‹ La Chine et les puissances chrétiennes (volume 3)Chapitre 18 sur 55 · CONDUITE DU GOUVERNEMENT CHINOIS APRÈS LA GUERRE DE I8A · texte numérisé non relu

CONDUITE DU GOUVERNEMENT CHINOIS APRÈS LA GUERRE DE I8A

Il est hors de doute que les concessions faites par les Chinois dans le traité de Nankin n'aient été arrachées par la force : elles ouvraient une brèche dans le mode d'existence de ce peuple et étaient pour le gouvernement embastillé de Pékin le commencement d'une révolution. Il arriva donc une chose assez naturelle : la guerre terminée et la frayeur une fois passée, les mandarins retournèrent sur leurs pas et revinrent autant qu'il leur fut possible à leur ancienne manière de considérer et de traiter les Européens.

Sir J. F. Davis, qui, dès l'époque du traité de Nankin,

5i LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.

fut ininistre plénipotentiaire d'Angleterre en Chine, s'exprime ainsi dans ses dernières publications :

« ...Une succession de tentatives les plus harcelantes, directes ou indirectes, dans le but d'envahir les droits résultant de nos traités, occupa les premiers temps de mes fonctions diplomatiques ou administratives. Des infractions à notre souveraineté furent tentées ii Hongkong, quoique cette île eut été cédée a la Grande-Bretagne « pour être gouvernée par telles lois et tels règlements que Sa Majesté jugerait convenable détablir. » Un fonctionnaire chinois eut la hardiesse d'essayer de lever des contributions sur les indigènes dans la partie sud de l'île, et comme il était nécessaire de diminuer le goût pour de tels procédés, il fut remorqué par un steamer dans son propre bateau, et mis en prison à Victoria pour trois mois.

« ...Ki-ying lui-môme ne put résister non plus a la tentation d'essayer de retenir a Canton quelque chose du monopole hong, qui avait toujours été si profitable au gouvernement. Il proposa qu'une centaine de marchands autorisés s'établissent dans cette localité ; mais il lui fut répondu que le principe du traité, abolissant entièrement le système hong, serait aussi bien violé par l'établissement de dix que de cent marchands.

'/ Des batailles de la même sorte furent livrées aux nouveaux consulats. Le vice-roi de Fou-tchaou-fou s'efforça de refuser a nos consuls une résidence, tant dans cette \ ille qu'à Amoy, précisément sous le même prétexte qu'à ('anton, l'hostilité du peuple. Les mesures les plus fermes et les plus énergiques devinrent nécessaires, et j'eus la satisfaction, après beaucoup de difficultés, d'établir nos consuls dans des résidences convenables, à Fou-tchaou-fou et à Amoy, vers le commencement de 1845. Les consuls des différents ports signalèrent, dans leurs rapports, diverses infractions au principe de la liberté complète de commerce. Cette intervention indirecte avait pour objet

l'entraver le développement naturel du coninierce euro- 3éen dans les nouveaux ports. On en trouve un exemple lans les empêchements mis au transit des thés du lieu le leur production vers Chang-haï, afin d'essayer par là le les diriger vers leur ancienne destination, Canton. On m vit un autre exemple dans le permis de monopole ac- ;ordé par les autorités locales de Mng-po à certaines peronnes pour faire le commercé du fer. Un monopole emblable ou même pire du commerce de cassia (canlellC; fut accordé à un seul marchand, a Canton, qui, en ;onséquence, tirait de chaque acheteur de cet article une ^aleur montant à 50 pour 100 de plus que le droit requis >ar les tarifs du traité. On découvrit aussi qu'une douane vait été établie dans Tintérieur pour percevoir sur nos nanufactures de coton des droits de transit, qui, conforuément au traité, ne pouvaient être perçus dans les ports ie commerce. Il fut enfin mis arrêt à tous ces dommages, uais ce ne fut qu'au prix de beaucoup de temps et après ie nombreuses correspondances, »

L'empereur ordonna qu'on dressât secrètement une iste de tous les Chinois qui avaient trahi leur pays et idé en quelque chose les Anglais. C'était la manquer à n article du traité de Nankin, par lequel l'empereur s'élit engagé a tenir une conduite tout opposée.

