CONDITIONS IMPOSÉES
« 1. Que d'amples et satisfaisantes excuses soient I adressées pour le fait des troupes qui ont tiré des forts de Ta-kou sur les vaisseaux de Sa Majesté Britannique en juin dernier, et que tous les canons et le matériel, aussi bien que les vaisseaux abandonnés en cette occasion 'soient restitués
! « 2. Que les ratifications du traité de Tien-tsin soient échangées sans délai a Pékin; que lorsque le ministre de Sa Majesté Britannique s'avancera vers Pékin dans ce but, il lui soit permis de remonter la rivière en passant par Ta-kou jusqu'à la ville de Tien tsin, dans un vaisseau anglais ; et que des préparatifs soient faits par les autorités chinoises pour le transporter lui et sa suite avec tous les honneurs qui lui sont dus de cette ville jusqu'à Pékin.
« 3. Que plein effet soit donné aux dispositions desdits traités, comprenant un arrangement satisfaisant à faire pour le prompt payement de lïndemnité de 4 millions de taels, comme il est stipulé dans le traité, pour les pertes et dépenses militaires imposées au gouvernement britannique parla mauvaise conduite des autorités de Canton.
« Le soussigné a de plus reçu l'ordre de signifier que,
en conséquence de la tentative pour empêcher l'accès du soussigné à Pékin, la convention faite entre le comte d'Elgin et les commissaires impériaux en octobre 1858, en ce qui concerne la résidence du ministre anglais en Chine, est annulée, et qu'à l'avenir il dépendra exclusivement de Sa Majesté Britannique, suivant les termes de l'article II du traité de Tien-tsin, de décider si elle donnera ou non des instructions à son ministre pour établir sa résidence à Pékin d'une manière permanente.
« Le soussigné doit en outre faire observer que l'outrage du Peï-ho a forcé le gouvernement de Sa Majesté à augmenter ses forces en Chine avec des frais considérables, et que la contribution qui pourra être exigée du gouvernement chinois pour payer cette dépense, sera plus ou moins forte suivant la promptitude avec laquelle il sera satisfait pleinement par le gouvernement impérial aux demandes ci-dessus spécifiées.
« Le soussigné n'a plus qu'à ajouter qu'à moins de recevoir, dans un intervalle de trente jours après la date de cette communication, une réponse, etc., etc.
« Signé : Frederick W. A. Bruce. »
La réclamation de M. Bourboulon était rédigée à peu près dans les mêmes termes que celle de M. Bruce.
Ces ultimatum des représentants de la France et de la Grande-Bretagne, adressés au premier ministre de l'empereur, furent transmis cachetés à Ho-kouei-tsing, vice-roi des deux provinces Kiang et commissaire impérial pour traiter avec les ministres chrétiens. Il ne se gêna pas pour les décacheter.
« N'osant pas s'arrêter à des cérémonies, dit-il à l'Empereur, votre humble serviteur ouvrit sur-le-champ ces dépêches dont il trouva le langage d'une extravagance et d'une insubordination des plus détestables. »
11 fait ensuite des commentaires sur ces ultimatum^
j et transmet les nouvelles politiques qu il a pu acquérir.
! « Des canards de cette espèce (*) concernant Tappropriation de territoires , Tinterception des approvisionne^
: ments de blés et choses semblables, courent tous les jours à Chang-haï. Cependant, quoiqu'il ne faille pas à la légère attacher une trop grande importance a ces rapports, Bruce et Bourboulon nen sont pas moins deux inséparables ^**j dans la déloyauté ou méchanceté; et leur caractère est vraiment sanguinaire et traître. »
I Le premier ministre de Pékin ne répondit pas aux dépê-
. cbesde MM. Bruce et Bourboulon, mais une réponse leur
fut envoyée en forme de décret du grand conseil adressé
a Ho, le vice-roi des Deux-Kiangs, afin qu'il le leur
transmît.
11 est opportun de remarquer que toutes les communications du grand conseil sont basées sur un décret autographe reçu de l'empereur; mais dans cette occasion aucun écrit impérial n'est mentionné. Le grand conseil voulut par la faire entendre que ces ultimatum français et britannique n'avaient pas même été soumis à Sa Majesté Chinoise.
Voici les paragraphes les plus importants du décret adressé à M. Bruce :
« Les défenses préparées 'a Ta-kou ne sont pas non plus comme il suppose préparées pour éloigner les Anglais. Supposons que des vaisseaux de guerre de quelque autre nation allassent jusqu'à se présenter sous les couleurs
* Ho-kouei-tsing fait ici al'usion à des traductions de quelques articles des journaux anglais de Hong-kons qu'il envoyait à l'empereur dans ce mémoire.
(*') Le mot chinois traduit par insé'parahles est un groupe composé des noms de deux bêtes fauves (dont l'une est le loup) qui se trouvent toujours ensemble.
anglaises, pourrait-on leur permettre de commettre toute violation des convenances qu'il leur plairait? Eh bien donc, les défenses de Ta-kou ne peuvent pas être supprimées, alors même que le traité aura été échangé.
« (Ensuite la demande d') indemnité sous différents chefs, et de la restitution de canons, d'armes et de vaisseaux, est encore plus contre notre dignité. Les frais de guerre de la Chine ont été énormes. La dépense pour défendre la côte depuis Canton et Fouh-kien jusqu'à Tien-tsin, du commencement a la fin, n'a pas été moindre de plusieurs millions d'argent. Si elle en demandait le remboursement à l'Angleterre, l'Angleterre reconnaîtrait que ses dépenses ne s'élèvent pas a la moitié de celles de la Chine.
u Quant a restituer des vaisseaux et des canons, l'avant-dernière année l'Angleterre détruisit les forts de Ta-kou, et prit possession d'un nombre de canons appartenant a la Chine : ne devrait-elle donc pas de son côté penser a tenir compte de ceux-ci? Mais, en outre, la moitié des vaisseaux et des canons anglais (demandés) furent coulés dans la mer; ils ne sont donc pas du tout en la possession de la Chine. En conséquence la question peut être également écartée par les deux parties.
« Ensuite il y a (la déclaration que) larrangement par lequel, les traités une fois échangés, (le ministre) aurait dû résider quelque autre part (que Pékin), a cessé d'exister; L'arrangement par lequel une fois que les traités seraient échangés, (le ministre) devait ou choisir quelque autre place de résidence, ou visiter (la capitale) toutes les fois qu'il pourrait y avoir des affaires importantes à traiter, fut définitivement réglé par le ministre anglais Elgin, dans la négociation avec le commissaire impérial Kouei-liang et ses collègues. La révocation de cet arrangement maintenant (annoncé) est même plus déraisonnable (que toutes les autres propositions'.
« L"année dernière, quand, après qi«c les Américains
TROISIÈME GUERRE. 20â
eurent échangé leur traité, il y eut une modification dans le tarif des droits de tonnage, et que les ports de Tai-ouan et Chang-cho (Soua-to) furent ouverts au commerce, le ministre anglais sollicita vivement un semblable arrangement (en sa faveur). Les Anglais n'avaient pas échangé leur traité, mais Sa Majesté l'empereur, libéral envers les nations étrangères, et plein d'une indulgente considération pour les intérêts du commerce, sanctionna gracieusement une extension du bienfait envers les Anglais, pour lequel ils devraient être également reconnaissants. Mais si l'arrangement dûment négocié doit être annulé, il n'y aura pas d'inconvenance de la part de la Chine si elle annule l'arrangement par lequel elle a accordé aux Anglais (le même avantage des) les améliorations dans les droits de tonnage qui résultent pour les Américains de leur traité.
« Pour en venir a la demande (du ministre anglais) d'être traité avec courtoisie quand il viendra vers le nord pour échanger les traités : s'il est sincère dans son désir de la paix, que le commissaire (chinois), après avoir médité sur tous les détails du traité, ceux auxquels il sera convenable de donner effet, et ceux a l'égard desquels un compromis (ou arrangement) doit être fait (*), que le commissaire négocie (avec le ministre anglais), et, quand les deux parties seront parfaitement d'accord, s'il vient vers le nord sans vaisseaux de guerre, et avec une suite modérée, et qu'il veuille attendre a Pé-tang pour échanger les traités, la Chine ne le prendra pas a partie pour ce qui est passé. Il faut lui faire prendre connaissance des règles (observées ou prescrites) pour l'échange des traités américains, et la marche a suivre sera ultérieurement discutée avec lui (par le commissaire). Mais s'il est résolu à amener un nombre de vaisseaux de guerre,
(*)Ici l'empereur exige bien clairement une révision du traité de 1858, afin d'annuler toutes les concessions qui y avaientété faites.
20i LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
et s'il persiste k s'avancer par la route de Ta-kou, cela démontrera que son véritable but n'est pas l'échange de traités, et ce sera au grand officier qui est chargé des défenses de la côte (ou du port) à prendre telles mesures qui seront par là rendues nécessaires [littéralement^ qui s'accorderont avec la raison).
« La dépèche écrite à cette occasion (parle ministre anglais) est, dans une grande partie de son langage, trop insubordonnée et extravagante (envers le conseil) pour en discuter les propositions plus que superficiellement [lifter.^ pour entrer à fond dans la discussion). A l'avenir, il ne faut pas qu'il manque ainsi au décorum.
a Les remarques ci-dessus de vcjont être communiquées par le commissaire au ministre anglais, a qui il conviendra de ne pas adhérer obstinément a sa propre opinion, vu qu'en agissant ainsi, il causera beaucoup d'embarras parla suite.
« Communication nécessaire. » •
M. Bourboulon, comme il a été indiqué, avait adressé au premier ministre de Pékin un ultimatum semblable à celui de M. Bruce. Voici la réponse qu'il reçut; on y trouve toujours le désir de séparer la France de l'alliance anglaise :
« Pékin, fin mars 1860.
« Le grand conseil a reçu hier la dépêche de Votre Excellence, transmettant une lettre officielle de l'envoyé français qui, ayant été, à ce qu'il dit, empêché par les autorités chinoises de se rendre a la capitale lorsque, dans l'intention de venir y échanger les ratifications du traité, il se rendit à l'embouchure du Peï-ho, dans le courant de la cinquième lune de l'année dernière, demande le remboursement des frais de la guerre et une indemnité pour l'attaque dont un de ses navires aurait été l'objet. Le grand conseil trouve que ce n'est pas la Chine qui s'est
montrée déloyale en cette occasion, car ce sont les Anglais qui, au mépris des ordres que nous avions le droit de leur donner, vinrent avec une armée a l'entrée du fleuve de Tien-tsin pour y détruire les obstacles préparés pour la défense.
« Les Français et les Américains ne se sont pas joints à eux; aussi les autorités du port se sont-elles empressées d'envoyer auprès d'eux demander des informations et enjoindre a leurs navires de prendre la route de Pé-tang pour se rendre à la capitale; mais, comme le navire français était déjà parti, ce furent les Américains seuls qui vinrent a Pé-tang échanger leur traité ; la raison en était que les Français avaient négligé de nous notifier officiellement qu'ils étaient arrivés à la suite des Américains. D'ailleurs, après le départ des Français, Votre Excellence leur a fait savoir, par une dépêche adressée à Chang-hai, que, puisqu'ils ne s'étaient pas joints a l'attaque, ils pouvaient échanger leur traité, pourvu qu'ils en exprimassent le désir et se rendissent, a l'instar des Américains, a Pé-tang. Les archives en font foi.
« Quant au paragraphe concernant le payement des dommages et intérêts pour l'attaque et la destruction d'un navire, ainsi que d'une indemnité pour les frais de la guerre, puisque les Français n'ont pas aidé les Anglais dans leurs hostilités contre les Chinois , comment aurionsnous pu attaquer ou détruire leurs navires? Et si l'on parle dommages et intérêts ou indemnités de guerre, la Chine a dépensé assurément, ces dernières années, millions sur millions en vue de la guerre, et s'il s'agissait de remboursements réciproques, ce qu'on pourrait réclamer ie la Chine n'atteindrait certes pas a la moitié de ce qui ui serait dû à elle-même.
, « D'ailleurs la France ayant sollicité l'année dernière, ivec instance, Tassimilation, pour le payement des droits i Taï-ouan et autres ports, de son commerce, à celui des Américains, le grand empereur, toujours plein de com- 11. iâ
passion pour les étrangers, ne les traitant qu'avec une libérale humanité et n'ayant que de la sollicitude pour le commerce, n'a pas voulu tenir compte de ce que le traité français n'avait pas été échangé, et a daigné étendre aux Français les avantages concédés aux Américains.
« N'était-ce pas les traiter avec générosité ? Et voici que les Français, au lieu d'en être reconnaissants, parlent au contraire excuses, attaques, dommages et intérêts et indemnité de guerre, s'avisant encore de fixer dans leur dépêche des délais à cet effet, toutes choses assurément aussi extravagantes qu'inouïes et déraisonnables.
« Pour ce qui regarde le paragraphe relatif a la résidence permanente a Pékin, le conseil trouve que le traité français n'en dit pas un mot, car l'article 2 stipule seulement que <x dans le cas oiî une autre puissance inscrirait dans son traité qu'elle enverrait des ambassadeurs ou envoyés dans notre capitale, la France pourrait également en faire autant. Or l'Angleterre ayant fait l'année dernière les instances les plus pressantes à ce sujet, il lui fut répondu catégoriquement par les commissaires impériaux Koueï et autres que cela était impossible. Les Français n'ont donc en aucune façon à s'occuper de cette affaire.
« Reste leur demande d'être autorisés a venir au Nord pour échanger les ratifications de leur traité. Et il est à dire a cet égard que si les Français veulent se soumettre à ce que Votre Excellence entre en négociations avec eux a Chang-hai", au sujet de ce qui, dans le traité, doit avoir son plein et entier eff'et, ils pourront évidemment y être autorisés après que tout aura été convenu et qu'il n'y aura plus d'objection de part ni d'autre, n'amenant, bien entendu, avec eux, aux termes du traité, que peu de monde et pas de bâtiments de guerre. Dans ce cas, la Chine ne manquera pas de les traiter convenablement, pourvu encore qu'ils prennent la route de Pé-tang. Mais sils veinnent avec des navires de guerre et s'ils se présentent devant Ta-kou, c'est qu'ils n'auront pas l'inlenlion sincère d'é-.
TROISIÈME GLERRK. 207
cliangei' les ratjlications de leur traité, mais seront nms, an contraire, par de mauvais sentiments.
