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TROISIÈME PARTIE L'EXTÉRIEUR. LA PLUS GRANDE CHINE

Hors la loi d'Empire

L'occupation chinoise aux frontières. — La persistance des Lolos. — Le protectorat platonique au Tibet. — L'avance chinoise et les erreurs russes en Mongolie.

Dans les limites officielles de l'Empire, mais en dehors de ses lois et ne relevant que de leurs propres traditions; tributaires au delà des frontières continentales et reconnaissant l'autorité de Péking, à condition que ses représentants dans le pays l'exercent avec mesure, les races et les tribus des Lolos, des Tibétains, des Mongols constituent, avec les Chinois émigrés au delà des mers, ce qu'on peut vraiment appeler une plus grande Chine.

Mainmise administrative par les fonctionnaires sur les voisins moins policés, envahissement commercial et ouvrier par les artisans dans les pays plus organisés : tel est le double procédé d'expansion du gouvernement et du peuple chinois, autour de l'Empire et par le monde. Assujettissant les uns et traitant leurs

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chefs en vassaux, s'inûltrant sans s'assimiler parmi les autres, les Célestes s'en vont ainsi pacifiquement, sans armes, à la conquête de l'univers; et leurs soldats semblent n'avoir d'autre destination que d'assurer et de défendre au besoin des situations acquises sans leur concours. Ce ne sont pas les troupes qui reculent les frontières de l'Empire ; tout au plus, les doiventelles maintenir, de même qu'une police intérieure est responsable de l'ordre, mais n'a rien à voir au dehors.

A l'égard des Lolos de l'extrême-ouest du Yunnan et surtout du Sseu tchoan, quelle est la situation des Chinois? Toutes proportions gardées, c'est un peu celle des Américains à l'égard des Peaux-Rouges. Les Chinois envahissent plutôt qu'ils ne colonisent; ils dépossèdent les occupants des bonnes terres de pâturage ou des territoires de chasse.

Depuis plusieurs siècles, les Lolos sont là quelques centaines de mille à l'ouest de l'Empire. On les trouve dispersés parmi les Chinois qui tiennent la plaine fertile en culture facile, tandis qu'eux, expropriés en fait, sont refoulés sur les montagnes comme en des îlots, où la sauvagerie de leur nature se complaît; le plus grand nombre est massé dans leurs réserves du Grand Liang Chan, interdit aux Chinois, en face d'une civilisation qui leur est supérieure. Tous sont les vigoureux représentants d'une forte race d'hommes qui possède à la fois les qualités et les défauts de primitifs sauvages. Guerriers par tradition et par la force des choses, belliqueux par humeur, organisés en une sorte de régime féodal où les clans et les tribus sont en lutte perpétuellement, ils répugnent d'instinct au voisinage des calculateurs qui pèsent sur leur indépendance de tout le poids de leur supériorité économique et de

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leur entente administrative. Sur leur territoire inviolé, les marchands chinois qu'ils tolèrent pour se procurer les matières dont ils ont besoin, sel, étoffes, ferraille, et aussi eau-de-vie et opium, ont, de même que les esclaves qu'ils font à chaque razzia, une situation tout à fait humiliée; ils ne sont point maltraités, mais ils ont perdu leur dignité et sont au service des pillards, comme les échappés, qui ont conservé leur liberté, demeurent à la merci du prochain coup de fi.let. Pour le « maître », c'est l'insécurité ou la servilité.

De son côté, le mandarin chinois dont les postes civils et militaires entourent et cernent pour ainsi dire ce pays indépendant, prend une ample revanche à sa façon : soit qu'il extorque le plus d'argent qu'ils en peuvent rendre aux roitelets tenant leur investiture de la Chine et subissant de ce fait les marchandages et les chantages les plus éhontés de la part des mandarins avides, partout les mêmes : soit qu'il pressure directement les populations dont la simplicité est facilement dupée, jusqu'à ce que, cependant, la tromperie étant reconnue, elles exercent les plus terribles représailles. Parfois, pour les réprimer, une expédition chinoise est organisée, comme celle de septembre 1908 dont le résultat fut piteux, quoique tous les récits concordent sur « le sacrifice humain par lequel l'armée chinoise a inauguré sa campagne ». En tout cas, ces exercices militaires ne paraissent pas avoir pour but de réduire le pays; ils doivent plutôt, dans la pensée intéressée de ceux qui les dirigent, alimenter l'animosité et l'opposition des deux races si profitable aux pêcheurs en eau trouble.

