FAC-SIMILE
d'une encclnppe dn dépêche adressée pur Siu, vice-roi de Canton.
et Comnnssuire impérial pour traiter avec les agents diplomatiques'
étrangers, à Don Simbaldo de Mas, Envoyé extraordinaire et
Ministre plénipotentiaire de la reine d'Espagne en Chine.
Ce Fac-Simile est réduit au 25*^ de l'original.
Les lignes en petits points, y 9 9 Vi indiquent les ouvertures de l'enveloppe. Les deux lignes parallèles, g q, sont des bandes de papier pelure, collées sur les endroits où il y a des fermetures. On ne peut ouvrir l'enveloppe sans déchirer quelqu'une de ces bandes.
Les carrés longs rouges, q, sont des empreintes du sceau du plénipotentiaire chinois, apposées sur les fermetures.
TYPOGRAPHIE LRNEST JIEVER , A PARIS.
LES MANDARINS APRÈS LA GUERRE DE 18i0. 117
Je compris aussitôt que Siu n'avait nullement l'intention de venir me voir, et qu'il ne le ferait qiCautant qu'il y serait contraiiit. C'est ce que j'écriVîs..à Madrid, en ajoutant que le seul moyen de le forcer était de le menacer que j'irais a Tien-tsin, dans le but de Jiie rendre 'a Pékin; mais que pour cela il était nécessaire que l'on m'envoyât deux ou trois navires de guerre, afin qu'il prît ma menace au sérieux.
Le ministre, a Madrid, satisfait du style fleuri de la communication chinoise, m^ répondit qu'il ne voyait pas un motif pour se méfier de ses paroles; qu'il trouvait imtempestive ma demande touchant les navires de guerre, et craignait que leur présence ne produisît un mauvais effet; enfin il m'enjoignait de conclure promptement un traité avantageux.
11 serait trop long de raconter les démarches officielles et particulières que je fis toujours sans résultat. Siu, après m'avoir écrit qu'il savait que c'était une obligation pour lui de venir me voir, se refusa constamment à le faire sous toutes sortes de prétextes, et finit par se renfermer dans l'offre de se rencontrer avec moi à un des magasins ou maisons de campagne des commerçants chinois.
J'essayai de conclure un traité par l'intermédiaire de secrétaires. En effet les miens eurent des entrevues avec
naires qui allèrent le visiter dans sa prison. Ces paroles valent tout un chapitre :
« Le refus du gouvernement de Chine à admettre le principe d'égalité dans ses relations avec les nations étrangères, est l'origine de toutes les difficultés qui sont tombées sur lui du côté des étrangers. Sans ces prétentions déraisonnables auxquelles les puissances chrétiennes ne se soumettront plus, la Chine n'aurait pas vu des armées européennes dans ses territoires, et elle aurait épargné les grandes sommes qu'elle a du payer comme indemnités.»
quelques mandarins que Siu envoya, mais on ne put obtenir qu'ils ajoutassent rien aux stipulations contenues dans les traités antérieurs; car, disaient-ils, tout ce que l'on nous concéderait a nous autres Espagnols serait par le fait accordé aux Anglais.
A la fin je me résignai ii ce que nous fissions un traité copié à la lettre sur le traité français, avec cette seule différence qu'au lieu de mettre : le roi de France^ on mettrait: la reine d'Espagne^ etc.; mais il s'y refusa aussi.
Je fis encore plus : voyant que Siu tenait à se rencontrer avec moi^ comme il disait, dans une maison particulière (certainement en vue d'établir un précédent pour la manière de traiter avec les plénipotentiaires étrangers), je lui offris d'aller a l'endroit qu'il m'indiquerait, si cette démarche avait positivement pour objet de signer le traité rédigé comme il serait convenu en dernier lieu ; mais il s'y refusa également.
La raison qu'il donnait était que « les règles suivant « lesquelles doit se faire le commerce étranger en Chine (f sont déjà fixées dans les traités signés avec les trois « grandes puissances, et que l'empereur ne peut faire un « nouveau traité particulier avec chacune des petites na- « tiens étrangères. »
C'était dire que l'Espagne était une petite nation , et qu'elle ne pouvait être considérée et traitée de la même manière que l'Angleterre, la France et les États-Unis.
