II
les missions dos religieux qui n'étaient pas Portugais.
11 arriva pourtant que l'empire des Portugais dans l'Orient fut éphémère; les Anglais et les Hollandais y vinrent bientôt leur faire concurrence et ne tardèrent pas a les remplacer en grande partie.
En même temps fut créée, a Rome, la congrégation de popaganda fide (1662); et dès sa naissance elle commença a faire la guerre au patronage religieux des rois de Portugal dans l'Indo-Chine. Elle soutenait que ce royaume n'avait ni les missionnaires, ni les moyens nécessaires pour subvenir convenablement aux besoins des missions. Elle disait en substance : « Le Portugal ne fait pas et ne nous laisse pas faire. » C'était, sans doute, user d'ingratitude envers un peuple qui avait tant sacrifié au désir de propager la religion dans l'extrême Orient, a une époque où Rome ne donnait pas signe d'y songer. Si la propagande était riche en argent et en missionnaires, pourquoi ne pas aller en aide aux Portugais d.-nt on ne pouvait méconnaître la gloire d'avoir fondé les missions? Pourquoi ne pas se ranger tranquillement dans Tlndo- Chine sous la juridiction desévèques portugais? Pourquoi vouloir déposséder la couronne de Portugal du patronage que les anciens papes lui avaient concédé, avec cette clause qu'aucun pape ^ dans V avenir, ne pourrait Ven priver.
Les rois de France désiraient aussi, au xvii* siècle, avoir en Chine des missionnaires indépendants des prélats portugais. Louis XIV obtint de Kang-hi l'admission de six lazaristes français qui arrivèrent à Ning-po en 4688. L'empereur leur fit don d'un terrain où ils bâtirent une église à laquelle on donna le nom de Pe-iang (temple du nord), par opposition à l'église portugaise qui fut nommée iVa7i-^a72^ (temple du sud). Appuyés sur cet exemple, les prêtres italiens propagandistes, qui étaient arrivés à Pékin avec les cardinaux Tournon et Mazzebarba, obtinrent aussi un terrain, construisirent une église qu'ils appelèrent Si-tang (temple occidental) et se déclarèrent
indépendants des Portugais et des Français. Les Portugais, pour compléter le carré, élevèrent une église a saint Joseph, qui, par sa position, fut connue des indigènes sous le nom de Toung-tang (temple oriental).
Une fois les missionnaires apostoliques divisés en trois groupes rivaux, ce fut a qui attirerait à soi la plus grande partie des sept mille chrétiens environ qui existaient à Pékin. Les jalousies, les intrigues, les querelles qui s'ensuivirent causèrent les troubles les plus graves.
Cette anarchie arriva à son comble lors de la mort de l'évèque de Pékin, Souza. L'archevêque portugais, de Goa, institua, en qualité de vicaire général, le jésuite portugais Espinhà, mais la propagande fit nommer, pour remplir cette place, l'italien Santa-Teresa. Cette compétition de juridictions mit en feu toute la congrégation chrétienne, au point qu'un mari tua sa femme, ces époux appartenant à deux partis opposés.
Plus tard l'italien Damasceno fut nommé évêque de Pékin. Avant que les bulles ne fussent arrivées dans la capitale, un vicaire apostolique, appartenant à la propagande, le consacra. Les jésuites portugais ne voulurent pas reconnaître cette consécration, mais monseigneur Damasceno les suspendit de la juridiction spirituelle, et fit imprimer et distribuer à tous les chrétiens des brochures dans lesquelles il déclarait que les sacrements administrés par les missionnaires portugais seraient aussi nuls que s'ils étaient administrés par les bonzes de Bouddha.
En 1785, le Portugais Gouvea fut nommé et confirmé évêque de Pékin. Il fit une division des quartiers et faubourgs qui devaient être sous la juridiction des missionnaires portugais, français et propagandistes. Ceci recommença encore d'ardentes polémiques et d'aussi vives protestations.
L'un des propagandistes fut nommé secrètement délégué apostolique vel quid simile^ lequel, pour envoyer à Rome une explication plus facile à comprendre de ces
misérables disputes, dressa une carie où on voyait les territoires appartenant il chacune des trois missions différentes.
Un chrétien indigène, qui portait a Macao le paquet contenant cette carte et quelques lettres des missionnaires, futarrètéen route parla police et conduita Pékin. Un interprète russe fut prié de traduire ces papiers. Il s'y trouvait une lettre en latin de deux prêtres indigènes, qui se plaignaient de ne pas avoir reçu depuis longtemps leur congrua. Ce mot fut traduit par celui de fom-loii, employé dans le pays pour signifier l'appointement qu'un serviteur du gouvernement reçoit du trésor public.
Ces faits confirmèrent les mandarins dans leurs anciens soupçons. Voilà que les missionnaires envoyaient des cartes de l'empire en Europe; voilà qu'ils se disputaient à propos de la juridiction qu'ils prétendaient avoir sur les territxûres de la Chine, et en référaient à leurs chefs en Europe ; voilà que les sujets de l'empereur étaient soudoyés avec de l'argent envoyé par les monarques chrétiens!
Il en résulta que la religion du Christ fut sévèrement défendue. Un décret, inséré dans le Code des lois, édicta que tout chrétien indigène qui persisterait à suivre cette religion, serait exilé dans Tllly et vendu comme esclave aux musulmans.
Quant aux missionnaires européens, ils furent tous renvoyés à Macao, sauf deux Portugais qui étaient employés au bureau des mathématiques pour la confection des calendriers : la continuation de l'œuvre sainte leur fut toutefois interdite. Ces malheurs eurent lieu en 1803.
L'un de ces savants (M. Serra) fut nommé, en 1818, évéque de Pékin par le roi de Portugal, mais le pape ne voulut pas le confirmer, toujours à cause des diiiîcultés sur le patronage. Alors, Mgr Serra vendit les propriétés de la mission portugaise, excepté la cathédrale, et apporta à Lisbonne -ioO.OOO francs environ.
5Gt
En 1838 mourut l'autre missionnaire, Mgr Pereira, évêque de Nankin. Ce fut le dernier religieux européen qui vécut a Pékin, autorisé par le gouvernement. A cette occasion les portes de la cathédrale furent closes avec des pierres et du mortier; et l'archimandrite russe vendit les maisons contigués, demeure des missionnaires, et fit parvenir à Lisbonne, par la voie de l'ambassade de Russie, le produit de la,vente montant à 60,000 francs environ.
Cette cathédrale est la même qui a été remise à M. le baron Gros, en 1860. Voici le dessin de la façade :
Cathédrale de Pékin bâtie parles missionnaires portugais en 1650.
