II. s
W La OltlNË ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
« Vos esclaves, conformément au mémoire d'iliang, mirent péremptoirement et avec autorité toutes ces demandes a néant, déclarant que le traité original ne faisait aucune metition de l'autorisation de trafiquer surle Yangtse-kiang, et que la contravention a cette condition du traité était sévèrement punissable
a Ils ont parlé de se rendre b Toung-cho, à dix milles de Pékin. A ce sujet nous leur avons dit avec autorité que s'ils s'y aventuraient les autorités n'interviendraient pas, mais qu'il y avait à Tien-tsin 100,000 volontaires, unis de cœur, et que dans le cas probable où dans le voyage il leur arriverait un malbeur, ce dernier ne concernerait en rien les autorités
« En vérité il faut, selon les termes du décret de Votre Majesté, leur faire de fausses assertions pour les intimider.
<t II reste k ajouter que votre esclave V^au-kien a annoncé confidentiellement au haut commissaire Saii4L0* lin-tsin l'arrivée des vaisseaux barbares dans le port, et hier nous avons reçu une lettre de lui disant qu'il avait envoyé Chang-Tien-Yuen, général en chef de l'armée du Cbi-li à Tien-tsin avec 3,000 hommes, pour aider la garnison k défendre la place. »
MM. Bowring et Maclane continuant k exiger la nomination d'un haut commissaire plénipotentiaire, l'empereur envoya le haut fonctionnaire Tsoung-loun en le chargeant d'aller les voir (et les renvoyer).
Décret impérial.
« Nous avons lu le mémoire.
a Les fausses et l)ruyantcs fanfaronnades des barbares sont assez transparentes ; elles ne sont pas très-habiles. Dès que Tsoung-loun sera arrivé, vous tiendrez amicalement conseil avec lui, et vous aviserez k quelque arrangement satisfaisant de rafifaire. Vous ne perdrez pas de
temps k rendre compte des vaisseaux barbares qui pourront arriver encore , ainsi que de tous les mouvements des barbares. »
WMiR coifdeiirfel de TM8ig*lo«, Waa-klei, et Cbang-)af do I menlre.
« Vos esclaves ont eu le 3 novembre une entrevue avec lesehefe barbares, Maclane et Bowring. Ceux-ci, ainsi que leurs interprètes, Medhurst et Parker, ont débarqué accompagnés de 167 hommes, tous armés. Les chefs barbares Maclane et Bowring avaient certainement des mamèreg respectueuses. Ils dirent qu'ils élevaient vers Sa Majesté Tempereur un regard rempli de gratitude pour avoir envoyé un ministre au fort de Tien-tsin, et qu'ils avaient an plaisir inexprimable à se rencontrer avec lui. « Sur ce, votre esclave Tsoung-loun leur dit que Tientsin n'était pas proprement un endroit auquel les étrangers eussent accès. Eu égard toutefois à leur voyage par mer, votre esclave avait consenti à se réunir k eux ; ils devaient maintenant déclarer en toute vérité les points qu'ils voulaient faire débattre, et si l'afifaire rentrait dans le but du traité et était quelque peu raisonnable, votre esclave les suivrait sur ce terrain.
c Maclane répondit le premier. Un long temps s'est écoulé depuis la conclusion du traité ; l'état actuel des choses appelle des changements urgents. Il avait été à Caoton, mais Yé avait refusé de le recevoir; il était donc venu a Tien-tsin pour prier que des démarches fussent faites dans cette aflaire. Il a présenté en même temps le papier contenant les propositions déjà communiquées; elles tendent au même but que celui rapporté à réitérées fois à Votre Majesté par votre esclave Wau-kien.
« Votre esclave Tsoung-loun a immédiatement , clairement et positivement refusé les demandes relatives à la location de maisons d'habitation, l'achat de terrains, l'établissement d'entrepôts a l'intérieur, ainsi que la rési-
dence d'une mission barbare a Pékin chargée de diriger la correspondance, soit d'entretenir les rapports officiels. Le barbare Maclane dit que « si le ministre envoyé par Votre Majesté a des pouvoirs suffisants, il entrera dans les détails du traité contenant les articles dont les États-Unis implorent la concession avec une si grande anxiété. Si votre esclave Tsoung-loun n'a pas les grands pouvoirs nécessaires, il est inutile de continuer la négociation. »
a Votre esclave Tsoung-loun a répété plusieurs fois avec autorité que dans notre État les serviteurs publics ne peuvent prétendre aux pouvoirs de plénipotentiaire ; qu'en toutes choses ils attendent les ordres de leur souverain avant d'agir, et que la dénomination de plénipotentiaire n'a jamais existé pour aucun fonctionnaire. Si les choses que vos États-Unis demandent si instamment sont à l'avantage des deux parties ou bien avantageuses aux étrangers et non préjudiciables à la Chine, nous pourrons sans aucun doute les discuter, et des arrangements pourront être pris après avoir été exposés à Sa Majesté ; mais si moi son ministre je m'oubliais au point de soumettre de votre part des conditions nuisibles a la Chine, notre empereur ne manquerait pas de me punir pour cette irrévérente importunité. 11 n'y aura du reste aucune objection à ce que vos propositions soient produites. Quand nous les aurons lues, nous les discuterons dans un esprit d'équité.