« Aussi, pour éviter que cela ne donne lieu à des soupçons, a de l'inimitié et a d'autres inconvénients semblables, est-il nécessaire que Votre Excellence fasse pleinement connaître ce qui précède a l'envoyé de France. »
Le grand conseil adressa le 27 mars un décret impérial à Sang-ko-lin-sing, en le mettant au courant de ce qui se passait : on lui envoyait copie du mémoire de Hokouei-tsing et des traductions d'articles de journaux de Hong-kong. Quant aux 'ultimatum des ambassadeurs, l'empereur disait :
« Leur langage étant extravagant et rebelle a l'extrême, le grand conseil a mandé à Ho-kouei-tsing de répondre à ces barbares. »
Il était naturellement recommandé à Sang-ko-lin-sing de se tenir prêt à la défense. On lui enjoignait de veiller à l'approche des navires russes, même dans le cas où ils apporteraient des canons et des armes pour le gouvernement chinois : il fallait leur faire jeter l'ancre à distance et envoyer des bateaux indigènes pour recevoir les armes. Ceci prouve que des négociations avaient eu lieu entre les autorités russes et tartares pour l'acquisition par ces dernières d'effets de guerre européens.
En raison des hautaines réponses du gouvernement impérial, l'archipel de Chuzan fut occupé, sans coup férir, le 21 avril, par une force de 4 à 5,000 alliés.
Lord Elgin et le baron Gros arrivèrent ensemble a Hong-kong le 21 juin (1860), et ne tardèrent pas à se rendre a Chang-haï. Des forces terrestres et maritimes arrivèrent également et furent envoyées vers la baie de Ta-lien, près du golfe de Pi-chi-li. Les Anglais fixèrent leur rendez-vous au villasfe de Ta-lien, adroite de la baie
on entrant; et les Français se placèrent à gauche, dans un endroit appelé Tchefou. Les vaisseaux britanniques, de guerre ou de transports, a la baie de Ta-lien, étaient au nombre de 170, et les Français en avaient 90, formant en^ semble une flotte de 260 navires, dont presque le tiers de guerre.
Après la prise de Sou-lchaou par les Tae-pings (2 juin 1860), les autorités chinoises supplièrent, comme il a été dit, les ministres alliés de faire débarquer des troupes dans la ville de Chang-haï, pour la mettre a couvert des rebelles. Cette prière fut exaucée, et 1,500 hommes, Anglais et Français, occupèrent militairement la ville, ce qui l'empêcha de tomber au pouvoir des ïae-pings. Cet incident diminua la petite armée qui était en marche vers le nord.
L'armée anglaise de terre, envoyée en Chine a l'occasion de la défaite de Ta-kou, se composait de 12,000 hommes environ, et la française de 8,000; ce qui faisait, avec les troupes existant déjà dans le pays à la tin de 1859, un total de 30,000 hommes environ.
Le 26 juillet, les escadres alliées quittèrent la baie de Ta-lien et se rendirent à une île (à 20 milles de l'entrée du Peï-ho) qui était le rendez-vous général. De là elles se dirigèrent ensemble sur Pé-tang, entrée d'un petit fleuve, située à 10 milles au nord de l'embouchure du Peïho. Les alliés débarquèrent le 1" août, au nombre de 16,000 environ et de toutes armes. Le reste des troupes avait été laissé à Canton, Hong-kong, Chang-haï, Chuzan, Ta-lien et Tche-fou.
A Pé-tang, il y a une ville comptant 20,000 âmes de population, et trois petits forts ; deux du côté sud et un du côté nord. Les forts comme la ville, tout fut trouvé vide. Six femmes s'étaient suicidées; il est vrai qu'on assurait que c'était un corps de cavalerie mongole, et non pas la peur des Européens, qui en avait été la cause; ces sauvages cavaliers mongols, pour lesquels les Chinois ont de l'hor-
reur, avaient occupé la ville jusqu'il l'arrivée de l'escadre alliée.
Dans le fort du sud il y avait huit a dix canons en bois, entourés de bandes de cuir et de cercles de fer.
On découvrit à Pé-tang des machines infernales. Des bombes chargées de poudre étaient enterrées ; elles se communiquaient par une ficelle avec une espèce de bouton couvert d'un peu de terre. En mettant le pied sur ce bouton, la ficelle devait éprouver une tension et faire partir une clef de fusil qui mettait le feu à la bombe.
Pas une de ces machines ne fit de mal aux alliés. Il paraît qu'ils en furent avertis par quelques indigènes restés sur les lieux.
Le 3 août, un détachement anglo-français pratiqua une reconnaissance vers les forts de Ta-kou : il rencontra un corps de 5,000 cavaliers tartares avec lesquels il eut un court engagement. Le 9 on répéta la même opération, et l'on s'assura de l'existence d'un camp retranché entre Pé-tang et Ta-kou, qui contenait douze mille cavaliers environ.
Ce camp fut attaqué et pris par les alliés le 12 avant midi, après un combat dans lequel les tartares montrèrent du courage, vu l'infériorité de leurs chevaux et de leurs armes, surtout en artillerie.
A la suite de cette victoire, le même jour, dans l'aprèsmidi, les alliés prirent possession de la ville de Sin-ho, a mi chemin entre Pé-tang et Ta-kou.
Pour la continuation des opérations, je laisserai parler un témoin oculaire dont je trouve la correspondance dans le China-mail de Hong-kong, du 12 septembre 1860 :
« Dans l'après-midi du 12, un corps français s'avança vers Tang-kou, ville fortifiée sur la rive septentrionale de Peï-ho, à environ trois milles des forts de Ta-kou; et ouvrit le feu. Les Chinois ripostèrent vigoureusement, et quelque temps après les Français se retirèrent, trouvant
que la route ne leur permettait pas d'approcher suffisamment de la place pour mettre leur artillerie légère en position de rendre un bon service. »
« Le 13, des dispositions furent prises pour un mouvement général sur Tang-kou, par une route longeant une plaine, sur la rive septentrionale du Peï-ho ; et au point du jour, le lendemain, les troupes alliées étaient en pleine marche vers la place ; tandis qu'elles avançaient, un feu très-vif fut dirigé contre elles par deux batteries situées au côté sud de la rivière : la position de l'une d'elles était indiquée par quelques jonques mouillées en face. Ces batteries furent, après quelque peine, réduites au silence par l'artillerie royale, et vers neuf heures toute l'artillerie des alliés était en ligne, bombardant furieusement les fortifications de Tang-kou, qui furent défendues pendant quelque temps avec beaucoup de vigueur. Leur feu, cependant, ne faisait pas grand mal aux troupes qui étaient alors engagées, mais il allait tomber plutôt sur celles qui composaient l'arriére-garde, particulièrement sur le corps des médecins, parmi les bagages et les coulies qui y étaient attachés. Un boulet passa tout droit entre les docteurs Woodroffe et Birnie du 1" régiment d'infanterie, qui se tenaient à deux pieds de distance l'un de l'autre.
« Vers onze heures du matin, le feu des Chinois était à peu près éteint, et des détachements du 60" de carabiniers et du 1*' régiment d'infanterie, désignés pour donner l'assaut, escaladaient la muraille, et chassaient de la place ce qui restait delà garnison, Vers le même temps, une des batteries au côté sud de la rivière, que l'on croyait avoir réduite au silence dans la matinée, ouvrait le feu sur l'ambulance et envoyait quelques boulets. Un détachement de marins sous le commandement du capitaine Willis, de la marine royale, traversait le Peï-ho dans une barque grande comme une coquille de noix, en-
clouait les canons de la batterie rasante et taisait saute les jonques.
a Après la prise de Tang-kou, la deuxième division y fut laissée avec deux batteries d'artillerie, et la première division retourna au camp de Sin-ho.
« Le 17, un petit corps de troupes françaises traversa le Peï-ho et s'établit dans un village sur la rive méridionale, a quelque distance au-dessus de Sin-ho. Le 18, il fit une excursion dans le pays, mais fut arrêté par des forces supérieures tartares. Des renforts furent envoyés avec de l'artillerie, et la cavalerie tartare fut bientôt chassée de la position qu elle avait prise et qui était défendue par quelques petites pièces de canon.
« L'après-midi du même jour une affaire eut lieu entre quelques canons Armstrong de la batterie du colonel Barry, et la batterie du côté méridional du Peï-ho, qui avait donné de la peine le jour de l'attaque de Tang-kou. Cette batterie tirait sur quelques barques auxquelles on faisait remonter la rivière, afin d'établir un pont a travers le Peï-ho, pour le passage de la première division anglaise et du corps principal des Français sur la rive méridionale, avant de faire l'attaque projetée contre les derrières des forts au sud de Ta-kou. Les canons Armstrong envoyèrent quelque boulets bien dirigés par-dessus le parapet de la batterie, à quelque 2,000 mètres, tandis que les Chinois rendaient le compliment en envoyant leurs coups bien alignés, droit par-dessus la tète des artilleurs, mais beaucoup mieux pointés que dhabitude; car, évidemment, ils avaient presque réussi a obtenir un bon tir> Après environ une douzaine de boulets tirés par les canons Armstrong, les Chinois cessèrent le feu, et les canons retournèrent au camp.
« Le 20, des ordres furent donnés pour l'attaque des forts du nord par des forces composées de 1,500 Anglais et du même nombre de troupes françaises, avec un train de grosses pièces de siège, comprenant plusieurs mor-
tiers de 8 pouces, et deux batteries de six canons Armstrong chacune. Les régiments choisis appartenaient à la deuxième division et étaient le 44", le 67* et les soldats de marine, commandés par le major général sir Robert Napier.
« Les troupes se mirent en marche de Tang-kou, le 20, a travers une plaine plate et boueuse, entrecoupée par des canaux et des fossés, et prirent position à un mille environ en arrière du fort du nord, le plus éloigné de la mer. La nuit fut employée a élever des batteries et à creuser des tranchées pour mettre à couvert l'infanterie, comme aussi a construire des ponts et à perfectionner les approches du fort. Le même soir, les canonnières anglaises et françaises se placèrent à environ 1,400 mètres de l'embouchure de la rivière, et tout était prêt pour attaquer le lendemain au point du jour.
« Vers cinq heures du matin, les canons du fort commencèrent a tirer sur les troupes, et en peu de temps l'artillerie française et l'artillerie anglaise prirent position et ouvrirent un terrible bombardement contre le fort, tandis que les canonnières s'approchaient autant qu'elles osaient le risquer, et lançaient des obus et des fusées dans le fort du nord, que nous n'attaquions pas, mais qui dirigeait sur les lignes françaises et anglaises un feu bien nourri, comme l'était aussi celui du fort du sud, dont les boulets et les obus arrivaient jusque sur nos derrières. A sept heures notre artillerie réussit à mettre le feu au grand magasin du fort, qui sauta avec une terrible explosion. La garnison néanmoins ne se découragea pas, et la défense continua vaillamment jusqu'à huit heures du matin, quand les détachements désignés pour l'assaut, et se composant du 44* et du 67', suivis des soldats de marine avec les pontons, ayant graduellement tourné par derrière, ouvrirent alors un feu très-vif sur le parapet et les embrasures, et conjointement avec les Français réussirent, après beaucoup de difficultés, à s'établir sur les
niurs, et finalement chassèrent du fort ses vaillants défenseurs à la pointe de la baïonnette, mais non sans qu'ils eussent disputé le terrain pouce a pouce. Les coulies chinois se comportèrent admirablement; rien déplus courageux que leur conduite en général : ils portèrent les échelles de siège des Français jusqu'à l'assaut, et lorsque faute de pontons il y avait difficulté a traverser les formidables canaux et fossés qui entouraient le fort, les coulies sautaient dans l'eau où ils en avaient jusqu'au cou et supportaient les échelles sur leurs épaules, de manière à en faire des ponts sur lesquels pussent traverser les assaillants. Ce fut par cette ingénieuse manœuvre que les premiers Français et le 67' purent pénétrer dans le fort à droite. Le 44^ se distingua hautement à la gauche, et le total de ses pertes fut plus élevé que celui des autres troupes, car il eut 14 hommes tués et 47 blessés, lesdites pertes tombant surtout sur une aile qui couvrait la marche des soldats de marine avec les pontons.
« Notre perte totale en tués et blessés fut de 22 officiers et 180 soldats, tandis que les Français en perdirent environ 130. De plus, il faut ajouter un nombre considérable de tués et blessés dans le corps des coulies. »
Une demi heure après la prise du fort mentionné qui dominait tous les autres, on vit sur ceux-ci des drapeaux de trêve. On leur donna quatre heures de temps pour se rendre. Les forts du côté du nord ouvrirent leurs portes a trois heures après midi, et le gouverneur général de Pi-chi-li rendit les forts du côté sud et même la province entière, après le coucher du soleil, les alliés ayant promis une suspension d'hostilités et autorisé les garnisons des forts a sortir sans armes.
Dans tous ces forts, il y avait cinq cents canons montés, dont plusieurs d'un très-gros calibre.
Dans le fort pris d'assaut, on trouva plusieurs centaines
2ïi LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
de morts empilés les mis sur les autres; beaucoup d'officiers y perdirent la vie, entre autres un général y, second commandant en chef. Des témoins de ce fait d'armes assurèrent qu'aucune troupe européenne ne se serait mieux battue avec les armes dont ces Tartares disposaient.
La joie que les alliés éprouvèrent de cette victoire fut affaiblie par la nouvelle qu'ils reçurent presque en même temps de la présence des rebelles a Chang-haï. Ils durent détacher un corps de six cents fantassins et une batterie d'artillerie pour aller au secours de cette ville, qui reçut aussi un renfort de cinq cents hommes de Chuzan et huit cents de Canton.
Lord Elgin se dirigea par la rivière vers Tien-tsin, qu'il atteignit le 25 août (1860). Le baron Gros y arriva le lendemain. Les troupes y allèrent par terre, en marchant par la rive droite. De Ta-kou à Tien-tsin on compte 35 milles. C'est à cette dernière ville que le grand canal aboutit, venant de Hang-cheou.
Le 27, les ambassadeurs reçurent des dépèches de Kouei-liang, annonçant sa prochaine arrivée pour entamer des négociations ; et en effet, il parut le 31, accompagné d'un autre haut dignitaire.
Ils accédèrent, après de longues discussions, a toutes les demandes des ambassadeurs, et leur inspirèrent une telle confiance, qu'on prenait déjà, des mesures pour le renvoi des troupes; mais quand le moment arriva de signer les stipulations, Kouei-liang déclara qu'il n'était autorisé à rien signer. Ceci eut lieu le 8 septembre. Les alliés avaient perdu quinze jours de la meilleure saison de l'année pour faire la guerre dans ces régions ; le gouvernement impérial avait gagné un répit et reçu une partie des renforts demandés par lui en toute hâte aux chefs des provinces et aux princes de la Tartarie mongole.