L'occupation des terres lolos par les Chinois n'est pas une colonisation où le droit de chacun est réglé,

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c'est une usurpation et une spoliation; le plus fort ravit ce qu'il peut : qui par la force, qui par la ruse. C'est un état d'hostilité et de brigandage perpétuellement entretenu, où tantôt une partie, tantôt l'autre est la victime. Rien de stable dans une pareille situation, rien qui marque le désir d'une honnête organisation de la part d'un grand peuple, qui a au moins sur son voisin le gros avantage de l'esprit de suite, mais dont les représentants l'appliquent seulement au mieux de leurs intérêts égoïstes. Du moment que pareil état enrichit les mandarins, il doit durer; et c'est là toute l'explication de la persistance d'une race séparée dont les membres eussent pu être dès longtemps assimilés par des procédés honnêtes ou réduits par la violence. Le Chinois ne tue pas la poule aux œufs d'or, quelque malaise qu'il doive souffrir sans répit à la supporter.

Avec les Tibétains, la question s'élargit, mais n'est pas sensiblement différente en nature. Le même principe agit : celui de l'intérêt qu'ont les fonctionnaires à s'assurer des bénéfices sous couleur d'occupation du pays; et cela, soit sur le dos des indigènes, soit au compte du gouvernement qui supporte les frais d'une campagne qu'il ordonne, mais dont il est impuissant à assurer l'exécution convenable. C'est une des méthodes d'expansion orientale que de ne pas aboutir à des situations claires et telles que chaque parti puisse les accepter comme définitives. La question tibétaine a toutefois une grosse importance parce que, après la marche de la colonne anglaise sur la capitale du Tibet, Lhassa, l'esprit timoré des Chinois s'alarma comme si la frontière de l'Empire était menacée directement par l'étranger; il ne s'agissait plus alors seulement d'exten-

Sur le Fleuve Bleu. — Une jonque.

Au Sseu tchoan. — De futurs pirates.

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sien chez les barbares, mais de défense contre les Anglais.

Sur une superficie double de celle de la France, le Tibet a de trois à six millions d'habitants environ. Le pays conquis par la Chine il y a deux cents ans, fut divisé en territoires rattachés aux provinces voisines, du Yunnan et du Sseutchoan. En droit, c'est une sorte de protectorat et comme une colonie de l'Empire, puisque le Tibet relève administrativemeht du vice-roi du Sseu tchoan et d'un résident impérial, ou ambariy qui siège à Lhassa. Ce sont des fonctionnaires cljiinois qu'il a sous ses ordres; les chefs locaux reçofvent, comme en Lolotie, leur investiture de la Chine. En fait l'administration séculière tibétaine exerce l'autorité ; mais depuis la convention de 1793, l'amban doit seul connaître en dernier ressort et seul transmettre à Péking toutes les questions importantes de gouvernement, de justice, de finance, de taxes locales, de défense des frontières et de relations commerciales avec l'étranger. La suprême autorité religieuse, le Dalai Lama, qui est à la tête de la hiérarchie, a accepté cette situation; aussi bien l'innombrable armée de ses bonzes qui tiennent le pays et occupent d'énormes citadelles de monastères 011 ils vivent par centaines et parfois un, deux ou trois milliers, vit dans une sorte d'indépendance; elle ne se leva ces dernières années contre le joug de la Chine et ne résista à la direction de Péking que du jour oîi l'autorité chinoise se manifesta en fait, comme toujours elle se manifeste, par des exactions et des abus naturels à ce régime administratif d'incapacité, de rapacité et de mauvaise volonté.

Quand les Anglais furent arrivés à Lhassa en 1904,

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les Chinois, pour résister à l'invasion étrangère qui leur semblait imminente, décidèrent de se fortifier par des travaux de protection dans le pays tibétain et d'y entretenir des troupes.

Mais, pour assurer l'existence de ces soldats, les Chinois abusèrent tant du pays que les bonzes s'insurgèrent et crurent peut-être le moment venu de reprendre même en droit l'autorité temporelle dont leur chef religieux, le Dalai Lama, consentit à se départir, d'après les conventions. Peu disciplinées d'ailleurs, les troupes chinoises ont subi des assauts terribles et n'eût été la cruauté de la répression dirigée par Tchao-eul-fong et les ressources énormes que son cousin, vice-roi du Sseu tchoan, Tchao-eul-siun, mettait alors à sa disposition, la route de Lhassa aurait été barrée à l'armée chinoise par la mauvaise humeur des Lamas qui ne toléraient pas une action effective du pays protecteur, même quand il semblait agir justement pour exercer son rôle reconnu.

