trésorier k Hong-kong, et M. le chapelain de Sa Majesté Britannique dans cette même île, se promenant tranquillement en dehors de l'enceinte de la ville, furent attaqués par un rassemblement, frappés, blessés et volés.

Les autorités chinoises, fidèles a leur usage à peu près invariable en pareil cas, firent tous leurs efforts pour éluder, différer, enfin pour amoindrir le châtiment des coupables. Le magistrat que cette affaire concernait publia un manifeste dans lequel il parlait des personnes offensées comme d'individus qui, se trouvant k bord de vaisseaux marchands, seraient descendus k. terre. Son but était de faire entendre au peuple que les mandarins n'attachaient k cette affaire aucune importance, et qu'il ne publiait ce manifeste que pour se délivrer des importunes réclamations des Anglais.

Au mois d'août 1845, on fut obligé d'envoyer la frégate k vapeur la Méduse a Fou-tchaou-fou , parce que les Anglais qui y résidaient étaient insultés par la populace, qui allait jusqu'k leur cracher au visage.

En février 1846, le commandant du vapeur de guerre

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le Vixeriy et quelques officiers et matelots, en tout une dizaine d'hommes, étaient descendus à terre pour tirer des oiseaux; environ 1,000 individus coururent sur eux en poussant des cris et en leur lançant des pierres : ils furent contraints de regagner leurs canots.

Vers la fin de mars de cette même année 1846, des troubles ayant éclaté k Fou-tchaou-fou, il y eut plusieurs blessés, et des maisons de commerce anglaises furent pillées.

Le 23 août 1846, sir J. F. Davis, successeur de Sir H. Pottioger, se plaignait amèrement au commissaire impérial d'une sorte de conjuration organisée parmi les gardes nationaux de Canton, dans le but d'empêcher qu'on ne cédât aux Anglais le terrain indispensable pour construire des maisons et établir des cimetières; il appuyait ses plaintes par des menaces.

En même temps, on affichait à Canton des placards pleins de menaces furieuses contre les Chinois qui céderaient du terrain aux étrangers pour construire des factoreries. Il y a tout lieu de croire que ces écrits avaient pour auteurs les mandarins eux-mêmes; du moins est-il certain que ceux-ci fermaient les yeux.

En juin 1846, k l'occasion d'une querelle qui s'était engagée dans une rue, la foule envahit les factoreries européennes dans l'intention de les piller et de les brûler. Les Anglais et les Américains, s'étant unis pour la défens.e commune, firent feu, et trois Chinois furent tués. Les mandarins, qui, durant des heures entières, n'avaient pris aucune mesure pour rétablir l'ordre, voulurent en- , suite exiger que trois Anglais fussent exécutés afin de calmer le peuple. Or il est a remarquer qu'il était impossible de savoir de quelles mains étaient partis les coups qui avaient tué les tpois Chinois, et que, parmi les individus qui avaient fait feu, il y avait un grand nombre d'Américains et probablement des sujets d'autres nations. Par suite de ces événements, les étrangers qui résidaient à Canton s'organisèrent et s'armèrent de manière k for-

«ler une sorte de milice nationale, prête à repousse force par la force.

« Vers la fin de 1846, dit le plénipotentiaire anglais J. F. Davis, le point culminant du désordre avait été teint par la populace k Canton. Parmi les actes de ^ lence commis contre les sujets anglais ou tons an' étrangers, deux matelots, après avoir été attirés dans rues basses et y avoir été assaillis par la populace, 1 tus, lapidés et blessés dangereusement, furent porU demi morts au consulat. Le consul adressa des plaint Ri-ying ; mais la restitution de Chuzan avait produit changement défavorable. D'autres griefs exigeaient qi adressât une énergique réclamation, appel que Ki-j n'accueillit qu'avec une brusquerie dont il n'avait encore donné d'exemple. Aussi , vers le commences de mars suivant (1847), une attaque brutale eut lieni tre un officier d'artillerie de gradé supérieur et < autres personnes respectables, pendant une excun qu'ils faisaient sur la rivière de Canton. »

En mars 1847, la populace de Canton entreprit de Iruire et d'incendier des hangars qui avaient été c struits pour abriter les canots des vaisseaux, et lee w rites ne prirent aucune mesure pour Tempécher. Si Davis leur adressa un message très-énergique, mena^ d'appeler la troupe qui était k Hong-kong.

