‹ La ChineChapitre 18 sur 79 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

RBI.IGION. SECTE DU T A O.

Lao-kiim, l’Êpicnrc des Chinois. — Ses scctntenrs appelés les docteurs de la raison — Dégénérés en magiciens et alchimistes, — Fragment d'un roman historique. Analyse d’un conte sur Tchouang-tseu , disciple de Lao-kiun. — Origine du conte de Zadig Diverses superstitions des Chinois. — Fatalistes. — Anec-

dote. — Charmes et talismans. — Croyance aux esprits. — lions et mauvais présages. — Divination.

La troisième secte ou croyance religieuse ou philosophique qui s’est établie en Chine , est celle du Tao ou de Lao-kiun, qui était le nom ou plutôt le titre de son fondateur. Il parut presque en même temps que Confucius , qui en parle, environ 56o ans avant l’èrc chrétienne. Autant que l’on peut en juger d’après ses doctrines, il semble avoir voulu inspirer le mépris des richesses et des grandeurs, et avoir eu pour but, comme Épicurc, de soumettre toutes les passions capables de troubler la paix de l’àme et le bonheur individuel. Cependant, comme ses disciples et ses successeurs ne pouvaient mépriser la mort , ils se mirent à l’œuvre pour composer un élixir de longue vie ou d’immortalité; et c’est ainsi qu’ils devinrent des espèces d’alchimistes. Ils ont tour à tour été

persécutés et favorisés en Chine. Le temps le plus prospère de leur doctrine parait avoir été sous la dynastie des Song , postérieurement au x e siècle de notre ère, époque à laquelle toutes les opinions spéculatives étaient fort en vogue.

Le principal commentateur de Confucius parle de Laokiunoude Lao-tseu (i) (ainsi qu’il est quelquefois désigné) avec peu de respect, et l’appelle « bon homme ignorant ; » il le décrit comme un reclus qui so distinguait par son humilité , sa droiture , sa simplicité et son exemption de soucis et de passions. Il prêchait et pratiquait l’inactivité, l’oubli du monde et de ce qu’il renferme; il n'aimait ni la gloire, ni le plaisir, ni le travail. On peut supposer que les principaux dogmes maintenant admis par les sectateurs du Tao , ont été l’ouvrage de ceux qui ont succédé à Lao-kiun , et qui se sont servis de son nom pour fonder leur propre système et le faire adopter. Ils l’appellent «l’ancêtre primitif, ou le fondateur, l’honoré du ciel; » ils disent , dans leur livre , qu’il fut une incarnation de quelque être supérieur, et qu’il n’est point de siècle où il ne vienne se mêler aux hommes, en empruntant une forme humaine ; ils rapportent les différents noms sous lesquels il est apparu depuis les temps fabuleux jusqu’au vi' siècle, en tout sept périodes (2). Peut-être pour imiter la trinité bouddhique, les sectateurs du Tao ont aussi la leur qu’ils appellent « les trois Pures. » Cette triple puissance est représentée comme présidant au ciel sur les dieux assemblés , le soleil , la lune , les étoiles et les constellations, et comme transmettant son nom, accompagné de beaucoup d’épithètes de miséricorde et de bonté, « au

( 1 ) La légende porte qu’il naquit avec des cheveux blancs , et que ce fut à cause de cela qu’ou le nomma Ijio-tseu , ou «l’enfant vieillard. »

(a) Morrison’s Dicl. , (omcI,p. 58a. *•

grand ange aux pieds nus , » afin qu’il le promulgue dans le bas monde, et que les hommes, en le prononçant, en le répétant, puissent obtenir un bonheur infini et la délivrance de tous leurs maux.

Leur principal livre sacré est le Tao-tè-king î dont il existe une version latine dans la bibliothèque de la Société royale. r v

Outre l’alchimie, les disciples de Lao-kiun ont, à différentes époques, professé la magie. Sous la dynastie des Tang, ils s’acquirent une telle célébrité, que le titre de Tien-ssé « célestes docteurs » leur fut conféré. On érigea un temple magnifique à Lao-tseu, et on y plaça sa statué. On dit que les chefs de la secte ont maintenant, dans la province de Kiang-si, un vaste établissement où se rendent de toutes parts, pour apprendre l’avenir ou pour être guéris, unè foule d’individus qui ont foi en '«leur science. La secte payait en effet avoir beaucoup dégénéré, et s’être écartée totalement du but qui avait présidé à sa fondation; aussi la plupart de ceux qui portent le costume des tao-ssé ne sont-ils rien de plus que N des fripons et des jongleurs, qui se prétendent en relation avec les démons. Ce qui les distingue principalement des autres Chinois quant à l’extérieur, ce sont leurs cheveux, qu’ils attachent au sommet de leur tête avec une épingle , à la manière des insulaires de Lieou-kieou. La secte du Tao est assurément la moins populaire ou la moins dominante de la Chine ; il n’y a guère que les plus ignorants qui embrassent scs croyances, et l’on ne voit des tao-ssé que fort rarement. m * ■ •