a Le chef barbare Maclane eut là dessus une longue consultation avec Bowring, Medhurst et Parker. Ensuite chaque chef produisit une copie des modifications proposées. Vos esclaves Tsoung-loun et Wau-kien les lurent, ety trouvant des articles très-préjudiciables aux grands intérêts du pays et entraînant des conséquences calamiteuses k un haut degré, ils sentirent que pour plier le cœur des barbares à la soumission ils devaient les désapprouver et les rejeter avec force. D'ailleurs Medhurst, l'interprète anglais, est si singulièrement mal disposé que l'on pouvait
IM MANDAaiNS AHUÈS LA GUERRE B£ 1840. t#l
cniadre qu'il ne rendît pas tout ce qui serait dit. 11 parut dès lors utile de leur dire avec autorité que plusieurs des articles contenus dans leur papier étaient en désaccord avec le traité original , et ne concernaient pas les cinq ports ; que leurs demandes étaient outrageuses et impertinentes, mais que les objections k ce sujet ne pouvaient pas encore leur être présentées, et qu'ils devaient attendre jusqu'à ce que Tsoung-loun, qui allait examiner ces papiers chez lui, leur eût fait une réponse écrite et néga* tive sur chaque article inadmissible
a Les chefs barbares se sont informés du jour où ils pourraient attendre une réponse aux propositions trans* mises.
c Vos esclaves leur ont dit que le traité proposé serait examiné soigneusement article par article , et qu'il leur serait renvoyé pour le 3 novembre. Les barbares ont exprimé leur contentement, et, se rendant au rivage avec leur suite, ils sont remontés sur leurs vaisseaux.
c La plupart des propositions des chefs Maclane et Bowring sont, selon l'avis de vos esclaves, tout èi fait déraisonnables et ne peuvent, à juste titre, être admises par votre intelligence sacrée. D'un autre côté vos esclaves n'osant pas, dans une affaire de si grande importance, agir autrement qu'en vous exposant franchement la vérité, ils envoient à Votre Majesté une copie des pièces présentées par les Américains et les Anglais. Quant aux diverses demandes outrageuses mises en avant par les barbares selon leur bon plaisir, il serait du devoir de vos esclaves de donner toute leur attention a la décision définitive qui sera prise à leur sujet, et de mettre fin à cette indiscrète curiosité et a ces désirs insatiables en enjoignant aux barbares d'être justes, en désapprouvant, en
rejetant leurs propositions une par une et en les refusant péremptoirement.
« Vos esclaves ne croient pas de leur devoir de troubler de nouveau à ce sujet votre sacrée intelligence. Cepen-
lOS LA CHINE ET LES PUISSANCES GHIlfiTIENNES.
dant dans le papier remis par les barbares se trouvent diverses propositions qui, bien que discutables, touchent néanmoins à la dignité de FÉtat. Ainsi en est-il de la requête de correspondre avec les hautes autorités provinciales, des demandes que les entrevues officielles aient lieu aux résidences officielles des autorités, qu'en cas de collision entre Chinois et étrangers les deux parties soient entendues par les autorités des deux pays siégeant conjointement, et que chaque partie soit punie par son propre gouvernement; que les gouverneurs généraux reçoivent les barbares sur un pied d'égalité, que la Chine aide à débarrasser les mers de la piraterie, que des mesures soient immédiatement prises pour recouvrer la propriété dont plusieurs Anglais ont été frauduleusement frustrés par les Chinois
« Il est facile de reconnaître aux paroles et aux regards des barbares qu'ils ont été touchés et qu'ils sont reconnaissants de la nomination d'un dignitaire pour examiner leur affaire. Sans doute plusieurs de leurs propositions sont outrées et impertinentes ; toutefois , si l'on oppose des refus à toutes, ils retourneront certainement chez eux humilies et offensés, et bien qu'ils n'oseront recourir immédiatement à la violence ouverte, il faut considérer que le nuage du sud (*) n'est pas encore dissipé, et que si les barbares se livraient à des machinations secrètes, il serait plus difficile d'en venir à bout qu'aujourd'hui
a II est naturellement du devoir de vos esclaves de déclarer avec franchise leurs vues, quelle que soit d'ailleurs la lourdeur de leur intelligence.