Un jour je reçus une communication du gouverneur de Casablanca^ ville chinoise voisine de Macao. Par ordre du vice-roi, commissaire impérial, il m'envoyait enchaînés deux naturels de Manille qui avaient tué un Chinois. La communication renfermait quelques dépositions des témoins qui avaient été présents lors de l'événement. L'adresse de la dépêche était rédigée de telle sorte que je devais refuser de l'ouvrir; car on m'y nommait taipan^ c'est-a-dire consul ou subrécargue, et l'on ne m'y donnait point les titres qui m'étaient dus.
L'affaire était cependant sérieuse, les Chinois ne m'envoyaient si spontanément les coupables qu'afm de ne pas laisser comprendre que, quand ils procèdent de la même manière avec les Anglais, ils ne le font que par force; mais si je me refusais a recevoir le pli, et par conséquent les prisonniers, on pouvait se faire un prétexte de mon refus pour leur couper la tète.
Quant a la négociation concernant le traité, les concessions auxquelles je me prêtais ne servirent de rien, comme je l'avais trop bien prévu; je n'avais, du reste, offert de les faire que pour sortir de la situation désagréable où je me trouvais.
Mon gouvernement, impatient de me voir obtenir un arrangement avantageux, ne cessait de me harceler, et allait jusqu'à me dire que je perdais mon temps; mais il exigeait que l'on procédât par voie de conciliation et de bons procédés, voulant absolument me persuader que le gouvernement de la Chine a pour celui de l'Espagne une grande considération, quoiqu'il .n'en ait pas donné bien des preuves
Quant a moi, je m'impatientais en voyant que je ne pouvais faire comprendre au ministre des affaires étrangères ce qu'était le pays où j'avais a négocier, et dans quelles circonstances difficiles je me trouvais. J'exposais que les Chinois étaient a une époque de réaction, qu'ils avaient été encore plus inconvenants envers les Anglais qu'envers nous-mêmes, malgré les forces de terre et de mer que la Grande-Bretagne entretenait dans ces parages; que nous pouvions attendre des temps meilleurs comme faisaient les Anglais, et comme ils avaient fait surtout lorsque l'ambassadeur, lord Amersth, avait été maltraité et qu'on avait refusé de le recevoir a Pékin; quune révolte très-grave avait éclaté contre le gouvernement tartare et pouvait amener un bouleversement complet; qu'une nouvelle guerre avec les Anglais s'allumerait infailliblement avant peu. et ne manquerait
pas de rendre les mandarins plus traitables. Enfin j'écrivis plus d'une fois que, si le gouvernement ne voulait ni attendre ni mettre à ma disposition deux ou trois vaisseaux, afin d'inspirer quelque respect a ces gens-là, il n'avait qu'à envoyer en Chine un autre ministre pour voir s'il serait plus habile ou plus heureux que moi, ou bien qu'il n'avait qu'à rappeler la mission.
J'ajoutais que, dans ce dernier cas, on devrait laisser en Chine et confier aux soins de notre vice consul, dans le port portugais de Macao, deux élèves qui se trouvaient attachés à la légation pour étudier le chinois, car il était évident qu'en raison de la proximité de notre colonie des Philippines, nous aurions toujours des affaires en Chine.
Je conseillais également que l'on ne nommât pas d'autre agent espagnol outre le vice-consul qui était déjà à Macao, accrédité près du gouvernement portugais; caries mandarins, pour se refuser à faire un traité avec nous, ayant prétexté que l'Espagne était une petite nation et qu'elle ne devait pas être traitée comme l'Angleterre, la France et les États-Unis, retirer la légation (sans demander aucune sorte de satisfaction pour le mauvais accueil qui lui avait été fait), etenvoyer un consul, c'était évidemment donner raison aux mandarins.
Je demandai instamment, à plusieurs reprises, qu'on me déclarât d'une manière catégorique si je devais accéder aux propositions, ou, pour mieux dire, aux prétentions du commissaire impérial , qui voulait me recevoir dans une des maisons de campagne ou magasins des commerçants chinois, au lieu de venir me visiter comme son prédécesseur avail visité les envoyés d'Angleterre, de France et des États-Unis, et comme lui-même m'avait écrit dans le commencement que c'était pour lui un devoir; je ne pus jamais obtenir, à ces demandes réitérées, que des réponses vagues où l'on me répétait, sous des phrases emphatiques, la nécessité de conserver intacte la dignité de la nation, et en même temps la né-
cessité non moins grande de maintenir la bonne harmonie, finissant toujours par laisser a mon jugement la décision a prendre.