A cause de celle malheureuse quoslion du patronage dont j'ai lait mention^ une espèce de schisme a existé pendant plusieurs années dans l'extrême Orient. Quelques catholiques ne reconnaissaient que les prélats appointés parle Pape, tandis que d'autres persistaient h obéir seulement a ceux qui avaient été présentés par le roi de Portugal. A Calcutta, Bombay, Malacca, Singapor, et dans presque toutes les colonies de cette région, il y avait une église de Rome ou française et une autre portugaise. Les deux églises se répudiaient mutuellement.
Pour remédier à cet état de choses, le gouvernement de Portugal fit un concordat avec le Saint-Siège le 21 février 1857: S. M. T -F. sacrifia, pour l'amour de la paix, une grande partie de ses droits. Cependant le gouvernement de Rome n'en fut encore, il paraît, qu'à demi satisfait, et il met une inconcevable lenteur a exécuter les clauses du concordat: plus de trois années lui ont été nécessaires pour expédier les bulles à l'archevêque de Goa (colonie portugaise), et il n'a pas encore nommé les commissaires qui, d'accord avec ceux du roi de Portugal, doivent marquer dans l'Inde les limites du patronage de Portugal et de celui de Rome. En attendant, les prêtres de la Propagande ontde fait envahi presque toutes ces missions dont plusieurs, soit dit en passant, possèdent des terres et des maisons. Quant a la Chine, il n'est resté que l'évèché de Macao, réduit en réalité au diocèse de la ville : c'est ce qui a déterminé l'excellent et très-digne évêque D. G. J. daMattaa donner la démission de son poste; il s'est retiré dans le pays de sa naissance, petit village où un grand mérite reste perdu pour l'humanité.
La conduite observée dès les premiers temps par le gouvernement impérial envers notre esprit de prosélytisme persistant est, pour dire la vérité, assez facile h comprendre. A mesure que l'on voyait les conquêtes des Européens dans l'Indo-Chine, ainsi que les discussions
elles guerres entre eux, les mandarins devenaient plus défiants à l'endroit des missionnaires catholiques, qu'ils soupçonnaient toujours être des espions et des agents des rois de l'Europe; et il n'y a pas tant lieu de s'étonner qu'ayant vu ces rois s'avancer jusqu'aux frontières de la Chine, ils leur aient supposé le désir de s'emparer, s'ils le pouvaient, de la Chine elle-même. Un empereur disait a des missionnaires : « Ce que vous désirez, c'est de convertirions mes sujets a votre foi, n'est-ce pas? — Oui, grand prince. — Et, si vous y parveniez, a qui obéiraientils ensuite, à moi ou a vous ? »
Les missionnaires se plaignent de ce que les négociants leur ont fait et leur font beaucoup de tort, au point de vue de leur objet, qui est de s'établir solidement en Chine et d'y propager la foi. Les commerçants, de leur côté, disent quelobstination des missionnaires a vouloir introduire en Chine une religion qui déplaît au gouvernement oblige celui-ci à repousser tous les Européens ; il est probable que les uns et les autres ont raison.
Déjà saint François-Xavier, lorsqu'il voulut entrer en Chine, eut à lutter avec les négociants portugais établis dansl'ilede Sancian, et enfin il mourutdanscette île sans avoir réalisé son ardent désir. Pareillement, les premiers gouverneurs des Philippines, dans l'intérêt du commerce, défendirent aux missionnaires d'aller en Chine ; cependant six a huit franciscains exaltés s'échappèrent un jour dans une embarcation chinoise qu'ils avaient frétée, en convenant avec le capitaine qu'il les déposerait sur la côte, a Canton. La chose eut lieu ainsi; mais avant qu ils fussent arrivés aux portes de la ville, une grande foule s'était attroupée autour d'eux pour voir ces étranges figures. Arrêtés à la porte et conduits devant le magistrat, ils dirent qu'ils étaient venus prêcher la religion chrétienne et mourir pour elle. Comme personne ne les comprenait, le patron du navire qui les avait apportés déclara qu'une tempête l'avait forcé d'aborder avec
30 i LA CIJLNE ET LES PUISSANCES CHRfiTIENNES.
ces gcns-la. Le magistrat les fit enfermer dans une maison, et, quelques jours après, les envoya a Manille, par un des vaisseaux de la ligne des Philippines.
Les missionnaires nestoriens arrivèrent au septième siècle par la Tartarie et seuls ; voilà pourquoi ils ne soulevèrent aucun soupçon et furent parfaitement accueillis. Il en arriva de même pour les prêtres catholiques que le pape envoya aussi par la Tartarie, aux douzième et treizième siècles; et les bonzes bouddhistes venant de l'Inde furent également bien reçus par les mêmes raisons. Si les missionnaires chrétiens de la troisième époque fussent aussi arrivés seuls, ils auraient obtenu la même protection ; mais ils se présentèrent, au seizième siècle, en même temps qu'on vit sur les côtes de l'empire des navires de guerre portugais, anglais, espagnols et hollandais. Sans cette circonstance ils auraient sûrement joui de la même tolérance et de la même liberté qui ont toujours été accordéesaux sectaires de Mahomet, de Bouddha et de Lao-tseu. Mais il est probable aussi que la crainte qu'a toujours causée dans ces contrées l'approche desEuropéens s'est accrue par l'infatigable insistance des missionnaires à s'introduire dans l'intérieur du pays. Je me suis quelquefois entretenu avec des Chinois au sujet des missions chrétiennes, et je les ai toujours trouvés pénétrés de cette idée que tous les secours d'argent que reçoivent les missionnaires leur sont envoyés par les souverains européens. Voici à très-peu près le dialogue qui s'établissait invariablement : — « Les missionnaires viennent de très-loin, et ce voyage leur coûte fort cher; et ensuite ils vivent ici de ce qu'on leur envoie de leur pays. Qui donc peut envoyer des sommes si considérables, sinon les rois de l'Europe? — Vous êtes complètement dans l'erreur; ce ne sont pas les rois qui envoient ces sommes ; ils n'y sont pour rien. — Mais, dans ce cas, d'où sort donc tant d'argent? — Je vais vous l'expliquer: il y a