« Ils suggéreraient donc qu'un choix, aussi raisonnable que possible, fût fait parmi les articles contenus dans le papier remis par les barbares, que ces articles fussent transmis aux autorités supérieures des provinces char-
{') La rébellion.
LES MANDARINS APRÈS LA GUERRE DE 18i0. fOS
gées de régler les affaires des barbares, avec Tinstruction de mettre toute leur attention à les examiner et d'amener par leurs recherches un résultat satisfaisant et conforme à ce qu'ils trouveront dans le traité original. Qu'un esprit de bienveillance se manifeste. »
■éMire nffléDentaIre des nèfles^ le 5 Boveiobre ISSft.
« Les barbares anglais sont pleins de projets insidieux, et ils sont violents et impétueux au delà de toute autorité. La nation américaine ne fait que suivre leur exemple. Tous les mouvements sont de l'invention des Anglais. La liste des propositions qu'ils ont présentées prouve qu'ils agissent, en général, en vue de leurs propres intérêts. Ils ne s'inquiètent ni des bons sentiments ni des bons principes ; on leur a adressé de douces remontrances, mais ils sont d'un caractère si rusé et si adroit, qu'il est difficile de leur représenter la vérité. . « Vos esclaves, après s'être concertés, ont résolu de leur indiquer quels sont les articles de leur liste sujets à discussion , et de les référer à l'un des cinq ports libres pour la discussion de ces questions importantes ou non. Vos esclaves feraient savoir au trône l'endroit qu'ils choisiraient, les grandes autorités de la province pourraient recevoir des instructions de Votre Majesté pour se consulter ; on obligerait les barbares à revenir attendre
l'issue, on rejetterait en entier le reste de leurs propositions, et on leur écrirait une autre lettre pour leur instruction, et on leur rendrait (liti. on leur jetterait) leur liste de questions. S'ils refusaient obstinément d'y faire attention , il faudrait être plus actif que jamais dans les préparatifs secrets de défense, et attendre la lance à la main, avec le bon droit de notre côté et les torts du leur. Il ne semble pas qu'ils puissent avoir ainsi quelque chose à alléguer contre nous. Il est dans la nature des Mwan et
des ( (*) de craindre les forts et d'insulter les faibles. On ne pourra peut-être pas, sans quelque déploiement de forces, les détourner de leurs intentions de ruses et d'espionnage. [Litt, leur cœur d'espion ne sera pas terrifié.) « On propose de témoigner, en leur répondant, un certain degré d'indifférence, afin de rehausser ainsi la dignité de l'Etat et de réduire à néant leurs perfides projets. Il est inutile d'apprendre aux barbares que la liste de pro* positions apportée par eux a été déposée devant le trône. On leur a dit, au premier abord, qu'on la gardait pour l'examiner plus sérieusement , et qu'on demanderait à Votre Majesté, après mûr examen, quel serait son bon plaisir sur tous les articles qui pourraient être avantageux aux deux parties, sans nuire à l'une ou à l'autre; qu'on rejetterait tous les autres articles un a un, comme nuisibles et impraticables d'après leur impertinence et leur présomption , et qu'on leur rendrait leur papier le 8 novembre. Les barbares n'ont pas su qu'on avai.t soumis une copie de cette liste à l'attention de Votre Majesté. Comme c'est leur devoir, vos esclaves ajoutent ce supplément aux détails précédents.
Décret impérial do 5 noYembre lS5Si.
« Le ton pris par T^oung-loun et ses collègues, dans leur entrevue avec les chefs Bowring et Maclane, a été digne et les suggestions contenues dans leur mémoire supplémentaire sont tout k fait acceptables. Les demandes de modifications présentées par ces barbares sont outrageantes et impertinentes et doivent être rejetées comme
(') Les qaatres races barbares entourant Tancienne Chine proprement dite étaient les Mwan, les 1, les Jung^ et les Tith. Le second nom sert de terme générique pour toutes les races non chinoises.
inconvenantes, article par article, de façon à mettre fin à
leurs prétentions insatiables
a Le Yang-tse-kiang n'est pas ouvert aux navires des barbares, et le commerce étranger n'a, de même, que peu de rapport avec les pêcheries et le travail des mines sur la côte. Ce qu'ils veulent, c'est de pouvoir espionner et se fixer en d'autres lieux que les cinq ports désignés.
