FIS DU SECOND VOLUME
APPENDICE
rncGnks db la philologie chinoise.
Observations préliminaires. — Diversité des styles. — Littérature moderne. — Travaux des missionnaires. — Travaux des sinologués anglais. — Cours du collège de France. — Publications de M. Stanislas Julien. — Systèmes de traductions. — Analectes.
L’auteur du livre dont la traduction précède a consacré deux chapitres à l’examen de la langue et de la littérature des Chinois.
Le premier (chap. XV) donne aux lecteurs une notion philosophique et grammaticale du langage et des caractères. Retenu par les limites qu’il avait fixées d’avance , M. Davis ne s’est attaché qu’aux noms célèbres de l’antiquité chinoise et aux grandes compositions (i) dont l’influence s’est exercée sur tout l’empire. Notre auteur a donc reconnu l’impossibilité d’analyser ou même de nommer les nombreux ouvrages que la Chine produisit depuis les temps les plus reculés jusqu’à la fin de la dynastie des Song.
Le second chapitre (chap. XVI) contient l’histoire critique de la littérature moderne. L’auteur jette un coup d’œil rapide sur les pièces de théâtre , la poésie et les romans.
(i) Voir le chapitre XII, tome II.
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Nous n’ajouterons rien aux communications faites par M. Davis. Fixer le point où la philologie chinoise est parvenue dans ces derniers temps, soumettre à la libre appréciation du public un spécimen nouveau de la littérature ancienne et moderne, tel est le double but de notre appendice, qui ne montrera de cette immense littérature , par cinq ou six fragments plus ou moins curieux, que son étroite affinité avec les mœurs et les usages des Chinois , son caractère original et la prééminence des écrivains.
Sans revenir sur un sujet déjà traité dans le cours de l'ouvrage qui précède, nous dirons un mot de la diversité des styles, diversité qui, chez les Chinois, caractérise d’elle-mêmc toutes les époques, et marque avec précision les progrès de la langue et de la littérature.
Le lecteur sait déjà qu’il existe un idiome vulgaire , idiome entièrement formé sur le vieux type chinois , mais qui offre dans ses mots composés, dans ses termes auxiliaires, ses prépositions, postpositions, etc. , les procédés simples et faciles qui se retrouvent dans tous les idiomes actuels de l’Europe : c’est le kouan-lioa ou la langue parlée. A quelle époque de l’histoire des Chinois faut-il reporter l’origine de cette langue commune? On voit bien qu’elle dérive de l’idiome antique; mais comment et sous quelle influence cette altération progressive a-t-elle pu devenir uniforme dans tout l’empire ? question d’histoire et de philologie qui n’a pas été résolue , et qui mériterait cependant d’être étudiée , car il y a dans l’introduction de procédés grammaticaux si commodes, si savants et si ingénieux , un beau travail de l’esprit humain.
On désigne par la dénomination générale de hiang-lan tous les dialectes du kouan-lioa. Ces dialectes sont fort nombreux et varient beaucoup, non seulement d’une province à l’autre, mais quelquefois, disent les voya-
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geurs, du village de la côte à celui -de la plaine. Ou les prendrait à tort pour des idiomes locaux. Le hiang-tan
n’est, à vrai dire, qu’un patois.
Si de l’idiome parlé nous passons à la langue écrite , nous trouvons d’abord le kou-wen (style antique); c’est, comme on l’a déjà vu , la langue des king et des anciens livres. Les lettrés chinois distinguent trois sortes de kouwen : le haut kou-vven, qui est celui de l’antiquité la plus reculée, et dont il ne reste que les king et quelques inscriptions; le moyen kou-wen, qui comprend les livres de Confucius, des philosophes de son école, et tous les ouvrages écrits depuis les King jusqu’à l’incendie des livres (l’an 2i3 avant J.C.) ; et le bas kou-wen, qui embrasse tous les livres d’histoire, de géographie, de philosophie, etc., publiés depuis l’incendie des livres jusqu’à la dernière dynastie des Song inclusivement (l’an îaàq de J.-C. ), époque à laquelle on sort de la littérature ancienne pour entrer dans la littérature moderne.
11 faut encore rapporter au bas kou-wen tous les ouvrages relatifs à la politique ou à l’administration , publiés depuis la dynastie des Song jusqu’à ce jour, et qui sont écrits dans un style imité de l’antiquité.
Après le kou-wen vient le wen-tcliang (compositions littéraires); c’est le style moderne, celui des romans, des nouvelles, des drames et de tous les ouvrages qui constituent les belles-let(res chinoises.
Au-dessous du style moderne, les Chinois placent le siao-choue (petit langage); c’est le style familier, celui des lettres, des comédies, etc. ; puis enfin le pan-tvenpan-sou (moitié littéraire, moitié vulgaire), qui participe du style des livres et du style familier.
Comme nous ne voulons pas nous appesantir sur des détails , nous revenons à l’objet de notre appendice.
Il y a donc chez les Chinois une littérature moderne, dont le pays est redevable à l’usage de la presse, àl’insti-
APl’IîSDICfc.
tution des concours et au goût des habitants pour la poésie descriptive et les compositions dramatiques ; littérature qui s’est formée peu à peu sous la triple influence du Confucianisme, du Bouddhisme et des doctrines des Tao-ssé, et qui ne se compose pas exclusivement, comme la littérature ancienne, de nombreux travaux sur les hautes matières de la morale , de la philosophie , de 'histoire, ou bien d’une immense exégèse sur des textes malheureusement trop concis , mais qui embrasse dans sa généralité tous les ouvrages d’imagination, poèmes descriptifs, romans historiques, romans de mœurs, romans dialogués , causes célèbres , pièces de théâtre , nouvelles, contes fantastiques , etc.