Plus tard, il envoya à Ki-ying. copie d'une comi nication extrêmement forte qu'il avait reçue de son g vernement ; et voyant que le commissaire impérial i tenait aucun compte et répondait d'une manière évai k toutes les réclamations qui lui étaient faites, il se ( gea sur Canton avec toutes les forces de terre et de ] qu'il put tirer de Hong-kong. L'expédition eut lîei i** avril 1847; on prit les forts dits du Bogue^ on encl cent vin^t-sept canons; trente-six heures suffirent p

LES HANDARINS APHËS LÀ GUERRE D£ 1840. Tl

obtenir tous ces avantages et pour arriver k Canton. Sur-le-champ, une convention fut signée dans laquelle on stipula que les Anglais entreraient dans cette capitale au bout de deux ans. £n outre, on détermina et on leur concéda les terrains nécessaires pour construire des factoreries et former un cimetière. Ce qu*il y eut de remarquable dans cette circonstance, c'est que les Anglais, après avoir remporté une victoire, firent une concession, puisqu'ils consentirent à n'user que dans deux ans du droit qu'ils afaient d'entrer immédiatement dans Canton. Cette modération ne servit qu'à augmenter l'outrecuidance des Chinois et à les disposer à la résistance qu'ils firent en

Sttf, gourerneur général des provinces de Canton et de Kian-6i, adressa k l'empereur, en date du 26 août 1847, im mémoire pour demander des instructions au sujet des rtdamations que faisaient les Anglais relativement k leur eatrèe k Canton, et aux terrains qu'ils demandaient qu'on leur louât pour établir des factoreries et un cimetière. IfooB signalerons dans cette communication le passage soivant :

I Toute leur confiance repose dans la contrainte, en toe de nous faire accéder k ce quils veulent, et dans un noient et ingouvernable esprit d'usurpation.

« Lesdits barbares, depuis le temps où Votre Majesté a sanctionné le traité de. paix, ont fréquemment montré de haiites prétentions, et lorsqu'ils obtenaient la longueur d'un pouce, ils s'en emparaient d'un autre. »

Le 8 mars 1848, trois respectables missionnaires étaient allés k quelques lieues de Chang-haï pour distribuer des imprimés relatifs a la religion ; ils furent attaqués avec foreur, renversés par terre, grièvement blessés et complètement dépouillés, par une tourbe de matelots qui avaient appartenu aux équipages des embarcations employées k porter du blé k Pékin pour le compte du gou-

vernement. Le consul, M. R. Alcock, demanda à Finstant que les coupables fussent arrêtés et punis ; mais les autorités ne répondirent que par de vaines excuses. M. Alcock, s'étant assuré l'appui de deux vaisseaux de guerre, empêcha la sortie de mille Jonques chargées de blé, qui devaient être dirigées sur Pékin, et envoya un des vaisseaux de guerre à Nankin, avec le vice-consul, qui, accompagné d'un interprète, portait une communication danslaqueUe le gouverneur général de la province était supplié d'envoyer un employé supérieur pour examiner les faits. Les autorités de Chang-haï produisirent deux individus qu'elles supposaient être les coupables, mais on vit bientôt que ce n'était qu'une supercherie. Elles essayèrent aussi de faire sortir les embarcations chargées de blé en trompant la vigilance de la corvette qui gardait le passage, et elles s'efforcèrent d'empêcher, au moyen de divers prétextes, l'autre vaisseau de guerre d'aller à Nankin. Enfin, voyant qu'ils ne pouvaient s'en tirer autrement, les mandarins firent arrêter les principaux auteurs des violences et les envoyèrent à Chang-haï, où leur identité fut constatée par les trois missionnaires blessés. Et pourtant, même après cela, ils s'efforcèrent de rendre le châtiment illusoire, usant pendant le cours de cette affaire de toute la mauvaise foi et de tout le mauvais vouloir possibles. Dans le manifeste qu'ils publièrent à ce sujet, ils présentaient le fait comme une querelle survenue entre des Anglais et des Chinois.

Dans les premiers jours d'avril 1848, deux Anglais furent attaqués et maltraités a Canton.

Le 31 août de la même année, le vice-consul de Foutchaou-fou,M. Parish, passant à cheval à moins d'un demimille du consulat, on le siffla, on lui lança des pierres, et on le frappa à coups de bâton. Le consul lui-même avait été bruyamment insulté parla populace.

