‹ La Chine moderneChapitre 2 sur 38 · PARIS PIERRE ROGER & C'«, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

PARIS PIERRE ROGER & C'«, ÉDITEURS

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Nos attaches dans la Chine moderne

Nos affaires. — Nos hommes. — Nos points de contact. — Le caractère moderne de la Chine. — Nos informations. — L'intermédiaire entre la science et les affaires. — Les touristes de demain et l'action française en Chine.

Les Français sont de très gros acheteurs en Chine. Depuis que le service des douanes impériales maritimes établit une statistique spéciale pour notre pays (igoS), on peut constater que la Chine nous fournit annuellement pour plus de loo millions de marchandises. D'après les derniers chiffres parus, ceux de Tannée 1909, nos achats se sont élevés à 38 598 32/ taels, soit, au cours de 3 fr. 28 le tael, à 126602 5o2 francs, dont 80 millions environ de soie, 10 de peaux, 6 de thé. Il n'y a que le Japon qui ait acheté davantage à son voisin, environ un tiers de plus. Hong Kong a bien reçu des marchandises pour une valeur deux fois et demie plus grande que celle des achats français, mais Hong Kong repasse ces matières on ne sait où dans le monde entier. En tout cas, la Russie, malgré le voisinage de ses énormes territoires et ses relations par terre via

Sibérie, et par eau avec les destinations des ports de l'Amour, du Pacifique et de l'Europe, la Russie n'a guère acheté plus que nous, et presque tout en thé. Les États-Unis ont acheté un peu moins, l'Angleterre moitié moins. L'Allemagne, qui dans cette statistique, vient après l'Italie, n'a payé que 24 millions environ à la Chine, soit le quarante-cinquième environ du chiffre total des ventes chinoises, qui s'est élevé à i milliard 118 millions, exactement 338992814 taels, sur lequel nous apportons donc plus du dixième.

D'autre part, nous vendons fort peu aux Chinois : des vins, des cotonnades, des lainages, de la bijouterie, de l'horlogerie, des machines, en tout, au grand maximum, pour une quinzaine de millions ; nous sommes donc, pour le Chinois, un client tout à fait sérieux, qui apporte beaucoup d'argent et qui n'en emporte guère, trois fois moins que la Belgique. Comme l'ensemble des autres nations vend à la Chine pour environ le double de la valeur des achats à elle faits par l'étranger, un peuple qui passe pour si foncièrement xénophobe, et qui est en tout cas fort sensible au côté économique des choses, un peuple d'affaires comme la Chine, devrait avoir une considération toute spéciale pour la France qui favorise, infiniment plus que n'importe quel pays au monde, la balance du commerce céleste.

Sur la terre nationale, le Chinois ne peut guère trouver nos personnes plus encombrantes que nos produits. Sur 69862 intrus étrangers résidant dans les ports ouverts, on ne compte que 2200 Français, auxquels il faut peut-être ajouter |un millier de prêtres français à peine sur les i 391 missionnaires catholiques étrangers, qui peuvent d'ailleurs se réclamer du pro-

tectorat de la France auprès de notre ministre à Péking. A supposer que les Chinois supportent impatiemment rétablissement du barbare dans l'Empire, ce qui n'est pas absolument exact, en tout cas nous ne sommes pas assez nombreux et accaparants pour leur peser beaucoup.

Donc, à tout prendre, il semblerait que les Chinois devraient avoir des préférences pour nous ; et, en effet, je crois que la portion impartiale et réfléchie de ce grand peuple n'a point du tout mauvaise opinion de notre esprit, et il n*est pas douteux que notre goût pour les lettres et pour le fonctionnarisme, notre esprit classique, fût-il fauteur de révolution, notre politesse, sont autant de traits de caractères qui nous rapprocheraient des mandarins chinois.

