‹ La Chine et les puissances chrétiennes (volume 3)Chapitre 27 sur 55 · L. Li-pou ou bureau des rites, où les Ambassadeurs alliés · texte numérisé non relu

L. Li-pou ou bureau des rites, où les Ambassadeurs alliés

signèrent la convention de Pékin, les 24 et 25 octobre I8G0.

5. Jardins et palais de Youen-ming-youen. 00. Échelle de 5 kilomètres.

HO

Je trouve, dans une correspondance publiée par le Moniteur du 30 janvier 1861, les détails qui suivent sur l'échange solennel des ratifications du traité de paix entre les Français et les Chinois :

0 On doit pourtant savoir gré au prince Koung de quelques frais qui avaient été faits pour nous recevoir. De larges pièces de feutre gris qui, dans le Nord, servent à la fois de matelas et de couverture, étaient étendues sur les dalles en manière de tapis. Des tables rangées à droite et à gauche et recouvertes d'un magnifique calicot rouge divisaient la salle de la cérémonie dans sa largeur en trois compartiments. L'un, celui de gauche, le côté d'honneur chez les Chinois, destiné aux officiers européens; l'autre, celui de droite, aux mandarins de tous grades; et enfin celui du milieu, où figuraient au fond et devant une tenture du même calicot rouge trois tables garnies de tapis brodés et entourées de fauteuils, réservées aux plénipotentiaires et à leurs attachés. Quatre lanternes valant bien 20 sous pièce se balançaient dans l'espace. Tel était l'ameublement apporté sans doute a la hâte et pour parer aux éventualités.

« Dès notre arrivée, la cour, déjà remplie de nousmêmes, s'est encombrée encore de tous les Chinois de la rue qui ont pu pénétrer et prendre place dans les jambes etsousles pieds des chevaux confiés a la garde de deux pelotons d'artillerie et de chasseurs d'Afrique. Le prince Koung, assisté de Hang-ki et de plusieurs hauts fonctionnaires, s'est approché jusque sous le péristyle au-devant du baron Gros et du général en chef

« Après échange de salutations selon les rites européens, notre ambassadeur est allé prendre place à la table de gauche et le général s'est assis près de lui, tandis que le plénipotentiaire chinois s'installait a la table de droite. A la suite, tout le personnel des états-majors et les ofiiciers sans troupe se sont massés dans l'espace qui leur

[ivait été réservé ; quelques-uns, les premiers, trouvant |)lace dans les fauteuils disposés sur une seule ligne auprès des tables. En face, dans le compartiment de droite, retenaient réunis, graves et compassés comme il coudent à tous Chinois sachant les lois de l'étiquette, une centaine au moins de mandarins, le plus grand nombre ippartenant a la classe élevée, ainsi qu'on en pouvait ju- ^erpar les boutons rouges des deux premiers grades et es boutons bleus des deux seconds, qui surmontaient les bonnets.

« Ceux principalement qui occupaient des sièges en livant du groupe étaient, dit-on, de hauts dignitaires, nagnifiques vieillards à longues moustaches grises , olancs de visage, et de physionomie très-douce. La tenue l'était pas celle des plus grandes cérémonies. Tous étaient uniformément vêtus d'une longue robe de soie 3leu foncé doublée de fourrure et ornée sur la poitrine et îur le dos d'une plaque carrée, sorte de blason richement brodé en or et en soie dans l'étoffe de la robe et dont le sujet de la broderie indique, ainsi que la couleur iu bouton ou globule, le degré du grade.

« Dès le début de la séance, le prince fit remarquer a 'ambassadeur que, dans les mandarins présents, aucun n'appartenait a la noblesse militaire. En effet, sur les plastrons aux couleurs étincelantes on voyait des cigognes, des faisans, des paons, des perdrix ou des cailles, tous insignes de grades mandariniques civils. Tandis que les licornes, les lions, les léopards, les ours, les rhinocéros ou les chevaux marins, attributs des guerriers, ne se rencontraient sur aucune poitrine.

