I.A CniSE
remède si salutaire. — J’y avais bien pensé, répliqua le Valette n’osais vous le proposer, et je craignais que cette seule pensée vous fit horreur. — Bon ! répondit-elle, Wang-sun n’est-il pas à présent mon mari ? s’il fallait de mon sang pour le guérir, est-ce que j’y aurais regret? Et j’hésiterais par respeetpour un cadavre qui bientôt va tomber en poussière !#
Sur-le-champ elle laisse Wang-sun entre les bras du vieux domestique : elle prend d’une main la hache destinée à fendre le bois de chauffage, et la lampe de l’autre : elle court avec précipitation vers la masure oùétaitlc cercueil : elle retrousse ses longues manches, empoigne la hache des deux mains, l’élève, et de toutes ses forces en décharge un grand coup sur le couvercle du cercueil , et le fend en deux.
La force d’une femme n’aurait pas été suffisante pour un cercueil ordinaire. Mais Tchouang-tscu, par un excès de précaution et d’amour pour la vie, avait ordonné que les planches de son cercueil fussent très minces.
Ainsi du premier coup la planche fut fendue : quelques autres coups achevèrent d’enlever le couvercle. Comme ce mouvement extraordinaire l’avait essoufflée, elle s’arrêta un moment pour prendre haleine. Au même instant elle entend pousser un grand soupir; et jetant les yeux sur le cercueil , elle voit que son premier mari se remue et se met sur son séant.
On peut juger quelle fut la surprise de la dame Tian.
La frayeur subite dont elle fut saisie lui fit pousser un grand cri : ses genoux se dérobent sous elle; et dans le trouble où elle se trouve, la hache lui tombe des mains sans qu’elle s’en aperçoive.
» Ma chère épouse, lui dit Tchouang, aidez-moi un peu à mçlever.» Dès qu’ilfut sorti du cercueil, il prend la lampe, et s’avance vers l’appartement. La dame le suivait, mais d’unpaschancelant et suant àgrosses gouttes, parce qu’elle *
y avait laissé le jeune Wang-sun et son valet, et que ce devait être le premier objet qui se présenterait à la vue de son mari.
Lorsqu’ils entrèrent dans la chambre, tout y parut orne et brillant; mais heureusement Wang-sun et le valet ne s’y trouvèrent pas. Elle se rassura un peu, et songea aux moyens de plâtrer une si mauvaise affaire ; ainsi jetant un regard tendre sur Tchouang-tseu : «Votre petite esclave, lui dit-elle, depuis le moment de votre mort, était occupée jour et nuit de votre cher souvenir ; enfin ayant entendu un bruit assez distinct qui venait du cercueil , et me ressouvenant des histoires qu’on rapporte de certains morts qui sont retournés à la vie, je me suis flattée que vous pourriez bien être de ce nombre; j’ai donc couru au plus vite, et j’ai ouvert le cercueil. Béni soit le ciel ! mon espérance n’a pas été trompée ; quel bonheur pour moi de retrouver un mari si cher, dont je pleurais continuellement la perte !
» — -Je vous suisobligé, ditTchouang-tseu, d’un si grand attachement pour moi. J’ai pourtant une petite question à vous faire; pourquoi n’étiez-vous pas en deuil? comment vous vois-je vêtue d’un habit de brocard brodé?»
La réponse fut bientôt prête : «J’allais, dit-elle, ouvrir le cercueil avec un secret pressentiment de mon bonheur ; la joie dont je devais être comblée ne demandait pas un vêtement lugubre, et il n’était pas convenable de vous recevoir plein de vie dans des habits de deuil, c’est ce qui m’a fait prendre mes habits de noces.
» — A la bonne heure , dit Tchouang-tseu , passons cet article. Pourquoi mon cercueil se trouve-t-il dans cette masure, et non dans la salle où naturellement il devait être?» Cette question embarrassa la dame, et elle ne put y répondre.
Tchouang-tseu jetant les ycuxsurlesplals, sur les tassés, et sur tous les autres signes de réjouissance, les consi-
déra atlentivement; et puis, sans s’expliquer, il demanda du vin chaud pour boire, il en avala plusieurs coups, sans dire un seul mot, tandis que la dame était fort intriguée. Après quoi, il prit du papier et le pinceau, et il écrivit les vers suivants :
Epouse infidèle, ta conduite passée est celle d'un implacable ennemi ; Aujourd'hui tu me parles de ta tendresse, tuais je n’cn suis nullement louché ;
Si je consentais à vivre avec toi, comine un bon mari doit faire avec sa femme ,
M'aurais-jc pas à craindre que tu ne vinsses me fendre la tête d’un coup de hache?