Vers celte époque, six paisibles commerçants anglais, qui étaient sortis de Canton pour se promener sur le

LES MANDtlAlNS APRES LA GUERRE DE léiO. 7à

fleuve dans un canot, débarquèrent à un petit village sitaé sur les bords du fleuve et nommé Huang-chu-ki. La populace s'étant ameutée, quelques-uns d'entre eux qui portaient des pistolels firent feu, tuèrent un Chinois et en blessèrent un autre; mais ils furent tous cruellement assassinés, et quelques-uns n'expirèrent qu'après avoir été soumis pendant deux ou trois jours k d'horribles tortures.

Le gouvernement de Hong-kong réclama, et les autorités chinoises, malgré le principe adopté à l'égard des étrangers d'exiger toujours vie pourvie, ordonnèrent que quatre Chinois (au lieu de six) fussent décapités ; mais ces criminels exécutés n'appartenaient nullement au village coupable : c'étaient des pirates condamnés à mort, comme il y en a toujours un grand nombre dans les prisons de Canton, où l'on coupe annuellement jusqu'à mille tètes.

Le S7 décembre 1848, M. Meadows, interprète du consulat de Canton, fut attaqué, sur le fleuve du même nom, par des pirates, et ne parvint k sauver sa vie qu'en tuant deux Chinois et en se jetant dans l'eau pour gagner k la nage la rive du fleuve. Le commissaire impérial fit arrêter plusieurs des coupables, et il ne craignit pas de faire savoir officiellement k sir G. Bonham que ceux chez qui on n'avait trouvé d'autre délit que celui d'avoir attaqué et volé M. Meadows, seraient envoyés aux galères, mais que ceux qui, en outre, avaient volé des sujets chinois, seraient décapités.

Le 4 avril 1849 approchant, sir G. Bonham entama la question de l'entrée k Canton. Siu obtint un délai de qua^ rante jours pour écrire k Pékin et demander des instructions k l'empereur. Celui-ci répondit par un décret si laconique et d'une sublimité si, nuageuse, qu'on pouvait y voir également l'ordre d'ouvrir la ville aux Anglais et celui de la fermer ; la décision de l'affaire était donc laissée k Siu.

Dans le courant de mars 4849, il se forma k Canton un n. »

74 LA CHtIfË Et LES PUISSANCES CÛRÉTIENNES.

conseil ou comité dé patriotes et de notables, dans le btit de prendre des mesures pour empêcher les Anglais d'entrer dans la ville. On organisa parmi ses habitants et ceux des environs une garde nationale, qui atteignit le chiffre de 80 a 100,000 hommes, et on prit des mesures pour s'assurer les fonds nécessaires a son entretien : des amendes furent édictées contre ceux qui se montreraient indifférents ; plusieurs corporations de négociants défendirent par des manifestes à tous leurs membres de fidre aucune espèce de commerce avec les Anglais ; enfin on imprima, on afficha aux coins des rues et l'on répanditde tous côtés des placards incendiaires. Le consul anglais de Canton en envoya quelques-uns au commissaire impérial Siu, qui répondit qu'il ne pouvait empêcher ces manifestations de la volonté du peuple.

Les Anglais, a mon avis (et c'était Tavis de tout le monde), avaient dans la rivière de Canton plus de forces navales et de troupes qu'il n'en fallait pour s*emparer de cette ville, et il est très-probable que si Siu eût été convaincu que cette affaire pouvait amener la guerre, il ne se serait point obstiné a la provoquer. La politique des autorités anglaises, a ce moment-lk, aurait dû être que Siu fût persuadé qu'on ne reculerait pas. Mais, tout au contraire, la croyance générale était que les Anglais n'en viendraient point à faire usage de la force. Sir J. Bovrring, dans une dépêche récente, faisant allusion k ce qui se passa à l'époque dont nous parlons, dit que malheureusement le commissaire impérial put savoir qu'il ne serait pas tiré un coup de canon. Il n'ajoute pas de qui Siu reçut cette information ; je ne le dirai pas non plus. J'ajouterai seulement qu'il est déplorable qu'en Chine les étrangers ne s'unissent pas de bonne foi pour traiter arec les mandarins les questions auxquelles tous les étrangers sont intéressés. Plus loin, je reviendrai spécialement sur ce point.

Le jour de la décision arriva enfin, et Siu interpréta le

décret de Tempereur dans le sens opposé a Touverture. Les Anglais se désistèrent et se résignèrent pour ne pas entreprendre une nouvelle guerre, quoiqu*il soit constant que la patience des Européens n'a servi et ne servira jamais qu*à rendre les mandarins plus orgueilleux et plus insolents.