Par suite de cette enquête, plusieurs Chinois commenèrent a être inquiétés sous divers prétextes, ce qui donna ieu a de vives réclamations adressées aux autorités loaies. Le consul de Ning-po, M. Thom, pour sauver un ertain Luming, que les mandarins avaient fait emprionner, se rendit lui-même à la prison et y arbora le paillon britannique.

Quelques mandarins civils ou militaires furent conamnés a mort ou exilés, mais un seul fut exécuté : ce fut 3 vieux général Yu Puyun, qui commandait a Tche-kiang, t qui s'enfuit lors de la prise de Ning-po. Ce général

avait rendu dos services signalés en poursuivant et détruisant des bandes de voleurs, et il jouissait d'une grande réputation de bravoure et d'habileté. Il fut en conséquence envoyé contre les Anglais, et cette distinction eut pour résultat de lui faire perdre l'honneur et la vie. On dit qu'au moment où il allait être décapité, a Pékin, ses amis lui administrèrent une substance analogue au chloroforme pour le rendre insensible.

Les gouvernements de Delgiquc, de Hollande, de Suède, de Prusse et d'Espagne envoyèrent en Chine des agents ayant mission de s'informer de l'importance et de l'avenir que présenteraient les ports qui venaient d'être ouverts au commerce étranger. Les gouvernements de Belgique et de Suède obtinrent du commissaire impérial une copie du traité de Nankin et du traité additionnel, revêtue du sceau de l'empereur, et une communication du môme commissaire concédant à ces deux pays les bénéfices desdits traités.

Le président des États-Unis députa, de soij côté, une mission assez nombreuse, à la tète de laquelle se trouvait M. Caleb Cushing, et qui débarqua a Macao le 24 février 1844. De là, M. Caleb adressa au vice-roi commissaire une communication où il lui annonçait qu'il avait ordre d'aller jusqu'à Pékin. Le vice-roi se rendit aussitôt à Macao et parvint à détourner le représentant américain de son projet d'aller à la cour. Les deux premières communications adressées à celui-ci par le vice-roi durent être renvoyées, parce qu'en conséquence de l'opiniâtreté avec laquelle le gouvernement chinois s'attache constamment à rabaisser les autres puissances, les mots Empire de la Chine étaient placés plus haut que le nom des États- Unis, Les deux plénipotentiaires conclurent un traité conforme en substance à celui de Nankin. Le seul avantage réel qu'il renfermât se rapportait au droit de tonnage que chaque navire étranger devait payer, d'après le

LES MANDARINS APRES LA GUERRE DE tSiO. 5Y

premier traité, chaque fois qu'il abordait à un des cinq ports ouverts au commerce, et, d'après le second, chaque fois seulement qu'il arrivait de l'extérieur à la côte de Chine. En conséquence de cette amélioration, les navires étrangers peuvent faire le commerce de cabotage entre ces différents ports, concurremment avejc les jonques chinoises.

Voici ce qui se passa après que ce traité eut été conclu. Plusieursnégociants européens se promenant un soirdans le jardin de la Compagnie, a Canton, la populace en força l'entrée et s'y rua tout a coup. Ces messieurs furent obligés de fuir au moyen de canots. Dans la soirée du lendemain la populace s'attroupa de nouveau, mais elle fut chassée sans opposer beaucoup de résistance. Deux ou trois Américains ayant accompagné un de leurs compatriotes, qui s'en retournait chez lui a travers la foule, furent , a leur retour, attaqués a coups de pierres et d'autres projectiles; alors un Américain tira un coup de feu pour forcer la multitude a se retirer, et tua un indigène. Une enquête fut ouverte a ce sujet par le magistrat du district, et un rapport adressé par le lieutenant-gouverneur a Ki-ying; mais celui-ci ne s'occupa point d'envoyer une force suffisante pour contenir la populace irritée, et demeura inactif, comme ne sachant que faire. Dans une communication au ministre américain, après avoir demandé qu'on lui livrât le meurtrier, il ajoute : « La « population est très-irritée, et il est impossible que des « collisions n'aient pas constamment lieu jusqu'à ce que « la victime soit vengée. »

Un détachement de marins de la corvette Saint-Louis arriva à Canton le lendemain, et la tranquillité fut rétablie.

