DE CONCERT AVEC LA FRANCE
ET LA CfflNE.
En recevantlanouvelle des faits que je viens de raconter, le public anglais fut en émoi. Plusieurs membres du parlement, peu au courant des singularités du Céleste Empire, se demandaient si la faute des différends arrivés ne venait pas du côté des fonctionnaires britanniques. Quelle a donc 3té la cause des hostilités? disaient-ils. Le vice-roi de Canton a fait arrêter douze matelots chinois, sujets de son souverain, lesquels ont été relâchés sur la demande l'un consul anglais. Une satisfaction était de plus exigée, Bt elle n'a pas été obtenue ; mais est-ce que cela vaut la
peine de faire une guerre avec l'empire chinois ? Cette idée prévalut, et la majorité de la chambre des communes se prononça en faveur de la paix. Lord Palmerston, au lieu de se retirer, conseilla a la reine de dissoudre le parlement, et Sa Majesté adopta cette mesure violente, si peu usitée en Angleterre. Ce fut dans cette circonstance que je me décidai à écrire une brochure (*) pour contribuer a éclaircir la question chinoise, si mal comprise en Europe.
Le gouvernement anglais envoya des forces de mer et de terre à Canton, et nomma Lord Elgin ambassadeur extraordinaire. Il invita en même temps le gouvernement français a coopérer a l'expédition. Celui-ci hésita d'abord et se contenta d'envoyer le baron Gros en qualité d'ambassadeur extraordinaire; plus tard il se décida pour la coopération, et les forces de France agirent de concert avec celles d'Angleterre dans les eaux de Canton. Des renforts furent aussi expédiés.
Lord Elgin arriva a Singapore le 3 juin 1857 et trouva des dépêches pour lui du gouverneur général de l'Inde, dans lesquelles celui-ci le suppliait de lui expédier toutes les forces navales et militaires dont il pourrait disposer, afin de faire face à l'insurrection de l'armée indigène.
Lord Elgin laissa des ordres enjoignant aux vaisseaux de guerre et aux transports qui arriveraient avec des troupes, de partir sur-le-champ pour Calcutta, et il continua son voyage a Hong-kong, où il débarqua le 1" juillet 1857.
Il tâcha d'obtenir la coopération des ministres de France et des États-Unis; mais le premier lui répondit qu'il était remplacé par le baron Gros (qui se rendait en Chine par le cap de Bonne-Espérance) , et le second, qu'il n'avait pas d'instructions. Lord Elgin se convainquit qu'il serait inutile d'entamer des négociations avec la cour
(*) VAngleterre, la Chine et l'Inde.
de Pékin en de telles circonstances, et il s'embarqua pour Calcutta, où il arriva le 8 août.
11 fut de retour a Hong-kong le 20 septembre. Le baron Gros n'y arriva que le 14 du mois suivant.
Pendant ce temps, le comte russe Poutiatine, ambassadeur extraordinaire nommé pour aller a Pékin, n'ayant pu pénétrer dans l'empire par la voie de Kiakta, était venu a l'embouchure du Peï-ho. Il eut à souffrir ! beaucoup de difficultés et de délais avant de faire parve- : nir une lettre au bureau des affaires coloniales a Pékin. , Il lui fut répondu que l'empereur ne pouvait pas le rece- I voir, et que dans tous les cas il ne serait nullement dispensée de la cérémonie du ko-tou.
Le comte Poutiatine arriva a Hongkong le 14 novembre, et témoigna de sa disposition a unir ses efforts diplomatiques a ceux des ministres d'Angleterre et de France, pour obtenir des concessions de la cour de Pékin. Deux ou trois jours auparavant, le nouveau ministre des États- Unis était arrivé et avait fait les mêmes déclarations.
L'insurrection de l'Inde ayant été vaincue , des forces navales et terrestres arrivèrent à Hong-kong, et il fut décidé d'attaquer Canton si le vice-roi n'accédait aux demandes des ambassadeurs. Elles se réduisaient à ces points : le traité de Nankin devait être exécuté dans toutes ses parties, sans en excepter la libre entrée des Européens dans la ville de Canton. Une indemnité serait payée aux propriétaires qui avaient souffert de l'incendie des factoreries.