dans différentes villes d'Europe des associations de personnes excellentes et pleines de religion, qui s'engagent volontairement à payer chaque mois ou chaque semaine une petite somme, et, comme les personnes qui souscrivent sont en très-grand nombre, on finit par réunir ainsi des sommes considérables, que l'on envoie ici et dans d'autres pays pour l'entretien des missionnaires. Car il faut que vous sachiez que ce nest pas seulement en Chine qu'il y a des missionnaires, mais aussi dans beaucoup d'autres contrées. — Bien; j'admets qu'il en soit ainsi. Mais quel est le motif qui peut porter ces gens-là à donner volontairement leur argent pour que des missionnairesviennent ici nous engager a nous faire chrétiens? Ils doivent en attendre quelque avantage, quelque profit; car il n'y a nul homme assez insensé pour donner son argent sans quelque intérêt. — Ils n'attendent aucun profit. Il n'y a en tout cela que générosité, bonté de cœur, vertu, pur désir de vous voir devenir chrétiens comme eux. — Mais, je le demande de nouveau, pourquoi veulent-ils que nous soyons chrétiens? Que leur importe à eux ? — Je vais vous le dire : vous savez que notre religion enseigne qu'il y a un ciel où va notre esprit après que notre corps est mort; dans le ciel, on jouit d'une grande félicité. Mais il y a aussi un enfer, c'est-a-dire un abîme rempli de flammes, un lieu de tourments, où l'esprit de celui qui a été malfaisant va, pour n'en sortir jamais. Continuez à m'écouter avec attention. — Je vous écoute. — Vous savez aussi qu'il y a dans notre religion une cérémonie appelée le baptême. Pour qu'un homme soit chrétien, il est indispensable qu'il soit baptisé, ou pour mieux dire, c'est le baptême qui le constitue chrétien. C'est aussi un dogme de notre religion que celui qui nest pas baptisé ne peut entrer au ciel, et, par conséquent, doit aller en enfer. Voila l'explication de tout ce qui vous semblait si difficile a comprendre. Ceux qui donnent leur argent ne sont ni des niais ni des gens qui es-
purent faire un bénéfice. Seulement ils désirent que vous soyez baptisés et que vous reconnaissiez le vrai Dieu, afin que vous n'alliez pas en enfer. Vous voyez que, dans tout cela, il n'y a que bonne volonté et compassion pour vous. ~ Mais, monsieur, est-ce sérieusement que vous parlez? — Je vous assure que tout ce que je vous dis est la pure vérité. — Vous m'étonnez; car je vous ai toujours tenu pour un homme d'une raison parfaite, et tous les Européens que j'ai connus je les ai aussi trouvés très-intelligents; mais les choses que vous me dites me paraissent singulières et incompréhensibles. Comment un homme jouissant de sa saine raison peul~il croire qu'un Chinois, quelque vertueux qu'il puisse être, doive, par cela seul qu'il n'est pas chrétien, être précipité pour toujours dans ce lieu dont vous parlez, plein de flammes et de tourments? J'ai ouï dire que votre religion enseigne des choses fort singulières, par exemple qu'une femme, tout en étant positivement vierge, enfanta un Dieu; qu'il y a un autre Dieu qui, sous un point de vue, est une seule personne, et, sous un autre point de vue, trois distinctes personnes. Il va sans dire que tout cela me semble absurde; mais enfin, vous, chrétiens, vous le comprenez sans doiite. Ce que je ne puis digérer, c'est que quelqu'un se figure et se persuade sérieusement que tout ce qu'ilya et tout ce qu'il y aeu au monde de Chinois, etd'autres hommes, bons ou méchants, seulement pour n'être pas devenus chrétiens, doivent brûler éternellement. En supposant que cela soit ainsi, ily a plusieurs millions de Chinois qui ne saventmème pas qu'il existe une religion ditedu Seigneur du ciel (le christianisme). Et ceux-là aussi doivent brûler? Y a-t-il de leur faute a ne pas connaître cette religion ? Et s'il n'y a pas de faute, peut il y avoir châtiment?— Mon cher monsieur, vous vous êtes éloigné de la question. Rappelez-vous que je ne suis pas missionnaire et que je ne prétends pas vous imposer une croyance quelconque. Je vous expliquais la provenance de l'argent
que les missionnaires chrétiens reçoivent d'Europe, et je vous répète ce que je vous ai déjà dit : Il y a une infinité d'Européens très-dévots, très-enthousiastes en matière de religion ; auprès de cela, tout le reste leur semble insignifiant. Ce sont en vérité des personnes remplies d'excellents sentiments et d'amour pourrhumanité. Elles pensentque, gi vous ne vous faites pas chrétiens, vous irez en enfer. Je ne veux pas entrer ici avec vous dans la discussion de savoir si elles se trompent, comme vous le prétendez; mais telle est leur croyance. Elles sont convaincues, je vous l'assure, que le plus grand bien qu'elles puissent faire a un peuple ou a un homme, c'est de le convertir au christianisme; de là cet esprit de prosélytisme, cette ardeur pour la propagande religieuse ; de la ces souscriptions volontaires, de la enfin la venue de ces missionnaires que vous prenez pour des espions et des agents des rois de l'Europe. »
L'abbé Hue, quej'ai déjacité, fit, comme tout le monde sait, un voyage au Thibet en compagnie d'un autre missionnaire, et tous les deux jouissaient dans ce pays d'une grande estime. Kishen, qui avait été commissaire impérial à Canton lors de la guerre contre les Anglais, et qui se trouvait alors au Thibet comme ambassadeur de Chine, obligea le gouvernement local à les faire partir, bien qu'il fût lui-même avec eux dans de bons rapports et les traitât avec beaucoup de considération. Kishen connaissait toute l'histoire des missionnaires en Chine et savait les services qu'ils y avaient rendus. J'exprimai donc mon étonnement a 1 abbé Hue de ce que c'était un homme aussi éclairé que Kishen qui les avait fait sortir du Thibet, et je lui demandai s'il savait quel motif il avait pu avoir d'agir ainsi : «Voyez-vous, me répondit-il, à ces mandarins, quel- \ que éclairés qu'ils soient, il n'y a pas moyen de leur ôter de la tète que nous sommes un peu agents politiques.»