Ki-ying s'adressa pour la troisième fois à M. Cushing pour demander que l'Américain qui avait tiré le coup de feu fiit livré, et avouant du reste que la populace de Canton était une turbulente canaille, mais ayant recours au

subterfuge accoutumé, qui consistait a sexcuser surliinpossibilité où il était de la maîtriser. Kien ne saurait donner mieux que ce fait une idée du peu d'importance que les mandarins attachent aux traités conclus avec les Européens , car la complète exemption de la juridiction locale , tant ay civil qu'au criminel , était parfaitement stipulée dans le traité qui venait d'être signé avec les Américains aussi bien que dans celui qui avait été fait avec les Anglais. Mais des actes de cette nature étaient pour les Chinois des choses si nouvelles , et ils les comprenaient si peu, qu'en les rédigeant il leur arrivait quelquefois de faire des observations risibles ; par exemple, dans une occasion ils refusaient de mettre aux articles les n"' 1°, 2°, 3°, ete., parce qu'ils se figuraient que cette numération désignait une sorte d'ordre hiérarchique ; or, disaient-ils, un article ne devait pas être supérieur a l'autre, puisque tous avaient la même valeur.

Je l'ai dit déjà et je le répète, un traité pour les Chinois n'est pas autre chose qu'un acte de concession de certaines grâces en faveur d'un roi d'Europe qui les sollicite ou en faveur de^es sujets; et, par conséquent, il n'est pas étrange qu'en certaines occasions ils se figurent avoir le droit de retirer des faveurs qu'antérieurement ils avaient cru opportun d'accorder.

M. Cushing, dans le but de mettre fin a cet incident, adressa au vice-roi commissaire impérial une réclamation relative a un Américain nommé Sherry, qui fut tué en mai 1841, parce qu'on l'avait pris pour un Anglais, et, quoique cette affaire eût été déjà terminée et qu'on eût alloué à la famille une indemnité de 8,000 dollars, M. Cushing la réveilla et obtint ainsi qu'on ne parlât plus de l'homicide commis à Canton. On ne doit pas oublier que les Américains ont toujours sur les côtes de Chine deux ou trois navires de guerre; il en est de même des Français.

Après que M. Cushing eut quitté la Chine, M. J. W. Da-

\is arriva pour le remplacer en qualité de commissaire ou ministre résident. Il fut reçu par le vice-roi dans une jiKiison ou magasin particulier hors de Canton.

M. Davis fut remplacé par M. Mac-Lane, qui ne put jamais obtenir une entrevue avec le commissaire impérial, quoiqu'il la sollicitât avec insistance. Il n'eut pas plus de succès dans une visite qu'il fit a Tien-tsin en 1854 (Je reviendrai sur cette visite). Il fut remplacé par le docteur Peter Parker, qui ne trouva pas les mandarins plus traitables qu'ils ne l'avaient été pour ses prédécesseurs Davis et Mac-Lane.

En juillet 1856, une querelle s'engageaaFou-tchaou-fou entre des Chinois et des Américains. Un de ces derniers, M. Cunningham, négociant, fut tué d'un coup de poignard. Un Chinois qui était a son service succomba également, aussi bien qu'un compatriote de celui-ci.

En août de l'année 1844, M. de Lagrenée arriva à Macao, avec une nombreuse suite, en qualité d'envoyé extraordinaire de France. Le vice^roi commissaire impérial se rendit aussi a Macao, et conclut avec le plénipotentiaire français un traité qui peut être considéré comme la reproduction de celui de M. Cushing.

En dehors du traité, M. de Lagrenée obtint un décret de l'empereur permettant, dans ses États, le libre exercice de la religion chrétienne. Les Français furent trèssatisfaits de ce résultat, d'autant plus que c'était à peu près le seul avantage réel qu'ils eussent obtenu; mais je suis porté a croire qu'en touchant a cette question ils commirent une faute et ne firent que nuire à la propagande chrétienne. Je reviendrai sur ce sujet.