Cette littérature a sur celle qui l’a précédée et qui date de plusieurs siècles avant notre ère , d’inappréciables avantages; les principaux dérivent des procédés phraséologiques dont nous parlions tout à l’heure, c’est-à-dire de la structure même de la langue moderne, infiniment plus claire, plus précise, plus flexible que le kou-wen; les autres avantages tiennent à la transposition des formes élégantes et des termes poétiques ou allégoriques empruntés des anciens auteurs pour être appliqués au wentchang , transposition qui a pour objet de donner de la force et de l’éclat au style. Aussi, M. Davis qui parle et écrit le chinois comme l’anglais, et qui doit être un excellent juge, a-t-il fait ressortir la prééminence de la littérature moderne. Quelques personnes trouveront qu’il a jugé sévèrement, trop sévèrementpeut-être, ces anciennes compositions morales et didactiques que les Chinois placent dans la première catégorie de leurs livres, et qu’il n’a pas épargné « les vingt-deux historien!; » qui viennent dans la seconde , en alléguant que les annales des indigènes étaient pour nous la partie la moins intéressante de leur littérature.
Effectivement on serait tenté de soumettre à l’auteur
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quelques doutes sur l’exactitude de cette assertion. 11 est incontestable que les annales chinoises ne sont trop souvent que des chroniques arides; qu’elles ne contiennent, pour ainsi dire, que la matière des faits, dépourvus de toute signification morale, et classés dans un ordre fastidieusement chronologique; il n’est pas moins vrai que le san-koue-tchi est un admirable monument de la littérature moderne ; nous dirons , si l’on veut, comme le père Amiot , que c’est un des livres les plus ingénieux et les mieux écrits qui soient sortis des presses chinoises. Cependant ces deux littératures si différentes entre elles doivent attirer également l’attention du philologue. On ne peut étudier la seconde sans qu’il en résulte des avantages pour la connaissance générale des mœurs et des usages, s’il est vrai, comme on l’a dit tant de fois, que les peuples sc réfléchissent dans leur littérature. Quant à la première , il faut nécessairement l’aborder pour lire , dans la langue même de Confucius, les formules originales d’une doctrine philosophique qui est entrée si profondément dans les habitudes des Chinois; pour étudier le mécanisme et les procédés grammaticaux d’un idiome fort ancien; traduire les philosophes, dont les noms sont à peine connus des savants; extraire, comme on le fait dans ce moment, des ouvrages encyclopédiques et des traités spéciaux (i), les notions relatives aux sciences et aux procédés industriels des Chinois, etc., etc.
Les compositions modernes ont été singulièrement négligées par nos missionnaires. Ces savants hommes ont toujours considéré la littérature ancienne comme la plus haute et la plus belle expression de la langue et du génie des Chinois (ce qui est déjà fort inexact), et ont
(1) M. l’assy. ancien ministre du commerce et des travaux publics, a chargé M. le professeur Stanislas Julien de traduire du chiuois en français un traité sur réducaliuu des vers à soie et la culture du mûrier.
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commis l’erreur beaucoup plus grave , à notre avis , d avoir assigné exclusivement à cette littérature le caractère religieux et philosophique , tandis que ce double caractère s’attache incomparablement mieux aux ouvrages modernes, écrits sous l’influence du bouddhisme et delà doctrine des Tao-ssé , ouvrages qui sont, contre l’opinion commune, beaucoup plus symboliques, beaucoup plus religieux que ceux de Confucius et de son école. Les missionnaires ne pouvaient pas reconnaître de leur temps, que Confucius «le plus saint instituteur des temps anciens, » (qui répudia toutefois sa femme légitime) fit sur les Ring et les livres de l’antiquité chinoise un travail analogue à celui de Platon, analogue à celui d’Aristote sur les dogmes religieux des grandes sociétés auxquelles la Grèce était redevable de sa civilisation, c’est-à-dire que ce philosophe élagua de ces livres toute la partie religieuse qu’il ne comprenait pas très bien ( de son propre aveu) (i), tout ce qui se rapportait à l’explication ou au développement des dogmes traditionnels; en un mot, tout ce qui devait lui paraître dépourvu d’intérêt.
On voit par les observations suivantes de sir George- Thomas Staunton (a), que cette négligence des missionnaires doit son origine à l’influence des motifs religieux.
« Les travaux des missionnaires consistent en des descriptions originales et des traductions nombreuses. Leurs ouvrages semblent, au premier aspect, avoir été écrits avec beaucoup de soins et d’après des plans si bien conçus, qu’ilspromettentdela satisfaction et même de l’exactitude sur tous les sujets qui se rapportent à l’empire de la Chine et qui peuvent intéresser la curiosité euro-
(i) Confucius avouait qu'il ne comprenait pas grand’chose a ce qui concernait le» dieux; Tchon-lseu affirme positivement qu’il ne voit aucune difficulté à sauter ce sujet. (Totno II, p. a5. )
(a) Code pénal de la Chine, préface, p, vij.
Al’PtNUICK.
péenne; cependant, en les examinant d’un œil scrutateur, on regrette que leur attention ne se soit pas portée davantage vers dés objets d’une utilité plus reconnue, et l’on commence à soupçonner que leur position ou toute autre circonstance, les a rendus incapables de représenter ces objets avec toute l’application et la fidélité d’observateurs désintéressés, et par conséquent impartiaux. Jamais cependant aucune classe d’observateurs ne fut mieux placée que les jésuites missionnaires en Chine pour réunir et communiquer celle masse de connaissances qu’ils ont laissées si imparfaites. S’étant voués par état à résider parmi le peuple de cette empire, ce devait être naturellement une de leurs première études que d’acquérir la parfaite connaissance de ses mœurs, de ses coutumes et de sa langue. Les devoirs actifs de leur profession devaient les conduire nécessairement à gagner les faveurs du riche et à se concilier les affections du pauvre , à connaître ainsi toutes les classes de la société.... -
» On doit cependant faire observer que, chezles missionnaires , les sciences et la littérature ne furent jamais que des objets secondaires, infiniment inférieurs à la cause sacrée pour laquelle leur institution a été fondée, et à laquelle toute autre était soumise. L’éducation toute religieuse qu’ils recevaient dans les différentes maisons où ils étaient élevés, les rendait souvent incapables de cette expérience particulière qu’il faut avoir pour apprécier les avantages, les rapports et les traits caractéristiques des pays qu’ils parcouraient. Il aurait fallu , pour cet objet, des hommes assez versés dans les coutumes et les habitudes de leur pays pour en faire la comparaison. Il devenait impossible que les missionnaires, en arrivant en Chine, ne prissent pas l’esprit de leur ordre, qui devait, en génér al, les porter à avoir de fortes préventions en faveur d’un peuple pour le salut duquel ils avaient
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fait le sacrifice d’abandonner leur patrie et consacré leur vie tout entière. »
Ces observations de M. Staunton sont parfaitement exactes, et nous pouvons ajouter que nos missionnaires n’ont pas même entrevu l’utilité qu’on pouvait retirer de l’étude des compositions modernes. Pour être juste, il faut excepter du nombre le père Prémare , le plus habile de tous , comme grammairien et comme philologue.