A la fin le ministre des affaires étrangères se décida pour la dernière de mes propositions, et la mission fut rappelée précisément dans les termes que j'avais indiqués.
Je dirai, pour clore cette partie de l'histoire que j'ai entrepris d'exposer, qu'après mon arrivée a Madrid, un nouveau ministre, le marquis de Miraflores, résolut d'envoyer en Chine un consul général, et quoique j'essayasse de lui faire comprendre que cette mesure n'aurait pour nous d'autre résultat que de nous humilier davantage encore aux yeux des mandarins, qui nous avaient déjà témoigné tant de mépris, je ne pus parvenir à le dissuader. Ne serait-il pas superflu d'ajouter que ce consul, bien que tout a fait digne et honorable, n'a jamais été en présence d'aucune autorité chinoise ?
Depuis le 17 février 1849jusqu'au4janvierl858 (époque de l'arrestation de Yé) (*) le vice-roi de Canton n'avait conféré personnellement avec aucun représentant étranger. Cette longue interruption dans les relations de bonne harmonie, cette aveugle persistance dans une voie rétrograde, n'annonçaient-elles pas assez clairement une tourmente prochaine ?
Le 8 octobre 1856, les autorités chinoises, ayant appris que deux indigènes qu'elles voulaient arrêter se trouvaient a bord de la gabare Arrow, mouillée dans les eaux de Canton, envoyèrent des gens armés qui emmenèrent prisonnier tout l'équipage. Cette barque avait été construite a Hong-kong, elle portait patente et pavillon britanniques, et était commandée par un patron an-
(*) Comme nous le verrons tout à l'heure, Canton fut pris par les Anglo-Français le 28 décembre 1857 et le vice-roi Yé tomba au pouvoir des alliés.
glais ; les matelots seuls étaient Chinois. Le consul anglais réclama les individus arrêtés et demanda satisfaction pour l'insulte faite au pavillon.
Les hommes furent rendus, mais non de la manière solennelle qui avait été exigée, et aucune satisfaction ne fut obtenue. Les autorités anglaises firent prisonnière une jonque de guerre, et envoyèrent des troupes, tirées de Hong-kong, qui s'emparèrent de plusieurs forts dans la rivière. L'un d'eux est celui qui porte le nom de Macao, montant 86 canons et construit sur une petite île au milieu de la rivière. Le vice-roi ne fléchissant pas, un corps de soldats de' marine fut débarqué pour protéger les factoreries étrangères, et un autre corps occupa les rues extrêmes de la ville. Le fort montant 50 canons, appelé par les étrangers Duich Folly^ et construit sur une petite île en face de la ville, fut pris également.
Après ces mesures, on fit de nouvelles réclamatrons au vice-roi ; il y répondit par une proclamation offrant 30 dollars pour la tète de chaque Anglais qu'on lui apporterait. (Plus tardla somme fut augmentée jusqu'à 100 dollars par tète.) Tous les domestiques chinois furent obligés de quitter les factoreries.
On porta quelques obus de 32 au fort Dutch Folly^ avec lesquels on ouvrit un feu dirigé contre le grand hôtel officiel du vice-roi, qui était tout voisin du rempart. Quelques vaisseaux de guerre coopéraient a l'attaque. Une brèche fut ouverte, et l'amiral anglais entra dans l'hôtel du vice-roi ; mais au coucher du soleil il se retira, ses forces ne pouvant servir qu'a un coup de main.
Au milieu de ces hostilités entre les indigènes et les Anglais, l'un des forts tira sur un navire des États-Unis qui portait son pavillon, bien différent dupavillonbritannique. Par suite de cette insulte, les doux ou trois vaisseaux de guerre américains qui se trouvaient dans ces eaux, attaquèrent le fort et en démolirent les batteries. Le ministre des États-Unis fit (mi même temps débarquer et
loger cent cinquante hommes armés dans les factoreries, pour protéger ses nationaux. Yé leur présenta des excuses.