a Une plus grande folie encore est la demande des barbares de résider à Pékin (ville sainte, puisque cette capitale contient l'enceinte impériale) ; et celle de trafiquer à Tien-tsin, qui touche au territoire de la métropole. La proposition de Bowring de soumettre l'opium à un droit tarifé et de pouvoir pénétrer dans la ville de Canton eot d'une déplorable inconséquence. . . . ."
a Quant aux autres clauses réclamées , celles du chef américain sont sujettes aux plus séfteuses objections. Elles doivent être expressément refusées, afin de mettre un terme à ces demandes irrégulières
« Nous portons un sentiment de bienveillance aux hommes du dehors; une réduction des droits n'offre donc pas de difficultés , mais les propositions pour ces réductions doivent être examinées et décidées par le gouverneur général que cela concerne, après élucidation des faits
a Que Tsoung-loun et ses collègues leur montrent le droit chemin, en ayant l'air d'agir parleur propre initiatîve,et qu'ils en gagent en leur nom les barbares à retourner à Canton; qu'ils le leur ordonnent
a Si par inconséquence et désobéissance ils revenaient dans quelque temps a Tien-tsin, on ne leur témoignera certainement pas la même courtoisie que dans la présente occasion. Le papier contenant leurs propositions doit leur être rendu.
tt Que Tsoung-loun et ses collègues ne perdent pas de temps pour nous annoncer ce qui aura suivi l'annonce
t06 LÀ CHINE ET LES PUISSANCES GHBËTIENNES.
faîte BXUL barbares du rejet de leurs propositions, et qu'ils prennent soigneusement et secrètement leurs précautions contre tout événement malencontreux. »
« Note. — Un décret adressé à Yé pour lui apprendre les démarches de sir John Bowring et de M. Maelane dans le noid, complète et explique le présent décret. Les plénipotentlalm étrangers ont présenté un certain nombre de requêtes; plasieui sont impossibles à admettre à cause de leur présomption et de leur impertinence. Nous avons donné des instructions confideatielles à Tsoung et à ses collègues, leur ordonnant de désapproafer et de refuser le tout , mais d'écrire une réponse pour promettra comme de leur propre mouvement qu'on examinerait et qu'on réglerait trois questions : celle de la mésintelligence ^ntre la population et les barbares, celle des arrérages des droits à Chaog-kaî et celle des droits Sur le thé à Canton. »
Mèaslft de TsoviK-leu, do 11 lOfCBkre.
tf Gomme c'était leur devoir, vos esclaves ont immédiatement, après la lecture du décret, tenu conseil et écrit une lettre pour rejeter comme inconvenantes, une par une, toutes les demandes extravagantes que les barbares avaient présentées ; vos esclaves ne se sont pas aventurés, tout en autorisant Texamen des trois derniers articles, ï faire aucune promesse inconsidérée. Ils ont seulement dit que la discussion pourrait être ouverte.
a Selon Topinion de vos esclaves, le principal objet de la venue des barbares était d'obtenir la remise des arrérages des droits de Chang-hai, la suppression de Taugmentation sur le thé k Canton, et de pouvoir trafiquer sur le Yang-tse-kiang. Les autres articles n'étaient que des paroles ayant pour but de produire de l'effet (*). Néan-
(*) Au nombre de ces articles figurait la demande de résidence à Pékin pour les ambassadeurs. Dès que sir John Bowring et
LES MANDAlUNS APRÈS LA GUERtŒ DE 1810. iOY
oins les barbares sont si inconséquents et si malicieux L*il est indispensable de prendre des mesures contre urs insidieux projets, et il est du devoir de vos esclaves i prier Votre Majesté d'ordonner au gouverneur général ss Deux-Rouangs, a celui des Deux-Kiangsetaugouvereur de Riang-sou, pour le cas où les vaisseaux de Bowinget Maclane arriveraient dans les limites de leur juididion, d'augmenter, d'un côté, leur vigilance, de autre, d'examiner avec eux les trois questions au sujet lesquelles la discussion est autorisée, en rendant compte m trône des décisions prises. En même temps ils informeront les barbares que lorsque vos esclaves, après leur venue à Tien-tsin, sont convenus d'ouvrir la discussion, 11 a été par eux représenté au trône qu'ils avaient fait comprendre aux barbares que Tien-tsin n'était point une ville où les affaires des barbares se fussent jamais traitées, et que Ton prendrait des mesures, a l'avenir, contre le retour d'une ingérence aussi déplacée (*). »
t A cette visite des ministres d'Angleterre et des États* Unis se rattache un incident qui nous intéresse plus directement. Le secrétaire de la légation française, M. Rlecsskowski, avait accompagné à Tien-tsin MM. Mac-Lane et Bowring. — a Lors de notre entrevue, écrit le ponctuel Tsoung-loun, nous avons vu tout à coup apparaître un autre barbare qui nous a présenté sa carte de visite, c'était Klecszkowski, envoyé français. Il comprenait le Chi-
li' Maclane eurent quitté le nord et consenti à des négociations de détails dans le sud> des instructions furent envoyées à Yé poor loi enjoindre d^étre aussi net dans ses refus que Tavait été TaooBg-loun. Par-dessus tout : « Il faut refuser positivement leur propotition de faire le commerce sur le Yang-tse-kiang, et les Iwrlmres ne doivent pas supposer qu^on nous ait jamais commu* Diqué cette idée. }> (') Archives diplomatiques, tome 11.
