II
médiatement, et se mit k peindre la spacieuse et jolie maison dudit seigneur, en tirant parti de cet expédient. — Tout le monde aurait cru que ce mode d'ornementation allait être adopté par les autres peintres, mais ce fut tout le contraire qui arriva. L'innovateur ayant été accusé pardevant les chefs de sa corporation (chaque art ou métier ayant la sienne avec ses règlements], fut contraint de détruire tout ce qu'il avait commencé et à rétablir les choses suivant le mode de peinture antérieurement usité. L'affaire se termina par un repas payé par lui à tous ceux de sa profession : conclusion qu'il regarda comme très-heureuse.
Tel est donc le résultat des maximes de Confuçius. C'est a cet homme extraordinaire qu'on doit, sans aucun doute, qu'un si vaste empire se soit maintenu compacte et sur pied jusqu'à nos jours, mais c'est aussi jusqu'à lui qu'il faut faire remonter la cause des obstacles qui s'opposent à ce que ce pays se régénère et parvienne à jouir des bienfaits de la civilisation moderne.
Il ne manquera pas de gens qui, aujourd'hui Tnéme, soutiendront qu'il vaudrait mieux pour les habitants de la Chine qu'ils ignorassent ce qui se passe dans les autres parties du monde, qu'ils s'en tinssent pour vivre à leurs propres ressources, et qu'ils conservassent autant que possible le mode de vie le plus conforme à celui des époques patriarcales de Yao et de Chun, au lieu d'avoir des bateaux à vapeur, des chemins de fer, des télégraphes électriques, et les sciences et les machines européennes. Peut-être serait-ce mieux pour eux. Je ne veux pas le nier ; mais se rencontrera-t-il quelqu'un qui croie que ce soit possible?
Je pense que le lecteur aura compris de reste le motif par lequel la Chine, si elle a été précoce, est demeurée stationnaire. Il ne lui sera pas plus difficile de se rendre compte du mépris qu'inspirent dans cet empire les
commerçants en général et les Européens en particulier.
Les négociants indigènes sont considérés comme parmi nous l'étaient il n'y a pas encore longtemps les usuriers, et comme aujourd'hui le sont les boutiquiers. En Europe même nous n'avons pas été exempts de ces idées erronées. On rapporte que le grand Napoléon appelait les commerçants : le brigandage organisé.
En ce qui regarde les étrangers, les circonstances sont plus défavorables. Tous les Chin,ois sont tenus, comme je l'ai dit, d'honorer les tombes de leurs pères et de leurs aïeux. A cet effet, les lois défendent aux citoyens de changer de domicile et, bien plus, de sortir du pays. Abandonner les ossements de ses pères est une des choses les plus déshonnètes qui se puissent faire en Chine. — Il est vrai que, malgré tout, la surabondance de population contraint un très-grand nombre d'habitants d'émigrer, et que le gouvernement, fatigué de couper des tètes de pirates et de larrons, tolère l'émigration. Mais il n'est point sorti de Chine, que l'on sache, pour passer a l'étranger, un Chinois ayant un titre universitaire, pas même celui de siut-sai.
Ceux qui émigrent appartiennent à la classe la plus abjecte. Il n'emportent pas avec eux d'autre équipement que les haillons qui les couvrent. Ils se mettent dans une barque de transport pour Manille, Singapor, etc. A leur arrivée la, se présente a bord quelqu'un d'entre les Chinois établis dans le pays, qui paye alors le montant du prix de passage d'un ou de plusieurs des nouveaux venus; ceux-ci s'engagent a le servir, pour tout ce qu'il leur commandera, durant deux ou trois années, en échange seulement de la nourriture.
Telle est la classe de Chinois qui sortent de leur patrie pour chercher fortune.