Malgré l'extrême modération de ces demandes, le viceroi ne fit aucune concession. La ville fut attaquée de bon matin le 28 décembre (1857). Le total des forces de terre (composées principalement de matelots et de soldats de marine) montait a 5,700 hommes, dont 900 Français. On avait de plus un corps de 900 a 1,000 coulis (hommes de peine) indigènes et Malais, pour le service de lartillerie et le commissariat. Les flottilles se composaient de 8 vais-
lôo LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
seaux, 9 bateaux a vapeur et 19 eanonnières; ces bâtiments, joints aux batteries construites sur l'île de Ilonan, portaient ensemble 400 mortiers, obus ou canons de gros calibre. Le bombardement commença le 28 à la pointe du jour. Vers midi, la force qui devait agir a terre débarqua il l'est de la ville, au crique qui porte le nom de Koupar. Cette force fut divisée en quatre colonnes : l'une, qui devait opérer vers la gauche, était composée des 900 Français. Une autre, composée de marins anglais, resta en réserve. Le plan était de s'emparer avant tout du fort appelé Lin^ situé au nord-ouest de la ville, et aussi d'autres forts qui sont bâtis sur des éminences au côté nord.
Pendant la nuit on vit, par les incendies dans la ville, les terribles effets du bombardement. Le 29, a dix heures du matin, un corps de troupes indigènes qui défendait l'approche du fort Lin^ était battu; en conséquence le fort fut abandonné. On s'empara aussi sans résistance du fort Cough^ qui domine Canton et qui avait été très-endommagé par le feu de l'escadre. Les autres forts des éminences se rendirent après plus ou moins de défense, et tous étaient au pouvoir des alliés avant midi.
Quant aux remparts, une brèche avait été ouverte a un demi-mille au nord de la porte de l'est, et un détachement de Français et d'Anglais montèrent sur la mu^ raille. A neuf heures du matin, les Français y parvinrent les premiers. Des écrivains anglais les ont accusés d'avoir devancé de vingt minutes le momentfixépourl'assaut. Au fort Lin, les Français furent aussi les premiers sur le rempart; il est vrai qu'ils le trouvèrent abandonné. En même temps que s'accomplissait" l'assaut de l'est, un autre détachement d'Anglais, avec lequel se trouvait l'amiral et le capitaine de vaisseau Bâte, escaladait la muraille a 200 mètres au sud de la porte du nord-ouest. Le mur ici avait 20 pieds de hauteur. Le brave Bâte mourut dans cette escalade.
La perte totale de l'armée assaillante fut de 96 Anglais et de 34 Français, morts ou blessés.
Quant aux indigènes, militaires et bourgeois, il paraît qu'il n'y eut en tout que 200 morts environ, dont plusieurs suicidés.
Dans une pagode, sur le rempart, qui avait contenu une station de troupes, on trouva pendu a la porte le chef de ce corps. Il s'était suicidé.
Une fois maîtres du rempart et des forts qui défendaient la ville, les alliés crurent que l'on viendrait leur demander merci; mais point, personne ne parut. L'armée fit une promenade triomphale tout autour de la muraille; cela ne produisit pas plus de résultat. En attendant, la plupart des officiers et soldats dormaient a la belle étoile, et une pluie qui dura plus de deux jours rendit cette situation plus que désagréable.
Le 3 janvier (1858), le riche négociant How-koua, avec plusieurs autres notables de la ville, vint abord des vaisseaux amiraux.
How-koua assura que Yé avait agi pour son propre compte et n'avait fait part a aucune autorité de sa correspondance avec les alliés. Il suggéra que le gouverneur de la province, Pi-kouei, pourrait arranger les différends existant avec les Anglo-Français. Plusieurs citoyens de la ville se plaignirent du désordre qui y régnait.
On se décida bientôt à descendre dans les rues, d'autant plus qu'on avait su, par les notables venus à bord des vaisseaux, que les autorités y résidaient encore et y fonctionnaient comme si rien n'était arrivé. On assura même que le vice-roi avait ordonnéplusieurs exécutions et fait exposer les tètes.
Le 4 janvier, trois détachements, dont l'un était français, pénétrèrent à travers les étroites rues de Canton et parvinrent à s'emparer sans résistance du vice-roi Yé, du gouverneur de la province de Canton, Pi-kouei, et du général en chef des troupes tartares. Chacun d'eux était-
dans une différente résidence officielle. Pi-kouei fut celui qui montra le plus de courage. Quand les Anglais pénétrèrent dans l'hôtel, il vint à la porte, leva la portière et demanda par des gestes ce qu'on voulait de lui. Le général tartare, a l'arrivée des soldats français qui le firent prisonnier, se sauva de chambre en chambre, et il fut pris dans des lieux d'aisance. Quant au vice-roi Yé, qui se vantait d'avoir fait couperplusdecentmilletètes,ilessaya, a la vue des soldats anglais, de se sauver par un corridor, pendant qu'un mandarin se présentait à la porte du salon en disant : je suis Yé. Quand on le saisit, il tremblait.