Après quoi Tcbouang-tseu dit à la dame : « Regarde ces deux hommes qui sont derrière toi; » et il les montrait du doigt. Elle se tourne , et aperçoit Wang-sun et son vieux domestique qui étaient près d’entrer dans la maison. Ce fut pour elle un nouveau sujet de frayeur. Ayant tourné une seconde fois la tête, elle s’aperçut qu’ils avaient disparu (1).
Enfin cette malheureuse , au désespoir de voir ses intrigues découvertes, et ne pouvant plus survivre à sa honte , se retire à l’écart. Là, elle dénoue sa ceinture de Soie, et se pend à une poutre. Fin déplorable, où conduit d’ordinaire une passion honteuse à laquelle on se livre! Celle-ci pour le coup est sûrement morte, sans aucune espérance de retour à la vie.
Tchouang-tscu, l’ayant trouvée en cet étal, la détache, et, sans autre façon, va raccommoder un peu le cercueil brisé, où il enferme le cadavre. Ensuite, faisant un carillon ridicule en frappant sur les pots, sur les plats et sur les autres ustensiles qui avaient'Servi au fes-
(1) I,c tout n'avait été qu'un enchantement opéré par Tchotiaugtsen.
LA CHlfiE. 87
tin des noces, il entonna une chanson, appuyé sur un côté du cercueil.
Après quoi Tchouang-tseu fit de grands éclats de rire, et, donnant à droite et à gauche sur les ustensiles, il brisa tout. Il fit plus , il mit le feu à la maison , qui n’était couverte que de chaume. Ainsi , tout fut bientôt réduit en cendre ; et ce fut là le bûcher de la malheureuse Tian , dont il ne resta plus de vestige. On ne sauva de l’incendie que le livre Tao-té-king. Ce furent des voisins qui le recueillirent et qui le conservèrent.
Après cela, Tchouang-tseu voyagea de nouveau, bien résolu de ne jamais se remarier. Dans ses voyages , il rencontra son maître, Lao-tseu, à qui il s’attacha le reste de sa vie, et devint lui-même philosophe célèbre. »
Il nous reste à parler des diverses superstitions des Chinois, qui, à l’instar d’une foule d’autres peuples, sont fatalistes.
Malgré les incendies fréquents qui désolent la ville de Canton presque tous les ans, on est surpris de la négligence extrême des habitants de cette ville , qui laissent brûler des bâtons d’encens ou des morceaux de papier allumés, qui fument, ou tirent des pétards dansxles bâtiments construits avec des matières inflammables. Bien que la plupart des incendies qui éclatent soient occasionnés par des voleurs qui les mettent à profit , les Chinois pourraient cependant les éteindre facilement, en prenant quelques précautions; mais ils s’y refusent, par suite de leur stupide croyance au fatalisme. Ils sont persuadés que si leur maison doit brûler, tous leurs efforts ne serviraient de rien.
La partie éclairée de la nation ne parait pas aussi profondément imbue de ces superstitions. 11 existe même un livre destiné à les combattre , et qui tend à prouver qu’il est au pouvoir de l’homme de « jeter les fondements de sa propre destinée.»
L 'auteur raconte qu’ayant été privé de tout guide par la mort de son père, il consulta un vieillard, à longue barbe , qui professait l’art de la divination. Cet homme lui prédit qu’il obtiendrait un grade littéraire dans son district, lors de l’examen public, et que l’année suivante il réussirait dans l’examen plus difficile au chef-lieu de la province. Ces choses arrivèrent comme il l’avait annoncé, ce qui augmenta la confiance de notre auteur aux prophéties. Bientôt après le vieillard lui annonça qu’il mourrait à l’âge de cinquante-trois ans, tel jour et à telle heure. Fermement persuadé de la vérité de cette nouvelle prédiction , il devint indifférent à tout.