« Le prince Koung, lui, portait une robe semblable à celle des autres mandarins, a cette exception près, que le blason de forme ronde représentait les trois dragons à cinq griffes, signe caractéristique d'une origine impériale. Sur les épaules figurait la même broderie. Sa coiffure était aussi celle des mandarins : espèce de calotte garnie

d'une bordure circulaire en velours, retroussée en forme de vasque autour de la tète. Ce bonnet était surmonté d'un bouton de fantaisie en soie rouge. Son pantalon, en soie grise ècrue, était contenu, aux extrémités, dans des: bottes de satin noir montant jusqu'au-dessous des ge-i noux.

« Il avait au cou un long collier fait de boules d'ambrje gris. Tous les dignitaires chinois portent, dans les céré-' monies d'apparat, un de ces colliers ou chapelets descendant jusqu'à la ceinture, et dont quelques-uns sont d'une grande richesse: jade vert transparent, lapis-lazuli, malachite, et souvent môme perles fines. Le nombre des grains, alternés de dix en dix par un grain plus fort et d'une pierre de nature différente, est déterminé et n'excède ordinairement point le chiffre de 108.

« La physionomie du prince est intelligente. Il est d'une extrême jeunesse, vingt-deux ans a peine. Son air est souverainement aristocratique. L'œil noir, profond, lé* gèrement bridé, s'abrite sous d'épais sourcils et a parfois de vifs éclairs. Le nez est long, un peu busqué, coninje chez presque tous les Tartares. La bouche, sans êtfe grande, est épaisse, sensuelle. Tout l'ensemble des traits, lorsqu'ils sont animés, révèle la finesse et la distinction; mais lorsque le jeune prince oublie un instant de s'observer, on surprend sur son visage les traces d'une grande fatigue, déterminée sans doute par l'excès des jouissances de la vie chinoise.

« L'opium, assurément, ne doit pas être étranger à la prostration des muscles de la face et à l'atonie du regard, si communes partout l'empire , surtout chez les gens appartenant aux classes élevées. Les mains sont admirables, de la forme la plus élégante et la plus pure, et d'une blancheur si exagérée, qu'elle ferait douter de la présence du sang sous le tissu. Au reste, cette perfection est particulière a presque toute la race, et il est rare de rencontrer un Chinois aux extrémités gros-

sières. Les pieds et les mains, chez eux, sont toujours d'une beauté et d'une exiguïté remarquables.

« Durant toute la cérémonie qui a consisté a examiner de part et d'autres de longs grimoires, que les deux attachés des deux nations portaient d'une table a l'autre sous les yeux des plénipotentiaires, le prince Koung a peu souri. Son allure même trahissait d'abord une légère inquiétude et une contrainte pénible ; mais peu a peu il a retrouvé une contenance, et à la fin il paraissait être parfaitement rassuré. 11 a eu pourtant quelques regards assez profcjidément haineux dirigés contre l'abbé Delamarre qui, mis a la disposition de notre ambassadeur, remplissait auprès de lui les fonctions d'interprète. Quelques minutes avant le moment solennel, on a servi le thé, concession faite aux coutumes chinoises. Les ambassadeurs ont bu officiellement, se regardant l'un l'autre du coin de l'œil. Puis, a la suite de quelques pourparlers encore, les traités ont été échangés : le nôtre sur très-beau parchemin, celui des Chinois gravé sur des plaques d'or. Le baron Gros a offert en même temps une série de fort belles photographies. En une seconde, elles ont attiré autour de la table du prince un encombrement de tous les mandarins qui, oubliant un peu la dignité de leur rôle, se poussaient et se grimpaient sur les épaules les uns des autres, comme des enfants a un feu d'artifice. Dans la cour, les agents de police avaient toutes les peines imaginables à contenir a grands coups de fouet la curiosité de la foule.

« Lorsqu'on s'est séparé, le prince Koung et tous les hautsfonctionnaires,sigravesjusque-là,étaientsouriants, et leurs physionomies témoignaient de la satisfaction la plus vive. Pour nos nouveaux alliés, qui sont formalistes à l'excès, rien n'était encore terminé ni certain, tant que les parchemins d'une part, et les plaques d'or de l'autre, n'avaient pas été échangés.

