I.A Clil.VË
de l’union conjugale. 11 se maria successivement jusqu’à trois fois. Sa première femme lui fut promptement enlevée par une maladif ; il répudia la seconde pour une faute qu’elle avait commise ; la troisième sera le sujet de cette histoire.
Elle s’appelait Tian , et descendait des rois de Tsi. Tchouang - tseu s’était fait beaucoup estimer dans ce royaume, et un des principaux de cette famille, nommé Tian, épris de son mérite, lui donna sa fille en mariage.
Cette nouvelle épouse l’emportait de beaucoup sur les deux autres qu’il avait eues. Son teint avait la blancheur de la neige , et sa taille était élégante et légère comme celle d’une immortelle. Aussi , quoique ce philosophe ne fût pas naturellement passionné , il aima tendrement cette dernière épouse.
Cependant le foi de Tsou étant informé de la haute réputation de Tchouang-tSeu , prit le dessein de l’attirer dans ses États; il lui députa des officiers de sa - cour avec de riches présents en or et en soieries , pour l’inviter à entrer dans son conseil en qualité de premier ministre.
Tchonang-tseu, loin de se laisser éblouir à ces offres , répondit en soupirant par cet apologue : « Une génisse destinée aux sacrifices, et nourrie depuis long-temps avec délicatesse, marchait en pompe, chargée de tons les ornements dont on pare les victimes. Au milieu de cette espèce de triomphe, elle aperçut sur sa route des bœufs attelés, qui suaient sous la charrue. Cette vue redoubla sa fierté. Mais, après avoir été introduite dans le temple, lorsqu’elle vit le couteau levé et prêt à l’immoler, elle eût bien voulu être à la place de ceux dont elle méprisait le malheureux sort. Ses souhaits furent inutiles, il lui en coûta la vie. » Ce fut ainsi que Tchouang-tseu refusa hoûêtement, et les présents, et les offres du roi.
Peu après, il se retira avec sa femme dans le royaume
<le Song , qui était sa terre natale. Il choisit pour sa demeure l’agréable montagne de Nan-hoa, dans le district de Tsao-tcheou , afin d’y passer sa vie en philosophe , et d’y goûter, loin du bruit et du tumulte, les innocents plaisirs de la campagne.
Un jour qu’il promenait ses rêveries au bas de la montagne, il se trouva insensiblement proche des sépultures de l’habitation voisine. Cette multitude de tombeaux le frappa. Hélas! s’écria-t-il en gémissant, les voilà donc tous égaux ; il n’y a plus de rang ni de distinction. L’homme le plus ignorant et le plus stupide est confondu • avec le sage ; un sépulcre est enfin la demeure éternelle de tous les hommes.
Après s’être occupé pendant quelque temps de ces tristes réflexions, il avança le long de ces sépultures, et se trouva, sans y penser, près d’un tombeau nouvellement construit. La petite éminence faite de terre battue n’était pas encore entièrement sèche. Tout auprès était assise une jeune dame en grand deuil. Elle était placée un peu à côté du sépulcre , tenant à la main un éventail blanc , qu’elle agitait sans cesse sur l’extrémité supérieure du tombeau.