L'hôtel du trésor public fut aussi occupé. On y trouva 52 caisses, dont aucune n'aurait pu être soulevée par un homme seul ; 68 paquets de lingots d'argent et tout une chambre remplie de sapèques enfilées. (J'ai déjà expliqué au chapitre premier que la sapèque est une monnaie ronde de cuivre qui a un trou carré au centre : on les enfile par 1,000 avec un nœud a chaque cent.) Les Anglais se trouvaient un peu embarrassés pour emporter tous ces métaux; ils s'aperçurent qu'une foule de curieux du bas peuple encombrait l'avenue de l'hôtel. Une heureuse idée leur vint à l'esprit ; ils offrirent un cordon de 1 ,000 sapèques à chaque homme qui voudrait charger cet argent. La foule se dispersa sur-le-champ, et au bout de quelques minutes un grand nombre de portefaix se présentèrent avec les longs bambous dont ils se servent pour colporter des poids. On mit autour du cou de chacun un cordon de sapèques, et ils partirent, escortés par des soldats britanniques, très-contents et portant a bord des vaisseaux étrangers la caisse de leur pays.
Après ce fait on ne s'étonnera pas d'apprendre que, pendant le bombardement du 28 décembre, des canots chinois allèrent de l'un a l'autre des vaisseaux alliés, en leur offrant pour un prix modique des fruits delà saison.
SECOiNDE GLEKUE. 155
D'autres canots indigènes portaient des Anglais ou des Français là où on le leur commandait.
Si l'on rapproche ces faits de celui de la prise de Canton, où le peuple ne lit aucun efifort pour défendre la ville et ses mandarins, on ne pourra pas douter que la grande haine des Cantonais contre les Européens a toujours été factice et seulement excitée par les mandarins.
Bien des personnes pourraient penser que la population entière de Ganton était di^^ioralisée par la terreur. 11 n'en fut rien; on admira au contraire le sang-froid montré par des milliers d'individus. Les bancs de la rivière étaient couverts de gens qui regardaient voler les bombes, dont la plupart passaient sur leurs tètes. Des bateaux nombreux montaient et descendaient le fleuve, faisant leur service ordinaire. Pendant tout le temps du bombardement, on transportait a l'île d'Honan, vis-a-vis Canton, les poutres des maisons qui avaient brûlé sur le bord de la rivière, et cela se faisait sous le feu des batteries et de l'escadre. Il serait bien long de raconter nombre d'autres faits qui furent observés avec assez d'étonnement par les Européens.
Le corps des coulis (hommes de peine indigènes; se conduisit admirablement bien. Ils furent très-utiles à l'armée alliée. Plusieurs d'entre eux eurent la tète emportée par des boulets. Ceci ne fit pas broncher les autres ; il y en eut même qui se prirent à rire.
On ne saurait vanter le courage des soldats qui défendirent la ville, quoique dans quelques endroits ils se battirent bien. Le nombre de la garnison, d'après les listes officielles du général tartare, était de 7,000 hommes ; mais il est connu que les mandarins militaires portent sur leurs listes des hommes qui n'existent pas, afin d'augmenter leurs propres revenus (*). Puis il faut avouer que
O Un mémoire sur le district deSinoan fut lu dans une séance de la Société asiatique de Hong-kong. Il y était assuré que lesman-
loi LA CHINE ET LES PLISSAISCES CHRÉTlENiNES.
devant 400 grosses bouches à feu (lançant pendant vingtsept heures des projectiles contre une place qui ne connaissait ni les bombes, ni les obus), et l'élan des soldats français et anglais il n'était pas facile de résister. L'artillerie de la place était d'un petit calibre et les affûts vieux et sans mobilité : il fallait passer juste devant le canon au moment du feu pour être atteint. Ajoutons a ces circonstances que le^énéral commandant des forces militaires était un homme complètement nul et lâche. Dans cet empire on attache beaucoup d'importance îi'la taille pour les avancements dans l'armée. Ce Tartare était très-gros et gigantesque : il mesurait deux mètres : c'est probablement a ces qualités qu'il devait son grade de général et le. commandement des forces qui avaient à sauver Canton.
Outre les Tartares défenseurs de la ville, ou vit sur les hauteurs lointaines 14 ou 15,000 hommes, peut-être des gardes nationaux , qui n'osèrent pas s'approcher* Nulle part on n'aperçut de chefs militaires.