La sortie des vaisseaux anglais de la rivière de Canton fut regardée par les Chinois comme une victoire ; on éleva des arcs de triomphe, on distribua des tablettes dlionneur, et Ton en suspendit une dans le temple d*une certaine idole, auprès de Canton, à la protection de laquelle on disait qu'était dû en grande partie le triomphe obtenu sur les barbares.

En se refusant a ouvrir les portes de Canton, Siu offrit de recevoir sir G. Bonhamet le consul D' J. Bowring hors de la ville, dans la maison de campagne du négociant How-kua. Pendant la durée de la correspondance qui s'engagea à ce sujet, Siu envoya une fois un décret de l'empereur ^ sir G. Bonham, en lui disant: «Obéissez respectueusement. »

11 y a toujours en Chine des personnes naïves qui se sont laissé convaincre parles astucieux mandarins^ les^ quels ont constamment voulu excuser leur politique d'exclusion par l'aversion naturelle et spontanée des indigènes pour les étrangers. Sir G. Bonham, qui a un peu partagé l'erreur de ces personnes-la, disait dans sa dépêche du S3 avril 1849 :

• L*argnment de ^aversion des habitants est sans nul doute fondé jusqu'à un certain point» Je ne suis pas aussi fixé sur le pouvoir des autorités à contenir la populace en cette occurrence, tout en étant convaincu que sir J. F. Davis ne se trompait pas en attribuant une grande partie de l'animosité du peuple à l'encouragement qu'il reçoit à ce sujet de la part de ses mandarins. i>

Dans un décret de Tempereur en date du 7 mai 1849, il était dit:

« Le gouverneur général (Siu) et le gouverneur en question (Yé), en tranquillisant le peuple et en gouvernant les barbares, ont sur tous les points fait converger leurs mesures sur la racine etTorigine de F affaire ; ce qui a eu pour effet de rendre lesdits barbares traitables et soumis. Il m'est impossible d'exprimer complètement le plaisir que nous en éprouvons ; et afin d'encourager des services d'une haute valeur, il est convenable que des récom* penses libérales soient accordées. »

L'empereur accordait ensuite de grandes récompenses à Siu, Yé, etc. Au commencement de juin 1849, Siu adressa h l'empereur un rapport dans lequel il lui recom* mandait ceux qui s'étaient distingués en dirigeant^ sous Paciion des autorités^ les mesures de protection.

Le 9 août 1849, l'empereur disait dans un décret:

« En conséquence des mesures prises par les grands officiers des provinces de Kouang-toung, le peuple a été exercé aux manœuvres militaires, et les braves ont été animés par de hauts principes. C'est à cause de cela que les barbares anglais n'ont point osé agiter de nouveau la question d'entrer dans la ville. »

Dans le courant de cette même annçe 1849, le commandant (Johnston) et le second de la frégate de guerre Scout^ et l'élève consul Parish, se promenant tranquillement, furent assaillis avec de grands cris et a coups de pierres. Les autorités chinoises se refusèrent a faire châtier les coupables en présence d'un fonctionnaire anglais.

M. le docteur Bowring (plus tard sir John Bowring) arriva à Canton en qualité de consul général. Il sollicita

ne entrevue avec le vice-roi commissaire impérial, et, uoiqu'il n'exigeât pas que ce fût dans son palais, à Tintéieur de la ville, mais qu'il se contentât d'être reçu dans ne maison de campagne quelconque, comme l'avaient ité quelques fonctionnaires européens, entre autres le OQSul de France comte de Ratti-Menton, 11 ne put rien tbtenir.

Le gouvernement de Londres ne voulut pas recourir à a voie des armes pour refréner le mauvais vouloir des nandarins et obtenir la sincère exécution du traité de (ankin ; mais il prit le parti d'envoyer le vapeur de fuerre Reinard a Tien-tsin (port très-voisin de Pékin), ifin probablement de donner connaissance à la cour de ;e qui se passait, et de se mettre, s'il était possible, en communication directe avec elle.