En remontant à l’origine de cette prévention générale qui s’était attachée aux ouvrages purement littéraires, on la trouve donc dans les motifs qui animaient ces hardis promoteurs du christianisme , entraînés presque tous vers des objets plus graves; dans les habitudes sévères et les fonctions pénibles du sacerdoce, et surtout dans le besoin d’étudier et d’approfondir les systèmes religieux et philosophiques , afin de les combattre et de les réfuter.
Depuis cette époque , la nécessité dont nous parlions tout à l’heure s’est révélée aux esprits. Ceux qui sont venus après les missionnaires ont senti le besoin d’aborder l’étude de la littérature moderne. Les sinologues ont fini par reconnaître que les productions littéraires initiaient plus vite et quelquefois plus sûrement dans le secret des institutions sociales que les travaux en apparence les plus sérieux; que ces compositions, si naïves et si pleines d’intérêt, mettaient en lumière beaucoup de faits historiques ou sociaux absolument ignorés (1).
Toutefois , nous devons le dire , si l’Europe a reçu des missionnaires de notre nation les plus beaux documents qu’elle possède sur les antiquités et les institutions poli-
(i) C’est dans ce but, et non pour reproduire les œuvres du vice ou l'apologie des mauvaises passions, que nons nous proposons de publier incessamment, et sous ce titre « les Courtisanes de la Chiue », la traduction d’une Nouvelle chinoise fort étendue.
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tiques de la Chine , c’est aux Anglais que la littérature chinoise moderne est redevable de ses premiers succès. En 181 5, le célèbre docteur Morrison acheva la composition de son grand dictionnaire de la langue chinoise , magnifique travail qui devait écarter tous les obstacles aux progrès de la littérature moderne. Les publications successives de MM. Davis , Milne , Tlioins , facilitèrent encore cette étude. Mais comme la France ne pouvait pas rester indifférente à la gloire des lettres asiatiques, dans le temps où M. Davis mettait en anglais le joli roman « 1*1!nion fortunée , » M. Stanislas Julien, seul et dépourvu des secours que ses devanciers tiraient encore de leur résidence au milieu des indigènes, débutait dans la carrière des études orientales par une version critique de Mencius, et rapportait les opinions diverses des plus savants commentateurs sur le sens des passages obscurs ou difficiles. A ces formes empruntées des usages de la philologie classique , un écrivain spirituel , feu Abel Rémusat, reconnut les résultats de recherches actives et d’une laborieuse érudition (1). Effectivement ce beau travail philologique dut être regardé comme le premier signe des progrès véritables faits dans la connaissance du Kou-wen , depuis la restauration des études chinoises en Europe. Le traducteur, par une observation plus attentive et plus minutieuse des procédés de la langue , aperçut, pour la première fois, la valeur grammaticale de certaines particules qui tiennent lieu de désinences et marquent les rapports des mots , particules qui , pour n’avoir pas été comprises , ont donné lieu à de graves contre-sens. En i85‘i, huit ans plus tard, M. Stanislas Julien offrit au public le résultat de ses travaux sur la littérature moderne, en publiant la traduction d’une pièce de théâtre (l’Histoire du cercle de craie), précédée d’une
(1) Abel llémutat Mélanges asiatiques , tome II, p. oo!\.
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préface indiquant les obstacles multipliés qui cmironncnt la poésie chinoise, et qui en font, dit l’auteur, une langue distincte de la prose, qui a sa construction, ses locutions propres, sa syntaxe et son vocabulaire particulier. Il faut lire cette préface pour juger tout à la fois des travaux exécutéspar l’auteur, durantl’intervalledeces huit années, et du mouvementprogressif qu’il a dû imprimer aux études chinoises. Les publications subséquentes du professeur ont ajouté à nos connaissances philologiques et facilité les travaux des étudiants.
On peut donc considérer M. Stanislas Julien comme le fondateur, à Paris, d’une nouvelle école de sinologues. L’excellent cours qu’il fait au collège de France, l’explication continuelle des textes, l’usage de la grammaire de Prémare , usage recommandé par M. Davis ; le zèle et l’assiduité des auditeurs , amèneront , nous n’en doutons pas , dans la connaissance de la langue chinoise , des progrès considérables.
Mais il est encore une réforme que nous voulons signaler , réforme salutaire qui est due principalement A M. Stanislas Julien, et qui marque à elle seule l’avancement de la philologie chinoise. FJle consiste dans l’interprétation des textes des monuments historiques et philosophiques, à l’aide des meilleurs commentaires, dans l’élude de la partie exégétique de la littérature ancienne.
En effet , si nous pouvions à priori nous placer dans le point de vue où était l’auteur du livre que nous voulons traduire, nous identifier en quelque sorte avec lui, déterminer rigoureusement, quand nous abordons un historien , le rapport de la civilisation qu’il décrit avec celle qui l’a précédée ; reconnaître , quand nous avons affaire à un philosophe, la base et le point de départ de sa conception, il est probable que nous éclaircirions tout ce qui est obscur, el que nous saisirions avec
appendice. 5,ïj
une merveilleuse facilité le sens des mois qu’il emploie.