De nouvelles réclamations furent adressées par l'amiral anglais a Yé, mais il ne fléchit pas. L'amiral fit alors recommencer le feu avec un ohusde 68 placé au fort DutchFolli/. Quelques jours après, une flottille de 23 jonques de guerre fut détruite. On prit ensuite un fort de 150 canons, quoique très-hien défendu pendant 33 minutes. Puis on attaqua (13 novembre) et l'on prit les forts qui portent le nom de Bogue^ montant plus de 200 canons. Peu de jours plus tard, d'autres forts avec 210 canons, placés de l'autre côté de l'embouchure du Bogue, tombèrent au pouvoir des Anglais, qui furent alors maîtres de la rivière.
Le vice-roi, pourtant, resta inébranlable, et les Anglais, manquant de forces suffisantes pour attaquer et occuper Canton, durent se résigner a attendre de Londres des instructions et des renforts.
Cette inaction encouragea les Chinois, et le 12 décembre 1856, le feu fut mis de plusieurs côtés aux factoreries étrangères, pendant la nuit. Tout fut réduit en cendres excepté l'église protestante et une bâtisse où l'on construisait des bateaux. Une flottille de jonques de guerre attaqua un petit bateau a vapeur qui remorquait une gabare ; il se sauva avec difficulté et perdit lagabare. Deux petits paquebots a vapeur le Queeii et le Tisile, qui faisaient le trajet entre Macao, Canton et Hong-kong, furent pris par des Chinois qui, entrés comme des passagers, se soulevèrent tout a coup et massacrèrent les Européens. Dans l'une de ces tragédie un vice-consul d'Espagne perdit la vie. On attaquait les navires de guerre anglais avec des brûlots, et les forts avec des batteries. A Hongkong, le boulanger chinois empoisonnait le pain (*]. Les
(*) Une circonstance remarquable eut lieu à cette occasion : le premier Européen qui s'aperçut de l'infamie du boulanger fut
indigènes, excités par Yé, devenaient tous les jours plus hardis. Un vieux capitaine Cowper, qui était à bord de son vaisseau, fut enlevé de la manière suivante : un canot chinois approcha, le patron dit qu'il avait un billet pour remettre au capitaine Cowper. Celui-ci parut sur le pont et dit aux Chinois qu'on lui montrât le billet. Un homme monta et le lui remit dans les mains. Pendant qu'il était à le lire, ce Chinois le fit tomber dans le canot où il se lança lui-même. On fit force rames, et le malheureux capitaine fut ensuite mis a mort par l'ordre des mandarins.
Les Anglais tinrent enfin un conseil de guerre : il y fut décidé de se retirer, conservant seulement le fort appelé Macao, qui est sur une île au milieu de la rivière et non loin de Canton. Le brave capitaine de la marine, Bâte, s'y renferma avec 300 hommes et y resta pendantcinq mois, au bout desquels il fallut aussi abandonner ce point d'appui.
Il va sans dire qu'après la retraite des Anglais de Canton, l'église fut complètement détruite.
Vers le printemps, quelques renforts étaient arrivés à Hong-kong ; mais a cause de l'insurrection de l'Inde il était nécessaire d'envoyer à Calcutta toutes les troupes non indispensables en Chine.
Plusieurs escadrilles de jonques de guerre étaient rassemblées dans le filet des rivières avoisinant Canton, et dont on peut se faire une idée par ce dessin :
le docteur anglais de la colonie. 11 envoya immédiatement une circulaire à tous les principaux habitants ; elle commençait par ces mots : le pain est empoisotméy et donnait une courte prescription. Eh bien! le porteur de cette circulaire était un domestique chinois (couli) du docteur.
LES MANDARINS APRÈS LA Gl'ERKE DR 1810. i25
L'amiral Seymour voulut les détruire et il alla a leur recherche avec une vingtaine de bateaux a vapeur. Il eut des engagements avec elles les 25, 26 et 27 mai, et surtout le 1" juin, près la ville de Fachan. Mes lecteurs, en général, ne connaissant pas les lieux, je ne m'arrêterai pas a donner des détails sur ces combats : il suffit dédire que 180 jonques furent détruites, et que les Chinois se
battirent à Faclian beaucoup mieux qu'on n'aurait pu le prévoir. C'est a cette occasion que l'amiral écrivit a son gouvernement ces mots que j'ai déjà cités : <.< Cet engagement ouvre une nouvelle ère dans la guerre de Chine : les Chinois se sont défendus avec beaucoup d'habileté et de courage. » Les Anglais eurent 84 morts ou blessés.