La vérité est que l'occupation du Tibet par la Chine est une reconnaissance toute platonique : au premier exercice de ce droit, l'habitant résiste et la Chine ne vient à bout des difficultés que par la force ou l'arrangement, les compromissions et, dans le fait, certain renoncement. En Lolotie, le Chinois est humilié ; au Tibet, il n'est toléré que pour s'occuper des questions surtout d'ordre extérieur dont l'autorité religieuse se décharge sur lui, cherchant un protecteur et un guide, chinois ou russe, mais n'acceptant pas qu'il soit un oppresseur; en Mongolie seulement, il obtient davantage.

Parmi les Mongols, le Chinois peut s'établir. Ce ne

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sont plus les étendues glacées et désolées ou les vallées fertiles, commandées, il est vrai, par les hauteurs dont descend la razzia. C'est la vaste plaine ouverte, c'est la tentation pour le cultivateur chinois et d'autant plus forte que le pays est encore moins peuplé que le Tibet : on compte deux millions de nomades sur un territoire sept fois grand comme la France; pas d'autres habitants que des lamas et des éleveurs sur toute une région dont les ruines nombreuses attestent l'antique richesse d'autrefois. N'est-ce pas une terre d'expansion idéale pour le surplus de la population chinoise ? La colonisation de l'Empire du Milieu trouvera là de quoi défricher.

Comme les Lolos, comme les Tibétains, les Mongols sont une belle et forte race; hommes et femmes y sont vigoureux, gais, simples, de nature plus franche que le Chinois. Cavaliers et guerriers eux aussi, lamas pour plus de la moitié, ^^ils sont jusqu'à vingt mille dans un même monastère et n'offrent pas grande résistance à l'envahisseur. Dans les rixes avec les Chinois, vainqueurs les Mongols retournent chez eux, mangent, boivent et s'enivrent sans souci ni de l'avenir, ni du parti à tirer de la victoire présente, tout à la joie du moment, et c'est alors que les Chinois reviennent en nombre frapper un ennemi incapable de se défendre.

Politiquement, les princes, chefs de tribus ou de bannières, comme ceux de Lolotie, sont nommés par l'empereur, et soumis au vice-roi de la province du Tcheli. L'autorité est entre les mains de hauts fonctionnaires de Jéhol et de Kalgan, et toutes les questions importantes relèvent du ministère des vassaux à Péking; les plus éloignés comme les Tibétains sont plus indépendants au moins en fait, et les autorités

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chinoises militaires et civiles d'Ouliasoutai et d'Ourga n'ont pas grande influence sur les princes héréditaires. Et pourtant l'occupation chinoise en Mongolie gagne de plus en plus et les Russes qui étaient les seuls concurrents sur ce terrain commencent à reculer : il faut dire d'ailleurs comme ils l'avouent qu'ils n'ont absolument aucun plan d'action et voudraient, semble-t-il, que les Mongols fassent toute la besogne, chassent les Chinois et se donnent gracieusement à la Russie. Au contraire les Chinois, pacifiquement, progressivement occupent de plus en plus du territoire mongol, en l'achetant aux princes endettés. Ces princes, étant chacun maître absolu chez soi, cèdent bon gré mal gré sans qu'aucun autre puisse s'y opposer.

Les Russes, d'ailleurs, ont compromis les Mongols, qui avaient simplement, naïvement, laissé paraître leurs sympathies pour la Russie. L'Empire moscovite les a plantés là et la Chine s'en venge. Dans la Mongolie à l'est du Khing-gan, les Chinois nombreux font des atrocités; et les Mongols unis de cœur, très patriotes, mais sans chefs, doivent tout subir ou s'enfuir. La conduite des troupes chinoises est abominable ; elles volent les bestiaux, pillent les maisons, prennent les femmes, battent et tuent les hommes impunément dans ces petits villages qui sont la majorité. Une pareille pratique des Chinois conduit à la destruction rapide de la race mongole déjà amoindrie dans sa population mâle par le recrutement des lamaseries. C'est l'extermination à une échéance peu lointaine.