Mais aujourd’hui (au point où nous en sommes, en fait de connaissances historiques ou philosophiques), le sinologue qui traduirait dans un but systématique ou dans l’intérêt d’une doctrine, risquerait beaucoup de mettre, sous les expressions de l’original, ses propres idées, sa science moderne , ou moins que cela encore , ses préjugés; d’écrire un livre de morale ou de philosophie qui serait peut-être celui du temps où nous vivons, mais qui, à coup sûr, ne serait pas celui du temps où vivait le moraliste ou le philosophe qu’il aurait voulu interpréter; en un mot, le système dont nous parlons, appliqué prématurément , ne peut donner naissance qu’à des versions fausses et inexactes.
Quant aux traductions faites d’un point de vue purement philologique, elles sont encore au-dessous de ce que pourraient être ces dernières, car elles ne signifient rien. M. Davis a critiqué avec beaucoup de raison la servilité de certains traducteurs. Que peuvent, en effet, nous offrir ces versions en apparence si littérales ? ce que nous avons déjà vu, des mots juxta-posés, ou bien s’ils sont mis en rapport , conformément aux règles de la grammaire , ces mots n’ont entre eux aucune relation philosophique, de telle sorte qu’ils embarrassent le lecteur français , plus encore par leur bizarre combinaison que par leur signification usuelle. Le texte si difficile du tchong-yong reste inintelligible, après avoir été quatre, fois traduit.
Le système pratiqué par M. Stanislas Julien est sans contreditle meilleur de tous. Le professeur a reconnu que dans tout traité didactique, les mots ont un sens traditionnel et consacré que les lexicographes ne font pas connaître , et qu il faut de toute nécessité recourir aux glossaleurs et commentateurs. On peut juger par la traduction du Livre des récompenses et des peines (ouvrage
VPPRSTIICR.
récemment publié, et dont nous donnerons un-extrait) , le parti que M. le professeur Stanislas Julien a tiré de la lecture du commentaire, l'n homme d’esprit et de goût, M. De Lécluse a signalé (i) avec beaucoup de raison l’appendice qui termine l’ouvrage, comme un commencement de critique philologique sur la langue chinoise. C’est encore un progrès qui ne peut manquer d’en amener d’autres. Les lettres et les sciences, l’histoire et la philosophie profiteront de cet avancement des études orientales.
Comme notre but n’est point d’offrir un résumé des travaux qui ont été exécutés , nous terminerons ici ces considérations générales. 11 est temps, d’ailleurs, que le public, déjà familiarisé avec les coutumes et les mœurs des habitans du céleste empire, juge par lui-même le mérite littéraire des poètes, des philosophes et des écrivains chinois. Nous avons choisi pour ces Analcctes les morceaux sur lesquels devait se porter de préférence la curiosité de toutes les personnes qui cultivent les connaissances agréables ; le lecteur trouvera donc le caractère éminemment politique dans les entretiens de Mencius, le caractère religieux dans la légende tirée de la secte des Tao-ssé, une image de la vie contemporaine dans les scènes dramatiques; en un mol, le double intérêt que font naître la philosophie et les ouvrages de pure imagination.
(0 Journal des Débats, <ln a3 février 1 8 ô(i.
ANALECTES
KNT RETIENS DU PHILOSOPHE MENCIUS ,(l).
Mencius alla voir Hoeï-wang, roi de Liang.
Le roi lui dit : « Vénérable vieillard, vous qui n’avez pas craint d’entreprendre un voyage de mille lis ( 2 ) pour venir à ma cour, m’apportez-vous de quoi enrichir mon royaume ? »
Mencius répondit : « Prince, pourquoi parler de richesses? j’apporte avec moi l’humanité , la justice, rien de plus.
» Si le roi dit : « Comment faire pour enrichir mon royaume? » les gouverneurs diront : « Comment faire pour enrichir notre province?» les lettrés et les hommes du peuple diront : « Comment faire pour nous enrichir ? » les supérieurs et les inférieurs s’arracheront entre eux les richesses, et le royaume sera en danger. Dans un royaume de dix mille chars (3), l’homme qui tuera son
( 1 ) La traduction de ces fragments est due à la plume d'uu jeune sinologue, M. Eduie d’Halbcrg, qui a suivi pendant quelques années le cours du Collège de Franco , et qui a fait des progrès rapides dans la connaissance du chinois. On trouve dans l’onvrage qui précède, toinell. page i5 et suivantes, quelques détails biographiques sur Mencius , et des notions fort exactes sur le livre qui porte son nom.
( 3 ) Cent lieues.
(5) C’est-à-dire , un royaume qui pouvait armer dix mille chars de guerre. ., .• ;
AIVAI.ECTJJS.
prince sera certainement celui qui commande à mille chars. Dans un royaume de mille chars, l’homme qui tuera son prince sera certainement celui qui commande à cent chars. Et cependant sur dix mille avoir mille , et sur mille avoir cent, c’est beaucoup. Si néanmoins, ils mettent la justice au second rang elles richesses au premier, tant qu’ils n’auront pas dépouillé le prince , ils ne seront pas rassasiés.
«Jamais on n’a vu d’homme être humain et abandonner ses parents , être juste et dédaigner son prince.
«Ainsi, prince, parlez d’humanité, de justice, cela suflit. Pourquoi parler de richesses ? «
Un autre jour, Mencius venait voir IlocMvang, roi de Liang. Ce prince était debout sur le bord d’un étang , et regardait des oies sauvages et des cerfs. « Le sage , dit-il à Mencius, se plalt-il aussi à ce spectacle? »
Mencius lui répondit : « Il faut être sage pour s’y plaire. Celui qui ne l’est pas a beau l’avoir sous les yeux, il n’y prend aucun plaisir... »
Hoeï-wang, roi de Liang, dit : « Je m’épuise pour le bien de mon royaume. Si la partie qu’entoure le fleuve est dans la disette, aussitôt je transporte ses habitants sur la rive orientale, et de là j’envoie du millet à ceux qui sont restés dans l’intérieur. Si la rive orientale du fleuve est dans la disette , je fais de pnème. Et cependant, quand j’observe le gouvernement des royaumes voisins, je vois que si la petite population de ces royaumes n’augmente pas, le grand nombre de mes sujets n’augmente pas non plus. Comment cela se fait-il?»