(( Cette consécration de si haute importance venait en-

■no LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.

fin de s'accomplir. Ils n'en étaient arrivés là, il est vrai, qu'en sacrifiant quelques-unes de leurs chères coutumes; il leur avait fallu subir de graves irrégularités dans l'exécution du cérémonial prescrit par leur fameux code de l'étiquette. Il n'avait été question ni des trois agenouillements ni des trois prosternements. Mais somme .toute, et en dépit de l'observation de quelques vieux rites, la paix était faite et bien faite, je crois, si l'on en juge par la joie avec laquelle ils semblaient en accueillir la manifestation sacramentelle.

« Le prince Koung, en serrant afifectueusem^t et tout k fait à la française les mains de notre ambassadeur, lui a demandé la permission de venir le visiter en ami, ce qui, bien entendu, a été accordé sans réserves.

« Sortis du palais des Rites , nous nous sommes alors débandés, et chacun, obéissant au caprice de son cheval, a visité la grande métropole. »

Par un article additionnel, lord Elgin obtint la cession a la Grande-Bretagne d'un terrain dans l'île de Kouloun, tout près et en face de Ilong-kong. Ce terrain était déjà en possession des Anglais, le vice-roi de Canton le leur ayant loué pour toujours. Il mesure environ 2 ou 3 milles carrés.

Pendant les jours que les alliés furent maîtres de Pékin, on n'observa sur les visages aucun autre sentiment que celui de la curiosité. Les officiers firent mettre une corde à quelques douzaines de mètres de la porte Anting, comme limite d'où les soldats ne pouvaient passer dans la ville. Un grand nombre d'indigènes venaient dans cet espace, et offraient en vente, aux Européens, toute espèce d'objets; la plupart n'étaient que des curieux.

Quelques officiers d'artillerie, voulant faire porter au camp allié, a une certaine distance des remparts, plusieurs canons que les mandarins militaires avaient abandonnés, il leur vint a l'esprit, pour s'amuser peut-être, de

prendre un nombre de ces curieux et de leur faire traîner les canons. Ils ne s'en fâchèrent pas; au contraire, ils se mirent à l'œuvre de bonne volonté et en riant.

Le traité de Tien-tsin et la convention de Pékin ayant été publiés par le prince Koung, les troupes françaises quittèrent Pékin le 1" novembre. Les Anglais durent rester pour attendre l'arrivée de M. Bruce , que lord Elgin présenta au prince Koung le 8 du même mois. Le lendemain tous les alliés partaient de Pékin , où il ne resta qu'un employé de la légation anglaise pour préparer une demeure convenable au ministre résident, M. Bruce, qui devait revenir à la capitale vers le printemps. En attendant, il resta a Tien-tsin, aussi bien que M. Bourboulon, avec 3,000 hommes.

Le 14 novembre, un traité fut signé par le prince Koung et l'ambassadeur russe , général Ignatieff. Par cette convention, la Russie obtint l'établissement d un consulat a Kou-lon (entre Kiakta et Pékin), et la cession du littoral entre les embouchures de l'Amour et du Toumen : territoire long de 900 milles environ et de loO a 200 de large. Les sujets russes peuvent aller partout en Chine avec des passe-ports, mais ils ne peuvent dépasser le nombre de deux cents dans un même lieu.

A la fin de 1860, quand Pékin avait déjà été pris par les Anglo-Français, et que Chang-hai était occupé par eux, le gouverneur chinois de cette ville eut la hardiesse d'essayer la plus ouverte infraction des traités. L'opium, en débarquant, doit payer selon le tarif annexé au traité de Tien-tsin , ratifié à Pékin , 30 dollars par caisse. Le gouverneur voulut qu'il payât, au moment de passer aux mains des négociants indigènes, une somme égale en plus. Il établit aussi le droit dun tael (7 francs) par quintal sur d'autres marchandises.

Pour réaliser cette exaction , il nomma un comité (kounsou) composé de trois personnes, chargé de le percevoir. On défenditaux commerçants indigènes d'acheter des

articles chez les négociants étrangers établis a terre. On leur enjoignit d'aller a bord des vaisseaux, accompagnés d'un employé du kounsou, qui devait mettre son sceau sur les ballots achetés.