Dans ces derniers temps un haut mandarin, Ying-chanlyoung, dans un mémoire qu'il adressait à l'empereur à
propos des Européens, disait :« Quant U la propagation « de leur religion, ils aspirentîi corrompre l'esprit public « et, de cette manière, arriver secrètement a opérer une « révolution. <S'// nen était ^pas ainsi ^ ils se contenteraient « de pratiquer leur foi dans leur propre pays. Ils font des « charités aux pauvres, mais ce n'est qu'un stratagème « pour gagner le cœur du peuple. Ces rebelles barbares « ont toujours absorbé, par ces moyens, les États étran- « gers plus faibles qu'eux. »
Le prince Sang-ko-lin-sin disaitdans un autre mémoire: « Ils emploient les fausses doctrines de Jésus pour eni- « poisonner les esprits des jobards, et l'or et l'argent pour a corrompre le cœur des intelligents. Si on les laisse faire, « dans quelques années dïci la population entière embrasu sera la fausse religion de Jésus; et alors, est-ce que le « peuple chinois ne deviendra pas la dupe des barbares? » Ces idées des mandarins chinois sur notre prosélytisme religieux m'ont toujours fait penser que les démarches des ministres et consuls européens pour favoriser la propagation do la foi en Chine ont été très-préjudiciables k cette même propagation, car elles ont servi à confirmer les mandarins dans leurs soupçons. Si les missionnaires eussent été abandonnés a eux-mêmes, sans que personne s'occupât de les délivrer quand ils se trouvaient poursuivis ou emprisonnés, ils seraient loin de faire ombrage comme ils le font maintenant. Sans doute quelques-uns de ceux qu'on a sauvés au moyen de réclamations et de menaces eussent été victimes, mais la cause de la propagande y eut gagné.
Pourquoi voit-on jouir d'une si complète tolérance on Chine les bouddhistes et les musulmans? Parce que le gouvernement n'attache pas la moindre importance à ces sectes, qu'il pourrait anéantir le jour qu'il lui plairait, el dont les membres ne sont point en relation avec des étrangers puissants, en sorte que personne ne l'inquiète à leur occasion.
t)E§ MISSIONS CHRETiEiNNES EN CHlNE. 50<l
Jai exprimé ces mêmes idées à plusieurs missionnaires ; mais il en est peu que je sois parvenu a persuader. En j,'énéral, leur désir est que les gouvernements de l'Europe obligent les mandarins à les tolérer. Ceci laisse croire qu'ils ont peu de confiance en leurs propres ressources.
A Chang-haï, en 184'j, on mit en prison, pour je no sais quel délit commun, un Chinois qui se trouvait être chrétien. Dans les environs demeurait un évéque italien, monseigneur Besi, lequel, cédant aux larmes des parents du prisonnier, se rendit a la ville et pria le consul anglais i'intercéder auprès du gouverneur chinois pour qu'on le mît en liberté. Le consul accéda a sa demande, et le prévenu fut élargi. Dans cette circonstance, je dis francheiient à l'évèque qu'a mon avis il avait mal fait; que, si e chrétien était tombé en faute, on devait laisser la jus- ;ice du pays suivre son cours, et que je regardais comme rès-préjudiciable a la propagation de la foi qu'il eût fait ntervenir dans cette atiaire un consul étranger et surout le consul anglais.
Ceux qui ont marché le plus dans cette voie, à mon Lvis erronée, sont les Français. Toute l'ambassade de I. de Lagrenée était triomphante parce qu'on avait •btenu de Ki-ying un décret impérial en faveur du chrisianisme, et quelques attachés répétaient avec emphase lue «la France est l'épée de la religion. » Mais ce décret le fut quun expédient pour renvoyer content M. de .agrenée, et la situation des chrétiens ne s'améliora n rien, si même elle na pas empiré.
Le baron de Forth-Rouen me raconta lui-même qu'à ihang-haï, il fit saluer dune salve, par la corvette de uerre qui le portait, un évèque venu à bord, et cela tin de l'honorer et de lui donner de l'importance aux eux des autorités chinoises, il me raconta aussi qu'à ing-po, après avoir visité la ville, il sétait mis à cscondre le fleuve et était déjà près de rembouchurc,
510 LA CHLNE ET LES PUISSANCES ClIRÉTIEiNNES.
lorsque, le gouverneur chinois passant dans la rue, un individu se prit de querelle avec un des hommes de sa suite, et se montra sans doute insolent. Le gouverneur lui fit administrer quelques coups de bâton. Il se trouvait que cet homme était chrétien, et il est probable que sa hardiesse provenait en partie de cette circonstance, et de ce que le ministre de France venait de visiter Ning-po avec la corvette de guerre. Le missionnaire français qui résidait dans celte ville donna aussitôt avig de ce qui s'était passé au baron de Forth-Rouen, et celuici, remontant jusqu'à la ville avec sa corvette, exigea que le gouverneur donnât au Chinois deux cents dollars comme dédommagement des coups qu'il avait reçus, et la chose eut lieu ainsi. Je dis franchement a M. de Forth- Rouen que, d'après ma manière de considérer cette question, il ne faudrait pas beaucoup de faits de cette espèce pour en finir avec le peu de tolérance dont notre religion jouissait encore en Chine. En effet, le gouverneur chinois a qui était arrivé ce qui vient d'être raconté dut nécessairement se dire : « Si j'ai eu ce désagrément, si j'ai subi cette humiliation a l'occasion de ce chrétien, a quoi devrais-je m'attendre le jour où il y aurait des milliers de chrétiens? Nous serait-il alors possible de gouverner? »
En 1844, la corvette de guerre l'Héroïne fit en Cochin^ chine beaucoup de menaces et fut sur le point d'ouVrir le feu de ses canons pour qu'on lui livrât cinq mission^ naires catholiques qui étaient arrêtés par les autorités locales. Quatre ans plus lard, dans le même lieu, la cornette la Victorieuse et la frégate /aGZozVe, pour obtenir la mise en liberté d'un missionnaire également arrêté ii terre, firent plus que des menaces : elles coulèrent à fond plusieurs navires cochinchinois, et tuèrent plus de mille hommes! Quel habile moyen d'introduire le christianisme dans ces nations que nous appelons barbares!
C'est une erreur de croire que les mandarins ne pou-
i)ES MISSIONS CHRÉTIENNES EN CHINE. 311
valent pas empêcher l'entrée clandestine de missionnaires chrétiens en Chine. Le plus souvent, ils savaient très-bien où ils se trouvaient, mais ils ne portaient point leur attention sur eux, les tenant pour des imbéciles ou des fous. En règle générale, le mandarin ne s'occupe que des affaires qui lui sont déférées par les parties intéressées, et un Chinois ne se présente devant le tribunal d'un magistrat que lorsqu'il se voit dans la nécessité de le faire. Plusieurs missionnaires m'ont eux-mêmes avoué que les mandarins des localités où ils avaient leurs églises étaient informés de tout, et quil ne pouvait en être autrement, puisque dans ces églises il se réunissait beaucoup de monde les dimanches, les jours de fête, etc.; des Chinois non chrétiens m'ont assuré la même chose. Ces mandarins n'attachaient aucune importance a la présence de ces missionnaires cachés, sachant parfaitement qu'ils prêchaient une doctrine bonne au fond, avec des mystères incompréhensibles, comme la Conception et la Trinité, qu'ils ne s'occupaient qu'a chanter des prières (la messe) en une langue incomprise (en latin) a certains jours, en 8e revêtant d'un costume singulier, etc. : toutes choses plus ridicules a leurs yeux que coupables ou redoutables. Si ce mépris était général, comme il l'est pour les bouddhistes, la Chine serait couverte d'églises chrétiennes.