Sur la mission pour laquelle ce navire fut envoyé à Tien*t8in, durantle printemps de 1850, le gouvernement anglais a observé une réserve complète, môme envers le* parlement; car ayant fait imprimer, pour en donner communication aux membres de cette assemblée, plusieurs cahiers de la correspondance relative aux affaires de Chine, il a entièrement laissé de côté cet incident. Ce que j'ouïs dire alors, ce fut que le gouvernement de Londres avait envoyé à son ministre plénipotentiaire une lettre autographe écrite par la reine Victoria à l'empereur de la Chine, lettre conçue dans des termes d'une grande énergie, et qu'ordre avait été donné de la faire parvenir a Pékin, de la manière la plus convenable. Dans tous les cas, il est certain qu'on n'obtint aucun résultat satisfaisant.

Peu de temps après, la copie d'un décret impérial cj^ue je Tais rapporter circula parmi les habitants. Les autorités de Hong-kong demandèrent officiellement k Siu si ce décret était authentique; il répondit qu'on ne lui en avait pas donné communication, et qu'il ne l'avait point vu dans la gazette de Pékin. 11 est superflu d'observer que

78 LA CHINE ET LES PllSSANCES CHRËTTENNES.

son assertion ne prouvait rien ; car les mandarins, dans leurs rapports avec nous, mentent jusqu'à la dernière impudence, même sans nécessité et sans aucun motif plausible. Voici ce décret :

« Vers la fin de la quatrième lune de l'année 30 de Taoa kouangftrois steamers anglais grands et petits arrivèrent tt à Tien-tsin, sous le prétexte de venir offrir leurs félicîa tations, mais réellement avecFintention de reconnaître a secrètement le pays. Arrivés à Tien-tsin, ils envoyèrent « immédiatement deux lettres aux ministres Ki-ying et «i Mouchanga. L'autorité principale de Tien-tsin les reçut a et en fit part à ses supérieurs, et ceux-ci, de même que « les ministres, en donnèrent connaissance k la coua ronne.

« Sa Majesté répondit :

tt Le gouvernement a déjà expédié ses instructions à tt toutes les autorités, afin qu'elles s'acquittent de leur a devoir et ne fassent point usage de paroles trompeuses, « car elles feraient naître par là des troubles. Elles doltt vent permettre auxdits barbares de faire le commerce; a telle est la bienveillance sans bornes de la nation. Mes « ancêtres ont toujours montré de Tafi'ection au peuple et tt lui ont toujours prodigué toutes sortes de soins; lesdits « barbares devraient être reconnaissants à l'extrême et « se tenir en paix ; c'est la première fois quMIs sont venus « ouvertement à Tien-tsin, présentant des lettres aux « grands ministres, ce qui est irrévérencieux à l'extrême, tt 11 a été ordonné auxdits ministres de ne faire aucune tt réponse, cette réponse cessant d*être nécessaire dépuis tt que les barbares se sont vantés qu'ils dépasseraient « les limites et viendraient présenter les lettres eux- « mêmes.

« C'est donner la plus singulière excuse que de parler ( de la fatigue résultant du voyage depuis les ports de « merde Kouan-toung, Fou-kien, Tche-kiang, Kiang-sou, 8 Chan-toung et Tien-tsin. Ma dignité me dicte d'informer c Jes ministres qu'il serait très-inconvenant que je fisse c une réponse afin d'expliquer le vide d'une telle décep- ( tioa.Siu, le gouverneur général des Deux-Kouangs, qui c «traité si souvent ces sortes d'affaires, doit certainement ( savoir que les barbares sont comme le diable ou les ( fruits du Yi (sorte de monstre marin). Ceux qui sont k « Canton doivent dorénavant écrire de cette ville, et f toutes leurs transactions se feront par l'entremise du > gouverneur Siu, et toutes les autorités du littoral doi- ( Tent éviter de communiquer avec les barbares, car ils c occasionneraient par là des troubles. Observez avec soin c ces Instructions.

« Respectez cela!...»

Encouragés par ce succès, les mandarins marchèrent à grands pas dans la voie de la réaction, et, au commenceluent de juin 1850, les autorités de Canton établirent un nouveau système pour le commerce du thé, dans le but avoué de retirer de ce commerce des sommes au moyen desiiuelles le trésor impérial pût rentrer dans ce que lui (levait la corporation des anciens négociants hongs. Il faut remarquer que cette dette consistait tout simplement dans une somme de 5 millions de dollars, que le gou« vemement avait demandée aux négociants hongs, pour contribuer à parfaire celle de 28 millions qu'il fut obligé de payer aux Anglais après la guerre de 1840. Les commerçants hongs ne voulant ni ne pouvant payer une si A>rte somme, finirent par en fournir une partie (1,700,000 dollars). Voici en quoi consistait le nouveau système : Tout propriétaire de thés devait, en arrivant a Canton, ^ déposer dans l'un des entrepôts du gouvernement, c'est-k-dire dans les magasins de certains individus au-