Peu de temps après, il fit la rencontre d’un sage, et lui demanda si l’on pouvait échapper à sa destinée. Le sage lui répondit : « C’est nous qui faisons notre propre destinée , car le bonheur est le résultat de notre conduite. »
Frappé de cette doctrine, le jeune homme adressa une fervente prière à Fo, et fit vœu d’accomplir trois mille bonnes œuvres. Le sage lui donna alors un registre pour qu’il notât dans une colonne toutes ses actions louables , et dans une autre toutes ses fautes.
L'année suivante, un examen eut lieu à Péking, et l’auteur, au lieu d’ètre classé dans le troisième rang des candidats reçus, ainsi que le lui avait prédit le devin, obtint le premier.
Lorsqu’au bout de quelques années il eut complété le nombre de trois mille bonnes actions, il désira avoir un fils (condition essentielle au bonheur d’un Chinois) , il fit vœu d’accomplir encore trois mille œuvres méritoires. Peu de temps après, il lui naquit un fils.
A force de persévérer dans la pratique de la vertu, notre jeune homme fut nommé gouverneur d’un district; il ouvrit alors un nouveau registre, et fil vœu d’accomplir dix mille bonnes actions. Cependant, effrayé de la
grandeur de la tâche qu’il s’était imposée , il appela une nuit à son aide un être spirituel, qui lui apparut en songe, et lui conseilla de diminuer les impôts.
Quand il fut réveillé, il réduisit de moitié la taxe territoriale, quis’élevait à un peu plus d’un cinquième de taël par meou (1). Le sage l’approuva, en lui disant que cette seule action valait dix mille bonnes œuvres , puisqu’elle profitait à dix mille individus. Le devin lui avait annoncé qu’il mourrait dans sa cinquante-troisième année; il parvint à l’âge de soixante-huit ans, sans cesser de jouir de la plus parfaite santé; enfin, il obtint, en dépit du sort, tout ce qui constitue le bonheur selon les idées chinoises , savoir ; un héritier mâle , un emploi public et une longue vie.
Ce conte parait avoir été écrit pour affaiblir le crédit des astrologues.
Ce qui prouve surtout combien les Chinois sont enclins à la superstition , c’est la multitude de talismans , d’amulettes, etc., suspendus aux murs de leurs maisons. Voiçi quels sont les principaux. D’abord des « sabres de monnaie,» comme on les nomme. Ce sont de vieilles monnaies de cuivre, percées d’un trou carré, et attachées à un morceau de fer, ayant la forme d’une épée, avec une poignée en croix ; on les suspend au chevet des lits , afin que les souverains sous le règne desquels les monnaies ont été frappées puissent , par leur influence, écarter les spectres et les esprits malins. On s’en sert principalement dans les maisons et les appartements où il s’est commis quelque suicide. Les malades les emploient aussi dans l’espérance qu’ils hâteront leur guérison. Les Chinois croient que l’esprit de ceux qu’une mort violente a enlevés revient sur la terre ; ils appellent ces sortes de spectres Koueï (mauvais esprits), et cn^ont une frayeur ex-
(i) Environ le huitième d’un acre anglais.
Irême. Lorsque les Européens arrivèrent en Chine, leurs cheveux roux ou blonds, et leurs pez saillants, formaient pour les indigènes un contraste si singulier avec le beau idéal, tel qu’ils le concevaient, que les mères et les nourrices les montraient du doigt à leurs enfants , comme des ogres et des démons. De là est venu le nom qu’on leur donne encore aujourd’hui Fan-koueï, c’est-à-dire « fantôme, esprit ou démon étranger. » Peut-être cette épithète renferme-t-elle une allusion à leur position errante si loin de leurs foyers.
Le fait suivant, qui eut lieu en 1817 , se rattache à la croyance des Chinois, aux spectres et à la possession démoniacale.
La femme d’un officier du gouvernement , ayant fait mourir deux de ses esclaves femelles, par suite de quelques soupçons jaloux que lui avait inspirés la conduite de son mari vis-à-vis de ces servantes , les suspendit par le cou , afin que l’on crût qu’elles s’étaient suicidées. Les parents des deux esclaves portèrent plainte devant les magistrats , mais on arrêta les suites de l’accusation au moyen de présents. Cependant la conscience de la femme ne lui laissait aucun repos ; elle finit par perdre la raison , et, dans son délire, elle personnifiait les victimes de sa cruauté. Les Chinois dirent aussitôt que l’esprit des servantes assassinées s’était emparé d’elle , et la forçaient à s’avouer elle-même coupable. Elle recouvra le jugement peu de temps après; on pensa alors que les démons l’avaient quittée , mais son mal ne barda pas à la reprendre avec une force telle qu’elle en mourut.