m LA CHiNE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
nois et le parlait couramment. On a fixé un jour poui donner audience... Ces barbares sont si perfides que i n*étions pas bien sûrs que celui-ci fût réellement Français ; il n'était peut-être qu'un compère déguisé c quelque intention perverse... » — Le mandarin aj( que M. Klecszkowski avait présenté une dépêche adre aux ministre de Pékin, mais qu'on la lui avait renT< en l'invitant a s'expliquer verbalement sur l'objet d visite ; qu'enfin il réclamait par écrit la mise en lik d'un Français arrêté dans la province du Chen-si ; c de sa lettre était placée sous les yeux de l'empereui Il s'agissait sans doute de la mise en liberté d'un de missionnaires.
« Dès que MM. Mac-Lane et Bowring furent parti Tien-tsin, le conseil de l'empire s'empressa d'adre aux gouverneurs du littoral une circulaire confident pour les tenir au courant de la situation, et pour les gager à examiner impartialement, sans faiblesse, les sures de détail sur lesquelles le mandarin Tsoung-1 avait promis une décision.» Les barbares, disait cette culaire, ne songent qu'à une chose : gagner de l'arg Tout ce qu'ils demandent en courant ainsi de côt d'autre, c'est d'augmenter leur commerce et de voii minuer les droits de douane. En leur faisant queh petites concessions, on leur fermera la bouche. » reste, les gouverneurs recevaient l'ordre de bien vei de tenir l'empereur informé de toutes les manœuvres étrangers, et d'avoir l'œil sur M. Klecszkowski. (
En décembre de la même année 1854, Canton fut v ment menacé par les insurgés, et Yé descendit jus l'humiliation de demander à sir J. Bowring (le 7 déc brc) que les vaisseaux de guerre anglais aidassent
(•) Chine contemporaine, ituv M. Lavolléc.
troupes impériales a repousser les rebelles , qui amenaient avec eux un grand nombre de bateaux, servant de transports et de magasins. Sir J. Bowring profita de cette drconstance pour demander de nouveau à être admis à une entrevue dans le palais du gouvernement, à l'intérieur de la ville; mais Yé, malgré ses embarras, répondit négativement.
Le il juin 1855, sir J. Bowring sollicita de nouveau une entrevue, disant qu'il avait à présenter au commissaire impérial M. Alcock, nouveau consul de Canton ; que si cela présentait quelque difficulté, il priait le commissaire impérial de recevoir M. Alcock en tel endroit qu'il jugerait convenable ; enfin que, si cela ne pouvait être, il désignât pour le recevoir une personne d'un rang convenable, par exemple le trésorier de la province.
Yè répondit qu'une entrevue avec le consul Alcock serait sans motif; car pendant que lui (sir J. Bowring) avait occupé le poste de consul à Canton, aucune cérémonie de ce genre n'avait eu lieu.
En février 1856, les ministres d'Angleterre et des États- Unis, annoncèrent qu'ils allaient se rendre à Cbang-haï pour demander de nouveau la révision des traités. Le gouvernement de Pékin donna, en date du 24 mars, aux autorités du littoral, des instructions dont je citerai quelques lignes :
« Les demandes que ces barbares ont apportées il y a deux ans à Chang-haï et a Tieu-tsin étaient tellement inadmissibles que nous les avons repoussées avec dédain. Les ministres étrangers eux-mêmes, convaincus de leur déraison, n'ont point cherché a prolonger le débat. Les voici maintenant qui vont k Chang-haï sous le prétexte que les façons d'agir du gouverneur de Canton ne leur paraissent plus tolérables ; mais les autorités de Changhai ne sont à aucun titre compétentes pour s'occuper de ces affaires : elles ne peuvent rien accorder, et leur refus II. ^
aura pour résultat de pousser les barbares vers Tieotsin, ce qui serait une violation plus grande encore du droit et des convenances. Il faut donc que Yé prenne connaissance de tous les détails de cet incident et qu'il retienne les barbares. Si les changements que ceux-ci désirent ne portent que sur des points peu essentiels, il pourra les examiner avec eux, puis nbus en référer pour que ces changements soient adoptés. Si Ton reproduit les extravagantes demandes présentées déjk il y a deux ans, il devra parler net, tout repousser et rompre les négociations. C'est à lui qu'il appartient de faire évanouir ces projets de voyage vers le nord; il procédera adroitement, par un égal mélange de bienveillance et de menace (*). t
A la fin de juin 1856, on imprima à Canton et Ton répandit a profusion un factum chinois d'une extrême violence, dans lequel on menaçait de mort tous les Européens qui oseraient sortir de leurs factoreries pour se promener dans la campagne.