Lorsque j'étais à Chang-hai, un évoque italien, qui avait sa résidence a quelques lieues, venait quelquefois chez moi habillé en chinois. Un domestique ayant ma confiance fut instruit de tout ; il alla même plusieurs fois, avec des commissions de ma part, dans la maison où se cachait l'évêque, et fut sur le point de se faire baptiser. Renvoyé, ce domestique, pour se venger, alla dénoncer au gouverneur général du département mon ami lévêque, 3n assurant qu'il connaissait exactement sa demeure ?t qu'il y conduirait directement les agents de police. Il :royaitsans doute recevoir une récompense; mais, à sa
olî LA CHliNÊ Et LES PUISSANCES CHRËTIÈiS'NES.
grande surprise, on le renvoya sans faire attention a sa déposition.
Toutefois, s'il venait a être reçu comme chose avérée parmi les Chinois qu'il existe des relations intimes entre les souverains étrangers et les missionnaires apostoliques, il serait bien difficile a ceux-ci de faire le moindr«j progrès et même de maintenir ce qui existe. Ce ne seraient plus seulement les mandarins, ce seraient les convertis qui regarderaient avec méfiance les missionnaires. Il y aurait peu d'indigènes qui voudraient être ou paraître traîtres. L'amour de l'indépendance est de tous les pays.
A moins donc que je ne m'abuse grandement, peut-il y avoir quelque chose de plus nuisible aux intérêts de la religion en Chine que les démarches que font les gouvernements étrangers pour l'y introduire et l'y soutenir par la contrainte.
Cependant, je ne blâme pas en ceci les agents diplomatiques; ils ne font que suivre leurs instructions. Moimême j'ai eu aussi, parmi les miennes, celle de donner aux missionnaires toute la protection possible, quoique rien ne fût plus contraire a mes idées et à ce que m'avaient appris mes observations. Les intéressés eux-mêmes, comprenant mal leur position et leurs intérêts, sollicitent leurs gouvernements pour les protéger d'une manière effective et directe.
Les premiers missionnaires européens qui arrivèrent en Chine au xvi*" siècle étaient des hommes éminents et des savants distingués : par la, ils obtinrent la faveur des personnages qui gouvernaient. Les Chinois, n'ayant aucune religion, sont naturellement d'une extrême tolérance. Protégés par le gouvernement, les jésuites firent beaucoup de prosélytes, et sans les inquiétudes qu'inspirèrent aux mandarins les conquêtes des Européens, et surtout sans la lutte si funeste qu'engagèrent avec eux les dominicains, soutenus a la fin par le pape, et les fatales dissi-
DES MISSIONS CHtlÉtlENNES EN CHINE. 515
dcnccs à propos du patronage portugais, je regarde comme très-probable qu'a cette heure la Chine entière serait chrétienne. Il n'y a pas d'homme plus disposé à se convertir qu'un Chinois, par cela même que, généralement, on le trouve libre de toute croyance préalable.
Les sociétés de propagande devraient veiller a ce qu'il n'allât en Chine que des hommes d'élite, et possédant quelques arts ou quelques sciences. Il y a présentement en ce pays des missionnaires catholiques français, italiens et espagnols; la plupart ne savent guère que le latin et les connaissances nécessaires pour remplir le ministère sacerdotal. Pourtant les Français sont généralement plus instruits que les autres; les Espagnols, au contraire, se distinguent par leur infériorité; en sorte que ces trois catégories d'ouvriers évangéliques représentent l'état de civilisation de leur patrie respective.
L'évéque de Pékin, Mgr de Gouvea, en envoyant à la reine D' Maria I un plan que S. M. F. lui avait demandé pour bien organiser les missions de Chine, lui disait : (( Les missionnaires doivent être mathématiciens, méde- « cins, chirurgiens, pharmaciens, horlogers, ingénieurs. v( machinistes ou peintres. N'importe laquelle de ces qua- (' lités leur ouvrira facilement les portes de Pékin. »
Les chefs des sociétés qui s'occupent de la propagation de la foi devraient au moins obliger tout nouveau missionnaire à lire ce que leurs prédécesseurs ont écrit ' sur la Chine, et leur faire subir un examen sur ces ' matières. Ainsi les missionnaires arriveraient possédant au moins quelque connaissance du champ dans lequel ils doivent travailler, ce qui, sous beaucoup de points de vue, leur serait d'une immense utilité.
Voici un fait a l'appui de cette idée. Comme j'étais a [ Ning-po, en i84o, un missionnaire français, qui résidait f a Chuzan, vint loger chez moi. L'objet de son voyage a i Ning-po était de parler au gouverneur du district, au sujet \ d'affaires concernant sa mission. C'était un homme intel- II. IS
:.li LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES.