Le vice-roi Yé fut conduit dans sa chaise a porteurs à l'hôtel où se trouvaient les deux amiraux et le général anglais. La première frayeur passée et se croyant déjà sauf, il avait repris son insolent air de dignité. On lui demanda si M; Cooper était vivant. A cette question il se mit a rire (probablement en se rappelant les circonstances de son enlèvement), et puis répondit : « Je ne me rappelle pas de cet homme-la. Je ferai demain dés investigations, et si on le trouve vous l'aurez. » On lui demanda s'il avait d'autres prisonniers vivants. Il paraît qu'il ne comprit pas bien la question, car il répondit :
darins, dans le littoral de Sinoan louaient les jonques de guerre aux négociants powr s'en servir commes de navires marchands, et que parmi les vaisseaux pirates pris dernièrement, il s'en était trouvé un qui appartenait à la marine Impériale! » {Twelve years in China, par M. Scarth.)
« Ces 18 hommes-la étaient mes prisonniers de guerre. J'eus tout le soin possible de les faire enterrer convenablement. Je puis vous indiquer leurs sépultures (*). » Quels étaient ces 48 hommes? demanda l'amiral anglais, où furent-ils pris? — « Comment puis-je savoir, répondit le vice-roi, qui ils étaient et me souvenir où ils furent pris? Vous nous fîtes la guerre' depuis le mois d'octobre jusqu'en janvier, époque a laquelle vous fûtes battus et expulsés, et vos navires de guerre prirent la fuite. C'é^ tait pendant ce temps-la. »
Les amiraux et le général, ne voulant plus prolonger un si désagréable entretien, firent savoir a cet orgueilleux et entêté mandarin, qu'il allait être transporté sur un vaisseau de guerre où il ne manquerait de rien. « Je ne vois pas le besoin, dit Yé, d'aller à bord d'un vaisseau de guerre ; je puis très-bien faire ici tout ce qui sera nécessaire. » Mais voyant que les chefs anglais ne fléchissaient pas, il regarda autouB de la chambre avec terreur, et il ajouta : « Eh bien! j'accepte votre invitation. Au fait, je serai content d'avoir l'occasion de voir un de vos vaisseaux. » Il chercha pourtant à retarder autant que possible, et sous de futiles prétextes, sa translation à bord. En montant sur le navire il trembla de nouveau : il pensait probablement que c'était sur son pont qu'il aurait la tète tranchée.
On a trouvé extraordinaire que les autorités de Canton ne se fussent pas mises a l'abri, ayant eu la porte du Sud de la ville ouverte et libre pendant six jours. On a estimé cette conduite tout au moins stupide; elle est pourtant facile a expliquer : si le vice-roi et les autres chefs prenaient la fuite, ils étaient presque sûrs d'avoir la tête tranchée par ordre de l'empereur, surtout Yé, qui avait
n Elles étalent au cimetière des criminels.
causé ta guerre. En restant ils pouvaient dire : « Nous sommes restés a notre poste ; ce n'est pas notre faute si ces diables étrangers ont des canons plus grands et meil- Jeurs que les nôtres, et si les soldats ont tourné le dos et nous ont abandonnés. »
On pourra objecter que Yé et Mou, le général tartare, ont voulu se sauver au moment d'être arrêtés. Je reconnais le fait, mais pour moi il prouve seulement que, malgré la résolution de ces messieurs de ne pas quitter leur poste, quand le moment de l'épreuve est arrivé, la nature a pris le dessus et le courage leur a manqué. Seul, Pikouei eut le sang-froid de se présenter aux soldats anglais armés, comme s'il disait : «Me voila! Tuez-moi si vous voulez! »
Les alliés, maîtres de Canton et ayant très-peu d'interprètes , résolurent de réinstaller le gouverneur de la province de Canton, Pik-ouei et le général tartare, dans leurs fonctions. Ils établirent près de Pik-ouei un comité composé de deux officiers anglais et un français, pour juger dans tous les cas où un Européen serait en cause. Les soldats indigènes furent désarmés, et la ville occupée militairement par les alliés. Une police de deux cents hommes fut aussi organisée par les Européens.
Aucun mandarin inférieur n'entra dans la ville, et tous, à commencer par Pik-ouei, essayèrent d'ennuyer les alliés par mille moyens; quelques-uns furent assassinés. Un comité de guerre appelé Tsoun-touk et composé de trois chefs nommés Loung, Lo et Sou, s'établit dans la ville de Fachan : il cherchait a armer une espèce de garde nationale dans les quatre-vingt-seize villages du district de Canton, et récoltait des souscriptions d'argent.