toriséset patentés kcet effet. Aucun négociant ne pouvait acheter des thés sans avoir obtenu, dans un de ces entrepôts, une autorisation spécifiant la quantité, la ({ualité. etc. Les propriétaires des thés étaient tenus de payer aux entrepôts, pour chaque quintal, un demi-tael d'argent (le tael vaut environ 6 francs 50 centimes) comme droit d*emmagasinage, et un cinquième de tael, qui devait être remis par les entrepôts a la corporation des anciens négociants hongs, d*où, en fin de compte, il devait passer dans les caisses de TËtat. Le décret ordonnait encore qoe, sur les payements, il fût ajouté, en faveur des entrepôts, S p. 100 pour la perte que pouvaient causeries monnaies ; que ces monnaies seraient pesées avec la balance de Fintendant des finances, et non avec celles qu'emploient les négociants; enfin que les appoints seraient, non de iOO catis, mais de 90. Toutes ces dispositions, comme il est aisé de le reconnaître, tendaient à accroître le produit de la contribution, en sorte que, par exemple, Tannée 1856 Texportation du thé s'étant élevée k environ 140 millions de livres, le bénéfice que le gouvernement impérial retira de cette exportation ne fut pas moins de 500,000 dollars Cet impôt fit naturellement renchérir la marchandise, et par conséquent ce furent en réalité les consommateurs étrangers qui le payèrent. C'est ainsi que le gouvernement chinois avait trouvé moyen de rentrer peu à peu dans les 28 millions de dollars qu'il avait payés aux Anglais pour le rachat de Canton et pour le remboursement des frais de la guerre. Cet établissement de magasins privilégiés pour le thé, et le système de contributions que nous venons d'exposer, constituaient une violation flagrante du traité de Nankin; car il en résultait la destruction de la liberté du commerce stipulée dans ce traité, et le rétablissement de la corporation des commerçants hongs, à laquelle les mandarins tenaient tant, parce que leur rapacité y trouvait une mine inépuisable ; enfin une brèche se trouvait ainsi faite au tarif lui-même. A tous ces in-

LES MANDARINS APRÈS LA GUERRE DE ISiO. 81

convénients il faut en ajouter un autre fort grand : le précédent que cette mesure établissait. Car si l'on reconnaît aux mandarins le droit de grever Texportation du thé d'un cinquième de tael par quintal, ne doit-on pas s'attendre k les voir plus tard augmenter ce chiffre, ou grever la soie et les autres articles ? A quoi servait donc I0 traité obtenu au prix de tant de sang? Les Anglais réclamèrent et protestèrent, mais sans rien obtenir.

Alafin derannée 1850, mourut l'empereur Tao-Kouang, prince doué d'excellentes qualités, mais qui n'avait qu'une très-médiocre capacité. 11 eut pour successeur un de ses fils, âgé d'un peu plus de vingt ans. Le parti réactionnaire s'empara aussitôt de lui, et voici le décret que publia ce prince :

» Décret écrit à V encre de vermillon^ déclarant le délit commis par Mvr<^hanga et Ki-ying,

c Le premier devoir d'un monarque est, sans aucun doute, d'employer les bons et d'éloigner de son service les méchants; et l'administration ne peut être formée exclusivement d'hommes dignes, aussi longtemps que les indignes ne sont point écartés. Aujourd'hui l'état de ruine où l'empire a été conduit par une trop grande faiblesse est arrivé, on peut le dire, à l'extrême. Certainement c'est k nous que doit être imputée la faute de la rétrogradation quotidienne du gouvernement et de la démoralisation progressive du peuple; mais il est du devoir de deux ou trois employés supérieurs (les ministres) de nous proposer ce qui est juste et de nous avertir de ce qui ne l'est pas, nous venant ainsi en aide lorsque nous n'atteignons pas le but que nous devrions atteindre.

« Mu-Changa à été pendant plus d'un règne favorisé de l'emploi de premier ministre de notre cabinet, mais il n'a pas tenu compte des difficultés, de l'attention diligente qu'il devait y porter, et de l'obligation qu'il avait de s'i-

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