On crut généralement alors que Kouei-liang avait agi
TROISlÈiME GUERRE. 215
pendant ces quinze jours avec une profonde ruse, sans nourrir d'autre intention que celle de gagner du temps. Plus tard la minute d'un décret a l'encre de vermillon, trouvée au palais impérial d'été, expliqua ces faits. Le décret fut adressé au grand conseil de l'État, le 7 septembre, à dix heures du soir; les négociations de Koueiliang a Tien-tsin y sont commentées. L'empereur le blâme surtout d'avoir stipulé le payement, dans l'espace de deux mois, de 2 millions de taels (environ 14 millions de francs) ; il dit que même quand il serait possible d'exécuter cette clause^ elle humilierait trop la Chine. L'empereur est indigné aussi de ce que Koueiliang ait accordé aux ambassadeurs, pour aller échanger à Pékin les ratifications des traités, d'emmener mille hommes chacun. Voici un passage de ce décret :
« Si Kouei-liang et ses collègues se sont assez follement perdus pour oser de leur propre autorité concéder ces deux derniers points (*), non-seulement ils ont désobéi a nos ordres écrits et montré qu'ils ont peur des barbares, mais ils ont tout simplement remis l'empire entre leurs mains; nous allons sur-le-champ venger la loi en faisant exécuter ces ministres, et après nous combattrons les barbares jusqu'à la fin.
« Quant a l'admission du chefPa (M. Parkes^ dans la capitale, la paix une fois négociée entre les deux pays, ordre sera, bien entendu, donné à qui cela pourra concerner, de faire des arrangements convenables pour fournir tout ce qui sera nécessaire. Quel besoin y aura-t-il alors de l'inspection personnelle (de Pa) ? En outre, ce chef rebelle glapissant sans but, aboyant avec frénésie, est sûr de demander quelques nouvelles conditions restrictives, et une fois venu il ne voudra plus s'en aller. (Son admis-
n Dans la minute originale trouvée au palais impérial d'été tout ce paiagraphe est souligné.
sion) serait (donc) aussi impolitiqiie qu'il le serait de permettre une escorte de troupes (aux barbares quand ils viendront) échanger les traités. Cela ne peut nullement être accordé; certainement non. »
11 est facile de voir que quand ce décret fut écrit, l'em* pereur ne savait pas si Kouei-liang et ses collègues avaient signé ou non le traité arrangé entre eux et les ambassadeurs. Dans le premier cas il n'avait décidé rien moins que de faire couper la tète a ses plénipotentiaires. Ceux-ci, pourtant, ne s'étaient pas hasardés à signer sans connaître les vues de leur maître, et le 8 septembre ils reçurent sans doute de Pékin des nouvelles s'accordant avec l'esprit du décret lancé le 7 au soir. Ce fut alors que Kouei-liang déclara qu'il n'était pas autorisé à signer.
Aussitôt qu'il eut exprimé ce refus, on fit partir une division anglaise pour Pékin ; le lendemain, 9 septembre, la division française suivit le mouvement, et le reste de l'armée partit le 13. On laissa mille hommes à Ta-kou et mille a Tien-tsin. La force entière qui marchait dans l'intérieur d'un empire de 500 millions d'habitants pour conquérir sa capitale, se composait donc de douze mille hommes !
Il y a de Tien-tsin a Pékin une distance de 68 milles, mais la route est coupé de rivières et de canaux. Dans les premiers trois milles, les alliés eurent sept ponts a traverser. On ne les avait pas détruits!
Le fleuve Peï-ho, sur lequel est bâtie Tien-tsin, continue a être navigable jusqu a Toung-cho, pour des bateaux tirant très- peu d'eau; ceux pourtant qui ne calent que deux pieds peuvent toujours passer.
De Toung-cho a Pékin il n'y a pas de rivière navigable; il faut y aller par terre en tournant a droite; la distance entre ces deux points est de 10 milles Toung-cho est une ville de 500,000 habitants. Entre Tien-tsin et Pékin on lruu\e plus de soixuntc-dix villes ou villages.
TROISIÈiME GUERRE. 217
Aussi bien à Ta-kou qu'a Tieii-tsin, dès la preniicre frayeur passée, les indigènes avaient apporté aux alliés des fruits et des vivres en abondance a des prix raisonnables. A Tien-tsin on forma une brigade de chariots du pays pour traîner le gros des bagages de l'armée vers l'intérieur.
Le 10, les troupes arrivèrent a Young-soung (un tiers du chemin, entre Tien-tsin et Pékin). Elles eurent une pluie torrentielle qui dura sept heures. Pendant la nuit, tous les muletiers, conducteurs des chariots, se sauvèrent en 'emmenant leurs chevaux. Il fallut se procurer des barques plates pour conduire les bagages et les munitions par la rivière.
Dans ce village deux mandarins, venant de Toung-cho, se présentèrent aux ambassadeurs et leur remirent une dépèche de Tsa, prince de Y et de Mou-yin, président du conseil de la guerre, dans laquelle ceux-ci leur annonçaient que, ayant été nommés plénipotentiaires de l'empereur, ils venaient les trouver et les priaient de s'arrêter. Les ambassadeurs ne répondirent point, et l'armée continua sa marche.
En arrivant dans la ville de Ho-si-vou, a 7 milles de Toung-cho, les portes furent fermées et on leur refusa des vivres. Alors la ville fut prise et saccagée. Probablement il y avait à Ho-si-vou des mandarins qui ordonnèrent le refus.
Lord Elgin envoya de cette ville M. H. Parkes (consul britannique a Canton) faisant fonctions d'interprète de l'ambassade ; il alla à Toung-cho avec quelques officiers et une escorte portant drapeau parlementaire. Il parla aux commissaires impériaux, le prince de Y et son adjoint, pour savoir s'ils étaient disposés à accepter les conditions de lord Elgin. Par suite de cette entrevue, il fut convenu que l'armée alliée s'arrêterait et camperait à côté d'une ville appelée Chang-kia-ouang, à 5 milles de Toung-cho ; que les ambassadeurs se ren-
draient a Toung-cho, avec une escorte de deux mille lioinmcs, pour arranger la convention qui devait mettM lin à la guerre, et qu'ensuite les ambassadeurs iraient^ accompagnes de la même escorte, a Pékin, pour faire rechange des ratifications des traités. Les plénipotentiaires chinois confièrent a M. Parkes une dépèche poui^* lord Elgin, dans laquelle ces points étaient mentionnés et concédés.
Laissons un moment le camp anglo-français, pour considérer ce qui se passait dans Pékin.
Le prince Sang-ko-lin-sin, qui avait vu a la prise des forts de Ta-kou la manière de se battre des Européens, n'était nullement sur de les vaincre en rase campagne, malgré l'énorme différence du nombre, et il avait adressé; le 26 aoi^it, un mémoire à l'empereur, dans lequel il lui donnait a entendre que si son armée était battue, Sa Majesté pourrait bien tomber dans les mains des étrangers; il la priait donc de se retirer en Tartarie.
Quelques personnes ont vu dans ce conseil de secrets projets d'ambition.
Le 9 septembre, l'empereur envoya un décret à tous les princes et aux conseils de la cour, pour leur faire savoir que les négociations de Tien-tsin étaient rompues f qu'il avait décidé d'aller se mettre lui-même a la tète de l'armée, afin d'anéantir les exécrables rebelles anglo-français, et que Sang-ko-lin-sin l'engageait, au contraire, à aller faire un tour de Chasse dans la Tartarie Manhacoue. L'empereur voulait qu'on délibérât sur ces points, et qu'on lui transmît le résultat des conférences.
On trouva au palais impérial d'été des réponses a ce décret. La plupart des conseils, sinon tous, répondirent en s'opposant avec force a l'idée de la retraite ou fuite du souverain. Le langage clair et hardi de plusieurs de ces documents prouve la grande excitation qui régnait à Pékin.
Ces hauts personnages exposaient a l'empereur que
tout était déjà confusion, qu'elle arriverait au comble dans le cas de son départ; que les rebelles indigènes redoubleraient d'audace et les troupes impériales seraient découragées. Quant aux moyens de conjurer le danger, les plans indiqués étaient des lieux communs, et au fond se réduisaient à ceci : « Tout n'est pas encore perdu ; les « Anglo-Français comptent a peine dix mille combat- 0 tants; nous sommes très-nombreux, et nous attendons a des renforts des provinces et de la Mongolie, etc. Redoua blons d'efforts, et nous pouvons encore vaincre. »
Il est à remarquer qu'aucun de ces mémoires ne suggère l'idée de remplacer Sang-ko-lin-sin dans le commandement de l'armée. Il paraît que, malgré la complète défaite qu'il avait essuyée a Ta-kou, on continuait à le croire le seul homme capable de défendre la capitale.
Un mémoire signé (9 septembre) par Ria-tching, premier secrétaire d'État, et vingt-cinq autres hauts mandarins, se prononçait contre l'idée émise par l'empereur de prendre lui-même le commandement de l'armée, et encore plus contre l'avis de Sang-ko-lin-sin, qui conseillait l'éloignement ou la fuite de l'empereur vers la Tartarie. Ce mémoire recommandait a Sa Majesté de publier un décret pour rassurer les populations et pour les exciter, elles et les troupes, contre les Européens, en offrant en même temps des récompenses aux plus méritants. Il contenait ce passage :
« La proposition faite par Sang-ko-lin-sin concernant une partie de chasse est regardée par vos ministres comme plus sujette encore a objection. Si la capitale, entourée qu'elle est d'une ligne forte et non interrompue de fortifications, n'est pas sûre, a quel abri faut-il s'attendre dans un pays de chasse, ouvert et sans palissades? En outre, le départ de Votre Majesté exciterait dans l'esprit du peuple la plus grande agitation. (Ici est inséré un ren-
220 LA CHhNE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENÎSES.
voi à l'histoire de Chine, impliquant que l'empereur, après avoir passé la grande muraille, pourrait trouver le retour impossible.) Puisque les barbares ont pu atteindre Tien-tsin, quel obstacle pourra les empêcher de pénétrer de la même façon jusqu'à la rivière Loau (à Jehol)? »
Cependant l'armée alliée s'avançait vers Pékin , et l'empereur se décida à fuir. Le 12, il envoya un nouveau décret aux princes et aux conseils de la cour pour leur faire savoir que si les Anglo-Français dépassaient la ville de Ma-to en s'approchant de Toung-cho, .son tour de chasse servirait de prèparatif 'poiir entrer en campagne^ et qu'il se dirigerait, avec une division^ vers le nord pour y prendre une forte position. Il nommait son oncle Houeitsin-ouang pour gouverner pendant son absence. Il exprimait la conviction que les barbares, étant à peine au nombre dix mille, ne pouvaient pas manquer d'être détruits par l'armée impériale. Sa Majesté croyait sans doute mystifier ainsi le public et dissimuler la frayeur que lui inspirait cette poignée (ce sont ses mots) de barbares., si facile à anéantir.
La nouvelle du prochain départ de l'empereur mit tout Pékin en émoi. Le président de la cour civile, Tsinen-king, répondit à Sa Majesté le même jour, par un mémoire que quarante autres grands mandarins signèrent avec lui. Ils lui exposaient que son voyage nécessitait une suite d'au moins 10,000 personnes, que la multitude de voitures qui allaient encombrer les routes serait la cause de beaucoup dïnconvénients; que ce serait le signal d'une fuite générale; que quand l'empereur va chasser en Tartarie, les princes mongols viennent le visiter, et dans cette occasion il a toujours été d'usage de leur faire de riches cadeaux ; or, dans l'état actuel du trésor, il est impossible de pourvoir à ces dépenses ; que Sang-ko-lin-sin a 30,000 hommes avec lui; enfin (et ceci est très-remarquable) que les barbares n'ont jamais eu d'autre objet en
vue que de faire le commerce, et n'ont nullement témoigné l'intention de conquérir le pays. Dans ce mémoire se trouvent les lignes suivantes :
« La partie de chasse d'automne a jusqu'à ce jour été entreprise, quand l'occasion était favorable, seulement dans les moments de tranquillité, et ainsi comprise, elle est une institution de notre auguste dynastie. Mais a présent que les barbares soulèvent partout des commotions, que les rebelles s'étendent dans le pays entier, tout le peuple, et dans la capitale et dans la province, regarde Votre Majesté, en ce moment au siège du gouvernement, comme le centre d'où doivent émaner tous les plans de défense, et comme le soutien de l'autorité et de l'ordre. Ce départ subit et sans raison plausible, quoique appelé une partie de chasse, aura toutes les apparences d'une fuite ; et non-seulement il viendra ébranler la résolution des soldats et des officiers dans le voisinage de la capitale, mais même les généraux commandant les corps d'armée éloignés seront pleins de doutes et d'alarmes. Et l'on ne peut affirmer que la hardiesse des rebelles ne sera pas accrue par la nouvelle de ce départ. Ainsi tous les grands intérêts de l'empire seront mis en péril, et peutêtre au delà de tout remède
« La résidence impériale est sûrement gardée et elle est le siège honorable de la Majesté. Un moment comme celui-ci, où il est surtout du devoir de l'empereur d'y rester, est le moins convenable pour proposer subitement une excursion de chasse. »
Voici quelques passages d'un autre mémoire signé par vingt-quatre grands fonctionnaires :
« Le départ de Votre Majesté pour un endroit au nord de Pékin doit créer une grande agitation dans la métro-
pôle. Pour Votre Majesté, le meilleur moyen de maintenir la tranquillité et d'affermir l'esprit de l'armée, serait de rester a Pékin.
a A une époque de tribulation publique, l'homme d'un caractère héroïque est prêt a mourir à son poste, et en un pareil moment la plus parfaite sincérité et la loyauté la plus complète deviennent un devoir pour les hommes de tous les rangs. Vos ministres ont lu aujourd'hui le décret vermillon (*) annonçant que les dispositions prises pour votre expédition de chasse doivent servir de préparatif pour une entrée personnelle en campagne, et que si l'ennemi se présente dans le voisinage de Ma-to ou Toungcho, Votre Majesté, a la tête d'une forte division, se dirigera, conformément au premier projet imaginé, vers quelque lieu au nord de Pékin pour y prendre position. Us admirent la conduite imposante et l'habile plan stratégique ainsi déployé par Votre Majesté. Mais le peuple vulgaire a la compréhension très-lente; il soupçonne aisément et n'apprécie qu'avec difficulté ; il dira que les barbares étant au sud-est de Pékin, le changement de plan en vertu duquel votre partie de chasse devient une expédition de guesrre, devrait induire Votre Majesté à resr ter à Toung-cho, pour soutenir Sang-ko-lin-sin; il dira qu'aller occuper une position au nord de la capitale serait s'éloigner du siège de la guerre.