Mencius lui répondit : « Prince, vous aimez la guerre; permettez-moi d’emprunter à la guerre une comparaison. On bat la charge; le tambour résonne. Les armes se confondent dans la mêlée ; les vaincus jettent là leur cuirasse et s’enfuient en traînant leurs armes; les uns fuient à cent pas et s’arrêtent ; les autres à cinquante
ANAI.lîCTKS.
pas, et s'arrêtent aussi. Si ces derniers, pour n’avoir fui qu’à cinquante pas, se moquent de ceux qui ont fui à cent, qu’en penserez vous? — Ils auront tort , dit le roi.
Us n’ont pas fui à cent pas, mais iis ont fui aussi. —
Prince, reprit Mencius, puisque vous le savez, n’espérez donc pas que votre peuple augmente plus que dans.Jes royaumes voisins.
» Si l’on ne met pas d’entraves à l’agriculture dans les diverses saisons de l’année , les récoltes dépasseront la consommation; si des filets trop serrés n’entrent pas dans les étangs et dans les rivières , les poissons et les tortues ne pourront pas être tous consommés ; si la hache n’entre qu’à propos dans les forêts qui couronnent les montagnes, tout le bois ne pourra être consommé. Or quand les fruits, les poissons et les tortues dépassent la consommation, quand le bois dépasse les besoins, alors le peuple accorde sans murmurer la nourriture aux vivants et les honneurs funèbres aux morts. Nourrir les vivants et rendre honneur aux morts, sans murmurer, c’est le principe d’un bon gouvernement.
»Si dans chaque domaine de cinq arpents, on plante des mûriers, les hommes âgés de cinquante ans pourront se vêtir d’étoffes de soie; si l’on nourrit des poules, des pourceaux, des chiens et des truies; si l’on ne passe pas le temps de leur reproduction , les septuagénaires pour^ ront manger la chair des animaux; ^vec un champ de cent arpents, si le roi ne dérobe pas le temps des culti- l
valeurs, une famille nombreuse pourra être à l’abri de la faim; si l’on surveille l’éducation des écoles, si l’on y enseigne constamment la piété filiale et le respect pour les vieillards et les frères aînés, ceux dont lés cheveux blanchissent n’iront plus à travers les voies et les chemins, portant des fardeaux sur les épaules et sur là tête. Faire que les septuagénaires se revêtent d’étoffes de soie, qu’ils mangent la chair des animaux, cl que les jeunes hommes
AS AI.KCTKS.
aux cheveux noirs ne souffrent ni la faiin ni le froid, et ne pouvoir pas régner, c’est ce qui ne s’est jamais vu,
» Les chiens et les truies dévorent les aliments des hommes, et vous ne savez pas les ménager. Sur les chemins, on trouve vos sujets morts de faim, et vous ne savez pas leur ouvrir vos greniers. Quand ils meurent, vous dites : « Ce n’est pas ma faute , c’est celle de l’année. » En quoi différez-vous de l’homme qui en frappe un autre , et dit , après l’avoir tué : « Ce n’est pas moi, c’est mon épée? » Roi, n’accusez pas l’année, et tous les peuples de l’empire s’empresseront de venir à vous. »
lloei-wang, roi de Liang, dit : « Je désire fermement recevoir vos conseils. »
Mcncius lui répondit : « Y a-t-il quelque différence à tuer un homme avec un bâton ou avec une épée?
» — Il n’y en a aucune , répondit le roi.
» — Y a-t-il quelque différence à le tuer avec une épée ou avec une mauvaise administration ? »
Le roi reprit : • 11 n’y en a aucune.
» — Vos cuisines regorgent de viandes , poursuivit Mencius; vos écuries sont pleines de chevaux, et votre peuple porte sur le visage la pâleur de la faim. Dans les campagnes, on trouve des hommes morts de misère. Souffrir pareille chose , c’est exciter les bêtes féroces à dévorer les hommes !
» Quand les bêtes féroces se dévorent entre elles, nous les regardons avec horreur. Que sera-ce donc si celui qui doit être le père et la mère du peuple par la sagesse dé son gouvernement , rte. fait qu’exciter les bêtes féroces à dévorer les hommes ! En quoi sera-t-il le père et la mère du peuple?» . . *
Confucius disait : « Les premiers qui ont fabriqué des statues de bois ( 1 ), n’ont-ils pas été privés de posté-
f») On faisait autrefois des hommes de paille r|uc l’on enterrait
AS ALliCTIiS.
rite ? » Us avaient fait des hommes à leur image et s’en étaient servi dans les funérailles. Qu’eût-il dit de ceux qui font mourir le peuple de faim? »
Iloeî-wang , roi de Liang , dit : « Le royaume de Hoeî n’avait pas d’égal en puissance dans tout l’empire} voué le savez, respectable vieillard. Depuis que j’en suis le roi, j’ai été battu à l’Orient par le roi de Tbsi, et mon fils ainé a périj à l’Occident, j’ai perdu, dans une guerre contre le roi de Thsin,,sept cents Us de territoire. Au Midi, le roi de Tlisou m’a fait subir l’affront d’une défaite, j’en rougis, et je veux l’effacer pour venger ceux qui sont morts ! Que dois-je faire pour y parvenir?».
Mencius répondit : « Avec un territoire de cent lis de tour, on peut conquérir l’empire. Prince, si vousgouvernez votre peuple avec humanité, si vous, diminuez les peines et les supplices , si vous réduisez les tributs et les impôts, le peuple tracera dans la terre de profonds sillons et arrachera l’ivraie avec ardeur. Les jeunes hommes, dans leurs jours de loisir, apprendront la piété fdialc, le respect pour leurs ainés, la droiture et la sincérité. Ils serviront ainsi à l’intérieur leurs pères et leurs frères ainés , à l’extérieur leurs chefs et leurs supérieurs. Alors ils prendront leurs bâtons pour frapper les durs boucliers et les, armes aiguës des hommes de Thsin et de TllSOU. i . . . ' ' • : !... ; V1HJ
«Les princes de ces royaumes dérobent le temps de leurs peuples ; ils les empêchent de labourer et d’arracher l’ivraie , pour nourrir leurs pères et leurs mères.