ligent et excellent, mais qui ne connaissait nullement la Chine. A peine arrivé, il va droit au palais du gouverneur, comme en France il aurait pu aller a la mairie, et il dit aux domestiques de l'annoncer, en leur remettant sa carte, qui portait ces mots Danicourt loya (le seigneur Danicourt). Des employés du gouverneur vinrent aussitôt lui demander sil était consul ou commandant d'un vaisseaude guerre, ou enfin s'il était revêtu de quelque autre emploi. Le missionnaire répondit qu'il n'était rien de tout cela, mais bien prêtre de la religion chrétienne ; sur quoi le gouverneur refusa de le recevoir. M. Danicourt s'en revint fort irrité contre le gouverneur, et me raconta ce qui venait de lui arriver. Je lui fis remarquer qu'il n'y avait en cela rien de bien extraordinaire, qu'en Chine on ne va pas voir une personne de quelque importance, et surtout le gouverneur du pays, sans lui en donner avis quelques heures à l'avance, et que quand on veut employer les formes d'une rigoureuse étiquette, lavis doit précéder d'un, de deux et même de trois jours; que quant à lui avoir demandé s'il était consul ou commandant d'un vaisseau de guerre récemment arrivé, cela provenait du titre de /07/a (seigneur), qu'il sétait lui-même donné, et qui n'appartient qu'aux véritables mandarins d'un rang assez élevé. M. Danicourt me répondit qu'en Chine on donne a tous les Européens le titre de loya. Je lui répliquai qu'il était dans Terreur ; que j'entendais nommer tous les jours les principaux négociants européens, et que jamais un ne leur appliquait d'autre titre que celui de sien-sen monsieur); qu'on ne donne celui de /oya qu'aux consuls. Ce missionnaire résidait a cette époque dans l'île de Cliuzan, qui avait été occupée par les Anglais, et où les petits gamins, quand ils voyaient un Européen, couraient après pour lui demander de l'argent en criant : Loyal loyal de même qu'en Italie les garçons de café et les décrotteurs traitent tout le monde ù' excellence. M. Danicourt, malgré mes remarques, écrivit au gouverneur pour se plaindre
DES MISSIONS CHRÉTIENNES EN CHINE. .ïiâ
de n'avoir pas été reçu par lui, et il terminait sa lettre en rappelant que M. de Lagrenée était à Macao avec l'escadre française, et qu'il allait lui rendre compte de tout ce qui s'était passé. Alors le gouverneur envoya un de ses employés chargé de lui demander ce qu'il voulait et de satisfaire à ses désirs, pour qu'il s'en retournât content h Chuzan.
Afin qu'on puisse avoir une juste idée de l'effet que devait produire sur l'esprit du gouverneur la prétention de M. Danicourt au titre de loya, je vais entrer dans quelques explications. En Chine, on ne connaît d'autres prêtres que ceux qui desservent les temples de Tao et de Bouddha. Les indigènes appellent ces prêtres hochan, et les Européens bonzes. On a pour ces temples très-peu de respect, peut-être par suite des commandements de Kanghi, que je cite au chapitre XV du présent ouvrage. Lorsque les mandarins sont en voyage, ils logent dans les pagodes avec tous leurs domestiques, et beaucoup de particuliers en font autant. J'ai moi-même une fois, avec d'autres Européens, logé plusieurs jours dans un de ces temples, et cela non pas dans des pièces séparées, mais dans celle même où se trouvaient les idoles. Nous avions nos lits à coté des autels, qui nous servaient de tables, et sur lesquels, en nous déshabillant, nous déposions nonseulement nos vêtements et nos chaussures, mais encore tout ce que bon nous semblait. Quant aux bonzes, on les traite avec le dernier mépris. On peut voir dans le chapitre XIV les représentations faites par des censeurs, qui se plaignaient de ce qu'en conséquence de la vente des emplois, on en était venu à voir décorer du titre de mandarins jusqu'à des bonzes et des voleurs de grands chemins. En effet les bonzes, ainsi que les comédiens, sont exclus par les lois d'entrer jamais dans le corps des fonctionnaires publics. J'ajouterai un fait qui m'est arrivé ; Je demeurais a Chang-haï, dans le centre de la ville, et j'étais souvent visité par des voisins et par d'autres
•Jlfi LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTiENNES.
Chinois qui, par curiosité, se faisaient présenter pour voir de près des objets d'Europe. Je recevais tout le monde avec bienveillance, désirant me créer des relations qui me donnassent le moyen d'arriver à bien connaître ce vaste port, entreprise nullement facile. Un jour il vint un bonze : je le priai de s'asseoir, et j'ordonnai qu'on apportât le thé et la pipe; mes domestiques n'en firent rien. Au bout cle quelque temps, croyant qu'ils avaient oublié mon ordre, je le réitérai, en demandant encore le thé et la pipe, mais ce fut en vain comme la première fois. J'allais appeler de nouveau quand le bonze se leva et prit congé. Dès qu'il fut sorti, je demandai, assez mécontent, à mes domestiques, pourquoi ils avaient tant tardé à apporter le thé. Alors mon maître de chinois, qui remplissait en môme temps les fonctions de maître d'hôtel, me dit que c'était lui qui avait empêché de l'apporter; que les bonzes ne devaient pas prétendre à me faire visite, que je ne devais pas les recevoir, les faire asseoir, et bien moins encore leur faire l'honneur du thé et de la pipe. Or, comme il n'existe en Chine d'autres prêtres que les bonzes, il n'y a pas d'autre moyen pour désigner un missionnaire que de l'appeler bonze chrétien.
On trouve en Chine un grand nombre de familles véritablement chrétiennes, dont les ancêtres furent baptisés par les Ricci, les Schall, les Verbiest. Quant aux missionnaires actuels, je crois que tout ce a quoi ils peuvent aspirer, c'est a conserver ce qui reste des travaux des anciens.
Ce qu'ils obtiennent, c'est débaptiser un grand nombre d'enfants, et voici comment : lorsqu'ils savent que quelque enfant est en danger de mort, ils envoient dans la maison unefemme chrétienne qui apporte une petite provision d'eau bénite. Elle demande aux parents la permission d'appliquer un remède au petit malade. Les parents, convaincus que l'enfant va mourir, ne font pas de difficulté de la laisser essaver son remède. La femme verse
siirlui l'oaii bénite, et ainsi lonfanl est baptisé et son âme est sauvée. Les missionnaires recueillent aussi et font élever beaucoupde ces petites filles que leurs parents abandonnent et vouent à la mort; telle est l'origine de la société charitable dite de la Sainte Enfance.
Les difficultés contre lesquelles les missionnaires ont il lutter seraient fort grandes môme pour des hommes plus éminents. A ces difficultés est venue s'en ajouter une qui n'est pas peu considérable. Les sociétés bibliques anglaises et américaines se sont mises à envoyer des missionnaires en Chine ; et, pendant les dernières années, une centaine de ces apôtres s'étaient fixés sur les différents points de la côte, ayant chacun avec lui sa famille plus ou moins nombreuse. Si la différence de doctrines entre les jésuites et les dominicains amena une si grande perturbation dans l'œuvre delà propagation de la foi et fut cause de sa ruine presque totale, il est aisé de se faire une idée des résultats funestes que doit avoir la lutte entre le principe catholique et le principe protestant, entre le moine cénobite et le missionnaire anglican ayant femme et enfants. Quelle confusion ces différences ne doivent-elles pas jeter dans l'esprit hésitant des Chinois !
