‹ La Chine et les puissances chrétiennes (volume 3)Chapitre 28 sur 55 · II · texte numérisé non relu

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tèrent de cette occasion pour se soulever. Us prétendaient que les Portugais voulaient s'emparer de l'empire; qu'ils avaient déjà élevé plusieurs citadelles, car ils appelaient ainsi les églises récemment construites, et que maintenant ils se fortifiaient du côté de la mer. Ils allaient jusqu'à dire que le P. Cataneo avait été désigné pour être empereur. Ce missionnaire, qui depuis quelque temps était retourné a Macao, avait conservé le costume chinois, et l'on en concluait qu'il se tenait prêt à se mettre en campagne. Ses capitaines et ses nombreux partisans étaient déjà dans l'intérieur et occupaient des points stratégiques d'une grande importance. On voulait parler des résidences chrétiennes de Tchao-tcheou et de Nan-tchan-fou, de Nankin et de Pékin. Ces bruits ridicules ayant été malicieusement répandus de tous côtés, la populace s'insurgea, s'arma de piques et de bambous, et courut assiéger l'église portugaise, que les Chinois s'obstinaient à considérer comme une forteresse. On y mit le feu et on la pilla. Un Portugais, ayant arraché à un Chinois un tableau de la Vierge qui avait été mis en lambeaux, en fit une sorte d'étendard et parcourut la ville pour exciter ses compatriotes à la vengeance. Les Portugais, les nègres surtout, à la vue de la sainte image, se formèrent en bataillon, et le zèle religieux exaltant leur énergie et leur courage, ils se précipitèrent sur les païens et les mirent en fuite. Usant ensuite de représailles, ils allèrent saccager le palais des mandarins, et se saisirent du principal agent de la sédition, qu'ils emprisonnèrent dans le collège, après l'avoir accablé de coups de bambou. Les magistrats de la ville voisine, nommée Ilian-chan , Montagne des Parfums, se concertèrent avec l'autorité portugaise, et l'ordre fut rétabli.

« Cependant le feu couvait toujours sous la cendre, et un lettré trouva moyen de rallumer l'incendie. Il publia un écrit sur la future invasion des étrangers. Dans ce

roman plein de fiel et de malice, le P. Cataneo était toujours représenté comme prétendant à l'empire. Il avait visité à dessein les principales villes de la Chine, depuis Macao jusqu'à Pékin. Les routes par terre et par eau lui étaient parfaitement connues, il savait la langue chinoise, et durant plusieurs années il s'était habitué aux mœurs et aux usages du pays. Il avait déjà dans l'intérieur un grand nombre de partisans, et il n'attendait plus pour agir que l'arrivée d'une flotte considérable partie depuis longtemps de l'Occident. Les Japonais et les Malais de la Sonde devaient être ses auxiliaires. Ces armées formidables allaient arriver au premier jour, et c'en était fait des pauvres Chinois de Macao ; le peuple aux cheveux noirs serait réduit en servitude et le royaume des Fleurs tomberait entre les mjftis des barbares. Ce livre, répandu avec profusion et dévoré parla multitude, excita une terreur panique parmi la population de Macao. Chacun fit ses malles et ses paquets, et bientôt toutes les familles chinoises, hommes, femmes et enfants, tout disparut et se sauva a. Canton. La mer était sillonnée de jonques faisant le sauvetage de ce malheureux peuple. On se pressait, on criait, le rivage était encombré de meubles de toute sorte ; on eût dit que la fameuse flotte était en vue et qu'on n'avait plus le temps de se mettre à l'abri. En quelques jours il ne resta plus à Macao que les Portugais et leurs esclaves nègres.