Les compradores des maisons étrangères reçurentrordre do fournir -au gouverneur une note de tout Topium que leurs maîtres vendraient chaque jour, et une note aussi des existences en magasin. Une récompense pécuniaire leur était promise pour ce service, et on les menaçait eux et leurs familles s'ils n'obéissaient pas a cet ordre. Le kounsou mit des gardes pour épier les maisons des négociants étrangers. Un Chinois qui sortait d'une de ces maisons avec quelques caisses d'opium qu'il avait achetées fut arrêté par les gardes, mais il se défendit lui et ses caisses, et parvint aies porter jusque chez lui. Le lendemain la police s'empara de cet homme et de tout l'argent qu'elle trouva dans sa demeure.

Le consul anglais prostesta sur-le-champ, et le gouverneur décida la dissolution du kounsou, ou du moins son éloignement de Chang-haï.

Quand on considère que cette ville était sous l'occupation des Anglais et des Français par suite d'une pétition des mandarins qui ne pouvaient la défendre contre les rebelles, et que Tien-tsin, le port de Pékin, était aussi encore occupé par les alliés, on est vraiment étonné de l'insolente audace de ces autorités chinoises. Ilfautqu'elles se soient trouvées dans une grande détresse de fonds pour se livrer a de telles tentatives.

Un décret impérial du 14 décembre 1860 a institué une surintendance des relations commerciales avec toutes les nations étrangères^ composée d'un président, de trois chefs de bureau et de huit sous-chefs. Un sceau a été créé pour ce ministère. Le prince Koung, frère puîné de l'empereur, a été nommé président, et parmi les chefs de bureau se trouve Konei-liang, jadis vice-roi de la pro-

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virice de Pichi-li et conmiissaiie impérial qui signa la paix à Tien-tsin en 1858.

Les journaux anglais et tous les résidents européens e-n Chine ont annoncé que l'empereur s'était enfin décidé à instituer un ministère des affaires étrangères à l'imitation de ceux des pays chréliens^ La vérité est qu'où a désiré troiiv.er un moyen de sauver la dignité de Sa Majesté céleste par rapport à la -question des audiences cl des prosternements. Il y avait eu jusqu'ici un commissaire impérial à Canton ou à Chang-haï : eh bien ! l'empereur en a créé un dont la i^sidence est à Pékin ; et pour remplir cette charge il a nominé son propre frère. Maintenant on dira aux envoyés des souverains chrétiens : « Si vous avez à traiter d'affaires, adressez-vous au prince Koung, qui est spécialement chargé de s'entendre avec vous; quant à l'empereur, il serait parfaitement inutUe de le voir. » hdisurint-endance^ donc, qui vient d'être créée est plus qu'un ministère des affaires étrangères; les chefs de bureau eux-mêmes ont le rang de ministres de la couronne.

Qu'on n'oublie pas, cependant, qu'il est naturellement dans l'esprit des Mandchoux de revenir, autant qu'ils le peuvent, sur les concessions faites par la force. Ainsi , si on les laissait agir à leur manière, bientôt il serait difficile ou impossible de voir le prince Koung, et puis il eu adviendrait de même pour l^s chefs de bureau. Nous avons l'exemple de ce qui a eu lieu pour le commissaire impérial résidant à Canton : des envoyés des gouvernements chrétiens ont passé quelquefois plusieurs années sans pouvoir parler avec lui, et il y en a eu même qui sont arrivés en Chine et sont repartis sans en avoir obtenu une seule audience.

11 est utile de signaler un autre fait qui est peut-êtr« plus important que la création d« la surintendance des relations commerciales y et qui marque un progrès plus positif vers l'entente cordiale que nous désirons voir éta-

i7i LA CIILNE ET LES 1>UISSA^XES CHRETIENNES.

Mic entre les gouvernements chrétiens et chinois : le prince Koung, en su qualité de vice-roi pour la gérance des aflaires commerciiiîes , a nommé (21 janvier 1861) M. Lay (ancien consul britannique) inspecteur général des' douanes de tous les ports ouverts au commerce étranger/ avec l'autorisation de renvoyer des employés ou d'en recevoir de nouveaux, et de leur assigner des appointements selon qu'il le jugera convenable et juste. M. Lay reçut avec son brevet une invitation pour se rendre a" Pékin.