Mais quelque réels que puissent être ces avantages, ils ne servent guère à rapprocher en ce moment la France et la Chine ; alors que précisément d'autres s'imposent, nous ne nous faisons |pas connaître, nous ne cherchons seulement pas à connaître nous-mêmes ceux qui pourtant subissent de gré ou de force un contact, sinon une contrainte, qui doit les rapprocher de nous. Nous allons leur prêter de l'argent, tout ce qu'ils voudront, les milliards que réclame l'armature d'une civilisation moderne avec tout son appareil de production et de défense ; machines et armement, nous allons les leur fournir et les fourbir, ou du moins comme pour les Russes, leur donner les moyens de s'équiper : nos banques sont prêtes et n'attendent que leur consentement. Que savons-nous au juste d'eux? Quelle est leur situation à cette heure ? La Chine n'est pas un pays neuf; quel est le bilan actuel de ce vieil empire, où quelque chose semble devoir changer? S'il

doit être un client, nouveau venu dans les relations mondiales, il faudra connaître son inventaire. C'est l'objet de ce travail, fruit de nos informations multiples, relevées jour par jour. Nous espérons que le lecteur y trouvera la somme des connaissances utiles pour être au courant des transformations que subit cette nation.

Sans doute, la Chine n'est point, à proprement parler, un pays moderne à la façon des pays américains qui prennent leur essor et séduisent tous ceux pour qui l'aventure a de l'attrait. Mais le plus ancien empire du vieux monde peut aujourd'hui paraître moderne, en ce sens qu'il s'y passe quelque chose de neuf, il pourra en résulter une transformation analogue à celle qui, en Europe, suivit la Renaissance, dans la période qui fut l'aube des temps et des Etats modernes. Voici que l'ancien et le nouveau continent ont assailli ce domaine de la vieille civilisation chinoise qui avait établi là sa paix et son isolement, et de jeunes activités prétendent, en si beau terrain, conquérir une place, sinon une part. Là, où le blanc a installé ses établissements, il prétend être à demeure et n'être pas traité comme un intrus; sous cette poussée des peuples modernes, le jaune, la Chine antique, la Chine éternelle, soit qu'elle tienne tête, soit qu'elle doive céder aux exigences des nouveaux venus, ne peut que se transformer et faire sa part au moins au moderne. Voici, en effet, qu'en réponse, elle s'organise et elle s'outille. Déjà, au début de cette année, elle a terminé l'essai de trois mois qu'elle avait fait, d'une sorte de régime parlementaire. Elle a maintenant plus de cent bureaux de télégraphe, qui portent rapidement les ordres de

Péking par tout l'Empire et relient plus étroitement à l'administration centrale les plus hauts fonctionnaires des provinces les plus éloignées. 7000 kilomètres de chemins de fer sont livrés à la circulation sur le territoire de l'Empire, Mandchourie comprise ; 28 5oo tonnes de rails et de clous sont sortis, en 1909, des seules usines d'Hanyang, deux fois plus que l'année précédente, et un nouveau haut fourneau fonctionne à partir de 1910 pour doubler la production du saumon de fer. La même année, on voit une exposition à Changhaï et une grande exposition à Nanking; d'importantes commissions chinoises pour l'étude de l'organisation militaire ou navale à l'étranger, visitent l'Europe et l'Amérique. L'Université de Péking est inaugurée : 20 Japonais, 4 Allemands et 2 Anglais font partie du corps des professeurs; l'Université de Tsingtau est aussi ouverte et la première pierre d'une université anglo-chinoise à Hong Kong est posée le 16 mars. Le bilan de l'activité de la Chine moderne dans les différents domaines serait considérable.

Nous avons des intelligences, des intérêts et même des sympathies, sans compter des compatriotes, dans la place. La place s'agite. Comment sommes-nous renseignés?

Il y a, certes, de forts ouvrages de maîtres, travaux géographiques, historiques ou ethnographiques, œuvres de savants ou d'explorateurs, qui sont pleins d'enseignements considérables et désintéressés ; mais ces travaux n'ont qu'un lointain rapport avec les contingences immédiates de l'actualité contemporaine.