Sir J. BoNvring,dans son livre sur le royaume de Siam, parlant des missionnaires catholiques et protestants qui sy trouvent, raconte que les indigènes lui disaient: « Ils ne s'entendent pas entre eux. Quand ils seront d'accord sur ce que nous devons croire et faire, nous serons plus disposés à les écouter sérieusement. »
Dans ce moment il se forme un autre orage bien menaçant pour les missions apostoliques Les rebelles qui aspirent à renverser la dynastie Tsing, proclament Jésus- Christ; mais il est évident que, dans le cas où ils viendraient à triompher, ils formeraient une nouvelle secte dissidente de Rome, et que sils se laissaient dominer par l'esprit dintolérance i\\\\ caractérise trop souvent les II. 18.
:i8 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
êecio.s chrétiennes, le catholicisme serait destiné à de terribles dangers.
Les missionnaires protestants ne pouvaient, avant 1860, pénétrer dans l'intérieur du pays, parce qu'ils n'avaient pas comme les catholiques des coreligionnaires pour les cacher : ils ont demeuré jusqu'à présent dans les ports de la côte, où ils se sont occupés à faire imprimer en Chinois des grammaires, des dictionnaires et des extraits de la Bible [tracts) ; en outre, ils y ont entretenu des écoles et des hôpitaux.
A l'époque où je résidais a Ning-po, le missionnaire américain D' Mac Cartee, un des hommes les plus agréables que j'aie connus, ouvrit dans cette ville un hôpital. Pour cela il loua un grand local faisant partie d'une vaste pagode. Comme il soignait les malades gratuitement, il commença a en venirchaque jour par centaines. Mais il va sans dire que les médicaments n'étaient qu'un appât pour attirer du monde et distribuer des extraits. Or, comme l'excellent D' Mac Cartee ne pouvait à lui seul suffire à tout, il fut obligé de recourir a l'obligeance des bonzes bouddhistes de la pagode, lesquels le secondaient très-activement, veillant surtout a ce qu'aucun Chinois ne se retirât sans sa Bible ou son tract. Je fus plus d'une fois témoin de cette distribution de Bibles, faite avec beaucoup de gravité par des prêtres bouddhistes, et je ne pus m'empêcher de faire des réflexions que le lecteur comprendra aisément.
(( Le révérend W. Muirhead, de la société des missionnaires de Londres, a Chang-haï, entreprit la préparation d'un traité sur la géographie. Deux volumes furent publiés de 18o3 à 1854; le premier, sur la géographie politique et descriptive ; le second, surla géographie physique et mathématique; tous deux étaient illustrés de cartes et de planches et supérieurement imprimés par les presses
de la Mission de Londres, avec les types métalliques de M. Dyer. »
(( Le second volume, sur la géographie physique, contient trois sections : la première traite de la géologie, de la composition des roches avec leurs séries et leurs fossiles, des veines métalliques, et donne un aperçu général de la science, le contour de la terre, les continents, les îles, les montagnes, les vallées, les volcans, les tremblements de terre, etc. Hydrograiihie : eau, sources, rivières, lacs, océans, marées, courants, etc. Météorologie : atmosphère, vents, nuages, brouillards, pluie, neige, grésil, rosée, température, climat, phénomènes électriques et magnétiques. Lumière : nature de la lumière, de la couleur, de l'arc-en-ciel, du halo, des brouillards secs, des feux follets. Botanique : plantes, croissance, nourriture, classes, âge des arbres, formes de la végétation, végétation marine. Zoologie : arrangement, distribution des espèces, insectes, poissons, reptiles, oiseaux, mammifères, etc. La seconde partie du volume ou Section mathématique : forme sphériquo de la terre, grosseur de la terre, espaces, forces de l'univers, mouvements des planètes, système solaire, jour et nuit, saisons, temps, zones et climats, latitude et longitude, cartes, etc. La troisième partie du volume ou Section historique expose la géogra phie des anciens, celle du moyen âge et celle des temps modernes. La distribution de l'ouvrage ressemble beaucoup au plan de la Géographie physique de madame Somerville, avec des additions tirées des ouvrages du révérend T. Milner et de M. Hugo Reid
« Ces volumes ont été répandus fort au loin, et l'on a fait des demandes de toutes parts et venant de gens de tout rang. Les mandarins ont fréquemment demandé qu'on leur en envoyât des exemplaires, et au Japon le livre est aussi bien connu et très-apprécié. Les marchands chinois venant de ce pays ont souvent été voir M. Muirhead, lui faisant connaître qu'ils avaient reçu des commissions
particulitTCS delà part des autorités japonaises pour en rapporter a leur retour autant d exemplaires qu'ils pourraient s'en procurer.
« En 1856, M. Muirhead a éi^alement publié une traduction dcY Histoire d'Angleterre ^ parle révérend T. Milner
« On y trouve, en appendice, un chapitre sur la constitution et les ressources de l'empire britannique, extrait de \ Instruction pour le peuple^ de Chambers
4 L'ouvrage a obtenu une circulation considérable, et de même que le Traité de géographie^ il a été avidement recherché et porté dans les différentes parties de l'empire.
« Des revues chinoises ont été publiées a diverses époques ; une à Hong-kong, éditée par le Rév. docteur Legge et par MM. W. H. Medhurst jeune, et Charles Millier; et une autre a Chang-hai, par M. A. Wylie. Ces publications ont été utiles pour instruire les Chinois sur différentes branches de connaissances et surles questions politiques, bien que celles-ci ne touchassent en rien aux affaires de leur gouvernement. Ces livres se publiaient périodiquement, et ils étaient très-recherchés et achetés par le peuple.