« Lorsque ces bandes de fuyards arrivèrent a Canton, elles communiquèrent "a la ville entière l'épouvante dont elles étaient bouleversées. Les magistrats, les mandarins de terre et de mer, le peuple, tous les habitants de la ville, depuis le vice-roi jusqu'au dernier des portefaix, tout le monde fut convaincu qu'on allait bientôt devenir la proie des diables occidentaux. On convoqua la milice, on arma les jonques de guerre, on renforça les corps de garde qui veillent jour et nuit au haut des remparts, et, afin de mieux se préparer a la défense, on fit abattre tou-

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tes les maisons bâties en dehors des murailles du côté du fleuve. 11 y en eut, dit-on, plus de mille qui furentdémolies de fond en comble. Pour plus de sûreté on fit murer à granit et a chaux les portes de cette partie de la ville, et l'on publia dans tous les quartiers un édit par lequel il était expressément défendu à tout citoyen de recevoir dans sa maison aucun habitant de Macao, « parce que, « ajoutait l'édit, l'un d'eux, nommé Ko-ti-niou (Cataneo), « veut s'emparer de l'empire. » Le vice-roi, ne se contentant pas de ces formidables précautions, expédia une estafette à Pékin, pour avertir l'empereur du danger qui le menaçait. Les missionnaires de la capitale eurent beaucoup à souffrir de cette étonnante affaire, qui fut sur le point d'anéantir toutes les missions de la Chine.

a Les Portugais d0 Macao étaient dans la situation la plus critique. Non-seulement leur commerce avec les Chinois avait cessé, mais ils étaient encore menacés de mourir de faim, car Macao étant un rocher stérile, les habitants de la colonie n'ont pour s'alimenter d'autres ressources que les provisions apportées par les Chinois de Hian-chan et de Canton. Les autorités portugaises prirent donc le parti d'envoyer à Canton une très-humble ambassade pour exposer au vice-roi combien ils étaient éloignés des vues ambitieuses qu'on leur supposait. Il no leur fut pas difficile de prouver qu'une poignée de marchands ne pouvait s'emparer de l'Empire Céleste. Il y eut dès lors un rapprochement, et il fut permis à quelques Chinois de retourner a Macao a titre d'essai et pour examiner les affaires sur les lieux mêmes.

« Aussitôt que la nouvelle de cette réconciliation circula dans la ville de Canton, il y eut parmi le peuple un mouvement séditieux, car on se plaignait amèrement que, sur un vain prétexte, le haï-teou, ou grand chef maritime, eût fait abattre tant de maisons. On réclamait a grands cris des indemnités, on voulait enchaîner le haïteou et l'envoyer à Pékin pour y être jugé »t condamné.

Celui-ci soutenait, pour se tirer d'embarras, qu'on n'avait pas cédé a une vaine terreur, et que les étrangers avaient réellement le projet de bouleverser Tempire et de renverser la dynastie.

« Sur ces entrefaites arrive a Canton le frère Martine/ de la mission deNan-tchang-fou. Ce jeune Chinois, natif de Macao, avait fait ses études au collège pour entrer dans l'état ecclésiastique. Après avoir reçu les premiers ordres, il avait été envoyé dans l'intérieur, afin de se former, en la compagnie des missionnaires, a la vie apostolique. Le recteur de Macao l'ayant rappelé depuis quelque temps, il arrivait à Canton au milieu de l'affreux désordre que nous venons de raconter. Martinez était tourmenté par une fièvre violente. Au lieu de continuer sa route jusqu'à Macao, il voulut s'arrêter un peu chez les chrétiens de Canton pour se reposer et attendre que les affaires prissent une tournure plus pacifique.

« Un néophyte devenu apostat, et par conséquent furieux ennemi des chrétiens, ayant appris l'arrivée du frère Martinez, alla le dénoncer au grand chef maritime, en disant que ce Martinez était le lieutenant et l'espion du P. Cataneo, le prétendant a l'empire, qu'il avait été préparer linsurrection dans l'intérieur, et qu'il arrivait pour tracer la route aux armées étrangères attendues à Macao. Le grand chef maritime, qui cherchait à se disculper aux yeux du peuple de la démolition desfaubourgs, fut enchanté de recevoir une semblable accusation, et envoya ses satellites s'emparer, pendant la nuit, du frère Martinez. Ce pauvre conspirateur était dans son lit, accablé par un violent accès de fièvre. Il fut contraint de se lever, ainsi que les autres chrétiens de la maison. On leur lia les mains derrière le dos, et on les conduisit, a la lueur des torches et avec d'horribles vociférations, jusqu'au tribunal du haï-teou. Aussitôt qu'ils furent arrivés, on les appliqua tous a la torture, c'est-a-dire qu'on leur pressa étroitement les pieds entre deux poutres et qu'à