Les missions américaine et française furent traitées avec assez d'égards, parce que les échecs subis dans la guerre contre les Anglais étaient très-récents, au point qu'on n'avait pas encore payé les 21 millions de dollars alloués a titre d'indemnité; parce qu'on voulait éviter

que ces nouveaux envoyés ne prissent la résolution d aller à Pékin; parce qu'il ne convenait pas aux orgueilleux mandarins de montrer que ce n'était que par force qu'ils avaient échangé avec les Anglais des visites et des politesses; enfin, parce que ces ambassadeurs ne demandèrent pas (ainsi qu'on Tavait redouté) une île chinoise comme l'avaient fait les Anglais pour Hong-kong, et qu'ils se contentèrent des concessions faites au commerce de la Grande-Bretagne ; en quoi le commissaire impérial ne pouvait trouver la moindre difficulté, puisqu'il avait satisfait d'avance à leurs désirs en stipulant, dans un article additionnel au traité conclu avec les Anglais, que tous les étrangers jouiraient des droits accordés aux sujets de la Grande-Bretagne. Au moyen de cette clause, Ki-ying empêchait que ses ennemis triomphants eussent le monopole des quatre nouveaux marchés, et il profitait pour leur nuire du seul moyen qu'il eût alors en son pouvoir.

Après que la mission extraordinaire de M. de Lagrenée fut partie, le baron de Forth-Rouen fut envoyé en Chine en qualité de ministre résident. Le commissaire impérial le reçut comme il avait fait pour le représentant américain, M. J. W, Davis, dans une maison particulière située hors de Canton, et M. de Forth-Rouen ayant sollicité de lui une nouvelle entrevue, il ne l'obtint pas, bien qu'il consentît a ce qu'elle eût lieu d'une manière aussi peu convenable que la première fois. Ainsi, après un séjour de trois ans en Chine, il partit n'ayant vu le commissaire impérial qu'une seule fois.

Le baron de Forth-Rouen fut remplacé par M. Bourboulon, qui ne fut jamais visité ni reçu par le commissaire impérial avant la seconde guerre.

Nonobstant les stipulations du traité conclu avec M. de Lagrenée, et malgré le décret impérial obtenu par ce ministre en faveur de la religion chréficnne, le missionnaire français M. Chapdelaine fut, en juillet 1856, dans la province de Kiang-si, soumis à un martyre de deux.

LES MANDARINS APRÈS LA GUERRE DE 18 iO. 61

jours et ensuite décapité. Sa tète, suspendue d'abord a un arbre, fut plus tard dévorée par des chiens et des pourceaux. On ouvrit le corps pour en arracher le cœur; on le dépeça ensuite, et il fut, dit-on, cuit et mangé. Deux chrétiens chinois furent décapités en même temps que le missionnaire.

Avant de passer outre, je donnerai la traduction d'un document assez curieux et instructif. Ki-ying signa des traités avec les ministres des États-Unis et de France, mais il savait que ces concessions étaient très-mal vues à la cour, et il craignait une disgrâce. Les événements postérieurs ont prouvé qu'il n'avait que trop raison. Il déposa donc aux pieds de l'empereur l'exposé suivant, dans le but de justifier sa conduite (*) :

« L'esclave Ki-ying présente a genoux un mémoire supplémentaire au trône. Les particularités de son administration des affaires des Barbares et le maniement (**) des envoyés barbares, selon les circonstances, ainsi que de la réception qui leur a été faite (***), ont déjà fourni matière à plusieurs mémoires de votre esclave.

« Les conditions supplémentaires du commerce ayant été également négociées par lui, il a eu l'honneur d'en soumettre les articles au sacré regard de Sa Majesté, qui a chargé le conseil du commerce de l'examiner et d'en faire le rapport. Tout cela est consigné. Il rappelle pourtant que c'est dans la septième lune de la vingt-deuxième année (août 1842) que les barbares anglais ont été paci-

(*) Ce document a été publié par le gouvernement. et se trouve inséré en français dans la traduction de La Chine et le Japon, par M. Oliphant, précédée d'une introduction par M. Guizot.