Dans ses derniers moments, comme elle était plus furieuse que jamais , on l’enferma dans une chambre avec une vieille domestique qui, soit par frayeur, soit par sympathie , perdit également la raison. Les Chinois furent persuadés que les démons vengeurs, ainsi qu’ils les appellent, irrités de ce qu’on avait voulu cacher la cou-
pable , s’étaient emparés aussi de sa servante. Le mari , pour adoucir les maux de cette dernière , voulut alors la faire entrer dans un couvent de nonnes bouddhiques; elle y consentit à condition qu’il adorerait Fô : il se soumit à cette étrange fantaisie. Elle exigea de plus que les deux filles qui avaient aidé leur mère à maltraiter les esclaves l’adorassent pareillement : ce qui eut lieu. Les esprits, apaisés par ces diverses pratiques, l’abandonnèrent ensuite complètement ( 1 ).
Un talisman fréquemment employé est la « serrure des cent familles. »Pour se la procurer, un père va trouver tous ses amis et connaissances , et après avoir obtenu de cent personnes différentes quelques pièces de cuivre du pays , il en achète un ornement façonné comme une serrure , dans le but de le suspendre au cou de son enfant, et de faire que les cent personnes soient intéressées à ce qu’il atteigne un âge avancé.
Un autre talisman porté par les enfants est une figure du ki-lin , animal fabuleux qui est censé avoir apparu à la naissance de Confucius, et par conséquent réputé de bon augure.
Le 5' jour de la 5' lune , on place aux portes des maisons, pour repousser le mal qui pourrait y pénétrer, des rejetons et des morceaux de Ysicortis calamtts et d’une plante appelée en chinois ngaï. Le « charme du pêcher » consiste en un rejeton de cet arbre couvert de bourgeons, que l’on place , au nouvel an , sur le seuil des portes , dans le même dessein que le précédent. On porte quelquefois comme amulette les pa-koua, ou huit diagrammes mystiques de Fou-hi, gravés sur de la pierre ou sur du métal ; puis des ornements en forme de gourde, qui est l’emblème de la longévité. Nous avons déjà dit que les gourdes sèches, attachées à la ceinture des enfants qui
(») Chines* tileuHcr, |>.
Là CUISE.
vivent sur les bateaux , les empêchent d’être noyés , en les tenant suspendus sur les flots assez long-temps pour qu’on ait le temps de les secourir.
La plus grande faveur, la distinction la plus flatteuse que l’empereur puisse accorder à ses ministres est le mot cheou « longue vie » , écrit d’une manière particulière et de sa propre main : on le considère comme une espèce de talisman. Cet exemple et bien d’autres prouvent le prix que les Chinois attachent à une longue existence.
Les individus des plus basses classes qui arrivent â un âge extrêmement avancé, sont souvent honorés d’une marque de considération de l’empereur lui-même. Kienlong, dans sa vieillesse, donna une fête à tous ceux de ses sujets qui avaient dépassé le terme ordinaire de la vie humaine.
Les amulettes dont les Chinois se servent consistent en des assemblages mystiques de caractères ou de mots divers, auxquels on prête un sens astrologique, en y introduisant les huit diagrammes de Fou-hi , les vingt-huit demeures lunaires, les cinq planètes, etc. Tantôt on porte ces amulettes sur soi , tantôt on les colle contre les murs de sa maison. Pour les employer à la guérison des malades , on les trace sur des feuilles qu’on laisse infuser dans la boisson préparée pour eux, ou bien sur du papier que l’on brûle, et dont on leur fait avaler les cendres dans un liquide quelconque.
Les chauves-souris, que les Chinois appellent fcï-chou (souris volantes) , sont considérées comme des oiseaux de bon augure , et dépeintes constamment comme des emblèmes de félicité. 11 y a autant de raison dans cette superstition que dans celle des Romains , qui consistait à connaître les secrets du destin, d'après le beequètement des poulets , ou dans cette liste zoologique de mauvais augures qu’üorace , soit pour plaisanter , soit sérieuse-