Sir J. Bowring ayant adressé k ce sujet une réclamation au commissaire impérial, celui-ci répondit que la publication de ce factum pouvait provenir de ce que les Anglais avaient pris l'habitude d'aller de Canton à Hongkong par la voie de terre, au lieu de faire le trajet par mer, et que cette manière d'agir était contraire aux traités. Nous voyons dans cette réponse une preuve de ce fait, que les mandarins, pour éviter d'entrer dans ce qui est véritablement en question, disent n'importe quoi, et vont jusqu'à paraître se moquer des autorités européennes. Hong-kong étant une île, comment le commissaire impérial pouvait-il dire que les Anglais avaient pris l'habitude d'y aller par terre ?
Le factum dont nous avons parlé tout k l'heure produisit son effet. Le 21 juillet, deux négociants anglais,
C) Traduction de M. Lavollée.
LES MANDARINS APRÈS LA GtERRE DE 1840. lll
mi. Jofanson et Witiall, se promenant a cheval (sans pouvoir déranger personne, car ils allaient au pas), furent poursuivis avec des sifflets et a coups de pierres Jusqu'à ce qu'ils parvinrent k se réfugier dans les factoreries.
Le gouvernement portugais nomma, en 1844, ministre plèmpotentiaire ed Chine, M. A. da Silveira Pinto, qui avait été gouverneur de Macao; mais le vice-roi refusa de le reconnaître, disant que, pour les rapports avec les Portugais, il suffisait du procurador (sorte de ministre d'État ou de secrétaire du gouvernement de Macao). Ce fonctionnaire ou employé civil delà colonie avait jusquelà été chargé de la correspondance avec les autorités chinoises.
En 1849, le gouverneur de ladite colonie, M. J. M. F, Affiaral, ayant eu avec les mandarins quelques difficultés, qu'il serait trop long de rapporter ici, on sut qu'à Canton une bonne somme avait été promise a qui livrerait sa tête.
Cette circonstance n'était pas un mystère pour M. Ama* rai, et lui-même m*en parla deux jours avant sa mort, m'exprimant formellement sa conviction qu'il finirait par être assassiné. En effet, se promenant à cheval avec son aide-de-campi il fut attaqué^ tout près de la ville, par huit ou neuf Chinois, qui les renversèrent totis les deux, blessèrent l'aide de camp et coupèrent au gouVer^^ deur la tète et une mclin qu^ils emportèi'ent dsLns lin petii èac.
Le» i^ortugals s'emparèrent alors dé la porte du mur 4iû sépare leur territoire de * celui des indigènes et qu'avaient occupée jusqu'à ce moment trois ou quatre iwMats chinois. Il s'ensuivit qu'un fort, qui était k portée decanon,commençaà envoyer des houlets contre la porte. On se trouva alors dans la nécessité ou d'abandonner là porte, ou de prendre le fort; on adopta ce dernier parti, ^ la chose fut immédiatement exécutée, grâce k l'intré- PUité d'un jeune officier qui, sans avoir l'habitude de la
guerre, s'offrit k prendre d'assaut le fort défendu pa vingt pièces de canon de 18 : suivi de vingt hommes qui choisit et de douze autres qui sortirent volontairemen de leurs rangs pour l'accompagner, il enleva le fort avet autant de promptitude que d'intrépidité. Ce vaillant jeuDi homme,.qui, je crois, n'a pas reçu de récompense proportionnée au service qu'il rendit, se nomme V. N. ai Mesquita.
Le représentant de la Grande-Bretagne adressa directement au vice-roi une réclamation relativement k Fassassinatde l'infortuné Amaral; en même temps nous lui adressâmes de Macao, le ministre de France, celui des États-Unis et moi, un réclamation collective.