Le 20 février (1858), des officiers avec vingt-cinq soldats qui étaient allés faire une excursion à cinq milles de la ville, furent attaqués par une bande de ces volontaires et eurent de la peine a opérer leur retraite.
L'idée que la présence de Yé dans les eaux de Canton
contribuait à cet état de choses, fit décider de l'envoyer à Calcutta. Il partit le 20 février (1858) et y arriva en bonne santé; mais après quelque temps de résidence dans cette capitale, il y succomba de mort naturelle.
Je me suis proposé de raconter sans commentaires les faits; pourtant je ne puis m'empêcher ici de dire qu'à mon avis, l'idée d'envoyer Yé a Calcutta ne fut pas heureuse. La politique répulsive des Chinois envers les Européens a surtout pour origine la crainte d'une conquête; leur intolérance pour la religion chrétienne vient de la même source ; ceci n'est pas étonnant, puisqu'ils ont l'exemple de Tlnde, de Ceylan, des détroits deMalaca, de Java, des îles Philippines, etc., pays qui ont été envahis par nous. Surtout dans l'Inde, Yé et les autres Chinois de sa suite pouvaient étudier a leur aise l'histoire de la domination britannique, et reconnaître qu'elle avait commencé par les négociants qui s'étaient d'abord présentés sans rien demander qu'à faire librement le commerce. Us pouvaient encore être témoins des derniers combats de cette rébellion dans laquelle tant de Cipayes furent pendus ou mis aux bouches des canons, pour avoir essayé de recouvrer l'indépendance de leur patrie. Pourquoi ne pas avoir envoyé Yé en Europe? Ne valait-il pas mieux qu'il vît Londres et Paris, et non les Anglais en seigneurs traînés dans des palanquins par des Indous assujettis?
Les ambassadeurs alliés résolurent d'adresser au premier ministre de l'empereur, des dépèches auxquelles était jointe copie de toute la correspondance avec Yé ; ils lui déclaraient qu'ils garderaient Canton jusqu'à la conclusion de quelque arrangement favorable, et demandaient que des commissaires impériaux fussent envoyés avant la fin de mars à Chang-hai où ils allaient se rendre eux-mêmes.
Ces dépèches furent portées par le secrétaire de lord Elgin et celui du baron Gros. Us devaient les remettre au
gouvorncur de Chang-haï, mais ne l'ayant pas trouvé dans cotte ville, ils poussèrent jusqu'à Sou-tchaou, où ils furent reeus par le gouverneur général des provinces Kiang, le 26 février 1858.
Les représentants de Russie et des États-Unis écrivirent aussi des dépêches pour la cour de Pékin, et les confièrent aux soins des secrétaires anglais et français.
Ceux-ci remirent donc au haut fonctionnaire les réclamations des quatre puissances. Elles n'en restèrent pas nioins sans réponse directe. Le gouvernement écrivit à Ho-kuei-tsing, gouverneur général des provinces Kiang, qu'il eût à faire savoir au comte russe Poutiatine qu'il devait aller à l'embouchure du fleuve Amour où il trouverait un commissaire impérial; et qu'il annonçât aux autres trois ambassadeurs que le commissaire impérial Houang avait été nommé en remplacement de Yé, qu'il était allé à Canton pour faire des investigations et régler les affaires, et que, par conséquent, c'était là que les questions européennes devaient se traiter.
Voici un passage de la dépêche du premier ministre a Ho ;
« Chaque individu officiel ayant ses devoirs spéciaux dans l'administration de l'Empire céleste, et le principe qu'entre eux et les étrangers il n'y a point de communication, étant observé religieusement par tous les serviteurs du gouvernement, il ne serait pas convenable que je répondisse personnellement. Que votre Excellence, par conséquent, lui fasse communication (à l'Ambassadeur) de tout ce que j'ai dit plus haut. »
D'après ce document il paraîtrait que le gouverneur de Pékin ne connaissait pas exactement ce qui se passait à Canton ; Pik-ouei continuait a y résider et à administrer; probablement il avait tâché de déguiser sa position. L'Empereur nommait lïonp.ng îi la place de Yé, et il en-
joignait aux ambassadeurs de retourner ii Canton. La mission de Houang paraissait celle d'un juge qui allait examiner a qui était le tort dans les hostilités survenues à Canton, et il devait tâcher d'arranger le différend, en le traitant surtout comme une question locale qui n'intéressait pas le reste de l'Empire.