A la fin de janvier 1861, 4,800 hommes de l'expédition' anglaise, dont 900 cavaliers avec leurs chevaux et plus de 3,500 domestiques indiens ou chinois, furent embarqués à Ilong-kong a bord de quarante-huit transports qiir firent voile pour l'Angleterre et l'Inde.

M. Bourbonion se rendit à Pékin le 25 mars, et il se di-' rigea immédiatement vers la cathédrale catholique où un Te Deum fut chanté. Le même jour au soi-r, il reçut la' visite de Kouei-liang. Le 26, une audience lui fut donnée par le prince Koung. Tous les Européens présents à' Pékin offrirent, le 27, leurs hommages au représentant de la France.

Les mêmes cérémonies a peu près eurent lieu pour M. F. Bruce, ministre plénipotentiaire de la Grande Bretagne.

La guerre est donc heureusement finie, et les gouvernements anglais et français doivent s'en féliciter. Si l'empereur Ilien-foung n'avait pas été infirme ou qu'il eut fait preuve de plus d'énergie, la lutte aurait pu être prolongée pendant quelques semaines de plus. On se souvient que les généraux anglais et français déclarèrent indispensable la retraite des troupes après le l*"" novembre, a cause de la gelée du fleuve Peï-ho. L'armée alliée se serait donc vue forcée d'abandonner Pékin, et elle n'y aurait pu retourner que vers le milieu de'mars. Pendaut i-es quatre mois les Ch.inois auraient reçu des renforts de

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la Tartarie et d'autres parties de l'empire, ils auraient détruit les ponts et multiplié leurs défenses. Dès lors la petite armée européenne qui se trouvait a Ta-kou ne suffisait plus pour attaquer Pékin, et il eût fallu attendre des renforts d'Europe.

Si les Anglo-Français restaient a Pékin au nombre de 10,000 hommes pendant quatre mois, sans communication avec l'escadre, n'en pouvant recevoir ni vivres ni munitions, ils couraient une bien dangereuse aventure : aussi les généraux ne voulaient point s'y exposer,

Heureusement pour les intérêts chrétiens l'empereur Ilien-foung fut obligé, a cause de ses infirmités, d'abandonner sa capitale; les hauts mandarins, l'armée et le peuple en furent démoralisés; les portes de la fameuse Pékin s'ouvrirent aux étrangers sans qu'il fat tiré pour la défendre un seul coup de canon!

Je termine ce chapitre par une observation qu'il m'est doux de faire. Dans ces guerres avec les Chinois, que j'ai rapidement relatées, le principe a été adopté, pour la première fois, de respecter la marine marchande : seuls, les vaisseaux impériaux ont été attaqués. Ce système humain et habile a conquis aux alliés le bon vouloir des populations, tandis que les prises sur mer auraient soulevé les haines et provoque les vengeances.

Pourquoi n'agirait-on pas toujours de même? Quand une armée ennemie entre dans un pays, elle attaque seulement les troupes ou les hommes armés qui lui font résistance, elle conquiert peut-être l'État, mais elle ne dépouille pas les particuliers de leurs propriétés. Quelle raison y a-t-il donc pour qu'il en soit autrement sur ' mer ?

CflAPlTM TREIZIÈME.

Je n'irai pas plus loin sans parler des missions chrétiennes. Elles ont eu en Chine trois époques bien distinctes.

Les nestoriens, ainsi qu'il conste par le monument déjà cité de Sing-nang-fu et par d'autres données, loin de trouver de l'opposition, furent protégés par les souverains de la Chine; mais ils déchurent plus tard, et disparurent enfin lors de l'invasion des Tartares-Mongols, avec lesquels s'introduisit en Chine l'islamisme. Toutefois il n'y eut pas de persécution contre le christianisme considéré comme secte religieuse ; Marco Polo n'eût pas manqué d'en faire mention , puisqu'il parle des nestoriens et de quatre de leurs églises qu'il visita. Il raconte en outre que, contre Kublaï-khan, se souleva un prince ap- II. 16

i-îS LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES.