Après cela nous continuâmes séparément la correspondance k ce sujet; et pour être bref, je dirai seulement quMl résultait assez clairement des communications faites par le commissaire impérial lui-même (comme je Fai raconté au chapitre deuxième), qu'il n'était pas resté étranger a ce fait tragique. Il avoua sans difficulté que la tête et la main du malheureux Amaral se trouvaient en sa possession, ajoutant qu'il ne les remettrait point, si l'on ne lui renvoyait pas les trois soldats chinois qui se trouvaient k la porte de la limite de Macao, (non loin de laquelle le gouverneur avait été assassiné), et par où avaient passé les assasins avec la tète. Le gouvernement de Macao avait fait arrêter ces soldats afin d'obtenir par eux des renseignements sur les circonstances du crime. Dans ces tristes moments jallai k Canton avec le steamer espagnol Magallams^ et «après avoir réussi k faire venir è bord un envoyé du vice-roi, je promis que si on me livrait la tête du malheureux Amaral les trois soldate chinois seraient bientôt relâchés. Le vice-roi offrit de me la remettre k l'instant même, si je promettais par écrit que les soldats seraient mis en liberté, en fixant le jour. Les Portugais ne voulaient point consentir k l'échange des Chinois contre la tète du feu gouverneur, et conuoe
LES MANDARINS APftÈS LA GUERRE DE 18iO. If S
la promesse par écrit qu'il exigeait de moi, une fois approuvée par le gouvernement de Macao, eût eu la même force qu'un échange immédiat, je rompis la négociation et je retournai h Macao.
Enfin le très-digne évêque E. Y. S. G. J. da Matta, qui pendant tous ces temps difficiles fut, par bonheur, a la tète du gouvernement de Macao, persuada au conseil qu'il présidait de mettre les prisonniers en liberté, ayant compris par les négociations entamées par moi que le vice-roi ne gardait la tète que comme une garantie de la reddition des Chinois, lesquels auraient fait peut-être des révélations si Ton se fût décidé à les mettre à mort. Ces hommes une fois mis en liberté, le vice-roi envoya à Macao, par Tintermédiaire d'un estafier de bas étage et dans un misérable bateau de louage, la main et la tète parfaitement conservées.
Il affichait tout le mépris possible envers une nation que les mandarins croyaient être hors d'état de se venger, et malheureusement ils voyaient juste; mais je ne puis m'empècher de dire qu'à n\on avis ce fut et ce sera toujours une honte pour toutes les piiissances chrétiennes qui ont des intérêts et des représentants en Chine d'avoir laissé sans châtiment un attentat aussi iniqu e et commis avec tant de perfidie. Un tel acte de scélératesse aurait dû être puni par toutes les puissances civilisées. Je reviendrai plus loin sur ce sujet.
Maintenant, je rapporterai brièvement ce qui m'est arrivé k moi-même en ma qualité d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire d'Espagne.
Je dois dire avant tout que mon gouvernement n'a jamais eu de différends avec la Chine depuis que des relations se sont établies entre les deux pays, ce qui eut lieu après la découverte et la conquête des Philippines. Jusqu'à l'année 1815, l'empire recevait annuellement de Manille de douze à quinze millions de francs en échange
iti LA CHINE ETLES PUISSANCES CHRtTOafNES.
de soieries et (Vautres articles qui étaient transportés an Mexique et aux autres colonies espagnoles d'Amérique. La somme totale depuis 1565 ne saurait être portée aur dessous de deux a trois milliards. Aussi les piastres espagnoles sont-elles encore aujourd'hui la monnaie courante sur toutes les côtes de Chine. Indépendtoiment de l'argent, le seul article de quelque importance que l'on reçoive des Philippines, c'est le riz, dont les mandarins favorisent avec sollicitude l'importation, afin que la première subsistance du peuple ne lui manque pas.
Les vice-rois, commissaires impériaux. Lin et Ri-ying, ont fait des sollicitations pour obtenir que le gouvernement anglais prohibât dans l'Inde la culture de Topium : or cette culture a été défendue aux îles Philippines, le gouvernejnent espagnol craignant que les indigènes ne contractent l'habitude de le fumer, et ne deviennent plus paresseux encore qu'ils ne le sont. Cependant les iles Philippines produiraient de l'opium aussi bon, sinon meilleur, que celui de Patna, de Malwa ou de Benarès.