Les Russes s'étaient avisés que les lamas pourraient leur rendre des services : et, croyant qu'ils avaient, comme les marabouts des musulmans, une influence

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politique, ils allaient répétant dans le pays que la (( guerre sainte » allait se déchaîner. Mais c'est une erreur absolue. Même le Dalaï Lama n'aurait pas réussi à faire tirer le plus petit coup de fusil par le plus fanatique des Mongols. Les Mongols sont d'enragés bouddhistes en ce que pour eux honorer Bouddha fait partie de leur vie comme d'enûler leur pantalon, dormir, boire et manger; mais rien de plus. Et puis les Mongols subissent l'ascendant en matière religieuse des lamas tout en les méprisant. Les lamas sont la plupart du temps d'ignobles gens bien plus méprisables que les Mongols ; ils ont besoin d'argent, et Péking les favorisant, au fond du cœur ils préfèrent que les Mongols soient soumis à la Chine; Pétersbourg faisait en somme moins pour eux que Péking. Les traîtres dans le malentendu russo-mongol, dont profite la Chine à l'heure actuelle sont presque tous des lamas. D'autre part les émissaires russes en Mongolie songent surtout à faire fortune par tous les moyens ; ils sont entourés presque exclusivement de domestiques, c'est-à-dire d'espions, chinois; avec ces éternels estafiers des frontières qui raillent, brutalisent et grugent les indigènes au nom de la supériorité de leurs patrons, quelle besogne pourraient-ils faire contre la Chine?

Incurie, méconnaissance de l'âme mongole, lenteurs, de la part des Russes ; perspicacité, hâte, plan régulier d'occupation et d'extermination de la part des Chinois : voilà ce qui fait que, si la Russie et le Japon s'empêtrent d'obstacles internationaux et ne se dépêchent pas, la Chine sera bientôt maîtresse de la Mongolie. Toutefois le Mongol sera toujours mongol; il gardera, quel que soit l'extérieur que lui imposent les circonstances, l'amour de sa nationalité, de ses

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coutumes, de son passé, de sa langue surtout. Et comme les Mongols, au lieu de se fondre avec les Chinois comme les Mandchous, reculent et restent euxmêmes, il pourra venir un jour où, groupés et délivrés de leurs roitelets besogneux, mais guidés par un chef énergique, soldat de fortune, comme fut Yakoub bey par exemple, ils tenteront de faire échec aux envahisseurs. Toutefois, bientôt le chemin de fer au-delà de Kalgan assurera la main-mise impérialiste de la Chine sur la steppe.

Au delà du pays

L'expansion chinoise dans le monde. — Les qualités de l'immigrant. — La question chinoise en Indo-Chine. — L'émigration orientale en Amérique. — Mesures de protection.

Ce n'est pas seulement sur leur territoire, c'est au delà même du pays que les Chinois se répandent. Ceux du Nord gagnent, en général, la Mongolie et la Mandchourie : ils y sont encore chez eux comme les Japonais en Corée. Mais ceux de la côte méridionale vont réellement au dehors. Plus de 200000 partent annuellement d'Amoy et de Soateo, la plupart pour Singapoure et les établissements de détroits, d'autres pour le Siam, l'Indo-Chine, Sumatra, Manille, tous pays avec lesquels les allées et venues sont régulières. Ils sont plus d'un million au Siam, un demi-million dans les détroits, autant dans les possessions hollandaises. On en trouve plus de 200000 en Indo-Chine surtout en Cochinchine comme commerçants et petits industriels.

et au Cambodge comme agriculteurs. Ils étaient looooo aux Philippines avant le régime américain, autant à Cuba, plusieurs dizaines de mille en Australie, aux îles Hawaï, au Pérou, au Brésil. A Tahiti, tout le commerce leur appartient. Ils sont iSoooo aux États-Unis où des mesures restrictives ont dû être prises contre cet envahissement.

Pauvres quand ils arrivent, mais économes et satisfaits avec peu de chose, ils supplantent les indigènes chez lesquels ils s'installent. Annamites, Tonkinois, Malais, Indiens. Ils leur font une concurrence irrésistible qui aboutit au mieux de leurs intérêts, surtout grâce à leurs merveilleuses facultés d'association, de collectivisme. Ils forment des clubs dont beaucoup ont un air assez misérable, encore que des gens à l'aise y coudoient le compatriote qui vient de débarquer sans ressources. Ils se soutiennent étroitement les uns les autres. Ne dépensant presque rien, après quelques années ils rentrent au pays sur les ponts des bateaux où, entassés, ils se font parfois voler et même tuer par leurs compatriotes guettant la fortune facile. Le travail et la sobriété, leurs qualités essentielles, les rendent véritablement redoutables dans h monde, et ce genre d'invasion constitue le plus net eu péril extrême oriental, si l'on n'y prend garde.