« Si défense et résistance en paroles ne signifient en fait que fuite et dispersion, vos ministres ne veulent pas faire valoir auprès de Votre Majesté qu'ainsi les temples de vos ancêtres et les autels des dieux tutélaires seront abandonnés (c'est-a-dire que l'empire sera perdu); mais ils demandent en quel endroit la sûreté personnelle de Sa Majesté peut-elle être mieux assurée que dans la capitale?
(*) Écrit à l'encre de vermillon, c'est-à-dire écrit par la main de l'empereur.
TROISIÈME GUERRE. 22r,
a Cette maxime que le prince aie devoir de se sacrifier pour son peuple est très-familière a Votre Majesté. . . »
Deux mémoires en date du 12 et du 13, signés par le censeur Ai-jin et soixante-seize autres notables, disent que depuis 1820 il n'y a pas eu de chasse impériale dans la Tartarie, et rappellent que pendant celle de 1813, la conspiration dirigée par Sin-tsing éclata. (Ce fut la révolte des Pé-lan-kiaos dont mention a été faite ailleurs.) Ils rappellent aussi des régences qui ont eu de très-mauvais résultats par suite de l'ambition humaine, et insinuent que les princes que Sa Majesté laissera à sa place pourraient bien s'emparer du trône. Probablement on faisait ici allusion à Sang-ko-lin-sin.) Ils assurent, et ceci est à remarquer, que l'alarme éprouvée à Pékin en 1853 lors de l'approche des rebelles tae-ping, fut plusieurs fois plus grande que celle causée maintenant par la présence desAnglo-Français. Voici quelques lignes de ce mémoire :
« Nos troupes sont maintenant plusieurs fois plus nombreuses que celles des barbares; mais si Votre Majesté venait à quitter la cour, tout le monde serait découragé, une panique pourrait envahir les esprits : les barbares saisiraient cette occasion pour s'emparer de la ville »
Le censeur Tsao-tang-young, dans un mémoire belliqueux, dit que Sang-ko-lin-sin a sous ses ordres plusieurs dizaines de milliers de soldats mongols qui ont apporté leurs provisions avec eux et qui ne dépensent rien du trésor impérial. Il recommande de mettre toutes les affaires de la guerre sous la direction de ce prince. Selon lui on devrait gagner au moyen d'argent les Chinois qui se trouvent au service des Européens : chose facile, vu que ces individus sont de la canaille mercenaire, qui n'a d'autre mobile que le gain. Il excite Hieng-foung à la guerre, et lui dit : « Feu Sa Majesté Impériale parle dans
iU LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
son testament avec honte et contrition de la paix qu'elle fit avec les barbares anglais. »
Je donne quelques autres passages de ce mémoire :
« Les barbares se portant en avant, et les plans concernant la paix ayant été trouvés difficiles a exécuter, il prie avec instance Votre Majesté de retourner dans sa capitale (l'empereur était au palais d'été, à 5 kilomètre^ de Pékin), et ainsi de céder aux désirs des hommes, de maintenir la dignité du trône et d'apaiser les mânes de vos ancêtres et les divinités tutélaires.
« La confusion et l'alarme sont indescriptibles; mais il n'y a rien de si étrange que le bruit qui court en ce moment, de l'intention où serait Votre Majesté de faire un tour a Jehol. Ce bruit a causé la plus grande consternation ; mais votre ministre n'y croit pas. Cependant, comme beaucoup de fonctionnaires ont prié, a plusieurs reprises, Votre Majesté de revenir a son palais sans obtenir de réponse favorable, on ne peut se préserver d'une crainte indéfinissable. Si ce bruit se vérifie, l'effet produit sera comme une convulsion de la nature, et le mal en sera irréparable. Comment Votre Majesté considère-t-elle son peuple? Comment considère-t-elle les tombeaux de ses prédécesseurs et les autels des dieux tutélaires? Jettera-t-elle l'héritage de ses ancêtres comme une vieille chaussure? L'histoire, que dira-t-elle de Votre Majesté pendant mille générations a venir? Il n'y a pas d'exemple qu'un souverain ait choisi un moment de péril et de détresse pour faire une excursion de chasse, s'imaginant par la détourner le danger »
Le censeur Tsao-tang-young met un post-scriptum à son mémoire pour dire qu'il vient de lire à l'instant le
décret vermillon du 13, qu'il copie en entier, et puis il (Continue :
« 11 paraît ainsi que le voyage de Votre Majesté dans le nord est positivement résolu. Notre empereur ne fait-il donc aucun cas de son peuple, des temples de ses ancêtres et des autels des dieux tutélaires? Si réellement il a l'intention de commander les troupes en personne, pourquoi parle-t-il de se diriger vers le nord pour prendre position avec une forte division? Le peuple n'ajoutera pas la moindre foi à un pareil langage «
La résolution de l'empereur Hieng-foung fut ébranlée par ces énergiques représentations, et il consentit à rester. Se rendant aux conseils qui lui avaient été donnés dans quelques-uns de ces mémoires-, il publia un décret dont nous ne connaissons pas la date, mais qui dut être édicté la veille de la bataille de Chang-kia-ouang (18 septembre), ou peut-être le même jour de bonne heure. Voici les principaux passages de ce document :
« Soit apaisant les habitants des mers du monde, soit leur tenant la bride (c'est-a-dire que nous ayons été en
paix comme un père ou en guerre avec ), nous
avons toujours eu pour eux le même sentiment de bienveillance, et nous n'avons pas frappé d'interdit le commerce avec les nations d'outre-mer. Mais après plusieurs années de paix avec la Chine et sans qu'aucune cause de querelle se soit élevée depuis longtemps, les Anglais et les Français, pendant la septième année de mon règne, portèrent la guerre dans le Kouang-toung, entrèrent de force dans sa capitale, surprirent (ou dressèrent une embûche pour) les autorités et les firent prisonnières. Pensant encore que le gouverneur général Yé-mingchin avait, par son inflexibilité et son indépendance excessives, provoqué cette querelle, nous ne fîmes pas imn. 15.
médiatement avancer des troupes pour les châtier; et quand, dans la huitième année, le chef barbare Elgin et d'autres se présentèrent (sur les côtes) de Tien-tsin pour faire entendre leurs plaintes, nous ordonnâmes au gouverneur général Tau-tsing-siang de s'y rendre pour examiner leur affaire et l'arranger. Cependant les barbares profitèrent de ce que nous n'étions pas préparés; ils s'emparèrent des forts et remontèrent le fleuve jusqu'à Tien-tsin. Craignant que l'âme de la vie ne fût empoisonnée par linfluence pernicieuse (de la guerre), nous ne perdîmes pas de temps a discuter avec eux par correspondance, nous envoyâmes sur-le-champ le secrétaire en chef Kouei-liang et son collègue pour conférer avec eux, apaiser ce trouble et mettre fin aux hostilités. Le traité qu'ils nous demandaient de sanctionner, contenant beaucoup de choses qui avaient été extorquées, avec ou sans raison [litt. exigées de force), nous chargeâmes encore Kouei-liang et son collègue de se rendre à Chang-haï pour discuter et arrêter un tarif des droits de douane, et ainsi revenir avec eux sur le traité, de manière à le rendre clair, satisfaisant, et tel enfin qu'on pût y ajouter foi (*).
« Néanmoins, dans la huitième année (neuvième année?) le barbare Bruce et d'autres, féroces et arrogants, sans aucune docilité, s'approchèrent encore avec des vaisseaux et, remontant directement jusqu'à Ta-kou, détruisirent nos appareils de défense, et ne se retirèrent que lorsque Sang-ko-lin-sin, le général commandant en chef, leur eut infligé, avec son artillerie et ses autres armes, un châtiment terrible.
« Tout cela, les barbares l'avaient attiré sur leurs têtes ; la Chine, comme tout l'empire le sait, n'avait commis envers eux aucun manque de foi.
(*) C'est-ù-dire qu'il nous fût possible de l'exécuter.
« Et cette année, quand les chefs Elgin et Gros parurent encore une fois sur les côtes, la Chine, pour ne pas en user trop durement à leur égard, les autorisa k déharquer à Pé-tang et à se rendre par cette voie a la capitale pour échanger (les ratifications de) leurs traités. Mais ces barbares, le cœur gros de dangers, amenaient avec eux des canons montés sur des chars, avec des corps de cavalerie et d'infanterie; ils tournèrent les forts de Ta-kou, et quand nos troupes se furent retirées ils s'avancèrent encore jusqu'à Tien-tsin.
« Comme Kouei-liang était celui qui avait négocié le traité de Tien-tsin il y a deux ans, nous lui ordonnâmes encore de se rendre auprès des barbares pour leur porter des ordres raisonnables (ou leur indiquer avec autorité ce qui était juste). Nous espérions encore que les barbares avaient quelques sentiments de décence et de justice, et certainement nous aurions eu la libéralité d'accéder à n'importe laquelle de leurs demandes, pourvu que ce fût une concession que l'on pût faire convenablement. Mais pas du tout, Elgin nous fit des demandes extravagantes ; dans sa convoitise il nous aurait extorqué une indemnité pour les frais de la guerre, il nous aurait forcé à ouvrir de nouveaux ports ; il voulait encombrer d'une grande armée les alentours de notre capitale (*) ; il se montra au dernier point fourbe et tracassier.
« Sur ce, nous envoyâmes Tsai-yuen le prince d'Y, accompagné de Mou-yin, président du conseil de la guerre, pour leur mettre encore une fois devant les yeux le véritable chemin, et pour discuter avec eux et arranger d'une manière satisfaisante les différentes concessions qu'ils demandaient. Cependant ces barbares rebelles osèrent encore satisfaire a leur férocité, s'avancèrent vers Toung-cho avec leurs troupes, et déclarèrent qu'ils
(*) Allusion est faite ici à l'escorte de mille hommes que chacun des deux ambassadeurs demandaient à conduire à Pékin.
les amèneraient même jusqu'en notre présence (ou qu'ils viendraient même avec elles pour avoir une audience de nous).
« Comment pourrions-nous nous présenter devant l'empire, si nous avions supporté plus longtemps tout cela en silence? Nous avons donné les ordres les plus précis, aux grands officiers commandant les troupes, de faire venir de tous les côtés cavalerie et infanterie pour combattre les barbares jusqu'à la mort; tandis que les lettrés et le peuple des districts environnant la capitale doivent rassembler les milices, qui, unies par le même sentiment, prendront part à la guerre, ou ils doivent former des troupes de volontaires pour arrêter et obstruer leurs mouvements (des barbares).
« Tout individu, soit officier, soldat ou autre, qui coupera la tète à un barbare nègre, recevra 50 taels de récompense; celui qui coupera la tète a un barbare blanc, recevra 100 taels ; si quelqu'un fait prisonnier un chef barbare de distinction, il recevra une récompense de oOO taels ; enfin celui qui mettra le feu à un vaisseau barbare, recevra 5,000 taels. Toutes les richesses que nous possédons serviront a les payer.
« Les habitants de Tien-tsin ont de tout temps été réputés patriotiques et vaillants. Ils ressentiront certainement l'indignation que nous avons conçue, ils partageront notre haine ; ils combattront aussi bien dans la plaine découverte que dans l'embuscade secrète, jusqu'à ce que l'esprit pestilentiel de la rébellion ait été détruit.
« Pour ce qui concerne les indigènes de Fou-kien et Kouang-toung, que les barbares ont fait prisonniers (*), ils sont tous aussi nos enfants; et si quelqu'un d'entre
(') L'empereur fait ici allusion aux coulis chinois qui étalent au service de l'armée alliée.
eux peut réussir a échapper et revenir ii nous, ou nous présenter la tête d'un chef barbare, il sera, comme les autres, magnifiquementrécompensè. Ces barbares se sont éloignés de dix mille li de leur pays pour vendre leurs
marchandises
« Il est en outre de notre devoir d'ordonner que tous les ports [^) soient fermés et leur commerce supprimé.
« Et si ces mêmes barbares, a la publication de cette exhortation sérieuse et de cet ordre précis, sont capables de revenir à un sentiment de leur faute, de s'en repentir et de faire offre de leur foi (c'est-a-dire rentrer dans l'obéissance), comme preuve de l'étendue de notre bienveillance nous leur continuerons notre permission de faire le commerce dans tous les ports ouverts jusqu'à présent. Mais si, s'atlachant toujours a leur idée, ils ne veulent pas apercevoir; si, oubliant tout sentiment de justice, ils persistent dans leurs violences (ou à faire le mal), nos généraux et nos guerriers, et nos volontaires sortis du peuple, n'ont plus qu'à faire tous leurs efforts pour les exterminer, en jurant que cette race haïssable sera complètement annihilée. Que la sagesse leur vienne à temps [littéralement^ il n'y aura plus de regrets (possibles) après).
« Respectez ceci. »
■ Revenons au camp anglo-français. Nous avons laissé M. Parkes en route, de Toung-cho à Ho-si-vou, pour remettre à lord Elgin une dépèche du prince de Y et de Mou-yin. Après s'être acquitté de cette commission, il sortit de nouveau de Ho-si-vou le 17 septembre, de bon matin, portant une réponse de lord Elgin pour les pléiiipotentiaires tartares, et se rendit à Toung-cho avec
(') C'est-à-dire les ports ouverts au commerce étranger .
plusieurs officiers et M. Bowlby, le correspondant particulier du Times. Quelques officiers français, surtout de l'administration militaire, y allèrent aussi, accompagnés de l'abbé Duluc, qui parlait chinois, et de M. d'Escayrac, correspondant de l'Académie des sciences de Paris. On considérait déjà la paix comme conclue.
Je place ici le commencement de la narration officielle que fit M. Parkes de l'emprisonnement qu'il eut à subir.
« Je quittai Ho-si-vou a quatre heures dans la matinée du lundi, le 17 de septembre, accompagné par M. Loch, secrétaire particulier de Votre Excellence, de M. de Norman, premier attaché îi la légation de Sa Majesté Britannique, du colonel Walker, de M. Thompson, député commissaire général, et de M. T. W. Bowlby. L'escorte était composée de cinq soldats des gardes des dragons du roi et de vingt sowars de la cavalerie de Fane, sous le lieutenant Anderson.