pelé Nayan, lequel était chrétien baptisé, et avait dans son armée beaucoup de chrétiens ; que dans cette circonstance les bouddhistes et les musulmans se moquaient des chrétiens, parce que leur Dieu ne les avait pas aidés; que ceux-ci étant allés s'en plaindre a Rublaï-khan, ce prince les consola en leur disant que leur Dieu n'avait pas aidé Nayan parce que son entreprise était criminelle, et il défendit aux musulmans et aux bouddhistes de molester désormais les chrétiens. Il est a croire que les nestoriens de Chine, ne pouvant communiquer avec leurs chefs spirituels de Mésopotamie, a cause des guerres que la famille de Tchinguis alluma dans toute l'Asie, déclinèrent d'eux-mêmes et allèrent perdant le terrain qu'ils avaient gagné, jusqu'au point de s'éteindre entièrement.

A ce résultat contribua sans doute l'arrivée de diverses missions catholiques, qui vinrent par la voie de la Tartarie, et qui furent très-bien accueillies parles empereurs mongols de la Chine. Peut-être le terrain leur avait-il été préparé par Marco Polo, qui alla en Chine en 1260, fut chargé de plusieurs affaires importantes, et inspira une telle affection a Kublaï-khan, qu'il eut beaucoup) de peine a obtenir de lui la pernijssion de revenir en Europe.

Jean de Monte-Corvino fut le premier missionnaire catholique qui arriva a Pékin, en 1290, et, malgré la guerre que lui firent les moines nestoriens, il s'établit solidement, éleva deux églises et convertit plusieurs Tartares et quelques nestoriens haut placés. En 1308, il reçut un renfort par l'arrivée de trois religieux franciscains qui lui furent envoyés de Rome, et qui le sacrèrent évèque de Pékin. Parmi les personnes qu'il convertit, se trouvait une riche dame arménienne, qui bâtit a ses frais, a Hancheu-fu, une magnifique église, a laquelle l'évèque Monte- Corvino donna le titre de cathédrale. Plusieurs autres missionnaires arrivèrent successivement à la cour des empereurs mongols, qui, non contents de les protéger constamment, leur accordaient tous les mois un secours

d'argent. Cet état de choses si favorable se modifia lorsqu'un Chinois, en 1367, leva une armée, chassa les Tartares et fonda la dynastie des Mings. Sa politique fut de couper toute communication avec la Tartarie, qui était la route par laquelle les missionnaires se rendaient alors en Chine. Cette circonstance, jointe a ce fait que les souverains mongols avaient toujours protégé les chrétiens, fut cause de la complète ruine des missions en Chine. Celles de Tartarie éprouvèrent plus tard le même sort, quand l'Asie devint la conquête du fameux Timour (Tamerlan), qui était un musulman fanatique.

Nous venons de voir la lumière de l'Évangile s'allumer deux fois et s'éteindre deux fois en Chine; le christianisme devait y être apporté une troisième fois, mais par la voie de mer et non plus par celle de terre.

En 1498, les Portugais doublent le cap de Bonne-Espérance, et bientôt après, quelques-uns d'entre eux arrivent jusqu'en Chine. Vers 4550, saint François-Xavier fait des efforts pour entrer dans l'empire, et meurt (1552) dans l'île de Sancian, appelée aujourd'hui par les Anglais S. John. D'autres missionnaires plus heureux, les jésuites Michel Rogerio, Jean Barradas, Diego Pantoja, Gaspar Terreira et Matthieu Ricci, parviennent, en 1580, à établir une mission dans l'intérieur, et, plus tard, pénètrent jusqu'à Pékin, où le dernier, grâce a son habileté comme horloger, comme musicien , comme constructeur de cartes géographiques, se fit une position importante.