Leur immigratior est un problème diversement résolu selon les pays e*: suivant les temps. Nous-mêmes, nous les avons attirés et recrutés pour Madagascar à l'époque de la const-uction des grands travaux dans l'île etparticulièremert desroutes : endurants et dociles, ils faisaient ce qu'on ne pouvait obtenir de Malgaches, moins forts et plus paresseux. Mais l'expérience n'a pas réussi. La plupart des États d'Australie craignant

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de voir se peupler de Chinois leurs immenses territoires à peu près déserts, interdisent l'emploi de la main d'œuvre chinoise. Les Anglais leur défendent le Canada, et l'édit de mars 1904 a fixé une taxe de capitation de 5oo dollars, plus de 2S00 francs, à l'entrée des Chinois en Amérique, alors que, à Hong Kong, mais surtout à Singapour, ils sont si nombreux qu'ils font la fortune du port.

Pour notre Indo-Chine, ils sont un gros sujet de préoccupation. C'est nous, Français, qui leur avons fait là une situation. Avant notre arrivée, ils n'étaient pas mieux vus des indigènes, dans leurs dépendances annamites, qu'ils ne le sont encore au Tibet ou en Mongolie. Où le Chinois domine, il est rarement un bon maître et on ne l'aime pas. Pas plus que les Lolos aujourd'hui, les Tonkinois ne les admettaient à commercer et même à circuler librement en dehors des ports, et encore devaient-ils passer par l'intermédiaire de gens du pays. Détestés et méprisés, ils n'étaient aatorisés à loger qu'en certaines rues d'Hanoï ; ils s'y barricadaient le soir comme les Juifs en leur ghetto italien au seizième siècle, et comme on fait encore dans la plupart des villes murées de Chine, 011 un grand nombre de rues sont fermées chaque nuit par des barrières pour assurer la sécurité contre les voleurs. Leurs jonques devaient payer des droits spéciaux d'ancrage et d'amarrage; et c'était comme la rançon des exaaions et des cruautés qui sont le fait ordinaire des autorités chinoises à l'égard de leurs administrés, quels qu'ils soient.

Les commerçants annamites remontaient le fleuve Rouge pour aller chercher au Yunnan l'étain, l'opium, le cuivre, et y transporter leur sel, et l'alcool qu'ils

fabriquaient eux-mêmes dans le Delta, payant seulement un impôt sur les alambics selon leur capacité. Aux premiers temps de notre occupation du Tonkin, ils profitèrent du désordre et de notre ignorance pour s'insinuer, suivant nos colonnes, rendant service aux convois pour le ravitaillement, flatteurs et souples, jusqu'à l'obséquiosité, vis-à-vis des envahisseurs qui les utilisaient, mais aussi peu à peu prenant, vis-à-vis de l'indigène, l'air important et audacieux de fournisseurs des maîtres. Eux qui, auparavant, n'étaient rien dans le pays que des émigrants misérables, des'pillards redoutés et détestés, derrière nous et à notre abri, s'établirent rapidement en maîtres, grugeant le timide vaincu indigène. Drainant l'argent, ne dépensant rien eux-mêmes dans le pays, ne consommant que le riz, et recevant de chez eux le peu qu'il leur faut, ils ruinent, par l'usure, les dépossédés qui leur empruntent au taux de 3 à 12 p. 100 par mois, et deviennent ainsi le danger qu'on dénonce aujourd'hui.

Jusqu'à nous, ils n'avaient point d'autorité dans le pays; sur les frontières, les réguliers chinois empiétaient peut-être un peu par la faiblesse du gouvernement de Hué, qui avait fait appel à eux pour résister à Garnier, mais c'était tout. Le succès de ces bandes descendues jusqu'à Sontay, la mort de Garnier et de Rivière avaient donné de l'importance aux Chinois ; et à Hoamoc, nos troupes eurent fort à faire contre les 3 000 bandits chinois à la solde de la cour d'Annam. Nous les utilisâmes, nous aussi, opposant les Pavillons jaunes aux Pavillons noirs leurs ennemis. Après la guerre, on licencia ces auxiliaires, mais sans leur verser d'indemnité, sans les rapatrier et comme nous n'avions pas stipulé leur grâce auprès des mandarins

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chinois des provinces frontières, ils restèrent sur le pays, en vécurent et constituèrent les bandes de pirates qui empêchèrent si longtemps la pacification.