Tchouang-tseu, surpVis de cette aventure : «Oserais-je, lui dit-il, vous demander de qui est ce tombeau , et pourquoi vous vous donnez tant de peine pour l’éventer ? Sans doute qu’il y a quelque mystère que j’ignore ? La jeune dame, sans se lever et continuant toujours à remuer l’éventail , dit quelques mois entre ses dents , et répandit des larmes , ce qui faisait voir que la honte plutôt que sa timidité naturelle l’empêchait de s’expliquer. »
Enfin elle lui fit cette réponse : « Vous voyez une veuve, au pied du tombeau de son mari, la mort me l’a malheureusement enlevé; celui dont les os reposent sous celte tombe m’a été bien cher durant sa vie; il m’aimait avec une égale tendresse, même en expirant il ne pou-
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vait me quitter. Voici quelles furent ses demièresparoles : Ma chère épouse, me dit-il , si, dans la suite, tu songeais à un nouveau mariage, je te conjure d’attendre que l’extrémité de mon tombeau soit entièrement desséchée ; je te permets alors de te remarier. Or, j’ai fait réflexion que la surface de cette terre nouvellement amoncelée ne sécherait pas aisément; c’est pourquoi vous me voyez, occupée à l’éventer continuellement, afin de dissiper l’humidité. »
A un aveu si naïf, le philosophe eut bien de la peine à s’empêcher de rire; il se posséda néanmoins, mais il se disait en lui-même : Voilà une femme bien pressée ! comment oec-l-elle se vanter d’avoir aimé son mari, et d’en avoir été aimée? qu’eût-elle donc fait, s’ils se fussent haïs? Puis, lui adressant la parole ; «Vous souhaitez donc, lui dit-il, que le dessus de ce tombeau soit bientôt sec? Mais, étant aussi délicate que vous l’êtes, vous serez bientôt lasse et les forces vous manqueront; agréez que je vous aide. «Aussitôt la jeune femme se leva, et, faisant une profonde révérence, elle accepta l’oiTre, et lui présenta un éventail tout semblable au sien.
Alors Tchouang-tseu, qui avait l’art d’évoquer les esprits, les appela à son secours. Il donna quelques coups d’éventail sur le tombeau, et bientôt toute l’humidité disparut. La dame , après avoir remercié son bienfaiteur avec un visage gai et riant , tira d’entre ses cheveux une aiguille de tète d’argent, et la lui présenta avec l’éventail dont elle s’était servie, le priant d’accepter ce petit présent comme une marque de sa reconnaissance.
Tchouang-tseu refusa l’aiguille de tète et retint l’éventail; après quoi la dame se retira fort satisfaite : sa joie éclatait dans sa contenance et sa démarche.
Pour ce qui est de Tchouang-tseu, il demeura tout interdit; et, s’abandonnant aux réflexions qui naissaient • d’une pareille aventure, il retourna dans sa maison. Assis
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dans sa chaumière , il considéra pendant quelque temps l’éventail; puis, jetant un grand soupir, il dit les vers suivants :
Ne diiail on pat que deux personnes ne s'unissent ensemble que par un reste de haine, conservée dès la vie précédente;
Et qu elles se cherchent dans le mariage , afin de se maltraiter le plus long-temps qu’elles peuvent?
Tian-cbi était derrière son mari, sans en être aperçue. Après avoir ouï ce qu’il venait de dire , elle s’avança tant soit peu, et se faisant voir : « Peut-on savoir, lui dit-elle, ce qui vous fait soupirer, et d’où vient cet éventail que vous tenez à la main? » Tchouang-tseu lui raconta l’histoire de la jeune veuve , et tout ce' qui s’était passé au tombeau de son mari où il l’avait trouvée.
A peine eut-il achevé son récit, que Tian-cbi, le visage allumé d’indignation et de colère, chargea cette jeune veuve de mille malédictions, l’appela l’opprobre du genre humain et la honte de son sexe. Puis, regardant Tchouangtseu ; Je l’ai dit, et il est vrai, c’est là un monstre d’insensibilité; se peut-il trouver nulle part un si mauvais cœur!
Tchouang-tseu dit encore les vers Suivants :
Tandis qu'un mari est en vie, quelle est la femme qui ne le Italie et ne le loue ? .
Est-il mort! la voilà prèle à prendre l’éventail , pour faire an plus tôt sécher le tombeau. •
La peinture représente bien l'extérieur d'un animal; mais clic ne montre pas ce qu'il est en dedans.
A ce discours., Tian-clii entra dans une grande colère. «Les hommes, s’écria-t-elle, sont tous égaux, quant à leur nature ; c’est la vertu ou le vice qui met entre eux la différence. Comment avez-vous la hardiesse de parler de