Marco Polo, l'évèque Monte-Corvino et tous les missionnaires qui avaient passé par le pays des Tartares- Mongols pour aller en Chine, donnaient à cet empire le nom de Catliay^ et à Pékin CQÏmàeKanhalik, c'est-a-dire résidence du khan. Lorsque les Portugais arrivèrent à Macao et a Canton, ils appelèrent le pays entier Chine, et sa capitale Pèkin^ mot qui, en chinois, veut dire capitale ou cour du Nord, comme Nankin signifie capitale du Sud. Quant au mot Chine, on nen sait pas exactement

Torigine; car les Chinois eux-niènios ignorent celte dénomination. Ce n'est pas ici le lieu de reproduire toutes les conjectures qui ont été faites sur ce sujet; mais j'en présenterai une, parce qu'elle m'est propre et que personne n'y a songé. Il y a, sur la côte septentrionale de l'empire, un grand port avec une ville, capitale de la vaste et populeuse province de Chan-toung. Lorsque les Chinois prononcent le nom de cette ville, qui s'appelle Chinafou^ ils font entendre exactement le mot china^ comme les Portugais le prononcent pour désigner la Chine.

Matthieu Ricci, dès qu'il eut résidé quelque temps a Pékin, commença a soupçonner qu'il était dans la ville que Marco Polo et Monte-Corvino appelaient Kanbalik et par conséquent dans le pays qu'ils nommaient Cathay. Une polémique s'engagea sur ce point, et voici le moyen que l'on prit pour découvrir la vérité. Il partit de l'Hindoustan une expédition de missionnaires qui, traversant l'Afghanistan, devaient aller se placer sur la route des anciens missionnaires qui allaient de Rome au Cathay et à Kanbalik, et puis continuer leur route par la Tartarie. De toute l'expédition, il n'y eut qu'un seul missionnaire, le P. Goes, Portugais qui, accompagné d'un fidèle convers, arriva au Cathay, lequel se trouva être en effet la Chine des missionnaires de Macao; il envoya a Kanbalik un message auquel répondirent ses collaborateurs évangéliques de Pékin, et à peine avait-il goûté le plaisir de voir positivement résolu le grand problème qui lui avait fait entreprendre un si gigantesque voyage, qu'il mourut par suite des fatigues et des inquiétudes inséparables d'une semblable entreprise. On demeure frappé d'admiration devant la hardiesse et la persévérance de ces missionnaires, et il est incontestable qu'indépendamment des résultats religieux, ils ont rendu d'immenses services a la science et à la civilisation.

Les missionnaires de cette troisième époque éprouvèrent beaucoup d'alternatives. D'un côté, leurs relations

intimes avec les Portugais et les autres commerçants européens leur étaient on ne peu plus nuisibles; car ceux-ci portaient singulièrement ombrage au gouvernement impérial a cause de leurs conquêtes dans l'Indo- Chine, et plusieurs mandarins ne considéraient les missionnaires que comme des agents et des espions politiques. C'est ce qu'on peut voir dans l'important ouvrage le Christianisme en Chine. « Dès l'origine, dit l'auteur (*), ils (les mandarins) ont été persuadés que le but bien arrêté des Européens, en venant en Chine, était de s'emparer du pays; » et, a ce sujet, il fait un récit que je vais reproduire, récit qui ne sera pas sans intérêt pour le lecteur :

« A l'époque où le christianisme pénétrait jusque dans les rangs de la famille impériale, il se formait à Macao un sombre orage qui menaçait de ruiner la colonie portugaise et les missions catholiques de la Chine. Les Hollandais, jaloux des hardies et glorieuses expéditions des Portugais dans les Indes, envieux surtout des richesses qu'ils amassaient, avaient armé de nombreux navires pour exercer la piraterie dans les mers de l'extrême Orient. Ces forbans audacieux portaient la désolation dans les Moluques et dans les îles du détroit de la Sonde. Non contents de ces riches pillages, ils équipèrent une flottille et tentèrent de s'emparer de l'île de Formose. Ayant été vigoureusement repoussés par les Chinois, ils jetèrent les yeux sur la petite colonie de Macao. Les Portugais, qui avaient connaissance de leurs projets hostiles, songèrent à se fortifier. Ils construisirent avec ardeur une épaisse muraille sur les bords escarpés de la mer, afin de repousser plus facilement les attaques des pirates hollandais, s'ils se présentaient.

' Les Chinois, toujours ennemis des étrangers, profi-

C*)Tome II, page S2.

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