A l’appui de ce que nous avançons sur la puérilité de leurs superstitions , nçus citerons un extrait d’un ouvrage chinois, Y Histoire des Trois- Royaumes , danslaquelle on trouve les légende^ qui se rapportent aux trois frères Tchang, sectateurs de Lao-kiun, et chefs d’un parti de rebelles, appelés les «bonnets jaunes,» ‘qui excitèrent des T. II. 5

Gti

troubles dont la conséquence fut In chute de la dynastie des Han.

«Liou-peï saisit l’occasion de fondre sur Tchang-pao avec toutes ses forces. Cedemier, pour le repousser, monta sur son coursier, lescheveux en désordre et agitant l’épée qu’il tenait à la main ; puis il se livra à des opérations magiques. Alors le vent s’éleva , le tonnerre gronda avec

* fracas, et il descendit du haut des cieux un nuage noir

dans lequel on voyait aux prises une multitude d’hommes armés. Liou-pei battit aussitôt en retraite et alla consulter Tcliou-tsien, qui lui dit: *

» Laissez-le recourir encore aux sortilèges ; je vais préparer du sang de truie, de mouton et de chien. Pendant ce temps mettez des troupes en embuscade sur les hauteurs, puis lorsque l’ennemi paraîtra, vous le disperserez en Uarrosant de ce sang.

«Le lendemain Tchang-pao s’avança, tambour battant, enseignes déployées, pour offrir le combat. Liou-pei alla à sa rencontre, mais à peine l’avait-il atteint, que Tchangpao eut de nouveau recours à ses enchantements; le vent souffla , le tonnerre se fit entendre, un i\page sombre obscurcit le firmament, etl ,pn crut voir descendre des escadrons de cavaliers. Liou-pei tout aussitôt fit semblant de fuir, et Tchang-pao s'élança à sa poursuite; mais ils n’avaient pas encore tourné la colline , que les troupes qui étaient cachées sortirent de leur embuscade, et lancèrent sur leurs ennemis l’impur liquida qu’ils avaient tenu en réserve. L’air parut aussitôt rempli d’hommes et

* . de chevaux de papier ou 4g paille qui tombèrent à terre

pèle môle ; le vent s’apaisa et le tonnerre cessa.

«Tchang-pao, en voyant ses sortilèges ainsi détruits, voulut fuir; il n’en eut pas le temps : les deux capitaines de Liou-pei parurent à droite et à gauche, tandis que lui-mème lui barra le chemin devant et son lieutenant derrière. Les rebelles, cernés de tous côtés, furent taillés

en pièces. Liou-peï, qui avait remarqué que leurs étendards portaient pour inscription : « le Seigneur de la terre, courut àTchang-pao, qui esquiva sa poursuite, npais en se sauvant il fut atteint au braç gauche par une flèche. »

Quant au mot /«O, raison, qui sert de dénomination à la secte, il n’est pas difficile de s’en rendre compte, car il semble que l’ancien terme de philosophe en usage parmi nous ait la même origine. On a beaucoup discuté sur le sens mystérieux que les métaphysiciens chinois ont attaché aux mots lao et li; pour nous, dans cet ouvrage, nous nous bornerons à dire qu’ils signifient simplement raison. Un des missionnaires de l’Église romaine supposait que lao correspondait au grec Uyaç; mais on a objecté avec quelque raison que tao „ étant la source originelle et la première cause productive de toutes choses, s’accommodaitpeudela définition du logos, donnée dans les systèmes philosophiques qui ontadopté ce terme pour exprimer non la première cause, mais plutôt la première émanation de la divinité.

Lao-kiun avait quatre principaux disciples , dont le premier était Tchouang-tseu , sur lequel les Chinois possèdent un conte fort agréable qui a été traduit en français par le père d’Enlrecolles. Ce conte, qui est une espèce de satire contre le beau sexe, et le mariage en particulier, estd’autant plus digne d’attention, qu’il afoumi à Voltaire d’amples matériaux pour son Zadig. L’analyse étendue que nous en donnons ici fera diversion à l’aridité des détails qui précèdent, en même temps qu’elle mettra le lecteur à même de mieux connaître la secte dont non? l’entretenons.