chaque question les bourreaux frappaient sur les poutres a coups de gros maillels. Le frère Martinez endura héroï* quement cet horrible supplice, et ne cessa de protester de son innocence.

« Le juge était sur le point de le renvoyer absous, lorsque son accusateur, le néophyte apostat, se présenta et dit que Martinez était réellement un dangereux conspirateur ; qu'à son arrivée à Canton il s'était empressé d'acheter de la poudre, et qu'un enfant de la maison où il logeait pouvait en témoigner. Cette nouvelle accusation ranima la colère du magistrat. On fit venir l'enfant et on l'interrogea. Dans la langue chinoise, le même caractère, 2/0, peut signifier à la fois poudre à canon ou poudre de médecine, il suffit pour exprimer l'un ou l'autre d'une légère différence dans l'intonation. Le juge demande à l'enfant ce que Martinez a acheté en arrivant à Canton. Il répond naïvement qu'il a acheté du yo (de la poudre de médecine). Vous l'entendez, s'écrie l'accusateur, il a acheté du yo (de la poudre à canon). Martinez se défend et explique qu'il avait en effet acheté des médicaments pour se délivrer de la fièvre. Le témoin, interrogé de nouveau, confirme ce que vient de dire l'accusé ; mais le juge ayant fait serrer les doigts de l'enfant entre deux bambous et le menaçant des plus cruelles tortures, le força de déclarer que le yo en question était effectivement delà poudre a canon. L'accusé fut alors soumis a une cruelle flagellation et condamné à mort. Avant de suTjir le dernier supplice, il devait être encore interrogé et torturé par le vice-roi. Mais son corps avait été si impitoyablement déchiré qu'il ne présentait qu'une seule grande plaie tout ensanglantée. Pendant qu'on le traînait au tribunal du vice-roi, il expira sur la voie publique, le 31 mars 1606, a l'heure même où le Sauveur des hommes était mort sur la croix pour le salut du monde.

« Les craintes d'une invasion étrangère ne s'étaient pas encore apaisées. Le vice-roi commanda au généralissime

dos troupes de la province de mettre sur pied son armée et d'aller faire le siège de Macao. Le prudent généralissime, avant de se mettre en campagne, jugea à propos d'envoyer un de ses lieutenants visiter officiellement la colonie portugaise et examiner l'état des affaires. Ce haut fonctionnaire, homme sage et modéré, s'acquitta sincèrement de sa mission. En arrivant a Macao, il se rendit au collège des jésuites, où il demanda à voir ce redoutableKoti-niou qui aspirait a devenir empereur du Céleste Empire. Le P. Cataneo, qui avait une physionomie assez débonnaire, lui fit visiter la maison, afin de bien le convaincre que ce n'était pas un arsenal rempli de munitions et de machines de guerre.... Voila, dit-il en lui montrant les livres de la bibliothèque, les armes avec lesquelles j'ai le projet de soumettre fempire. — Le mandarin sourit et ne parut pastrès-eflfrayé. L'ayant ensuite introduit dans la salle d'étude, où il y avait quelques séminaristes silencieusement occupés a lire et a écrire : Voila, dit-il, l'armée gui doit combattre sous mes ordres et m'aider a monter sur le trône impérial. — Le lieutenant fut tout à fait rassuré. Après avoir visité les églises, les monastères et les divers établissements de Macao, il s'en retourna a Canton, bien convaincu que l'histoire de cette formidable et prochaine invasion n'était qu'un roman. Ayant rendu compte de sa mission aux autorités de Canton, le désarmement s'effectua peu a peu, la paix se rétablit, et les relations commerciales entre les Chinois et les Portugais reprirent leur cours habituel. «