« Peu de temps après avoir dépassé Ma-tou, nous fûmes rencontrés par un colonel et trois autres officiers chinois qui avaient été envoyés, dirent-ils, par les commissaires impériaux pour nous escorter jusqu'à Toung-cho. En approchant de Chang-kia-ouan, je montrai au colonel Walker le point, à 5 li au sud de cet endroit, proposé par les commissaires impériaux et accepté par Votre Excellence, pour être la position avancée de notre armée ; et pendant que nous parcourions une partie du terrain, nous ne vîmes aucune indication qui marquât qu'il y eut des forces chinoises dans ce voisinage. Après avoir passé néanmoins Chang-kia-ouan, nous observâmes des corps de cavalerie tartare entre cette place et Toungcho, et nous fûmes informés par leur chef Tih-hingah (le lieutenant général commandant à Sin-ho lorsque cette ville fut prise le 12 août), qui s'avança à cheval à notre rencontre, de la manière la plus courtoise, que c'étaient quelques-unes des troupes qui avaient dernièrement oc-
cupé le pays entre Toung-cho et Ho-si-vou, et qui venaient d'être rappelées par Tordre des commissaires impériaux. 11 nous félicita, avec une chaleur apparente, sur la conclusion de la paix, et d'une façon toute militaire fit cette observation de lui-même : « Oublions que nous « avons été ennemis, et a l'avenir reconnaissons-nous « mutuellement comme amis. »
« Écrivant après l'événement, je vois maintenant une signification sérieuse dans l'enlèvement de plusieurs petits ponts placés a travers le petit canal ou ruisseau qui coule, passé Chang-kia-ouan, a un point que j'ai su ensuite, par une triste expérience, être la place de laquelle Sangko-lin-sin dirigea en personne les mouvements de la journée suivante. J'avais remarqué ces ponts à l'occasion de ma précédente visite a Toung-cho ; mais en l'absence de toute cause de soupçon, nous n'attachâmes naturellement alors aucune signification importante à cette circonstance de leur enlèvement.
« En arrivant a Toung-cho, vers dix heures trente minutes du matin, nous allâmes sur-le-champ au temple désigné par les officiers chinois, comme l'endroit choisi à la fois pour notre installation et pour la rencontre avec les commissaires impériaux. On pourvut promptement à tous nos besoins personnels, et vers une heure du matin je fus admis a une entrevue avec les commissaires impériaux Tsaï, prince de Y, et Mou-yin, qui étaient assistés, dans cette occasion, par Hang-ki, commissaire, naguère assistant à Tien-tsin, et bien connu de moi quand il avait occupé autrefois la position de surintendant des douanes a Canton.
« Après que j'eus remis aux commissaires, qui me reçurent courtoisement, la dépêche de Votre Excellence à la date du 16 septembre, ils élevèrent une discussion sur trois points, savoir : l'escorte, l'éloignement immédiat des troupes et la présentation d'une lettre autographe de Sa Majesté a l'empereur. Ils s'opposèrent à ce que l'escorte
fut prise par Votre Excellence au delà de Toung cho, insistèrent pour que les forces commençassent à se retirer aussitôt que la convention serait signée, et appelèrent la remise de la lettre, une nouvelle demande dont ils entendaient parler pour la première fois. A ces objections, je répliquai qu'il avait déjà été arrangé à Tien-tsin que Votre Excellence devait prendre l'escorte jusqu'à Pékin, qu'on ne pouvait s'attendre à ce que les forces se retirassent avant que Votre Excellence eût conclu toutes les affaires relatives à l'échange des ratifications du traité de 1858, et aussi que ce n'était pas la première fois qu-'pii eût fait mention de la remise d'une lettre de la reine, Votre Excellence ayant déjà eu descommunications écrites à ce sujet avec les commissaires à Tien-tsin. w^,
« Comme la discussion continuait, les cnmmissâiFé» cessèrent leurs objections sur les deux premiers points, mais persistèrent às'opposer fortement à la présentation de la lettre en personne par Votre Excellence. Elle pouvait être reçue, disaient-ils, d'une manière qui dénotât, dans leur opinion, d'un haut respect, et une réponse autographepouvait être donnée, mais la cérémonie entière devait être dirigée par un prince ou un commissaire impérial nommé exprès; et il ne pouvait y exister là occasion pour Votre Excellence d'avoir une audience de l'empereur à ce sujet. J'expliquai l'objet de la lettre — que c'était une preuve du respect et de l'amitié que la reine entretenait pour l'empereur, mais que l'honneur dû à la reine ne permettait pas que la lettre fût présentée d'une autre manière que par son propre ambassadeur, etqu'attendu que Votre Excellence était venue de très-loin en vue d'établir des relations amicales avec le gouvernement chinois, ce serait un malheur que ce dernier se montrât toujours opposé à une intimité plus étroite, et mal disposé à répondre à la cordialité et aux bons sentimens dont témoignait Sa Majesté. M'apercevant cependant que ces arguments avaient peu de poids auprès des
commissaires, j'essayai d'éviter la question, laquelle, disje, pouvait être examinée pareux et Votre Excellence dans une autre occasion, et je tâchai d'attirer leur attention sur les autres affaires que j'avais à traiter; mais comme ils insistèrent pour y revenir, je déclinai nettement une discussion plus longue, exposant que je n'étais pas autorisé à parler sur ce sujet, mais que je ne manquerais pas de faire à Votre Excellence le rapport de tout ce qu'ils avaient objecté.
« La conférence fut interrompue à quatre heures par l'arrivée de l'ambassade française, qui fut reçue par les commissaires conformément au rendez-vous. J'avais été auparavant invité et par les officiers français et par les commissaires a assister a cette entrevue; et vers six heures, je fus de nouveau laissé seul avec les commissaires, qui ramenèrent encore la question de l'audience et me pressèrent déraisonnablement de la décider, sans en référer préalablement à Votre Excellence. Les ayant enfin convaincus, comme je le croyais, que cela était impossible, j'obtins de leur part de procéder à l'examen des autres sujets. Les termes de la proclamation par laquelle Votre Excellence proposait que le cabinet impérial Ht connaître au peuple les circonstances dans lesquelles les alliés renonçaient a prolonger les hostilités furent discutés, et ils acceptèrent avec une approbation complète, en apparence, la copie que M. Wade m'en avait donnée. Je demandai donc qu'elle fût remise entre les mains des imprimeurs cette nuit même ; et pendant qu'ils donnaient ou affectaient de donner des ordres sur ce sujet, leurs secrétaires arrangèrent avec moi certains détails sur la forme du document. Les commissaires nommèrent ensuite les officiers qui devaient accompagner le colonel Walker et moi, au point du jour, le lendemain matin, pour marquer la position du camp anglais aux cinq H au sud de Chang-kia-ouan ; d'autres officiers furent aussi chargés d'agir de concert
23i. LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
avec moi pour former un dépôt de vivres dans la dernière ville, et les mêmes personnes reçurent l'ordre de fournir les voitures requises par M. Loch pour le bagage de Votre Excellence a Toung-cho. Je quittai les commissaires vers huit heures du soir, et tel était leur ton pendant la dernière partie de l'entrevue, que je n'avais aucune raison de supposer que la satisfaction qu'ils exprimaient, lorsque je les félicitais sur la conclusion de la paix, ne fut pas le moins du monde sincère; et je fus ensuite occupé avec Ilang-ki, jusqu'à une heure avancée dans la soirée, à arranger les détails nécessaires pour mettre à exécution les mesures qu'ils avaient acceptées.
« Au point du jour, le mardi suivant, 18 septembre, l'officier chinois chargé d'agir de concert avec le colonel Walker et moi pour marquer la position du camp était prêt, et nous allâmes achevai ensemble aChang-kia-ouan. Comme nous passions le dernier endroit, en arrivant au lieu distant de 5 H, nous fûmes surpris de trouver que le terrain des deux côtés de la route était occupé par des corps considérables d'infanterie et de cavalerie et que la longue hauteur quiformait, comme je l'avais compris,,la ligne principale de l'endroit destiné pour le camp anglais, était occupée par des hommes armés de fusils à mèche, pendant que la cavalerie était distribuée bien loin au delà, en ordre d'escarmouche, que des canons étaient rapidement portés dans cette position, nous-mêmes étant sans intention entrés dans une batterie masquée de douze pièces, à la construction de laquelle des hommes travaillaient encore, et enfin des forces considérables étaient en actif mouvement tout autour de nous. Ce fut en vain que je demandai à être conduit vers quelque officier supérieur qui pût me donner une explication de ce mouvemenent; les officiers auxquels je parlai ne me firent que de vagues réponses, telles que celle-ci : «Leur général pouvait être à 10 ou 20 H de distance, ou ils ne savaient pas où il était. »
« Mes soupçons étant pleinement éveillés par ce que ; je voyais, je résolus de hâter mon retour vers Toung- , cho (distant d'à peu près 5 milles) dans le but d'abord ï d'apprendre si les commissaires impériaux voulaient empêcher une collision en ordonnant l'éloignement des I forces, et aussi d'emmener le reste de mes compagnons qui : étaient dans la ville au nombre de vingt, si les conimis- ! saires refusaient de satisfaire à ma demande. Je priai en ; même temps M. Loch d'aller en avant, informer le géné- , rai Grant de l'état des affaires, ainsi que de mon intention de revenir avec d'autres informations aussitôt que possible, pendant que le colonel Walker, avec la petite portion de l'escorte que nous avions amenée, resterait sur notre terrain de campement faisant les observations qu'il : jugerait à propos,
« Sur ma route vers Toung-cho, je rencontrai Hang-ki qui me dit qu'il allait, d'après les ordres des commissaires impériaux, voir Votre Excellence — instruction qui, si elle a été donnée, n'a pas été exécutée, et il exprima sa surprise du mouvement que les troupes opéraient, et qu'il ne comprenait pas, disait-il. Je rencontrai aussi le secrétaire de l'ambassade française, et deux autres groupes d'officiers français et je leur conseillai de rentrer à leur quartier général sans perdre de temps.
« En arrivant à Toung-cho, j'envoyai a la recherche de ceux des nôtres qui étaient hors de la ville, et ensuite j'allai chercher les commissaires. Comme personne dans le temple ne voulait me dire où ils étaient, j'allai trouver le magistrat principal de la ville, qui, après quelque hésitation, me conduisit vers eux dans un temple à peu près à 3 milles de distance de celui dans lequel on nous avait logés. Ils ne parurent qu'après quelque délai, et j'observai à l'instant un changement marqué à la fois dans leurs manières et dans celles de la foule d'officiers qui les entouraient. Je les informai d'un ton grave et respectueux de ce que j'avais vu ce même matin, et leur
2r>6 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
demandai s'ils savaient qu'un nombre considérable de troupes chinoises avaient occupé le terrain même qu'ils avaient désigné pour le campement des alliés. La conversation suivante en résulta alors :
COMMISSAIRES
« Nous ne sommes pas des autorités militaires, et nous n'avons aucun contrôle sur les troupes.
M. PARKES
« Mais Vos Excellences, comme commissaires impériaux, ont certainement le pouvoir d'instruire vos généraux qu'ils aient a cesser les hostilités, et une collision est maintenant imminente entre les troupes dont je parle et la colonne alliée, laquelle doit sous peu arriver à la mome place. Voulez-vous ordonner l'éloignement immédiat des troupes chinoises ?
COMMISSAIRES
« Nous ne pouvons commander à nos troupes de se retirer que lorsque la paix aura été décidée.
M. PARKES
(( Je croyais que la paix avait été décidée par vousmêmes aussi bien que par les alliés. Tous les préliminaires n'ont-ils pas été discutes et conclus dans nos différentes entrevues?
COMMISSAIRES
« Nous ne le croyons pas. Vous avez laissé un point très-essentiel dans l'incertitude : celui de l'audience.
M. PARKES
« J'ai informé Vos Excellences que je n'avais aucune instruction sur ce point; mais, en même temps, je vous ai assurés qu'on pouvait l'arranger à une autre époque, et le fait que je n'étais pas autorisé à le discuter prouvait que ce n'était pas une question dont la paix ou la guerre dépendît.
COMMISSAIRES
« Nous avons une manière de voir différente, et nous
TROISIÈME GUEftKE. 257
[maintenons qu'il ne peut y avoir de paix juj^qu'à ce que ce point soit définitivement arrangé. Jusqu'à ce que la 'paix soit faite, nos troupes ne peuvent se retirer.
M. PARKES
a Je suis fâché d'entendre Vos Excellences parler sur [ce ton. Vous auriez dû au moins me faire cette déclaration hier. Je ne puis que m'en retourner et rapporter ce que vous dites maintenant a lord Elgin.
COMiMISSAlRES.
« Vous pouvez faire beaucoup plus si vous le voulez. iVous pouvez arranger vous-même, sur-le-champ, le •point en discussion ; mais vous ne voudrez pas le faire.
M. PARKES
a Je ne puis que répéter que je n'ai pas le pouvoir de faire rien de semblable, et que tout ce que je puis maintenant, c'est de retourner vers lord Elgin.
« Pendant que cette conversation avait lieu , je fus I constamment interrompu par les mandarins, qui, entourant les commissaires, croyaient bien faire d'essayer d'étouffer ma voix, en répétant d'un ton élevé, avec des •additions variées de leur cru, les remarques de leurs supérieurs ; et les commissaires ne faisaient rien pour mettre un frein a leur grossièreté. Je notai brièvement dans mon portefeuille les réponses des commissaires, leur expliquant que je faisais cela afin de me mettre à même de rapporter avec exactitude à Votre Excellence tout ce qu'ils avaient dit; et prenant alors respectueusement congé d'eux, je retournai sans perdre de temps vers les miens.
« Je trouvai tout le monde rassemblé; on m'avait attendu environ vingt minutes. M. Loch, accompagné du major Brabazon, était venu, de la part du général Grant, dire qu'il ne nous fallait pas perdre de temps pour revenir, et nous tînmes le plus grand compte de cette injonction.
« Nous venions de passer Chang-kia-ouan, et nous espérions être en dix minutes hors des lignes indigènes, quand le feu de l'artillerie des Chinois s'ouvrit sur leui front et montra que rengagement était commencé. Aussitôt que nous fûmes aperçus, un certain nombre de cavaliers tartares s'avancèrent pour nous couper la route et, faisant faire halte a mes compagnons, je disk un officier qui nous étions, et lui demandai de nous permettre de passer outre. Il nous pria de ne pas continuer avant que des ordres ne fussent arrivés d'un officier supérieur qui était tout près de la; à quoi je répondis qu'on pourrait épargner du temps si je visitais cet officier moimême. Il y consentit; je m'avançai donc vers Tendroit, accompagné de M. Loch et d'un sowar portant un drapeau blanc. Mes autres compagnons, c'est-a-dire le major Brabazon, le lieutenant Anderson, MM. de Norman et Bowlby, un dragon et, je crois, dix-huit sowars, restèrent sur la route, ayant aussi un drapeau blanc.