» Leurs pèreset leursmères souffrent le froid etla faim ; leurs frères, leurs femmes et leurs enfants, séparés les uns des autres, sont dispersés çà et là*
avec le défunt; plu» tard , ou fit, pour le même usage , des statues de bois dont les traits étaient mieux formés , et qui se mouvaient par des ressorte cachés. C’est à cette invention nouvelle que faisait allusion Confucius. " ' ’ ' -
Dig
.VKALKCTKS.
v Ils noient, ils enterrent leurs peuples tout vivants. Roi , si vous marchez c antre eux pour les soumettre , quel est l’homme qui vous résistera?
» C’est pourquoi l’on dit : Un prince humain n’a pas d’ennemis. Ainsi, prince, plus de retard ! »
Mencius alla voir Siang-vvang , roi de Liang.
En sortant de ce royaume , il s’adressa à quelques personnes et leur dit : « De loin , il n’avait pas l’extérieur d’un prince; de près, je n’ai vu en lui aucune dignité. Il m’a interrogé à l'improviste , et m’a dit : « Quel est le moyen de consolider l’empire ? — L’unité , lui ai-je dit. — Qui pourra l’y établir? — Celui qui n’aime pas à tuer les hommes ! ai-je répondu. — Quels peuples voudront se soumettre à lui? — Dans tout l’empire, ai-je repris, il n’en est pas un qui ne se soumette. Prince, vous voyez cette moisson? S’il survient une sécheresse pendant le septième ou le huitième mois (1), la moisson se dessèche ; mais que les nuages viennent à s’amonceler au ciel et que la pluie tombe par torrents , la moisson se relève alors plus florissante; qui pourra dans ce moment s’opposer à sa croissance ? Eh bien , parmi ceux qui gouvernent les peuples de l’empire, il n’en est pas un qui n’aime à tuer les hommes. S’il s’en trouve un seul qui n’aime pas à tuer les hommes , tous les peuples de l’empire courberont la tête et lèveront les yeux vers lui. Dès lors ils se soumettront en (ouïe, semblables aux eaux qui se précipitent dans les vallées. Qui donc pourra résister au torrent ?» ! - ...
Siouan-wang, roi de Thsi , interrogea Mencius , et lui dit : « Pourrais-je obtenir de vous le récit des actions de llouang-koung, roi de Thsi (2), et dè Wen-Kouhg, roi de Thsin?»
(1) Mai et juin.
(a) Princes également célèbres par leurs exploits cl par leurs crime*.
AXM.BCTES.
Moncius répondit : « Parmi les disciples de Confucius, il n’en est pas un qui ait raconté les actious de llouan et de Wan. Elles n’ont pas été transmises à la postérité, et votre sujet n’en a pas encore entendu le récit. Vous me pressez de questions , et l’art de régner (i), y pensez-vous?
•> — Quelles vertus faut-il pour régner? dit le roi.
» - Si l’on aime son peuple, on régnera sans obstacle, répondit Mencius.
» — Suis-je capable d’aimer mon peuple ? dit le roi.
» — Vous l’êtes , reprit Mencius.
» — Comment le savez-vous ? répliqua le roi.
Mencius lui répondit : « Votre sujet a entendu dire à Hou-lié (a) :
« Le roi était assis dans la salle d’audience, quand des hommes qui conduisaient un bœuf vinrent à passer an bas de cette salle ; le roi le voyant , leur dit : « Où menezvous ce bœuf? — Nous allons arroser la cloche (3) de son sang , répondirent-ils. — Laissez-le aller, reprit le roi ; je ne puis le voir ainsi tremblant et effrayé, comme un innocent qui marche au lieUs du supplice. — En ce cas , dirent-ils, nous renoncerons donc à arroser la cloche du . sang d’une victime ? Le roi reprit : — Peut-on renoncer à cet usage ? Changez-le contre une brebis. » Tel est le récit de Hou-hé ; je ne sais s’il a dit vrai.
» — Il a dit vrai, répondit le roi.
» — Ces bons sentiments suffisent pour régner , pour-
Its ramenèrent sous la domination do la dynastie des Tcheou tous les grands vassaux qui s'étalent révoltés contre elle.
(t) l,c mot régner a presque toujours, daus Mencius, le sens de régner sur tout l’Empire.
(s) L’un des mi ordres du roi de Tsi.
(3) Toutes les fois qu’on fondait une nouvelle cloclie . on irrtmolait une victime et l'on remplissait de son sang les tissures de la cloche.
3Go
A NALKCTES.
suivit Mencius; les cent familles ( 1 ) ont accusé le roi d’avarice, mais votre sujet sait bien que le roi était ému de compassion.
” ‘ ^ 0118 1 avez reprit le roi. L’accusation des cent familles était fondée en apparence. Cependant, quoique le royaume de Tsi soit bien petit et bien borné, comment aurais-je épargné un bœuf par avarice ? Je n’ai pu le voir tremblant et effrayé, comme un innocent qui marche au lieu du supplice. Voilà pourquoi je l’ai changé contre une brebis.
* Prince , dit Mencius, ne vous étonnez pas que les cent familles vous aient cru avare. Vous aviez substitué une petite victime à une grande ; pouvaient-ellesen savoir la cause Prince, si vous avez eu compassion de ce bœuf, qui, sans être coupable, allait être immolé, quelle différence faisiez-vous entre lui et une brebis?
»— -\ous avez raison, reprit le roi en souriant; mais quelle était ma pensée? Je ne l’ai pas épargné pour ce qu’il valait, et pourtant je l’ai changé contre une brebis! Les cent familles ontdonc eu raison dem’accuser d’avarice.
»— Que vous importe? dit Mencius , c’est l’humanité qui vous a suggéré ce détour; vous voyez le bœuf, mais vous ne voyez pas la brebis. Quand le sage a vu les animaux vivants, il ne peut les voir mourir; quand il a entendu leur agonie, il ne peut manger leur chair. C’est pourquoi le sage place sa cuisine loin de lui. »
Le roi, charmé de cette réponse, lui dit: « On lit dans le Livre des vers, « Ce qu’unautre avaitpensé, moi, je l’ai deviné !»