Il y a aussi le petit nombre des hommes d'action qui vivent ou ont séjourné dans le pays, missionnaires, fonctionnaires, commissionnaires, ayant tous là-bas

soit des affaires, soit quelque chose à faire. Ceux-là pourraient nous renseigner et nous faire profiter de leur expérience acquise sur place. Malheureusement, nous ne sommes guère en contact avec eux; ce sont des coloniaux comme on dit : ils sont trop loin.

C'est pour rapprocher du grand public ces spécialistes de la pensée et de l'action, que nous nous sommes efforcés de résumer dans ce travail ce qu'on doit savoir du pays pour comprendre, aimer, servir et mieux encore imiter ceux qui, par métier, sont devenus ce qu'on appelle u des Chinois ». Ce livre de renseignements s'adresse tout spécialement aux jeunes hommes curieux de savoir ou anxieux d'agir.

Il s'adresse aussi aux gens de loisir que sont les touristes français, qui malheureusement se doublent trop rarement de voyageurs de commerce, d'enquêteurs, et qui ne se donnent la peine et le plaisir de voyager qu'après fortune faite et non pas comme d'autres peuples pour faire fortune, ou pour essayer au moins.

La Chine a beaucoup à nous montrer et sera bientôt un merveilleux pays de tourisme. Jusqu'ici, si pittoresques que puissent être encore les tournées dans l'intérieur, elles sont toujours trop difficiles et trop peu connues pour tenter des gens soucieux de confortable. Les seuls touristes pour la Chine sont les voyageurs faisant leur tour du monde et encore l'état des routes et l'état des esprits ne leur permettent guère un long séjour dans l'Empire du Milieu. La Chine se maintient pays fermé de par les traités : il n'y a d'ouvertes que quarante et une villes, et une demi-douzaine de ports occupés par les étrangers; pour le reste, on n'y circule encore que selon le bon plaisir des autorités manda-

rinales et l'on ne saurait se promener sans attirer sur soi l'attention et la surveillance la plus étroite. Mais, bientôt, la Chine n'aura plus de mystères et, puisqu'elle prétend devenir une puissance mondiale comme le Japon, elle ne peut manquer de se laisser voir plus librement. Il y aura des touristes en Chine demain : le pays en vaut la peine.

Depuis longtemps nous connaissons les itinéraires en Chine; depuis hier, voici que, pour les suivre, tombent les difficultés matérielles ou morales : les chemins de fer se multiplient; le pays, prenant conscience de sa force, ne voit plus dans tout étranger un envahisseur; nous avons une situation suffisamment établie là-bas pour justifier l'intérêt que nous pouvons prendre aux événements qui s'y accomplissent en ce moment. Voyons la scène.

Sur ce théâtre, il est possible que nous ayons un autre rôle à jouer que celui de spectateur, les événements peuvent se précipiter. Sans doute, il est question non plus de partager la Chine, mais de maintenir l'intégrité de son territoire. Pourtant, la réforme chinoise ne peut s'accomplir sans crise. Si le rêve prend consistance, quel que soit le gouvernement qui le réalise, il est bon, pour savoir quel crédit, quelle aide lui accorder, de connaître les ressources du pays.

L'action française en Chine ne peut pas être nulle. Récemment, la presse chinoise annonçait que le ministre de Chine, à Paris, avait fait part à son gouvernement qu'une conférence des représentants des nations s'était réunie dans notre capitale pour procéder au partage de l'Empire du Milieu. Ces informations de fantaisie sont des moyens extrêmes qu'emploient des organes d'un chauvinisme pointilleux pour exciter un peu de patrio-

tisme dans ce grand pays; mais cela prouve du moins qu'on ne croit pas en Chine à notre désintéressement. On y sent, plus vivement que nous ne semblons le faire dans la métropole même, la réalité de nos attaches. Au moins ne perdons pas la place qu'on nous reconnaît implicitement. Maintenons-nous en Chine et montrons qui nous sommes : une nation d'avant-garde dans le monde moderne, non des conquérants, mais des civilisateurs, des forts qui ne rusent ni ne violentent.

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