11 faut rappeler que lors de l'arrivée de lord Elgin à Hong-kong, Yé l'avait annoncé a la cour comme un échappé du Bengale, qui devait la vie aux Français (*). Il avait inventé ou accueilli une histoire absurde pour faire du plénipotentiaire anglais un personnage méprisable aux yeux de l'empereur.
L'orgueil entêté, les préjugés invétérés et les prétentions insensées de supériorité sur tout le reste des peuples, nourris par les mandarins de Pékin, empêchent ceux qui se trouvent au littoral de parler sincèrement et avec considération des Européens. Pour- que leurs rapports soient bien reçus à Pékin, il leur faut y traiter avec dédain les barbares étrangers. Ceux qui se sont écartés tant soit peu de ce système ont été dégradés. D'un autre côté, c'est à ces rapports que les ministres puisent leurs informations; et, par suite, ils donnent aux chefs des provinces des ordres (que ceux-ci ont jusqu'à un certain point provoqués), pour qu'ils tiennent bon et détruisent les rebelles occidentaux. C'est un cercle vicieux dont les conséquences sont funestes à tous.
La racine de ce mal si grave se trouve dans l'ignorance des hauts personnages de Pékin au sujet des choses de l'Europe. C'est pour cela que j'ai beaucoup recommandé et que je recommanderai toujours la politique de faire venir dans les capitales des nations chrétiennes, le plus possible de Chinois lettrés.
Les quatre ambassadeurs arrivèrent à Chang-haï au (*) Voir ce curieux document au chapitre IlL
liO LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
commencement d'avril, et adressèrent de nouvelles lettres à la cour, en annonçant leur départ pour le Peï-lio. Ils se plaignirent de ne pas avoir reçu de réponse directe à leurs premières dépêches. Ils rappelèrent que, d'après les stipulations du traité de Nankin, les représentants des puissances chrétiennes ont le droit de communiquer directement avec les hauts fonctionnaires des provinces ou avec la cour; et que par conséquent le refus du premier ministre sur ce point, constituait une infraction au traité.
Le 24 avril ils envoyèrent de nouvelles dépêches, datées du golfe de Pi-chi-li. Le 30, le gouverneur de la province, Taou, et deux autres fonctionnaires arrivèrent à Ta-kouetécrivirent aux ambassadeurs qu'ils étaient venus en qualité de plénipotentiaires ; mais les dépêches leur furent rendues- parce qu'ils y avaient placé le nom des rois d'Europe plus bas que celui de l'empereur.
Vers le 15 mai, le comte Poutiatine fut informé que l'empereur se refusait a recevoir des ambassadeurs a Pékin. C'est la première fois qu'un refus si catégorique ait été notifié.
Les ambassadeurs alliés déclarèrent ne vouloir pas traiter avec Taou et ses adjoints, parce qu'ils ne purent montrer des pleins pouvoirs de l'empereur. Après l'échange de plusieurs communications qui n'aboutirent à aucun résultat favorable, il fut décidé de s'emparer des forts bâtis a droite et a gauche de la rivière, à l'endroit où est situé le village de Ta-kou
Le 20 mai (1858), à 8 heures du matin, on somma les forts de se rendre, et a 10 heures une vingtaine de canonnières à vapeur anglaises et françaises firent leur mouvement en avant. Les forts ouvrirent le feu les premiers. Ils montaient en tout environ 150 canons. L'escadrille riposta, et au bout de cinq quarts d'heure, les feux des forts étaient presque éteints. Des troupes débarquèrent et les garnisons des forteresses prirent la fuite. Les alliés
SECONDE GUERBF, 1.1
poussèrent en avant et s'emparèrent, après une forte résistance, d'une grande batterie construite au premier détour de la rivière sur le rivage du nord. Ils s'emparèrent aussi de plusieurs campements protégés par des batteries qui les flanquaient.
Pendant le combat, une cinquantaine de brûlots en feu avaient été lancés vers les canonnières des alliés; mais le vent étant contraire, ils échouèrent.
Au delà de Ta-kou plusieurs lignes de jonques à l'ancre et attachées par des chaînes, barraient le passage de la rivière : les alliés en prirent possession.
Pendant ces combats, les Français au nombre de 500 eurent 4 officiers morts et une trentaine de matelots tués ou blessés. De plus, un accident déplorable, l'incendie d'une poudrière dans l'un des forts, en mit d'autres hors de combat ; il y eut en tout 7 hommes tués et 59 blessés. Les pertes des Anglais furent moins considérables : 5 tués et 17 blessés.
A l'embouchure du Peï-ho , avant d'arriver a Ta-kou , il y a une barre d'environ un mille de largeur ; on y trouve a marée haute neuf a dix pieds d'eau, et a peine deux pieds à marée basse.