Il est juste de remarquer en faveur des Chinois que leurs craintes n'étaient pas aussi ridicules qu'on pourrait le croire au premier abord. Ce qu'on vient de lire arriva lorsque le Portugal et fEspagne étaient réunis sous le i sceptre de Philippe II, formant ainsi une puissance unique, qui possédait toute l'Amérique du Sud, y compris • le Brésil, plusieurs points dans f Inde et sur le détroit de [ Malacca, les Philippines, les Marianncs, etc.

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Truis ou quatre ans avant rincidcnt que rapporte Tal^bé Hue, vingt-trois mille Chinois avaient été passés au fil de répce, aux Philippines, pour s'être soulevés, avoir massacré beaucoup d'Espagnols et assiégé la capitale, Manille, même avec assaut, bien que sans succès. On était généralement convaincu aux Philippines que cette insurrection avait été tramée et disposée par quelques mandarins venus peu de temps auparavant à Manille, et qui, a la faveur d'un prétexte, avaient obtenu de visiter les fortifications, spécialement le fort défendant l'entrée de la baie appelée Cavité. Les chroniques contemporaines rapportent que les autorités de Canton tenaient toute prête une expédition de cent mille hommes pour aller s'emparer des Philippines. Peu de temps après, le gouverneur général de cette colonie, ayant reçu des renforts d'Amérique, équipa une grande flotte pour aller conquérir les Moluques, comme il les conquit en effet, y laissant des garnisons et faisant prisonnier le roi, qu'il amena a Manille. Cette expédition, qui dut être très-considérable, sortit de Manille en 16 (même année de l'affaire du P. Cataneo), et il est éviden que les autorités de Canton crurent qu'elle était préparée contre la Chine, et qu'elles allaient la voir paraître d'un moment a l'autre. Il n'est donc pas étonnant qu'elles s'alarmassent facilement, persuadées, comme elles devaient l'être, que la disposition de ces puissants étrangers, déjà solidement établis à Macao, était de poursuivre la conquête universelle. A cette époque, Macao possédait déjà la forteresse dite du Mont [del Monte) et trois autres forts.

Ce n'est pas seulement en Chine que les missionnaires apostoliques ont été soupçonnés d'agir pour le compte des rois ambitieux de l'Europe; on a eu d'eux la même idée dans tout l'extrême Orient. Un ouvrage publié a Lisbonne, en 1700, sous le titre de Notices sur Les 'persécutions de la mission de Cochinchine^ est très-instructif sous ce rapport: il contient, d'un bout a l'autre^ des faits qui prouvent la

DES MlSSlOiNS CHRÉTIENNES EN CHINE. 289

méfiance des mandarins a l'endroit des missionnaires. Voici la substance de quelques passages de ce livre :

« Le roi s'obstinait a ne pas permettre aux Pères de résider en Cochinchine, dans la crainte qu'à leur instigation les chrétiens indigènes ne voulussent s'emparer de tout le royaume

« Cette haine que le roi avait conçue contre la loi de Dieu, provenait de la crainte qu'il avait que les Portugais, aidés par les chrétiens indigènes, ne se rendissent un jour maîtres de son royaume

« Que les Pères allaient d'abord prêcher la loi des chrétiens, dans le but de se soulever après qu'ils auauraient baptisé un grand nombre d'indigènes, et d'appeler les rois chrétiens d'Europe pour les gouverner. . .