« En passant un champ de cannes élevées, qui nous cachaient a la vue des nôtres, nous arrivâmes soudainement sur un corps d'infanterie que l'on empêcha avec peine de faire feu sur nous, et l'on nous dirigea vers un mandarin à cheval, évidemment d'un rang élevé, et portant un bouton rouge, qui était du côté opposé du canal mentionné dans la première partie de ce rapport, et près de l'endroit où l'un des ponts avait été enlevé. La foule des soldats nous cria de descendre de cheval et de passer le canal dans un bateau. J'essayai d'éviter cela, mai.^ comme le mandarin mentionné ne voulait pas me parler à moins que je ne fisse ainsi, et m'apercevant que nous étions entourés de soldats grossiers et surexcités, qui nous considéraient évidemment commeleurs prisonniers, je conseillai a M. Loch et aux sowars de se conformera l'ordre. Pendant ce temps, un autre mandarin était venu trouver le premier, et entendant, comme il approchait, le cri de :1e prince! le prince 1 je m'enquis près d'un
officier quel prince c'était. Il me dit : Le prince Sang (Sang-ko-lin-sin), et j'espérais alors que l'usage que ce personnage avait lui-même fait dans les dernières hostilités des drapeaux parlementaires, l'engagerait a respecter celui sous lequel nous agissions en ce moment. Nous mîmes donc pied a terre, afin de traverser le canal vers lui ; et, a peine descendus de cheval, les soldats tombèrent sur nous, arrachèrent plusieurs des vêtements que nous portions, nous traînèrent à travers le canal et nous jetèrent, étendus sur le sol, devant le prince.
« Dès que le prince m'eut donné l'occasion de parler, ce qu'il fit en me demandant mon nom, je lui appris qui j'étais et je l'informai sur-le-champ clairement du caractère de ma mission a Toung-cho, ajoutant que je retournais vers mon ambassadeur lorsque j'avais été arrêté par ses troupes. Je continuais, me plaignant du mauvais traitement que je recevais, lorsque le prince m'interrompit, me disant : « Pourquoi n'avez-vous pas consenti hier a arranger la question de l'audience?
« — Parce que je n'étais pas autorisé à le faire, » répliquai-je.
« Le prince alors continua d'un ton très-aigre : « Ecoutez ! Vous pouvez parler raison: vous avez gagné deux victoires contre nous, qui n'en avons remporté qu'une. Deux fois, vous avez osé prendre les forts du Peï-ho; pourquoi cela ne vous satisfait-il pas ? Et à présent vous osez proclamer (le prince ici faisait allusion à la proclamation du commandant en chef) que vous attaquerez n'importe quelles forces qui arrêteront votre marche sur Toung-cho. C'est ce que je fais maintenant. Vous dites que vous ne dirigez pas ces mouvements militaires, mais je connais votre nom, et je sais que vous êtes l'instigateur de tous les crimes que votre nation commet. Vous vous êtes aussi servi d'un langage hardi, en présence du prince de Y ; et il est temps que les étrangers apprennent a respecter les nobles chinois et les ministres. »
îlO LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
« J'essayai d'expliquer au prince ses erreurs; je lui dis distinctement quelles étaient mes fonctions ; que j'étais venu à Toung-cho avec le consentement exprès des commissaires impériaux, et seulement dans l'intérêt de la paix, et je le priai de nouveau de montrer pour un drapeau anglais parlementaire un respect pareil a celui que nous avions constamment montré pour les drapeaux envoyés, à tant de reprises, par les Chinois.
« Mais le prince ne fit que rire de tout cela, et s'avançant vers une maison tout près de là, il commanda aux soldats de m'amener derrière lui.
« En arrivant a la maison je fus de nouveau jeté à genoux devant lui, et le prince me demanda si je voulais écrire pour lui.
« Ayant demandé ce qu'il voulait que j'écrivisse : — Écrives à vos gens, dit-il, et dites-leur d'arrêter l'attaque.
— « Il serait inutile que je fisse cela, répliquai-je, car. je ne puis ni contrôler, ni influencer les mouvements militaires d'aucune manière. Je ne veux pas tromper Votre Altesse en lui laissant supposer que ce que je pourrais écrire aurait un tel effet.
— a Je vois que vous persistez dans votre obstination, dit-il, et que vous ne me serez d'aucune utilité. »
« Je l'entendis ensuite donner des ordres de mener M. Loch, le sowar et moi au prince de Y, mais de conduire l'escorte à Chiang-kia-ouan. Pendant que l'on faisait les préparatifs nécessaires, deux officiers supérieurs de sa suite, portant des boutons rouges, me prirent à l'écart dans une tente, et me dirent de m'asseoir pour causer avec eux. a Suivez nos conseils, dirent-ils, et n'essayez pas de nier que vous pouvez faire ceci ou cela, ou sinon vous vous mettrez dans l'embarras. »
« Je leur expliquai de nouveau qui j'étais, et jusqu'où s'étendaient mes pouvoirs; mais ils me répondirent qu'ils ne me croyaient pas.
a Ayant exprimé ma surprise de rengagement qui
TROISIEME GtJERt\Ë. 2il
avait eu lieu et demandé comment il avait commencé, ils dirent-. « Peu importe! peut-être est-ce vous, peut-être est-ce nous qui l'avons commencé; mais vous avez été trop loin, et vous aurez a présent ce que vous méritez.
— «Mais nous n'avons pas été trop loin,répliquai-je,ila été convenu entre nos ambassadeurs et vos commissaires que nous devons occuper le terrain jusqu'à cinq H au sud de Chang-kiaouan.
— « Oh! peu importe quelques ti de plus ou de moins, dirent les officiers. C'eût été absolument la même chose si vous étiez venus a cinq, a dix ou a vingt H de notre armée. Vous avez été trop loin, nous vous le disons. »
«La canonnade devenait plus forte, et les deux officiers eurent a suivre le prince Sang, qui était à cheval en avant. M. Loch, le sowar et moi reçûmes l'ordre de monter dans une charette découverte, de laplusgrossièreconstruction; et deux soldats français, que nous n'avions pas encore vus, furent mis avec nous. Quelques instants auparavant, j'avais remarqué qu'un officier français , que je savais être l'intendant du commissariat, était conduit à la maison; il avait évidemment été maltraité, mais je ne pus voir jusqu'à quel point, et je n'eus pas l'occasion de causer avec lui. »
En effet, la partie de l'armée alliée qui se trouvait à Ho-si-vou (trois mille cinq cents hommes), et qui s'était : mise en marche le 18 au matin pour se rendre au camipement de Chang-kia-ouan, rencontra les postes avancés des Tartares, qui ouvrirent le feu sur elle. I L'armée indigène, composée de vingt-cinq mille cava- ! liers et dix mille fantassins, soutenue par quelques bat- 1 teries et retranchements, formait un grand demi-cercle ; de plusieurs kilomètres. Évidemment, le plan de Sangjko-lin-sin était de faire ployer les ailes de cette ligne I jusqu'à former le cercle entier, laissant les alliés enfer-
•2i2 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES.
mes au milieu : opération qui lui paraissait très-facile h cause de leur petit nonibre.
Les alliés, rompant la ligne ennemie, coupèrent en deux l'armée impériale, que la mitraille mit bientôt en déroute. Quinze cents Chinois restèrent sur le champ de bataille.
Les alliés continuèrent leur marche, et le 21 septembre Sang-ko-lin-sin leur présenta de nouveau le combat, a quelques milles a l'ouest de Toung-cho. Le lieu était bien choisi et défendu par plusieurs tranchées et batteries. L'action dura cinq heures; l'armée indigène avait encore été placée en demi-cercle : le résultat final fut semblable a celui du 18.
Dans ces deux combats les alliés n'eurent aucun mort, et seulement vingt-cinq blessés environ en tout, dont l'un mourut de ses blessures.
Les Tartares laissèrent aux mains des alliés plus de cent canons, avec toutes leurs munitions, bagages et tentes, et d'énormes quantités de fourrages, d'avoine et de thé.
Après ces faciles victoires un interprète anglais alla à Toung-cho, et obtint qu'on ouvrirait un marché où les alliés achèteraient tous les vivres dont ils auraient besoin, et qu'à cette condition les troupes n'entreraient pas dans la ville.
On, se mit sur-le-champ en communication avec les chei? indigènes pour réclamer MM. Parkes, Loch, de Norman et tous les autres Anglais au nombre de vingt-six, et treize Français ; tous avaient été faits prisonniers pendant qu'ils étaient allés dans les lignes chinoises comme parlementaires, pour suivre des négociations entamées parles mêmes commissaires impériaux.
Bientôt les ambassadeurs reçurent des communications de Koung, frère de l'empereur, s'annonçant comme le nouveau commissaire plénipotentiaire nommé par Sa Majesté Impériale. On ne tarda pas a voir qu'il avait l'intention de garder les prisonniers dans l'espoir d'obtenir
des concessions. Les ambassadeurs déclarèrent àplusieurs reprises qu'ils n'entreraient dans aucune négociation do paix jusqu'à ce que les prisonniers eussent été rendus.
Après les déroutes des 18 et 21 septembre aucune considération ne put plus retenir l'empereur, et le 28 il partit. Le lendemain, son frère Koung écrivait aux ambassadeurs de France et d'Angleterre que Sa Majesté était allée faire un tour de chasse en Tartarie.
Ainsi ce souverain, qui a la prétention d'être le seigneur de tous les rois du monde et qui exige de leurs représentants l'adoration du prosternement, abandonnait sa capitale devant une division de dix mille étrangers venus de l'Occident! Il est vrai que la santé lui faisait défaut et qu il marchaît sur des béquilles, ne pouvant pas s« servir de ses jambes.
Le-s chefs alliés étaient décidés a attaquer Pékin, mais ils durent attendre l'arrivée de l'artillerie de siège, qui ne parvint à Toung-cho que le 2 octobre, portée par une fiottille de barques.
Le 3, on se mit en mouvement sur la capitale, en se dirigeant du côté nord, par où l'on croyait avoir aperçu quelques corps de cavalerie tartare. Le 6, le général Montauban, ayant avec lui la division française et un régiment de cavalerie anglaise, se trouvatoul a coup devantlefameux palais d'été appelé Youen-ming-youen. C'était la résidence habituelle de l'empereur, et il y avait très-peu de jours, comme nous l'avons dit, que Hien-foung l'avait quittée.
Trois cents eunuques et vingt gardes du jardin, armés, qui occupaient le palais, voulurent faire quelque résistance, par suite de laquelle deux officiers français furent blessés.
On trouva dans ce palais de grandes richesses en objets précieux de tout genre, et de For en lingots pour 300,000 francs environ.
Le 8, MM. Parkes, Loch, le comte d'Escavrac de Lau-
aii LA CHINE ET LES PUISSAiNCES CHKÉTIENNES.
ture ot deux soldats indous furent mis en liberté, et vinrent au camp allié, a la grande joie de leurs compatriotes^ On espéra avoir les autres, quoique eeux-ci n'en eussent pourtant aucune nouvelle. On attribua la mise en libertéde ces prisonniers a Tallaque du 6 contre le palais de' Youcn-ming-youen; et l'on redoubla les réclamations en: faveur du reste des prisonniers, en menaçant de prendreet de détruire la capitale.
Les alliés mirent leurs batteries de brèche près la' porte An-ting, au nord-est de la ville, et annoncèrent qu'ils ouvriraient le feu le 13 à midi, si la ville ne se rendait pas. Dix minutes avant l'heure fixée, la porte leur fut ouverte : une partie des alliés montèrent sur lesremparts et ils y portèrent quelques-uns de leurs canons.
Les alliés avaient promis que la capitale ne serait pas saccagée, qu'ils n'entreraient pas dans la ville intérieure qui, entourée d'un mur, se trouve dans Pékin, et que les Chinois appelés coulis (hommes de peine), formant un corps au service des alliés, resteraient hors des remparts.
Les généraux anglais et français avaient dû laisser un détachement de 1,000 hommes à Toung-cho pour garder possession de la rivière, et une force pareille dans un camp retranché à quelques milles de Pékin, où ils avaient leurs munitions, bagages et hôpitaux. C'était donc a une armée de 10,000 étrangers que la grande capital»^ du colossal Empire céleste s'était rendue, sans tenter de se défendre I
Les ambassadeurs, se refusant toujours à entamer des négociations de paix tant que le reste des prisonniers ne serait pas rendu, on vit paraître, pendant les journées des 14 et 15, dix sujets anglais et sept français; ils arrivèrent vivants, accompagnés de dix-huit cadavres de. leurs compagnons de captivité, lesquels, dirent les Chinois, étaient morts de maladie.
Je reprends ici le récit que M. Parkes a fait de son emprisonnement :
« Nous fumes envoyés a Toung-cho, sans rien voir de notre escorte sur la route, et nous fûmes conduits à travers la ville au temple, dans le faubourg de l'Ouest, où j'avais vu les commissaires, le matin. Ils étaient partis, et notre garde (consistant en cinquante cavaliers) suivit la route de Pékin, demandant après les commissaires tout le long du chemin, et se réjouissant des souffrances que les cahots affreux nous occasionnaient, lorsque la voiture roulait rapidement le long de la chaussée délabrée. Après être revenus sur leurs pas dans plusieurs sens, les soldats nous conduisirent- enfin dans un campement, et nous jetèrent a genoux devant un mandarin, quils me dirent être le général et le. ministre d'État Juy-lin. Afin d'éviter un autre douloureux et inutile examen, je feignis de m'évanouir, et en réponse à ses questions, je demandai de l'eau. Il commanda alors que Ion nous conduisît a l'air; mais nous étions tellement pressés par une cohue de soldats en désordre, que nous dûmes être emmenés dans une maison, où nous fûmes visités par un officier du rang de Ta-jin (Excellence,, et tout ce que nous avions en notre possession nous fut enlevé. De nouveau, nous fûmes emmenés dans un temple, et un mandarin de la suite du prince Y, appelé Tsing-tajin, qui s'était comporté envers moi, dans l'entrevue du matin, avec une grossièreté notable, arriva et ordonna que nous fussions conduits devant lui pour être examinés. 11 nous demanda nos noms et qui nous étions, et insista ensuite pour que je lui disse où j'avais obtenu un papier qui avait été trouvé dans ma poche; le hasard voulut qu'il s'y trouvât une longue mention de plusieurs princes et d'autres personnages importants qui passaient pour être parmi les principaux avocats de la politique guerrière. Dans la crainte de compromettre lécrivain chinois du memora?idum (qui n'était du reste qu'une liste de noms), je répondis que je l'avais trouvé dans un yamoun de Canton. Il déclara
li. 14.