« Sur la fin de la dynastie des Tcheou (1) parut ;\ la Chine un fameux philosophe, appelé Tchouang-tseu. Il

( 1 ) Voyez les Coules chinois publiés par Abei (iennn.il, lome lit , P- i4f» * V '

naquit à Meng, ville du royaume de Soung. 11 eut un petit mandarinat, et se fit disciple d’un sage très célèbre en ce temps-là , et auteur de la secte du Tao.

Toutes les fois que Tchouang-seu dormait , son sommeil était interrompu par un songe. Il s’imaginait être un gros papillon voltigeant çà et là , ou dans un verger, ou dans une prairie. L’impression de ce songe était si forte, que , môme à son réveil, il croyait avoir des ailes attachées aux épaules, et qu’il était près de voler. Il ne savait que penser d’un rêve si fréquent et si extraordinaire.

L ! n jour, profitant d’un moment de loisir, après un discours de son maître, Lao-tseu, sur le Y-king, il lui proposa le songe qui se formait si souvent dans son imagination, et lui en demanda l’explication. «La voici, répondit cet homme admirable, qui n’ignorait rien des merveilles de la nature. La cause de ce songe opiniâtre doit se chercher dans les temps qui ont précédé celui où vous vivez. Sachez qu’au temps où le chaos se débrouilla, et que cet univers fut formé, vous étiez un beau papillon blanc. Les çaux furent la première production du ciel ; la seconde, ce furent les arbres et les plantes dont la terre fut parée, car tout fleurit et brilla à l’instant. Ce beau papillon blanc errait à son gré, et allait flairer les fleurs les plus exquises. 11 sut même tirer du soleil et de la lune des agréments infinis; il se procura enfin une force j qui le rendit immortel. Ses ailes étaient grandes et presque arrondies , son vol était rapide.

»ln jour qu’il prenait scs ébats, il s’attacha „à des fleurs du jardin de plaisance de la grande reine , où il avait trouvé le secret de s’insinuer, et gâta quelques boutons à peine entr’ ouverts. L’oiseau mystérieux à qui on avoit confié la garde de ce jardin donna au papillon un coup de bec dont il mourut.

u 11 laissa donc sans vie son corps de papillon ; mais

l’àme, qui était immortelle, ne se dissipa point; elle a passé en d’autres corps , et aujourd'hui elle se trouve dans celui de Tcliouang-tseu. C’est là ce qui met en vous de si heureuses dispositions à devenir un grand philosophe capable de s’élever, d’acquérir l’art que j’enseigne , de se purifier par un entier détachement, et de s’établir dans la parfaite connaissance d’esprit et de cœur. »

Dès lors Lao-tseu découvrit à son disciple lés plus profonds mystères de sa doctrine, et le disciple se sentit tout-à-coup devenir un autre homme; et, suivant désormais sa première origine , il eut véritablement l’inclination du papillon, qui est de voltiger continuellement, sans se fixer à aucun objet , quelque charmant qu’il lui parût. La fortune la plus brillante ne fut plus capable de le tenter.

Lao-tseu , voyant que son disciple étâit tout-à-fait revenu des amusements du siècle; et goûtait la vérité, l’introduisit dans les mystères du Tao-té-king, caries cinq mille mots dont ce livre est composé sont tous mystérieux. 11 n’eut plus rien de réservé pour un tel disciple.

Tchouang-tseu , de son coté, se donna tout entier à cette étude; il lisait sans cesse, il méditait, il mettait en pratique la doctrine de son maître, et, à force de sonder son intérieur, de le purifier, de le raffiner pour ainsi dire, il comprit parfaitement la différence qui se trouvait entre ce qu’il y avait en lui de visible et d’imperceptible, entre le corps qui se corrompt, et l’esprit qui, en quittant cette demeure, acquiert une nouvelle vie par une espèce de transformation admirable.

Tchouang-tseu, frappé de ces lumières, renonça à la' charge qu’il possédait. Il prit même congé de Lao-tseu, se mit à voyager, dans l’espérance d’acquérir de belles connaissances et de faire de nouvelles découvertes.

Cependant, quelque ardeur qu'il eût pour le dégagement et le repos du cœur, il ne renonça pas aux plaisirs

Page 1