^ « Craignant que plus le nombre des chrétiens croîtrait, moins il serait en sûreté dans son royaume

« Ces Pères venaient former des chrétiens dans l'espoir que, quand ceux-ci seraient assez nombreux, les Portugais pourraient facilement faire la conquête du royaume

« On accusait les Pères de trahison, assurant qu'ils parcouraient les barres et les ports de Cochinchine, faisant les démarcations, et observant tout ; et pour preuve de cette assertion, on assurait que le P. Joseph Candone visitait les frontières muni d'une boussole. (C'était un cadran solaire. ) »

Mais le chapitre le plus curieux de cet ouvrage est celui qui raconte lambassade que la ville de Macao en- II. 17

voya au roi de Cochinchine en 1652, pour le prier de permettre à doux missionnaires de s'établir et de résider dans son royaume. Ce passage est d'autant plus intéressant, qu'il parle beaucoup des difficultés que la propagation de la foi avait rencontrées au Japon. Voici la partie la plus importante de ce récit :

« Les pieux babitants de cette noble ville (MacaO;, voyant que les obstacles opposés par le démon a la conversion de la Cocbinchine s'appuyaient sur la fausse crainte que les Portugais ne parvinssent a conquérir des royaumes étrangers par la prédication de l'Évangile, résolurent, en 1632, de lui envoyer (au roi de Cochincbine) comme ambassadeur, Jean Vieira, personnage noble et intelligent, pour dissiper les soupçons du roi et de ses ministres. A cet effet, deux vaisseaux furent appareillés, l'un pour l'ambassadeur, et l'autre pour sa suite, et un Père de la compagnie de Jésus monta sur chacun de ces vaisseaux. » . .^

« Le roi reçut l'ambassadeur très-gracieusement. . * .

« L'ambassadeur se plaignit amèrement des fausses imputations que les ennemis de sa nation propageaient contre elle. Ces imputations tendaient a faire croire que les Portugais, par l'influence de leurs missionnaires qui enseignaient la loi du Seigneur du ciel, s'emparaient dos royaumes étrangers ; ce qui évidemment était aussi faux qu'outrageant pour la nation portugaise qui a adopté {30ur sa devise la loyauté, dont elle se fait gloire

« Il fit observer que, depuis plus de cent ans que les Portugais faisaient le commerce avec presque tous les ports de ce littoral, on n'avait jamais ouï dire qu'ils eussent tenté ou favorisé aucune trahison ;

« Qu'il la vérité, il se trouvait dans ces régions plusieurs contrées soumises au roi de Portugal, mais que

ceci avait eu lieu par suite des hostilités que les indigènes, manquant à la bonne foi, avaient exercées contre les Portugais, ou parce que cétaient des pays habités par des Maures, ennemis déclarés de tous les chrétiens ;

« Que toutefois ces terres n'avaient point été conquises après que les missionnaires y eussent prêché la religion des Portugais, mais bien dès le commencement, par la force des armes, quoique après leur soumission, les religieux se fussent mis en devoir de montrer à leurs habitants le chemin du ciel;

« Que la résolution prise par l'empereur du Japon sur de semblables soupçons, bannissant de son empire, nonseulement les religieux missionnaires, mais encore tous les Portugais qui s'y trouvaient, était la plus lâche des actions que ce peuple, d'ailleurs si glorieux, veut jamais commise, faisant preuve en cela de légèreté et de peur;

« De légèreté, parce qu'avant de se livrer à de vaines craintes, on aurait dû savoir quels étaient les royaumes dont les Portugais s'étaient emparés par la prédication des religieux , ce qu'on n'aurait jamais pu prouver, les calomniateurs eux-mêmes ne pouvant pas indiquer une seule province conquise par ce moyen ;

« Qu'il ne suffisait pas que les Japonais voulussent s'excuser en disant que les Hollandais le leur avaient assuré , excuse qui prouverait doublement leur légèreté, parce qu'aucun tribunal, fût-il composé de barbares, ne dicte une sentence et n'impose un châtiment sur les rapports d'un ennemi déclaré de l'accusé ■

« Que l'empereur et ses ministres savaient bien que les Hollandais étaient les ennemis, non-seulement du roi. mais encore de la loi des Portugais , et que pour cela même on permettait aux Hollandais la résidence au Japon, tandis qu'on en chassait les Pères religieux et tous les Portugais ;