De Ta-kou à Tien-tsin il y a dix lieues par terre et vingt-deux par la rivière , tant elle fait de détours.
Les ambassadeurs d'Angleterre, de France, de Russie et des États-Unis, se dirigèrent vers la grande ville de Tientsin, où ils mouillèrent le 30 mai a l'endroit où le grand canal entre dans le fleuve Peï-ho. C'était une bonne position pour pouvoir arrêter les jonques qui y arrivent chargées de grains pour la capitale : on peut dire que Tien-tsin en est le port.
Les troupes avaient devancé les ambassadeurs (*). Les
(*) A mesure qu'ils montaient ce fleuve, les amiraux ordonnaient aux jonques de commerce qui occupaient les berges, de mettre à la voile et de se diriger vers la mer, afin de laisser le
1i2 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
premiers jours de l'occupation il n'y avait que 2,000 Anglais et moins de 600 Français, mais des renforts, arrivés de l'escadre mouillée au golfe de Pc-chi-li et de Canton, portèrent les forces de terre dans Tien-tsin a 5,000 hommes.
Deux hauts mandarins, Kouei-liang, le second des quatre ministres qui forment le cabinet de Pékin, et Houa-cha-na, furent envoyés a Tien-tsin pour traiter avec les représentants des nations européennes.
L'ambassadeur britannique demanda la résidence d'un ministre à Pékin, l'ouverture du fleuve Yang-se-kiang jusqu'à Hang-kôu (à 600 milles de la mer) et de quelques nouveaux ports, l'un d'eux dans la Mandchourie ; la liberté pour les Européens de voyager par toute la Chine avec un passe-port; la tolérance complète de la religion chrétienne, l'usage de la langue anglaise par les autorités britanniques, et une indemnité de 2,000,000 de taëls pour les pertes subies par les sujets anglais a Canton, et
passage libre. Ils ne rencontraient d'ailleurs, de la part de la population, aucune diflicuUé. Loin delà, les Chinois aidaient naïvement les alliés à dégager les navires échoués dans la vase; et quand on passait à proximité d'un village, les habitants, effrayés d'abord , puis rassurés par l'attitude bienveillante de ces Européens qu'ils voyaient pour la première fois, montaient dans les barques et venaient offrir aux matelots des fruits, des légumes, des fleurs, des oiseaux, etc. Les mêmes incidents s'étaient passés lors du bombardement de Canton. {La Chine contemporaine, par Ch. Lavollée.)
Quand les canonnières anglo-françaises se trouvaient dans l'embarras et ne pouvaient sortir de la vase , elles jetaient un câble sur le rivage, et les Chinois, pleins de stupéfaction à la vue des monstres ffottants, se mettaient après et s'empressaient de les ha- 1er. Ces pauvres gens ne voulaient point accepter de sapèques, de peur des mandarins; mais ils prenaient avec joie le biscuit que leur donnaient les matelots. [Souvenir d'une ambassade en Chine et au Japon, par le marquis de Moges.)
SECOiNDE GL'EHHE. 145
2,000,000 de taëls en sus pour les frais de la guerre.
Je passe sur tous les incidents des négociations. Les mandarins, cela va sans dire, firent les plus grands efforts pour s'opposer à chacune de ces prétentions, mais surtout à celle de la résidence d'un ministre a Pékin. A la fin, force leur fut de céder, désirant coûte que coûte éloigner les Européens de la capitale, sur laquelle ils menaçaient de marcher.
L'ambassadeur de France n'exigea pas comme condition première la résidence d'un ministre a Pékin, et les envoyés russe et américain furent encore moins exigeants que l'anglais et le français : ils savaient qu'ils auraient l'avantage de tout ce qui serait obtenu par ces derniers. Aussi le traité russe fut signé le 13 juin et l'américain le 18, tandis que l'anglais ne le fut que le 26, et le français le 27.
Il y a peu de différence entre les concessions obtenues par ces différents traités. Une indemnité de % millions de taëls fut accordée à la France et 500,000 aux États- Unis. Le gouvernement chinois s'obligea à rendre aux missionnaires français toutes les églises qu'ils avaient possédées jadis et qui leur avaient été enlevées.