« En 18.^4, M. Alexandre Wylie, surveillant de l'imprimerie de la Mission de Londres, a publié un petit précis d'arithmétique
« L'aptitude des Chinois a traiter des vérités mathématiques est évidente d'après le nombre des ouvrages publiés sur ce sujet par des auteurs indigènes. Ces ouvrages placent tout de suite dans une position très favorable l'étranger qui désire s'assurer de l'état actuel de la science en Chine. 11 trouve là toute prête sous sa main une nomenclature technique bien comprise, dont l'absence dans quelques autres branches des connaissances n'a pas laissé que d'être un obstacle sérieux pour ceux qui ont
DES MISSIONS CHRmENNES EN CHINE. 321
souhaité donner une place à ces connaissances dans la littérature de leur pays
« Les diverses règles élémentaires de ces livres ont été adoptées dans l'ouvrage de M. Wylie, de manière a préparer l'élève à l'étude des branches supérieures de la science européenne
« En 1857, M. Wylie a encore publié une traduction d'Euclide, depuis le septième jusqu'au quinzième livre. Les six premiers livres avaient été donnés, en l'année 1608, par Mat. Ricci, qui avait été aidé par un indigène converti par lui, Seu-kouong-ke (appelé Paul Seu ouïe
Père Paul)
Ce livre a obtenu une plus grande célébrité qu'aucun
autre publié par les Européens en Chine
Sept éditions ont été imprimées, sans compter un grand nombre d'exemplaires copiés a la main par ceux qui ne pouvaient se procurer le livre ou qui n'avaient pas les moyens de l'acheter
« La traduction actuelle des neuf derniers livres d'Euclide a été entreprise d'après le désir ardent d'un lettré indigène, Li-shen-lan, qui a aidé matériellement à ladite traduction, et qui a disposé l'ouvrage sous sa présente forme. Ses capacités éminentes pour une telle tâche furent un encouragement à poursuivre l'œuvre
« Le premier brouillon était à peine plus d'à moitié terminé, quand Hang-ying-pi, kou-jin (maître es arts) de Sung-Kiang, demanda la permission de publier l'ouvrage à ses frais. En conséquence le manuscrit terminé lui fut confié, et il le fit imprimer avec grand soin (*'
(') Ces assertions ne s'accordent pas avec les lignes suivantes (l'une lettre de M. d'Escayrac de Laulure : «Les Chinois sont loin (lélre mathématiciens; leur esprit paraît même se refuser à saisir les abstractions d'un ordre un peu élevé, et l'on peut dire que l'algèbre est de toutes les sciences celle qu'ils peuvent le moins entendre. »
« Coi ouvrage fut suivi, en 1859, de la traduction par M. Wylie de la « Géoniétrie algébrique ou analytique, et du calcul différentiel et intégral deLoomis. »
« La promptitude avec laquelle les Chinois ont adopté les éléments de géométrie d'Euclide, le calcul par logarithmes et d'autres nouveautés d'importation européenne, ne saurait être oubliée. Un esprit de recherche se répand parmi les Chinois, et une classe considérable d'étudiants reçoit avec avidité l'instruction sur des sujets scientifiquesvenant de l'Occident. De simples essais superficiels et des résumés populaiies sont loin de suffire a de tel» indigènes désireux d'apprendre. ,■
« Le livre [Géométrie de Loomis) est un beau spécimen d'impression a la manière chinoise, avec des blocs de bois; les figures et les illustrations sont d'un genre excellent.
« Le Rév. A. Williamson, de la société des Missionnaires de Londres, a publié, en 1858, un excellent petit traité sur les Eléments de botanique, qui explique la structure, la physiologie, les habitudes et le caractère général des plantes, leur mode de floraison, la production de la graine, et aussi le système de classification du règne végétal. Le livre est admirablement illustré, et, quoique concis, fournit un enseignement précieux; il sera très-, utile pour initier les Chinois à la connaissance de cette science. Les Japonais, à ce qu'il paraît, ayant reçu des exemplaires de cet ouvrage et des autres ci-dessus nommées, les ont traduits dans la langue du Japon, et les ont publiés comme étant leurs propres productions.
« De 1859 à 1860, les Éléments d'astronomie de sir John Ilerschel ont été publiés en clwnois par M. Wylie, en une série de volumes admirablement impriméi et ornés de ligures
« En 1849, le docteur Hobson écrivit un traité abrégé de la science astronomique, auquel il a été déjà fait allusion.
« Cet ouvrage, qui est une traduction de l'édition augmentée des Esquisses d'aslro)wmie d'IIcrschcl, cstrcxposc le plus complet de cette science, au point où elle est aujourd'hui en Europe, qui ait été jusqu'ici présenté aux Chinois C^). »
Le missionnaire des Etats-Unis, le révérend M. Macgowan, a publié aussi, à Kingpo, une série de brochures en langue chinoise sur des sujets scientifiques.
Je pense que les missionnaires, tant catholiques que protestants, auraient fait un grand bien et gagné beaucoup plus de terrain, s'ils se fussent toujours occupés de publier en chinois des livres illustrés, présentant un exposé de l'histoire ancienne et moderne, de la géographie, delà statistique, de la constitution, des usages des peuples chrétiens, enfin de nos sciences et de notre civilisation.
Un journal en langue chinoise, qui, outre les nouvelles étrangères, donnerait les nouvelles du pays et tout ce qui serait de nature à intéresser les habitants de Tempire, produirait probablement d'excellents résultats, d'autant plus que la langue écrite étant la même dans toutes les provinces, le nombre des abonnés pourrait être immense.
Les missionnaires catholiques eniretienncnt depuis longtemps dans l'intérieur de la Chine des séminaires où Ion élève des jeunes gens indigènes. Mais, dans ces écoles, quelles connaissances les élèves acquièrent-ils qui puissent leur être utiles pour devenir des hommes instruits et pour avancer la civilisation parmi leurs concitoyens ? Le lecteur aura de la peine à le croire : ce que ces pauvres Chinois apprennent a force d'années, c'est.... le latin! L'Europe na donc rien
(*y The médical missionanj in China, par .M. Lojkart.
52 i LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES.
de mieux a enseigner a la Chine ! En vérité, c'est pitoyable. Encore si nos livres sacrés avaient été originairement écrits en latin, il y aurait une raison ; mais puisqu'ils le furent en hébreu et en grec, et que la Viilgaie n'est pas autre chose qu'une traduction, d'où a pu venir l'idée d'abêtir les Chinois, déjà si ignorants, par l'étude du latin (*)? Si l'on veut quils apprennent une langue, ne vaudrait-il pas mieux choisir le français, qui serait pour eux plus facile et leur ouvrirait la porte de toutes les sciences de l'Europe?
Car il y aura une immense difficulté à enseigner en Chine nos sciences dans la langue du pays. On sera forcé pour cela, ou bien d'inventer, pour les nomenclatures, des milliers de caractères que personne ne comprendra, ou bien d'introduire l'élément purement phonétique, et alors on pourrait adopter la nomenclature latine, peutêtre même la française.
Ce second moyen est le plus aisé. J'ai appris a un Chijiois notre alphabet : il le sut parfaitement en deux ou trois jours; je lui écrivais avec nos lettres des mots et des phrases de sa langue qu'il lisait et comprenait a l'instant. Cela l'intéressait beaucoup, et il était dans l'admiration en voyant combien notre système d'écriture est ingénieux et facile. Toutefois nos lettres ne sont pas faciles à intercaler parmi les caractères chinois ; il faudrait en adopter d'autres qui se lussent comme le chinois verticalement, de haut en bas. L'aiphabct tarlare-mandchou, avec quelques compléments, serait celui qui conviendrait le mieux.
v') Vovfz la note A, à la fin de ce volume.