« Que cette expulsion démontrait plus de crainte encore que de légèreté , parce que la nation japonaise étant

si nombreuse et réputée par sa bravoure, on avait appréhendé néanmoins qu'un petit nombre de Portugais relégués dans une extrémité de l'empire ne pût assaillir et soumettre plus de soixante provinces, comme si tous les Japonais ne fussent point des soldats, et ne sussent se servir de leurs épées, de leurs mousquets et autres armes à feu;

« Qu'entin, par ce fait, ils s'étaient montrés, non forts et courageux comme des hommes, mais faibles et craintifs comme des femmes;

« Qu'on ne pouvait pas non plus admettre comme excuse la crainte que les indigènes baptisés par les missionnaires ne prêtassent main-forte aux Portugais, si ceux-ci prenaient les armes pour conquérir l'empire, parce qu'il n'est point de nation au monde qui préfère être gouvernée par des étrangers plutôt que par son roi naturel; mais que môme dans le cas où la nature eût doué les Japonais d'instincts contraires à ceux du reste des hommes, les chrétiens indigènes ne sauraient nullement seconder l'insurrection des Portugais, et qu'au contraire ils seraient les premiers à s'opposer a d'injustes prétentions, parce que le quatrième précepte de la loi de Dieu prescrit, sous peine du feu éternel de l'enfer, l'obéissance et la fidélité au roi naturel comme à Dieu luimême ;

« Que telle était la doctrine qu'enseignaient les Père? missionnaires par leurs paroles et dans les livres écrits et imprimés dans la langue chinoise, la japonaise et l'anamite, ce dont il était facile de s'assurer;

<f Qu'en résumé, par l'expulsion des Pères religieux et des autres Portugais, l'empereur du Japon et ses ministres avaient fait preuve de grande légèreté et d'une crainte excessive, ce qui ternissait l'opinion de sagesse et de bravoure dont ils avaient joui jusqu'alors.

'( L'ambassadeur termina son discours en disant : « Je « ne voudrais pas que la nation cochinchinoise, si inlel-

u ligente et guerrière, s'exposât à un pareil affront à la .( lace du monde entier (*). »

La méfiance politique était donc un grand obstacle pour la propagation de la foi a l'époque où les rois de Portugal faisaient de dispendieux efforts pour l'introduire en Chine.

Cependant, malgré ces contrariétés, qui se reproduisirent souvent sous diverses formes, les missionnaires gagnèrent du terrain, et finirent par arriver à un degré de prospérité qui dépassa toutes leurs espérances. D'un côté, plusieurs hauts mandarins, pleins de l'idée qu'ils se faisaient de la grandeur de leur pays, et n'ayant qu'un souverain mépris pour ces nations étrangères, si insigniliantes à leurs yeux, ne daignaient pas s'arrêter à des pensées de crainte pour des projets de conquête de la part des Portugais ou des autres Européens ; d'un autre côté, la plupart des missionnaires qui, vers cette époque, arrivèrent en Chine, étaient des hommes remarquables et très-versés dans les sciences, ce qui leur attira beaucoup de considération et de respect. Lorsque les Tartares Mandchoux envahirent l'empire, plusieurs missionnaires habitaient l'intérieur du pays et y voyageaient ostensiblement; on sait même que le premier ministre du dernier empereur de la dynastie des Mings était chrétien. Les deux premiers souverains mandchoux, qui furent Amavang et Song-chi, les traitèrent avec la plus grande distinction. Ce dernier avait une véritable amitié pour le chef des missions de Pékin, le P. Schall; il le combla d'honneurs, et il allait souvent chez lui passer des heures entières. Le P. Schall eut ainsi occasion de faire quelque-

(') Le souverain actuel de Cochinchine, qui s'est trouvé attaqué par l'armée franco-espagnole et qui verra sans doute bientôt son royaume gouverné par un général français, dira probablement que son prédécesseur de 1062 n'était pas aussi naïf que le jugeait l'ambassadeur macaïste, J, Vieira,