2i6 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
que cela était faux, demanda pourquoi j'osais faire des enquêtes sur les princes chinois, et dit que l'on emploierait la force pour me faire avouer de qui je recevais mes; informations.
« A ce moment il fut soudainement appelé ; nous entendîmes du mouvement en dehors de la maison, et une*i troupe de soldats, l'épée nue, s'élança, nous traîna tous en dehors, et nous lia fortement les poignets derrière le dos. Ils étaient très-surexcités, et ils s'écrièrent que la mort n'était que ce que nous>niéritions, puisque nos soldats avaient tué les leurs. Après un délai très-court, pendant lequel M. Loch et moi nous nous fîmes mutuellement des adieux que nous pensions être les derniers, nous fûmes saisis par les soldats et emportés rapidement de la maison, tout a fait de la même manière que j'avais, vu les Chinois conduire leurs prisonniers au supplice. Nous nous retrouvâmes de nouveau ensemble sous quelques arbres, et nous fumes une autre fois mis tous les * cinq dans une voiture. Tout était confusion autour de nous ; on levait le camp que nous avions précédemment observé, et je pus voir qu'un mouvement en avant de la part des forces alliées occasionnait évidemment une retraite des Chinois. Nous nous trouvâmes bientôt de nouveau sur la route de Pékin, et souffrant bien plus qu'auparavant des cahots de la voiture, parce que nous ne pouvions pas alors nous servir de nos mains ou de nos bras pour parer les secousses. La voiture étant trop pesamment chargée pour continuer de marcher au pas voulu, une autre fut appelée, et le sikh et l'un des Français y furent transférés. Nous passâmes devant des corps nombreux d'infanterie placés le long de la route, et nous fûmes rencontrés par des troupes considérables de cavalerie allant dans la direction de Toung-cho. La route était tellement barrée par des hommes et des véhicules^ qui se retiraient pendant que d'autres s'avançaient, que • nous étions souvent obligés de faire halte. Le prince d'Y,
TROISIÈME GUERRE. 2i7
Mou-yin, commissaire impérial adjoint, etHang-ki, nous dépassèrent dans de grandes chaises a porteur, mais ne daignèrent pas faire attention à nous. Nous pouvions, nous apercevoir que nous étions confiés a Tsing-tajin, l'officier déjà décrit comme étant de la suite duprincedY; et la première sollicitation que nous lui adressâmes pour qu'il allégeât nos souffrances et apaisât notre soif, lui causa un si vif plaisir, que nous ne fîmes pas un second appel à son humanité. Heureusement un des quatre soldats qui se trouvaient dans la voiture avec nous pour nous garder fut moins dur et nous donna un peu d'eau. Il était à peu près deux heures et demie quand nous fumes mis dans la voiture, et le soleil se couchait lorsque nous arrivâmes a la Chaou-yang, c'est-a-dire la porte orientale de la ville. Les rues étaient pleines de monde, et ceux qui nous avaient pris firent le meilleur usage qu'ils purent de nous, atin de donner à leur retour le caractère d'un triomphe. Nous continuâmes à être menés de rue en rue, passant par les quartiers est et sud de la ville, puis dans celui de l'ouest, et enfin nous entrâmes, vers huit heures du soir, dans une large cour, et je vis avec effroi que nous étions dans les mains du tribunal des châtiments.
« Après nous avoir fait attendre au milieu d'une foule épaisse, une demi-heure encore, on me fit sortir de la Voiture et l'on m'amena devant une cour composée de juges d'un rang inférieur, qui me firent mettre à genoux, et après m'avoir traité d'une manière très-tyrannique et questionné sur quelques points de peu d'importance, lis me chargèrent de chaînes et me remirent aux mains d'une troupe de geôliers à l'air brutal. Ces hommes me conduisirent a travers plusieurs longues cours, et nous arrêtant par hasard (pour je ne sais quelle raison), je reconnus, au bruit des chaînes, qu'un autre prisonnier approchait. C'était M. Loch ; mais on ne voulut pas nous permettre de causer ensemble, et l'on nous conduisit surle-champ dans des directions opposées. Enfin nous nous
2i8 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
trouvâmes devant un bâtiment que je vis être une prison ordinaire. Quand la porte massive se fut ouverte et puis fermée sur moi, je me trouvai au milieu d'une foule de soixante-dix ou quatre-vingts prisonniers a l'air farouche; la plupart sentaient très-mauvais, comme c'est Vhabitude dans les prisons chinoises, par suite des maladies et de la malpropreté; ils étaient naturellement désireux de contempler le nouveau venu.
« Je fus encore attentivement examiné et visité par les geôliers, qui s'assurèrent aussi que mes chaînes tenaient suffisamment, et ils me lièrent les bras avec de nouvelles cordes, non pas assez comprimés, cependant, pour empêcher la circulation ou pour occasionner de sérieux inconvénients. En même temps ils ôtèrent, à mon grand allégement, les cordes de mes poignets; elles avaient été tellement serrées qu'elles avaient fait enfler mes mains le double de leur grosseur, et me causaient alors une forte douleur. Ils me mirent sur la planche élevée sur laquelle les prisonniers couchent, et m'attachèrent par une autre grande chaîne à une poutre, au-dessus de ma tète. Mes liens consistaient en une longue et lourde chaîne qui s'étendait du cou jusqu'aux pieds, et les mains s'y rattachaient par deux chaînes croisées et des menottes; j'avais les pieds liés de la môme manière.
« Épuisé de fatigue et de faim, car j'étais privé de nourriture depuis plus de vingt-quatre heures, je tombai endormi; mais je fus bientôt rendu au sentiment de ma position en m'entendantappelerpour être ramené de nouveau devant le même tribunal d'inquisiteurs. 11 était à peu près minuit, mais l'heure n'empêcha pas la réunion d'une foule composée, il est vrai, dans cette occasion, d'agents de police, de geôliers, de licteurs et des autres nombreux mirmidons de la justice chinoise. Les mandarins, lorsque je fus placé à genoux devant eux, m'avertirent qu'ils me forceraient à dire la vérité, si je ne la disais pas de bon gré, et comme preuve du sérieux de leurs paroles, ils
TROISIEME GUERRE. 2t9
commandèrent a quatre bourreaux, avant qu'ils n'eussent commencé leurs questions, de me saisir parles oreilles, par les cheveux de la tète et par la figure. Ils me demandèrent d'abord si j'étais Chinois. Je leur dis qu'ils n'avaient qu'à regarder ma figure et mes cheveux pour voir que je ne l'étais pas. Les questions suivantes eurent rapport a mon âge, au temps de ma résidence en Chine, comment et où j'avais été employé, etc. Us continuèrent alors comme il suit :
INQUISITEURS
« Dites-moi le nom de votre chef?
RÉPONSE
« Lequel voulez-vous dire : l'ambassadeur, le général ou l'amiral?
INQUISITEURS {d'un t07i fâché).
« Vous n'avez pas de tels fonctionnaires. N'ayez pas l'audace de vous servir de ces titres.
(( Ici les bourreaux approprièrent leur action au Ion des mandarins, en tirant simultanément mes cheveux et mes oreilles.
INQUISITEURS
« A présent, dites-moi le nom de votre chef?
RÉPONSE
« Lequel?
m^ INQUISITEURS.
(TLe chef de vos soldats? ,^
RÉPONSE (en anglais).
« Le lieutenant général sir Hope Grant. INQUISITEURS.
« Quoi?
RÉPONSE (en anglais).
« Le lieutenant général sir Hope Grant.
INQUISITEURS
« Dites quelque chose que nous puissions comprendre?
RÉPONSE
« Je suis obligé de me servir des termes anglais, puisque vous ne voulez pas me laisser vous les donner en chinois.
« Ils essayèrent d'inscrire, d'après les sons chinois, le lieutenant général sir Hope Grant, mais ne réussissant pas, ils me demandèrent le nom d'un autre chef.
RÉPONSE (en anglais).
« Ambassadeur extraordinaire : the Earl of Elgin.
tt Trouvant qu'il leur était également impossible d'inscrire ces mots en chinois ou de continuer l'examen, ils me dirent que je pouvais reprendre les noms et les titres chinois, et je leur donnai alors ceux de l'ambassadeur et des commandants en chef.
INQUISITEURS
« Combien de soldats avez-vous ?
RÉPONSE
« Non moins de vingt mille hommes en état de se battre.
INQUISITEURS
« C'est faux! (les bourreaux me saisirent comme auparavant) Répétez combien ? "^'(Ér
RÉPONSE
« Non moins de vingt mille hommes en état de se battre, parmi lesquels je ne compte pas la suite de l'armée, etc. Je vous l'ai déclaré une fois, et je n'ai aucune autre réponse à faire.
« Ici je fus menacé et par les mandarins et par les
i bourreaux; mais jugeant dangereux de dévier le moins t du monde des réponses une fois faites, je m'en tins à I celles que je leur avais déjà données, et ce fut inscrit.
INQUISITEURS
« Combien les Français ont-ils de soldats ?
RÉPONSE
« Je connais moins bien leurs forces; mais ils ne peuvent avoir moins de dix mille hommes en état de se battre.
INQUISITEURS
« Vous mentez de nouveau.
« La même question fut répétée et appuyée par les bourreaux ; je recommençai la même réponse, et elle fut 1 notée. Je leur expliquai que, comme j'étais un fonction- ; naire civil, on ne pouvait pas s'attendre a me trouver familier avec les matières militaires, ni bien informé de tous les détails d'une armée aussi grande que les troupes alliées.
INQUISITEURS
« Une si grande armée, dites*vous? Que sont trente lille hommes? une simple bagatelle, un rien.
« Ils continuèrent a m'examiner, dans le même ton, sur le nombre de notre cavalerie, de notre artillerie, de nos vaisseaux, de nos steamers, de nos chevaux, des coulis chinois, etc., et en particulier sur la portée de notre artillerie de campagne et de siège, que je leur dis être de trois mille et plus,etj'ajoutai d'autres détails sur leur force de destruction. Entendant dire que les chevaux de l'armée venaient de l'Inde^ ils me questionnèrent sur les ressources de ce pays, et furent désagréablement affectés de ma réponse, qu'il n'était qu'à vingt jours de navigation de la Chine, et qu'il avait une armée de plus de trois cent mille hommes et une population de plus de cent
millions. Ils furent également mécontents du chift're auquel j'estimai la population de la Grande-Bretagne, que je mis a environ trente millions d'habitants. Mais l'observation qui leur déplut le plus, et qui me fit torturer par les bourreaux, fut un terme que j'employai pour désigner Sa Majesté, qui marquait égalité de rang avec l'empereur. Ilsnravaientinterrogé sur notre prince, à quoi je répondis que nous avions plusieurs princes, et en Angleterre et dans les Indes, mais qu'ils étaient tous sous un seul souverain, comme dans lempire chinois.
« Que voulez- vous donc dire en vous servant d'un tel langage? dirent-ils; vous avez vous-même montré que vous avez été longtemps en Chine, que vous pouvez parler notre langue et lire nos livres; vous devez donc savoir qu'il n'y a qu'un seul empereur qui gouverne tous les pays. Il est de votre devoir de faire part de vos connaissances supérieures sur ce sujet a vos compatriotes, au lieu de les encourager dans leurs idées extravagantes.
« Ils insistèrent alors sur Ce que j'avais été souvent k Pékin, que j'y avais des complices et qu'ils me forceraient à révéler leurs noms. Je niai tout cela, et leur dis que je ne connaissais que trois personnes à Pékin.
K INQUISITEURS
« Nommez-îes.
RÉPONSE
« Les deux commissaires impériaux le prince de Y et Mou-yin, et le commissaire adjoint Ilang-ki.
« Je fis cette réponse dans l'espoir de désarmer leurs soupçons, qui étaient, je le voyais, très-prononcés sur" ce point; et l'idée que par nos coulis chinois, ou par quelque autre moyen, nous avions tramé la trahison dans l'intérieur des murs de la capitale, leur causait évidemment une appréhension sérieuse. Ils demandèrent aussi particulièrement le nombre et les noms de nos interprètes. Je les satisfis en leur donnant les noms de baptême
TROISIÈME GUEUUE. 255
et de famille de plusieurs de ces messieurs, tout au loni;. sachant^ comme révénement l'a prouvé, qu'il leur sérail impossible d'inscrire d'une manière intelligible les longs mots anglais, et ils cessèrent bientôt leur enquête. Ils persistèrent néanmoins dans leurs questions sur M. Lay, et lorsque je leur eus dit qu'il était alors chargé, d'après l'invitation des autorités chinoises, de la gestion de leur revenu étranger, lequel était presque doublé depuis que cette recette avait été mise dans ses mains, ils me réprimandèrent de me servir d'un tel langage, et s'écrièrent que M. Lay n'était qu'un traître indigène (chinois). Vers la tin de l'examen, pendant la durée entière duquel j'avais été forcé de rester a genoux sur la même dalle, j'obtins la permission de prendre la parole pour mon propre compte. Je leur dis pourquoi mes compatriotes et moi étions venus 'a Toung-cho ; que nous étions tous dans l'intérêt de la paix et non de la guerre ; mais quoique couverts par un drapeau parlementaire et admis à des entrevues avec les commissaires impériaux, nous avions été saisis et maintenant traités, non pas même comme des prisonniers de guerre, mais comme des malfaiteurs vulgaires et des délinquants aux lois chinoises. Je demandai avec instance qu'on ne persistât pas dans cette grande et, selon moi, inexplicable erreur, quand ils m'interrompirent disant : « C'est votre récit ; nous en avons un autre. Mais si, commevousle dites, vous n'appartenez pas à l'armée et n'avez rien "a faire avec les soldats ou leurs mouvements, pourquoi vous voit-on toujours aux postes avancés? » A quoi je répondis que nous avions toujours un interprète en avant, pour être prêt à recevoir les ouvertures et les communications des autorités chinoises et pour veiller aux intérêts du peuple. L'examen fini, on me commanda de retourner en prison.
« Je vous ai ainsi donné, milord, une relation détaillée des événements du 18 septembre, jour où noH.s fûmes arrêtés. Mais j'essayerai d'éviter de semblables détails II. 15
2ôi LA- CHINE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES.
dans le récit que j'ai maintenant h ajouter des vingt jours d'emprisonnement qui suivirent. Le 19 et le 20, un jj;rand nombre de mandarins visitèrent la prison, et ceux qui par leur position officielle en avaient le droit commandèrent que je fusse am(!né devant eux, afin qu'ils eussent la satisfaction de me voir a genoux. Parmi ceuxci étaient les plus hautes autorités du conseil des châtiments, sans en excepter, comme je le sais à présent, le président lui-même, qui m'insulta d'un ton amer, rit de mes paroles, et parut aussi ignorant de ce qui concerne les étrangers et aussi plein de préjugés contre eux, que ses subordonnés qui avaient conduit l'interrogatoire relaté plus haut. Plusieurs censeurs et vice-présidents des autres cinq conseils me furent aussi désignés par les geôliers, comme étant parmi les visiteurs. Toutes les fois que j'étais conduit devant des mandarins de rang, je né perdais pas l'occasion de protester contre le traitement que je subissais, et de leur démontrer qu'en agissant si cruellement envers moi ils se faisaient tort à eux-mêmes, puisqu'il était impossible que la paix pût se faire, s'ils saisissaient et emprisonnaient les instruments des négociations.