(**) Littéral., monter à cheval et tenir en bride.

(***) Leur réception commune des inférieurs en rang: II. 4

fiés. Les Amùricains et les Français oot suivi successivcnient pendant l'été et l'automne de cette année. Dans celle période de trois années, les afïaires des barbares, ont subi linfluence de ])i(^n des circonstances, et a mesure quelles variaient de nature, il a été nécessaire de changer de terrain, et d'apporter des altérations dans la manière de les concilier et de les tenir en bonne humeur (*). Il faut les traiter avec justice naturellement et faire appel a leurs sentiments; mais, pour les tenir en main, il faut avoir recours aux stratagèmes (ou à la diplomatie).

« Dans certains cas, il faut leur donner une direction, mais sans leur dire pourquoi ; dans d'autres cas, on ne peut calmer leur agitation que par des démonstrations qui désarment [lité. dissolvent) leurs soupçons; parfois, il faut les satisfaire, en leur accordant des rapports sur le pied d'égalité ; d'autres fois, avant de pouvoir arriver à un résultat, il faut fermer les yeux sur leurs faussetés et ne pas serrer de trop près leurs estimations des faits.

« Nés et élevés dans les régions étrangères du dehors, il y a dans l'administration du Céleste-Empire beaucoup de choses que les barbares ne peuvent pas comprendre complètement, et ils expliquent sans cesse d'une manière forcée des choses dont il est difficile de leur expliquer la véritable nature. Ainsi la promulgation des décrets impériaux (littéral, sotu de soie] est dévolue aux membres du grand conseil, mais les barbares les révèrent comme la réponse autographe de Votre Majesté, et si on leur faisait savoir positivement que les décrets ne sont point du tout récriture de Votre Majesté, bien loin de les révérer, rien ne leur inspirerait moins de confiance.

« Les barbares appellent ta-tsan (dîner) {**j le repas qu'ils » ■

(*) Concilier, {litt.) paciûer, comme on calme un animal ou un homme furieux; tenir en bonne humeur, {litl.) à l'attache.

{"') Mot employé par nos domestiques de Canton pour dire le diner, le i;rand repas.

LES MANDARINS APRÈS LA GUERRE DE 18 iO. 63

prennent ensemble. C'est une habitude qui leur est trèschère que de réunir un certain nombre de personnes dans un grand festin pour manger et boire ensemble. Quand votre esclave a fait honneur (donné a dîner) aux barbares de la Bogue ou de Macao, leurs chefs et principaux sont venus ensemble, au nombre de dix, vingt ou trente, et lorsque, dans la suite des temps, votre esclave s'est trouvé admis dans les résidences (*) des barbares, ou dans les vaisseaux des barbares, ils se sont assis a leur tour auprès de lui pour le servir, luttant pour être le premier a lui offrir a manger et a boire. Pour s'assurer leur bonne volonté, il ne pouvait se dispenser de partager leur tasse et leur cuiller. Autre point. Les barbares ont coutume de faire grand cas de leurs femmes. Toutes les fois que le visiteur est un personnage de distinction, la femme se présente pour le recevoir. Dans le cas du barbare américain Parker et du barbare français Lagrenée, par exemple, tous deux avaient amené leurs femmes étrangères, et quand votre esclave s'est présenté aux résidences des barbares pour affaires, les femmes étrangères ont paru tout d'un coup pour le saluer. Votre esclave était confondu (**) et mal à l'aise, tandis qu'elles étaient ravies au contraire de l'honneur qu'on leur faisait. Le fait est, comme ceci le prouve, qu'il est impossible de régler les coutumes des États occidentaux sur le cérémonial de la Chine, et d'éclater en reproches qui ne serviraient point a les éclairer [litt. h. fendre leur stupidité), mais qui pourraient donner lieu a des soupçons et a de mauvais sentiments.

(') Le mot Jan, étage, ne s'applique pas à la demeure des Chinois. Les mandarins l'emploient en parlant à leurs compatriotes de nos maisons.