29 i LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.

fois beaucoup de bien au peuple chinois; car il disait la vérité au monarque, ce que ses ministres n'osaient pas toujours faire. Le successeur de ces princes, Kang-hi, ne traita pas les missionnaires avec moins de distinction dans les commencements de son règne; ce fut même là, il tous les points de vue. l'époque la plus brillante des missions catlioliques en Chine. Quelques jésuites exécutèrent une triangulation générale et dressèrent la grande carte de toute la Chine ; ils apprirent aux Chinois à fondre des canons de bronze de gros calibre, et ils réglèrent le calendrier d'après les règles de la science. Voyant les jésuites en si grande faveur auprès du prince, beaucoup d'indigènes recherchèrent la faveur des jésuites et se firent chrétiens.

L'évèché de Macao avait été créé depuis 1573 avec juridiction spirituelle sur toute la Chine et la Tartarie.

En 4650, les Portugais obtinrent concession de l'empereur Kang-hi d'un terrain pour bâtir une église, et il y contribua même avec ses fonds. Ils élevèrent un temple dédié a Notre-Dame de l'Assomption, qui fut converti en cathédrale cent ans plus tard : il est encore debout. C'est le même qui a été rendu en 4860 au baron Gros. Sur la façade étaient sculptés les mots Jdn-kou^ signifiant donijiipêrial. Les indigènes appelaient cette église Namlam (temple du Sud), par opposition a d'autres églises élevées plus tard et dont nous parlerons.

En 1690, lesévèchés de Nankin et de Pékin furent créés avec juridiction sur la Tartarie.

Les premiers missionnaires qui entrèrent en Chine étaient jésuites. Connaissantà fond la langue et les idéesdu peuple au sein duquel ils vivaient, ces religieux virent qu'il serait impossible d'implanter solidement en Chine une religion, une secte quelconque, qui condamnerait le principe, si sacré pour les Chinois, d'honorer la mémoire dos parents, des ancêtres et deConfucius. Cet usage, en effet, forme une partie essentielle du grand système de la piété

filiale, sur lequel reposent la morale, la politique et l'administration de l'empire. Mais des missionnaires dominicains parvinrent a troubler l'œuvre si prospère des jésuites; voyant les Chinois chrétiens s'agenouiller devant les tomheauxdeleurs parents etybrCiler de l'encens, ils taxèrent ces pratiques d idolâtrie, et déclarèrent qu on ne pouvait les permettre à aucun catholique. La question était fort grave : non-seulement on condamnait comme coupable un usage que les Chinois considèrent comme le devoir le plus naturel et le plus sacré, mais encore on mettait tout chrétien dans l'impossibilité d'être mandarin ou même lettré; car on sait que quiconque dépend du gouvernement est tenu de rendre officiellement les honneurs funèbres aConfucius. Il en résultait qu'aucun Chinois d'une condition élevée, ou même de la classe moyenne, ne pouvait embrasser la foi catholique sans renoncer au commandement et aux honneurs; or c'était la un bien grand sacrifice dans un pays où les fonctions publiques sont le rêve doré de tout homme ayant quelque fortune, quelques talents, quelque noble ambition. Nous le disons dans un autre chapitre : en Chine, l'unique aristocratie, c'est le corps des mandarins, et ce corps est ouvert aux hommes de toutes les classes. Comment donc propager une religion qui fermait tout avenir, excluait toute espérance et défendait d'aspirer a ce que peut obtenir même Thomme qui se trouve dans la position la plus modeste? Les Jésuites pensaient que ce qui importait avant tout à la religion, c'était qu'elle fût professée par de hauts personnages, parce que leur exemple entraînerait les autres, et qu'ils pourraient aider de toutes les manières. Ils essayèrent donc de persuader au pape que les coutumes condamnées par les Dominicains étaient des cérémonies purement civiles et dans lesquelles n'entrait aucune idée religieuse; pour penser le contraire, il faudrait se figurer que les Chinois croient que leurs parents et leurs ancêtres se tranformenttousen dieux. Les disputes que les Jésuites