En abordant en Chine sur le steamer la Beine de Caitille^ j'annonçai mon arrivée à Siu, vice-roi et commissaire impérial, et je signalai à son attention la prohibition dont je viens de parler, mais je lui laissais entendre qu'on avait agi ainsi dans le but de faire plaisir au gouvernement chinois i^). Je ne faisais point mention du fâcheux événement du brick espagnol el Bilhaino^ et je lui de-
(*) L'attention que Siu mit à cette particularité prouve la Justesse de ce que sir J. Bowring écrivait à lord Èlarendon, en date 8 Janvier 1856 : « It may well be doubted vbetber a declaraUon on the part of the East India Company, tbat they inrere villing to stop the grovth and the export of opium, 'would influence in tbe slightest degree tbe répulsive policy of Cbina or obtain for ns, as lord Shaflesbury assures your Lordship itcoi«{d not fait todo, commercial concessions from the Chinese government in an y sbape whatever. •
LES MANDARINS APRÈS U GUERRE DE 1840. lift
mandais, de la part de ma souveraine, des nouvelles de la santé de l'empereur.
Le lecteur se rappellera que j'ai mentionné, dans le chapitre précédent, un navire espagnol brûlé pendant la guerre. Un petit mandarin de la marine impériale était allé à bord du brick el Bilbaino, qui, complètement déchargé et son pavillon déployé, était mouillé à Taïpa en vue de Macao. Il emmena enchaînés un pilote et quatre matelots qui se trouvaient à bord et brûla le navire, annonçant aussitôt, dans un rapport pompeux, qu'il avaîl détruit une barque anglaise chargée d'opium.
Pour réclamer contre cet outrage, le gouverneur général des Philippines expédia en Chine le capitaine de vaisseau (aujourd'hui amiral) don José M. Halcon.
Celui-ci envoya une communication, qui lui fut renvoyée parce que la suscription ne portait pas le mot pt» (pétition) ; et aucun mandarin ne voulut le recevoir.
Bientôt après, lorsque les Chinois durent payer aux Anglais les 6 millions de dollars stipulés pour la rançon de Canton et pour indemnité des pertes éprouvées par les sujets britanniques, le capitaine Elliot eut la bonté d'ajouter gur son reçu ujie somme de 30,000 dollars pour le Bilbaino^ et les Chinois lui remirent cette somme, qu'il fit passer àdon José M. Halcon. Lescinqhommes de l'équipage furent envoyés a Macao et remis Biuprocurador de cette colonie, dont le gouverneur avait fait des réclamations à l'occasion de l'attentat ci-dessus rapporté.
Les mandarins avaient traité notre envoyé avec le dernier mépris, quoique ses qualités personnelles lui eussent mérité partout une grande considération. Remplissant en Chine une mission toute pacifique, et me conformant aux intentions formelles de mon gouvernement, je m'abstins de faire la moindre allusion à cet événement.
Je reçus du commissaire impérial une lettre de style très-fleuri, mais dans laquelle il ne répondait point à mes questions sur l'état de la santé de l'empereur,
Il me disait qu'il savait bien que c'était son devoir d'aller me faire une visite, mais qu'il était très-occupé, et que mon séjour a Macao devant être de longue durée, il irait me voir quand cela lui serait possible. Sur l'enveloppe de sa réponse, il avait mis les titres que moimême je m'étais donnés; mais son nom et ses titres étaient placés plus baut que les miens, ce qui signifiait qu'il se considérait au-dessus de moi.
Afin qu'on se fasse une idée plus exacte de ces détails 8e l'étiquette chinoise, je donne ci-joint un fac-similé de l'adresse : a droite est le nom de celui qui écrit, à gauche celui de la personne a laquelle est adressée la dépêche. Il m'envoyait incluses dans la sienne des copies des traités faits avec l'Angleterre, la France et les États-Unis, ea me disant qu'ils renfermaient toutes les règles par lesquelles devaient se conduire les négociants étrangers.
Du reste, cette communication ne me fut ni apportée par un employé ni remise par l'intermédiaire du mandarin résidant à Macao; on se contenta de me l'envoyer par un des patrons qui portent des marchandises de Canton à Macao, et qui, moyennant rétribution, se chargent des lettres qu'on leur confie.
Toutefois, désirant éviter des difficultés^ et sachant que mon gouvernement n'était pas disposé a me soutenir s'il en survenait, je fermai les yeux sur tout cela; seulement, lorsque j'eus a écrire de nouveau au vice-roi, je plaçai mon nom plus haut et le sien plus bas, de la même ma^ nière qu'il l'avait fait à mon égard (*).
(*)De8 Européens qui n'ont vu que trop légèrement la Chine ont fait des railleries sur les diplomates et les interprètes qui attachent de l'importance au lieu où les indigènes placent les noms propres, et aux autres cérémonies qui surviennent dans leurs rapports ofilciels avec les mandarins. Je répondrai à ces crillquei par la reproduction des paroles suivantes de M. Harry Parks, adressées, lors de sa captivité à Pékin , à Tun des hauts fonction-