Après cela, comment voudrait-on qu'un disciple de Confucius pût voir un homme respectable dans un Anglais ou un Français qui entreprend de naviguer, rien
moins que de TOcéan. jusque vers les bourbes du Yanse-kiang, dans le but de tirer de Vargent des Chinoisi
Volney a dit que les musulmans ne se civiliseront point aussi longtemps qu'ils n'auront pas abjuré la loi du Coran. — On peut observer la même cbose relativement aux Chinois et a leur Confucius. Heureusement ici il n'y a pas de préjugés religieux qui s'opposent à la révolution d'idées qu'il est nécessaire d'opérer.
Ce que nous avons dit touchant les vues politiques de Confucius et de son influence sur la nation chinoise, explique encore l'état arriéré où elle se trouve relativement ■ à l'art militaire. On n'y a jamais accordé de l'importance aux talents guerriers; on n'y a point travaillé au perfectionnement des armes et des navires de guerre; les officiers et les généraux reçoivent de faibles rétributions et ne jouent qu'un rôle secondaire près des employés civils,qui, eux, exercent seuls le commandement. Si Ton compare les armes que fabriquent les Chinois à presque tous les autres produits industriels, on est frappé infailliblement de leur grande infériorité, et il faut reconnaître alors que cet effet doit avoir sa cause. Il n'en a point d'autre que l'horreur que les Chinois ont pour la guerre. Confucius a tout fait pour exalter les bienfaits de la paix.
En terminant ces considérations sur Confucius, et afin que personne ne soit tenté de mépriser le peuple qui a pour lui une vénération si grande, je donne copie des principes de sagesse qui vont suivre.
Il raconte ^Confucius) qu'il les trouva gravés au dos d'une statue d'or dont les lèvres étaient traversées et jointes par trois aiguilles. Cette statue, qu'il vit dans le sépulcre d'un ancien souverain chinois, devait avoir été faite onze cents ans avant Jésus-Christ. Mais on connaît la propension qu'avait le philosophe chinois à corroborer ses principes par l'autorité de l'ancienneté, et il est permis de soupçonner que ces maximes, en tout ou en
partie, sont bien plutôt siennes qu'elles n'appartiennent à la statue :
« Anciennement les hommes étaient très-circonspects dans leurs discours : il faut les imiter. Ne parlez pas trop, car lorsqu'on parle beaucoup on dit presque toujours quelque chose qu'il ne faudrait pas dire.
« Ne vous chargez pas de trop d*affaires ; beaucoup d'affaires entraînent avec elles beaucoup de chagrins, ou tout au moins de soucis sans nombre. Ne vous embarrassez que de celles qui sont de votre devoir.
0 Ne cherchez pas à vous procurer trop de joie, ni une trop grande tranquillité; la recherche que vous en feriez est elle-même une peine et un obstacle au repos.
u Gardez-vous de jamais rien faire dont tôt ou tard vous puissiez avoir sujet de vous repentir.
« Ne négligez pas de remédier au mal, quelque petit qu'il vous paraisse; un petit mal négligé s'accroît peu à peu, et devient très-grand.
« En parlant ou en agissant, ne pensez pas, quoique vous soyez seul, que vous n'êtes ni vu ni entendu : les esprits sont témoins de tout.
a C'est ressembler à des brigands que de haïr ses maîtres légitimes; c'est se mettre au niveau de la ville populace que de murmurer contre ceux qui gouvernent justement. On ne résiste au souverain que lorsqu'il exige trop ; on lui obéit sans peine lorsqu'il se contente de peu.
« Les hommes du commun, et même le commun des hommes, ne sont pas des premiers à faire ce qui ne s'est pas encore fait, ni à former des projets pour une entreprise; ils ne font que ce qu'ils voient faire : il leur faut des modèles. En voyant souvent des hommes circonspects et respectueux, des hommes vertueux et instruits, ils deviendront eux-mêmes tels, et seront à leur tour imités par d'autres.
« J'ai la bouche fermée, je ne puis parler; c'est en vain qu'on me proposerait des doutes, je ne les résoudrais point.
a Le ciel n'a point de parents ; il traite également tous les hommes. »