t't les Dominicains eurent sur co point de doctrine furent» très-orageuses, et l'empereur Kang-hi voulut une fois assister lui-même aune discussion, qui se termina par un grand scandale, car ne pouvant se convaincre par des paroles, ils eurent recours a des arguments plus violents. La propagande de Rome s'était déclarée contre la doctrine des Jésuites, et la sentence avait été approuvée par Innocent X, en 1645. -Les Jésuites travaillèrent à la faire révoquer, et le tril)unal de l'inquisition déclara que les rites des Chinois n'avaient quun caractère purement civil. Cette sentence fut approuvée, en 1656, par Alexandre VII ; mais, en 1693, le vicaire apostolique Maigrot rendit, en Chine, un décret diamétralement opposé a la décision du tribunal de l'inquisition, et le pape Clément XI . confirma, en 1704, le décret de l'évèque Maigrot. jLiG saint-siége envoya expressément en Chine le cardinal Tournon. Il arriva a Pékin en 1705, et après avoir étudié la question des rites en dispute, condamna la doctrine des Jésuites.

Cependant Kang-hi déclara que les missionnaires qui suivraient la doctrine de Ricci seraient autorisés, et que tous les autres devraient quitter la Chine ; le pape, de son côté, ordonna que tout missionnaire qui irait en Chine jurerait de n'obéir qu'aux ordres et instructions provenant du souverain pontife.

Par suite de ces nouvelles difficultés, le pape envoya le patriarche d'Antioche, Mazzebarba, qui arriva a Pékin en 1721. Il approuva, sauf de certaines restrictions, les doctrines que le cardinal Tournon avait condamnées. Le triomphe des Jésuites ne fut pourtant pas bien long, et Rome revint à la prohibition de leur tolérance des rites indigènes.

Cette fluctuation dans les décisions romaines entretint plus vif le feu de la discorde entre les pasteurs apostoliques; elle devint la cause de beaucoup de scandales et fut on ne peut plus fatale il la propagation de la foi.

En même temps ces querelles déplurent singulièrement à Kang-hi, très-blessé d'ailleurs de voir qu'un prince d'Italie prétendait commander dans ses États. Ce mémo empereur, qui avait tant protégé les missionnaires, ordonna que tous eussent a quitter les provinces de l'empire pour se rendre, soit a Pékin, soit a Canton, d'où ils retourneraient en Europe. Un des résultats les plus funestes des dissidences des missionnaires, ce fut de mettre en doute leur propre doctrine. On leur disait alors souvent : « Comment pouvez-vous assurer que vous prêchez la vérité, quand vous-mêmes n'êtes pas d'accord sur vos croyances? »

Cette dispute acharnée a propos des rites chinois ne fut pas la seule bourrasque qui agita la chrétienté de l'empire. Une autre lutte plus prolongée, sinon plus violente, s'engagea de bonne heure entre ceux qui avaient tous, sans doute, le plus grand zèle à convertir les Chinois. Voici les faits.

On sait que les Portugais furent les premiers Européens qui doublèrent le cap de Bonne-Espérance et qui eurent des établissements dans l'Inde, dans les détroits de Malacca et en Chine. Ils furent aussi les premiers a fonder des missions religieuses et à bâtir des églises dans ces régions.

En vue de ces faits, les papes concédèrent aux rois de Portugal, par de très-honorifiques et explicites bulles, le droit de patronage spirituel sur tous ces pays, comme s'ils étaient sous le gouvernement direct du Portugal. Sa Majesté Très-Fidèle nommait les évêques et autres prélats pour toutes ces contrées, sauf la confirmation du Saint- Siège, et elle avait la gérance de toutes les missions apostoliques. Des prêtres français, allemands, italiens et espagnols, allaient en Chine et dans l'Inde, mais là ils étaient sous la juridiction des évêques nommés par le roi de Portugal. Celui-ci choisit souvent pour gouverner

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