{*") Confondu, presque frappé d'épouvante, comme Confucius en présence de son chef.

(Jl LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.

«Dopuislo coninicnronH'nt des rolations'amicalos avec eux, les barl)ares des différents pays ont été reçus sur un pied approchant de légalité. Une entrevue avec eux n'est donc plus une nouveauté. Il devient donc plus nécessaire que jamais de les tônir a distance et de leur fermer la porte. A cette fin, toutes les fois qu'on a négocié un traité avec un Etat barbare, votre esclave a chargé Ilwang-antung , commissaire des finances, de prévenir l'envoyé qu'un grand fonctionnaire chinois, administrant les affaires étrangères, n'avait pas le droit d'accepter ni de donner quoi que ce soit en son propre nom ; qu'en ce qui regardait les présents, il serait obligé de les refuser péremptoirement; que s'il les acceptait et que le fait vînt à être connu, les ordonnances de la Dynastie Céleste sur ce sujet sont très-sévères, et que, sans parler du tort qu'il ferait à la dignité de sa charge, il serait fort difficile (au coupable) d'échapper a la vengeance delà loi. Les envoyés barbares ont eu le bon sens de s'y conformer; mais, dans leurs entrevues avec votre esclave, ils lui ont parfois offert des vins étrangers, de la parfumerie et autres petits objets de peu de valeur. Leurs intentions étant plus ou moins bonnes, il lui aurait été difficile de les refuser absolument en face; mais il s'est borné à leur offrir des tabatières, des bourses et autres objets se portant sur la personne, mettant ainsi en pratique le principe chinois de donner beaucoup là où on a peu reçu (*). Votre esclave a également offert une copie de son insignifiant portrait aux Italiens, aux Anglais, aux Américains et aux Français, sur la demande qu'ils en ont faite.

« Pour en revenirà leur gouvernement, quoique chaque Etat en possède un, il y a des souverains hommes et femmes qui occupent cette charge d'une manière perma-

(') Telle doit élre la règle, d'après le second livre de Confucius, entre le chef et les nobles qui dépendent de lui.

nenle leur vie durant. Chez les barbares anglais, par exemple, le souverain est une femme; chez les Français et les Américains, c'est un homme. Les souverains anglais et français régnent a vie; TAméricain est élu par ses compatriotes : on le change tous les quatre ans, et lorsqu'il quitte le trône, il rentre dans les rangs du peuple (les esclaves sans emploi).

Leurs titres officiels diffèrent chez toutes les nations. Pour les représenter, ils s'approprient en général [litt. dérobent] des caractères chinois, affectant vaniteusement un style auquel ils n'ont aucun droit et se donnant les airs d'une grande puissance. Ils imaginent sans doute par là faire honneur à leurs souverains; mais cela ne nous regarde pas; tandis que, si l'on prescrivait pour eux les formes prescrites envers les États dépendants, ils ne consentiraient certainement pas à descendre au rang de la Cochinchine ou de Lewchew, puisqu'ils n'adoptent ni le calendrier chinois (*), ni les lettres patentes (de souveraineté) de Votre Majesté. Et avec des gens aussi peu civilisés qu'eux, aussi peu au courant du style, des manières de parler, la ténacité, dans les formes de la correspondance officielle, qui tendraient naturellement à placer le supérieur au premier rang et l'inférieur au second, serait la cause d'une violente altercation {litt. d'un soulèvement de la langue et d'un gonflement des lèvres) ; la seule marche à suivre en ce cas serait d'affecter la surdité {lut. d'être comme si le lobe de l'oreille bouchait l'oreille) ; les rapports personnels deviendraient donc impossibles, et non-seulement cela, mais l'embarras dans

(*) Les premières et les dernières lunes de l'année, comme elles sont comptées en Chine, qui envoie son calendrier en Corée, sinon dans ses autres dépendances. Les souverains de Corée, de Lewchew et de Cochinchine reçoivent l'investiture par un envoyé chinois, et l'empereur leur envoie des lettres patentes en qualité de suzerain.

Page 1