» — Maître, vous avez réalisé ces paroles.
«J’avais agi, mais quand j’ai cherché en moi-même le
()) Celle expression désigne |c peuple enlien son origine remonte n une époque immémoriale.
AS W.ECTRS.
motif de mon action, je n’ai pu m’en rendre compte. Maître, quand vous avez parlé, j’ai senti la compassion renaître dans mon cœur.
» Mais quel rapportée sentiment a-t-il avec l’art de régner?
» — Prince, dit Mencius, s’il se trouvait un homme qui dit au roi : « Mes forces sont suffisantes pour soulever un poids de trois mille livres, et elles ne le sont pas pour soulever une plume; ma vue est assez perçante pour distinguer l’extrémité des poils qui poussent en automne aux animaux, mais elle ne distingue pas un chariot chargé de bois, • — prince le croiriez-vous?
» — Non , sans doute , dit le roi.
» — Vos bienfaits , reprit Mencius, ont pu atteindre jusqu’aux animaux , et ils n’atteignent pas les cent familles!
» — Comment cela peut-il se faire?
> — Or, si l’homme en question ne soulèvepasuneplume, c’est qu’il ne fait pas usage de ses forces; s’il ne voit pas un chariot chargé de bois, c’est qu’il ne fait pas usage de sa vue; si vous n’aimez pas les centfamilles, c’est que vous ne faites pas usage de votre bonté naturelle. Ainsi donc , si le roi ne règne pas sur tout l’empire, c’est inaction , ce n’est pas impuissance.
» — Quelle différence, dit le roi, y a-t-il entre l’inaction et l’impuissance?
» — Si un homme, reprit Mencius, voulant porter sous son bras le mont Taï-clian, pour traverser la mer Boréale, s’adresse à ses voisins et leur dit : Je ne le peux pas, c’est qu’en effet, il y a chez lui impuissance. S’il reçoit l’ordre de briser une branche , et que , s’adressant à un voisin , il lui dise : Je nelepeux pas, il y aura de sa part inaction, et non impuissance. Or, si le roi ne règne pas , il ne ressemble pas à celui qui veut porterie mont Tai-chan sous son bras pour traverser la mer Boréale ; si le roi ne règne pas, 1 ressemble à celui qui a reçu l’ordre debriser une branche.
Si mon respect pour mes aïeux et mes aînés produit
AN VI.I'.CTES.
le même respect cliei les autres; si mon affection pommes enfants et mes jeunes frères produit la même affection chez les autres, j’aurai rendu l’empire heureux, aussi facilement que je remuerais quelque chose dans mes mains. Le Livre des vers dit ; «Je pratique le bien envers ma femme, puis envers mes frères aînés et mes frères cadets, pour bien gouverner mon royaume, ma seconde famille! » Ce passage veut dire que, pénétré de pareils sentiments, Wen-Wang les appliquait aux personnes qu’il désigne. C’est pourquoi celui qui faille bien de cette manière peut embrasser dans son affection les peuples compris entre les quatre mers; celui qui ne le fait pas ainsi , ne peut même pas aimer sa femme et ses enfants. Ce qui rendait les anciens si supérieurs aux autres hommes, c’est qu’ils répandaient leurs bienfaits dans l’ordre de la nature : ce n’est pas autre chose. Maintenant que vos bienfaits se sont étendus jusque sur lesanimaux, les cent familles en seraient-elles seules privées , quelle raison y aurait-il?
» Quand on a pesé, on sait ce qui est lourd et ce qui est léger; quand on a mesuré, on sait ce qui est long et ce qui est court. Cela est vrai pour tout en général ; mais pour le cœur, c’est chose bien diüicile; prince, je vous en prie, mesurez les forces de votre cœur.
» Prince , quand vous levez des troupes, que vous mettez en péril vos soldats et vos généraux, et que vous amassez sur vous toute la haine des grands vassaux, votre cœur se réjouit-il?
» — Non, répondit le roi; comment se réjouir de pareilles choses?
» Je veux par leur moyen atteindre l’objet de tous mes désirs.
» — Cet objet de tous les désirs du roi, me sera- 1- il donné de le connaître ? reprit Meneius. »
Le roi sourit et ne répondit pas. ,r
\ NAI.KCTKS.
«Serait-ce, continua Mencius, qu’il n'y a pas assez de mets splendides cl succulents pour plaire â votre palais? assez de vêlements légers et chauds pour couvrir, votre corps? assez de couleurs brillantes pour satisfaire vos regards? Serait-ce que les sons des instruments et les " voix des chanteurs ne suffisent j lus pour charmer vos oreilles, ou que votre cour n’a pas assez de serviteurs pour exécuter vos ordres ? Mais toutes ces jouissances, vos ministres peuvent vous les procurer! pourquoi les poursuivre avec tant d’ardeur? »
Le roi répondit : « Non , ce n’est pas- tout cela que je désire.
» — Alors, reprit Mencius, je sais quel ost l’objet de tous les désirs du roi : il veut agrandir son territoire , soumettre lesroisde TsinetdeTsou, commander au royaume du milieu et pacifier les barbares des quatre parties de l’empire; mais quand on agit comme lui pour satisfaire des désirs tels que les siens, c’est comme si l’on montait sur un arbre pour y chercher des poissons.
» — La difficulté est-elle aussi grande? dit le roi.
» — Elle est plus grande encore , répliqua Mencius : si l’on monte sur un arbre pour y chercher des poissons, on n’en trouvera pas; mais au moins il ne s’ensuivra aucun mal. Si au contraire, vous agissez ainsi pour satisfaire de pareils désirs , vous épuiserez en vain toutes les forces de votre âme : il en résultera toujours quelque malheur.
» — Puis-je savoir lequel? dit le roi.