« Mais ce ne fut que parmi les prisonniers que j'obtinâ de la sympathie, ou que je me fis écouter. Beaucoup de ces malheureux étaient contents, quand on le leur permettait, de s'assembler autour de moi, d'entendre mon histoire ou les descriptions que je voulais bien leur faire des usages des pays étrangers. Au lieu de suivre l'exemple donné par leurs autorités et de m'insulter ou de me tourner en ridicule, ils me manquaient rarement de respect, s'adressaient a moi par mon titre et souvent évitaient de me déranger quand il était en leur pouvoir de le faire* La plupart étaient des hommes de la plus basse classe et du dernier ordre de criminels, tels qu'assassins, voleurs qualifiés, etc. Ceux qui n'avaient pas d'argent à eux étaient réduits par la saleté et la dicte de la prison à un
TROISIEME GLERRE. 255
état affreux de décharnement et de maladie; mais ceux qui avaient les moyens de payer les geôliers et d'acheter ce dont ils avaient besoin, vivaient dans une abondance et un confort relatifs.
« Ils m'expliquèrent que leur système de prison ne coûte au gouvernement que la paye des geôliers et la fourniture de deux bassins de maïs par jour, pour chaque prisonnier. Toutes les autres dépenses, telles que l'eau, l'éclairage, le feu, le thé, le sel, les légumes pour les prisonniers et les bons repas pour les geôliers, sont défrayées par celui qui se charge volontairement de ce service, comme rachat d'une certaine portion de son temps d'emprisonnement.
« Les mandarins et le conseil ayant ordonné que Ton me fournît des vivres que je pusse manger, ma subsistance qui coûtait, me dit-on, un schelling par jour, dut être payée par l'homme qui avait pris sur lui cette charge ; mais au lieu de me prendre en aversion, a cause du surcroît de dépenses que je lui occasionnais, il était un des premiers à me montrer de la sympathie et de la considération. Ma nourriture consistait en deux repas par jour, de riz bouilli ou d'une sorte de macaroni , assaisonné d'une portion très-mesurée de légumes ou de viande; il y avait aussi des gâteaux ou du pain du pays, un peu de thé et du tabac.
« Sur le rôle de la prison, qui était suspendu a la muraille, je me trouvais qualifié de rebelle; l'on disait que j étais un des cinq rebelles sur un total de soixante-treize, qui étaient condamnés a porter les chaînes les plus lourdes.
« Comme je devenais plus intime avec les habitants de la prison, j'essayai avec précaution d'obtenir deux ou par eux des renseignements sur les mouvements des alliés, ou sur les intentions des autorités chinoises; mais les geôliers étaient toujours aux aguets pour empêcher toute communication entre moi et les prisonniers sur
2r>6 LA CHl.NE ET LES PUISSANCES CHKETIENNES.
ces sujets, et ils ne voulaient pas me permettre de les amener eux-mêmes a causer sur ces matières. Deux de ces hommes étaient constamment a côté de moi, jour et nuit, et bien que de temps en temps ils répondissent à mes questions sur M. Loch et mes compagnons de prison, ils déjouèrent toutes les tentatives que je fis pour leur envoyer un message ou un billet. »
Les autres prisonniers furent conduits au palais de Youen-ming-youen, où l'empereur était encore. On leur attacha les pieds et les mains derrière le dos, et on les mit par terre, la bouche en bas. On les abandonna ainsi sans leur donner ni à boire ni à manger, et probablement ils étaient condamnés a mourir; mais, après la déroute du 21 septembre, ils furent diriges et conduits dans quatre lieux différents, a quelques milles, vers les hauteurs voisines. Cette mesure fut sans doute prise au moment où l'empereur quitta le palais pour se sauver en Tartarie.
Ces malheureux prisonniers, dirigés en quatre différents groupes, furent torturés et privés de nourriture. Quelques-uns succombèrent en peu de jours, d'autres résistèrent davantage et leur vie ne fut sauvée que grâce a la fermeté des ambassadeurs qui ne voulaient traiter de la paix qu'après leur reddition.
Le lieutenant-colonel d'artillerie anglaise Brabazon, et l'abbé Duluc, Français, eurent la tète tranchée et furent jetés dans la rivière pendant l'action du 21 : ils étaient entre les mains d'un général tartare qui fut blessé ; soit par la rage que cet accident lui occasionna, soit par la retraite précipitée qu'il était obligé d'opérer, il assassina ses prisonniers parlementaires.
Les autres victimes furent M. de Norman, premier attaché a l'ambassade anglaise ; le lieutenant de cavalerie Anderson ; le correspondant du Times, M. Bowlby ; quatre officiers français et quelques soldats.
Les survivants donnèrent des détails navrants sur leurs propres souffrances et sur la mort de leurs compagnons. Parfois, celui qui s'avisa de demander de la nourriture, reçut de la boue dans la bouche. Non-seulement on leur avait attaché les poignets avec des cordes le plus serrées possible, mais on avait mouillé les cordes afin que par l'effet du retrait elles devinssent plus serrées encore. Les doigts des mains de M. de Norman s'enflèrent jusqu'à crever, et ses souffrances furent telles, qu'il en devint fou et expira au milieu du délire.
M. le comte d Escayrac de Lauture, chargé d'une mission scientifique, ne fut pas enchaîné, mais ses mains furent constamment attachées; voici un passage du récit de sa captivité, publié dans le Mùniteiw des 30 et 31 décembre 1860 :
« Pendant les quatre premiers jours, je ne pus manger que quelques fruits offerts par les prisonniers. C'est au bout d'une dizaine de jours seulement que je pus faire quelques pas sans être soutenu.
« Dès le second jour, mes mains me causèrent une douleur insupportable ; j'avais quelques autres blessures assez légères, mais je ne me les rappelais que lorsqu'elles étaient atteintes par quelque choc. J'avais bien dormi la première nuit; mais pendant les vingt jours et les vingt nuits qui suivirent, mes mains me permirent peu de sommeil. Je passais la nuit comme le jour, sur mon lit de camp, tantôt accroupi , les mains appuyées sur les genoux, tantôt couché et les mains au-dessus de la tète. Mes vêtements, mon visage étaient couverts d'un pus infect. Les phlyctènes tombèrent, mais bientôt mes mains ne furent plus qu'une plaie. Assiégé par les mouches, les vers s'y mirent.
« Un médecin chinois, petit vieillard 'a l'œil fin et spirituel, qui était venu me voir par curiosité, mit sur mes plaies une poudre qui paraissait contenir de la myrrhe. Cette poudre fit disparaître les vers. 11 écrivit une petite
ordonnance et laissa quelques sapèques à l'aide desquels on acheta un peu d'huile épaisse et jaunâtre appelée hoang-yeou-kao, avec laquelle les prisonniers purent me faire deux pansements. Malheureusement, je n'avais pas un morceau de toile pour couvrir mes plaies. Un prisonnier m'apporta une petite loque bleue, que pendant quinze jours je promenai d'une main a l'autre. Les prisonniers étaient, en général, pleins d'attentions pour moi; sans leur assistance., je n'aurais pu ni boire, ni manger, ni faire un pas. De jour et de nuit, je les trouvais disposés à me rendre tous les services.
« La nourriture qui m'était allouée était aussi misérable qu'insuffisante. C'était une tasse de riz détestable et quelques queues d'oignons salées, le matin et le soir. Je souffrais continuellement de la faim. Quelques enfants bien sages dont ma vue était la récompense, des visiteurs musulmans, avec lesquels j'avais parlé du Coran, m'apportèrent des fruits et des gâteaux. Les prisonniers m'en donnaient aussi de temps à autre, ou partageaient avec moi leur pitance. »
Il convient de remarquer en passant la sympathie que les victimes de la félonie de Sang-ko-lin-sin trouvèrent chez tous leurs compagnons de prison, qui étaient de l'écume du peuple. Ce fait vient à l'appui de l'opinion que j'ai émise plusieurs fois, sur la favorable disposition de la population envers les étrangers, malgré les efforts réitérés du gouvernement mandchou, qui voudrait les voir méprisés et détestés.
L'armée entière fut indignée au dernier point de la trahison et des cruautés commises envers les prisonniers.
Les chefs désiraient punir cette infamie, mais la manière n'en était pas facile. On ne pouvait en rendre le peuple responsable. Sang-ko-lin-sin, le vrai criminel, se trouvait à la tête de ses cavaliers mongoles ; il n'était au pouvoir de personne de le saisir et de le mettre à la disposition des al-
liés. D'une autre part, les commandants des troupes déclaraient qu'il fallait se mettre en retraite pour le V novembre au plus tard. Le fleuve Peï-ho j^èle ii cette époque, et les chefs militaires craignaient probablement de rester sans communication avec l'escadre.
Dans ces circonstances, lord Elgin décida la complète destruction des palais de Youen-ming-youen, où se conservaient les tablettes de la dynastie impériale. Cette résidence royale était d'une telle splendeur, que tous les Européens qui l'ont vue se sont accordés pour dire que rien en Europe ne pouvait s'y comparer. Elle avait plusieurs lieues de circuit, et contenait plus de cent magnifiques palais (*). L'armée anglaise mit deux jours à les brûler (18 et 19 octobre 1860).
Beaucoup de personnes ont qualifié cette mesure d'acte barbare, de vandalisme. Dans tous les cas, une telle accusation ne saurait peser sur les Français; ils n'y prirent aucune part.
Le 17, les douze cadavres anglais furent inhumés au cimetière russe, et les six français au cimetière catholique, que les mandarins avaient déjà rendu au baron Gros, ainsi que la cathédrale bâtie autrefois par les Portugais.
Lord Elgin présenta les demandes suivantes au prince Koung :
« Ce qui reste du palais de Youen-ming-youen, qui paraît être l'endroit dans lequel plusieurs des captifs anglais ont été exposés aux plus grossières indignités, sera sur-le-
(*) « Il m'est impossible, Monsieur le Maréchal, de vous dire ici toutes les merveilles de cette habitation impériale; rien dans notre Europe ne peut donner l'idée d'un luxe pareil; je n'essayerai pas d'en décrire les splendeurs. » (Lettre du général de Montauban à M. le Maréchal Ministre de la Guerre, en date de Pékin, 8 octobre I8G0.)
2i;o LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
cliainp rasé au niveau du sol : cette condition ne demande pas l'assentiment de Son Altesse, parce qu'elle sera tout de suite mise a exécution par le commandant en chef.
« Une somme de 300,000 taels doit être payée immédiatement aux officiers désignés par le soussigné, pour la recevoir; laquelle somme sera appropriée, a la discrétion du gouvernement de Sa Majesté, a ceux qui ont souffert et aux familles des hommes tués,
« La signature immédiate de la convention dressée a Tien-tsin restera comme elle est, avec le simple changement qu'il sera permis aux armées de France et d'Angleterre de demeurer a Tien-tsin, jusqu'à ce que les indemnités entières mentionnées dans la susdite convention soient payées, si les gouvernements de France et d'Angleterre jugent a propos d'adopter cette mesure.
« La démolition de Youen-ming-youen aura lieu sur-lechamp. A moins que, avant dix heures du matin, le 20, le Prince n'informe le soussigné par écrit que la somme demandée comme compensation pour les sujets qui ont été massacrés ou maltraités sera prête a être payée le 22, et qu'il sera disposé a signer la convention et a échanger les ratifications du traité de Tien-tsin le 23, le soussigné demandera de nouveau au commandant en chef de s'emparer du Palais impérial à Pékin et de prendre toutes autres mesures nécessaires, pour forcer le gouvernement chinois a accéder aux demandes que celui de la Grande- Bretagne jugera convenable de faire. Il est bon cependant qu'il informe le Prince que si l'opiniâtreté des Chinois l'oblige a adopter cette marche, il s'adressera au commandant en chef des forces navales de Sa Majesté, aussi bien qu'au commandant en chef des forces de terre de Sa Majesté. 11 prie le Prince de se rappeler que les revenus de la douane de Canton sont encaissés au profit du suprême gouvernement de la Chine, bien que cette cité soit occupée militairement par les alliés; que c'est la force militaire des alliés qui a depuis quelque temps empêché Chang-haïde
tomber entre les mains des rebelles; et que les jonques portant du riz et des tributs a Pékin ont pu passer et repasser sans être molestées, bien que les flottes des alliés commandent a la fois les mers et les rivières de Chine. »
Le prince Koung accéda a ces exigences ainsi qu'a celles du baron Gros, qui demanda la restitution de toutes les églises qui avaient appartenu aux missionnaires, et une indemnité de 1,500,000 francs pour les prisonniers torturés, ou pour leurs familles.
Les difficultés ainsi aplanies, lord Elgin et le prince Roung signèrent la convention anglaise, le 24 octobre (1860). La convention française fut "signée le lendemain.
Voici la description que fit de la cérémonie un correspondant du Times :
« lîans la matinée du 24, lord Elgin et sir Hope Grant entrèrent par la porte d'An-ting, avec une escorte de six cents hommes et cent officiers des régiments qui occupaient Pékin. Le commandant en chef, avec l'état-major I général et ses aides de camp, allait a cheval un peu en j avant de lord Elgin, qui était porté dans sa grande chaise officielle par seize Chinois habillés d'écarlate ; son cheval, i tout sellé, était conduit derrière lui, et les membres de l'ambassade étaient a cheval de chaque côté.
« La deuxième division, sous les ordres de sir Robert i Napier, faisait la haie dans les rues et, après le passage I de lord Elgin, suivait par intervalles, prenant des posi- 1 tions stratégiques sur toute la ligne, de peur que les I Chinois ne projetassent quelque perfidie. Une foule con- I sidérable garnissait les deux côtés ^e la route ; elle était extrêmement paisible, ne manifestant qu'une grande curiosité pour entrevoir le grand barbare, en s'efiforçant ^ de jeter un regard dans sa chaise comme il passait.
« Le conseil des cérémonies est situé à environ trois mille et demi de la porte d'An-ting, et il était trois heures