Le comte Poutiatine conseilla a lord Elgin de ne pas trop insister sur la question .de la résidence d'un ministre à Pékin ; peut-être fit-il cette démarche pour contenter les commissaires impériaux : ceux-ci avaient adressé les plus pressantes suppliques a tous les membres de la mission britannique pour obtenir de faire désister lord Elgin de cette prétention; ils assuraient que s'ils y acquiesçaient, ils seraient dégradés et perdus. Les Russes ayant depuis longtemps une espèce d'ambassade résidant à Pékin, le comte Poutiatine ne perdait rien en recommandant la modération a lord Elgin a propos d'un droit semblable.
Lord Elgin et le baron Gros ne voulurent partir qu'après avoir reçu communication du décret par lequel
Ui LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
rempcrcur approuvait le traité conclu par ses plénipotentiaires : ceci souleva de nouvelles difficultés, mais le régiment anglais n" 59 étant arrivé au golfe de Pi-chi-li le 1" juillet, un décret d'approbation du traité fut rendu le 4. En conséquence les ambassadeurs sortirent de Tientsin le 6 du même mois, suivis des forces de terre et de mer.
Il faut rendre compte d'un incident survenu pendant la négociation : la cour se rappela du vieux Ki-ying^ négociateur de plusieurs traités avec les Européens et qui avait été dégradé pour cette cause : elle l'envoya à Tientsin, mais les ambassadeurs se refusèrent a traiter avec lui, parce qu'il ne venait pas revêtu du caractère de commissaire impérial : la cour lui rendit ce titre. En attendant, on observa a Tien-tsin des signes de mauvais vouloir de la part du peuple, signes qui n'avaient pas été vus jusqu'alors. On insulta les Européens dans les rues; on leur jeta même des pierres. Les ambassadeurs attribuèrent toutes ces menées à Ki-ying. Il voulait sans doute essayer le môme procédé qui avait si bien réussi a Canton, et qui permettait aux mandarins de dire : « Nous voudrions bien vous laisser entrer dans notre pays, mais le peuple s'y oppose. » Les interprètes des ambassadeurs firent lire a Kouei-liang et Houa-cha-na, devant Ki-ying, la copie du document si offensif pour les Européens, que celui-ci avait adressé a l'empereur et qu'on avait trouvé aux archives de Canton. Les deux hauts commissaires et Kiying lui-même comprirent qu'après cela les ambassadeurs ne traiteraient pas volontiers avec cet ancien vice-roi de Canton.
Le malheureux Ki-ying avait annoncé en arrivant, presque les larmes aux yeux, que s'il ne réussissait pas à concilier les différends avec les Européens, il perdrait la vie. Il avait supplié, pour ce motif, les interprètes d'amener les ambassadeurs à se retirer de Tien-tsin, promettant ({u'ensuilc il serait fiicile d'arranger tout le reste.
Quand il fut persuadé qu'il n'obtiendrait rien, il quitta subitement Tien-tsin pour retourner a Pékin.
Il adressa en même temps un mémoire a l'empereur annonçant qu'il se rendrait à la cour et qu'il avait à dire des choses importantes a Sa Majesté. Un ordre l'atteignit a Toung-cho qui lui mandait de retourner a Tien-tsin. Il persista pourtant a ne pas y aller. Alors il fut arrêté, conduit à Pékin, mis en jugement et condamné à mourir. L'empereur publia un décret dans lequel, tout en blâmant durement la conduite officielle passée et présente de Kiying, il commuait la peine capitale prononcée par la cour en un suicide forcé. Il nomma une commission de trois grands mandarins chargés de lui annoncer cette décision : « Nous commandons, disait l'empereur à Siuchaou, etc., de se rendre dans la prison de Ki-ying et de lui faire entendre que notre désir est qu'il se suicide, afin que notre extrême désir d'être a la fois juste et miséricordieux puisse être manifesté. »
Cet infortuné ex-ministre avala un verre de poison en présence des trois envoyés de l'empereur !
11 avait été convenu qu'une commission de mandarins serait nommée pour aller, a Chang-haï, régler les nouveaux tarifs avec les représentants européens. L'empereur voulut que les mêmes Kouei-liang et Houa-cha-na, accompagnés de deux autres grands fonctionnaires et de Ho, le vice-roi des deux provinces de Kiang, se rendissent dans la ville indiquée pour conclure cette affaire. Ils se firent pourtant attendre longtemps, et les ambassadeurs s'en allèrent au Japon, où les envoyés russe et américain les avaient devancés et conclu des traités. Lord Elgin était encore a Chang-haï le 30 juillet : il alla au Japon, entra a Yeddo, fit un traité avantageux, remit en cadeau à l'empereur de ces îles un yacht à vapeur, construit en Angleterre dans ce but, et se trouvait de retour à Changhaï le 3 septembre.