» — Si les hommes do Tseou ( 1), dit Menciuë , entrent en guerre contre les hommes de Tsou , lesquels , sélon vous, seront les vainqueurs? »
Le roi reprit : « Les hommes de Tsou seront les vainqueurs. <• •*
» — Ainsi, continua Mencius, un petit royaume ne peut
(1) Tscou C-tait un petit royaume , et Tsou un grau J royaume.
AXA LliCT ES.
iuller contre un grand, une poignée d’hommes ne peut lutter contre une armée; la faiblesse ne peut lutter contre la force. Il y a ncut contrées entourées par la mer : elles ont chacune mille lis de tour. Le royaume de Tsi, tout entier, n’en a qu’une seule. Si avec elle il veut soumettre les huit autres , en quoi différera-t-il du royaume de Tsou?
, » Ainsi, prince, revenez au vrai principe. Commencez
un nouveau règne, pratiquez l’humanité, et tous les magistrats de l’empire voudront résider à votre cour, tous les laboureurs voudront labourer dans vos champs , tous les marchands voudront déposer leurs marchandises dans vos marchés, tous les voyageurs et les étrangers voudront passer par vos chemins, tous les peuples de l’empire qui soupiient après une délivrance et détestent leurs souverains, viendront en foule recourir à vous. S’il en est ainsi, qui pourra les retenir?
I n roi se plaint a Mencius de la nullité de ses magistrats, elle consulte sur le mode d’élection qui pourrait îemedier à la faiblesse de son administration.
«Le roi, lui répond ce philosophe, doit élever les sages aux dignités, comme s’il ne lui était pas possible d’en e hoisir d autres. Il préférera ainsi des hommes du peuple u des nobles, ses parents éloignés à ses proches parents. Peut-il ne pas donner tous ses soins à de semblables choix ?
» Si ceux (j) qui siègent à votre droite et à votre gauche disent tous « Tel homme est sage, » ne les croyez pas. Si les gouverneurs • nt tous: «Tel homme est sage,» • s ‘ 10 > cz pa bummesdu royaume disenltous :
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»Si ceux qui siègent à votre droite et à votre gauche vous disent tous : « Il est capable, > ne les écoutez pas. Si les gouverneurs disent tous : « Il est capable, » ne les écoutez pas. Si les hommes du royaume disent tous : « Cet homme est sage,» examinez-le. Si vous le trouvez sage,
, employez-lc.
» Si ceux qui siègent à votre droite et à votre gauche disent tous : « Il est incapable, » ne les écoutez pas. Si les gouverneurs disent tous : « Il est incapable, » ne les écoutez pas. Si les hommes du royaume disent tous : « Il est incapable , » examinez-le. Si vous le trouvez incapable , rejetez-le.
» Si ceux qui siègent à votre droite et à votre gauche , disent tous : « Il faut le tuer,» ne les écoutez pas. Si les gouverneurs disent tous : « Il faut le tuer,» ne les écoutez pas. Si les hommes du royaume disent tous : « Il faut le tuer, » examinez-le. Si vous jugez qu’il faille le tuer, luezle. Alors on dira : « Les hommes du royaume l’ont tué ! »
• Agissez ainsi, et l’on pourra vous regarder comme le père et la mère du peuple ! »
Celte question une fois résolue , Mencius passe à la solution d’une autre question plus grave encore , celle du régicide.
»Siouan-wang, roi de Tsi, interrogeant Mencius, lui dit: » J’ai entendu dire que Tang a exilé l’empereur Ki, que Wou-AVang a attaqué l’empereur Tclieou (1). Ces faits sont-ils avérés?
» — L’histoire en fait foi, répondit Mencius.
» — Mais, poursuivit le roi, est-ce qu’un sujet peut tuer son prince ?
(0 Ki, qui fut le dernier empereur de la dynastie des liia , et Tcheon le dernier de la dynastie des Tang, furent détrônés, l'un parTcKiug-tang.cn 1818 ; l'autre par Wou-wang, en im avant
AXAI.KCTKS.
» — Celui qui outrage l'Immunité, reprit Mencius, on l’appelle un brigand; celui qui outrage la justice, on l’appelle un scélérat. Ln brigand, un scélérat, on l’appelle le dernier des hommes. J’ai entendu dire queWou- Wang avait tué un homme nommé Tchcou ; je n’ai jamais entendu dire qu’il eut tué son prince, »
La parabole de Mencius sur les hommes qui arrivent à la fortune par des voies illicites, nous semble encore d’une naïveté piquante.
« Un homme du royaume de Tsi avait une femme légitime et une concubine qui vivaient toutes deux sous le même toit.
«Cet homme sortait et revenait gorgé de vins et de viandes. Quand sa femme lui demandait quels étaient ceux qui lui avaient donné à boire et à manger : a Ce sont des hommes riches et nobles, » lui répondait-il.
»La femme légitime s'adressant à la concubine, lui dit: «Mon mari sort et revient gorgé de vins et de viandes. Quand je l’interroge sur ceux qui lui ont donné à boire et à manger , il me répond : « Ce sont des hommes riches et nobles,* et jamais aucun d’eux n’est Venu ici. Je veux observer mon mari secrètement, et voir où il va.»
«Elle se leva de grand malin et le suivit à la dérobée partout où il alla. Personne ne vint lui parler. 11 arriva enfin dans le faubourg Oriental. Là, au milieu des tombeaux, un homme offrait un sacrifice, le mari en mangea les restes. N’étant pas encore rassasié, il 6e retourna et passa ailleurs. C’était ainsi qu’il se nourrissait.
«La femme légitime revint chez elle, et, s’adressant à la concubine , elle lui dit : « Nous avions placé en lui les espérances de toute notre vie , et voilà ce qu’il a fait. » , -
«Elles se répandirent en plaintes contre leur mari, et elles pleurèrent ensemble au milieu de la chambre. Et le ma ri ne sachant pas cela , revint joy eux du dehors, se van ter auprès de sa femme légitime et de sa concubine.
AN ALKCTES.
» Que le sage songe à cette histoire. Qu’il voie par quels moyens les hommes recherchent les richesses, les honneurs, le profit et l’avancement. Il y en a bien peu dont la femme légitime et la concubine ne rougissent pas et ne pleurent pas ensemble ! »