Cette situation privilégiée et si récente peut-elle durer? Devons-nous maintenir ces faveurs, en Indo- Chine, à ces étrangers qui sont les meilleurs agents de renseignement et de ravitaillement pour les bandes de leurs compatriotes soi-disant réformistes qui, périodiquement, pillent au Tonkin la haute et la moyenne région? C'est la thèse de quelques-uns des vieux résidents tonkinois que nous devons être maîtres chez nous et faire retour à la politique prudente et conservatrice de la cour annamite à laquelle nous avons succédé. « Ce serait profit pour le commerce français, débarrassé d'une concurrence dangereuse, profit pour le cultivateur indigène débarrassé d'un intermédiaire ruineux », disait M. C. Morice.

Ce serait aussi épurer les relations commerciales, si on en croit tout ce qui se raconte sur les mœurs des hommes d'affaires chinois : à peine la récolte coupée, ils viennent avec leurs jonques prêtes à être chargées : et argent comptant, sans souci des brocards et des humiliations, ils achètent avec des poids plombés, de même qu'ils en ont de creux, quand ils vendent. Souvent, d'ailleurs, grâce aux maisons de jeux dont ils sont tenanciers, ils reprennent tout ensemble l'argent qu'ils avaient versé pour la récolte, le mobilier, et jusqu'à la femme de leur vendeur.

Par mesure de police, par un acte de réciprocité que justifierait la façon dont, en Chine, sont traités les étrangers, ne pourrait-on leur interdire les voyages et les séjours dans l'intérieur? Ne pourrait-on les exclure des marchés administratifs, commandes de matériel et

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entreprises de travaux où les Annamites et les Français suffisent? Ne pourrait-on supprimer les décisions de détaxe des produits chinois qui empêchent l'établissement d'usines pour fabriquer ces produits sur le sol même de la colonie ? Ne serait-il pas possible de les obliger à respecter les lois du pays, à déclarer leur identité, les noms des associés de leurs groupements, le capital social, pour éviter les faillites convenues dont les petites maisons ne se font pas faute; à tenir des livres contrôlés légalement? Ne pourrait-on élever leurs patentes proportionnellement aux chiffres d'affaires indiqués par les livres de commerce ? traiter différemment l'immigration pour l'agriculture ou pour le commerce? et, si l'on veut, par leur moyen, repeupler certaines régions à peu près désertes, faire revivre l'interdiction ancienne des Mandchous à leur égard : les obliger à ne pas amener de femmes, et sinon à en épouser sur place, au moins à ne pas emmener les enfants avec eux, quand ils quittent le pays après fortune faite ? Voilà une thèse.

Certes, il est inquiétant qu'en Cochinchine sur 1 1 7 000 Asiatiques non indigènes, il y ait 90000 Chinois de cinq groupes ou congrégations comme on dit, dont 40000 Cantonnais. Il ne faut pas perdre de vue que près de Saigon, à Cholon, les Cantonnais possèdent deux usines à décortiquer le riz, des magasins de soie, des scieries et des chantiers de bois, des ateliers de grande et petite chaudronnerie pour la réparation des chaloupes, des chantiers pour la construction des jonques, des briqueteries, poteries, fours à chaux, des magasins d'exportation de toutes les espèces d'objets recherchés en Chine : corne, peaux, cardamone, et, bien ^ntendu, de nombreuses boutiques de victuailles, de

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blanchisserie, d'horlogerie, etc. Rien que pour le riz, les Foukiennois ont 63 maisons à Saigon et iSq à Cholon et ils sont d'excellents commerçants et commis. Les gens de Soateo sont débardeurs, charbonniers et bateliers. Si l'on considère les capitaux engagés dans les entreprises en 1906, on trouve que sur 224 millions, il y en a 97 d'argent étranger, surtout chinois ; c'est ainsi qu'on trouve dans le commerce 66 millions chinois pour 41 français sur 108 millions au total; dans l'industrie respectivement 24 et 72; dans l'agriculture 6 et i3. La Chambre de commerce d'Hanoï s'est élevée contre l'organisme parasitaire qu'est le Chinois dans la colonie, depuis que le traité de i885 l'a tant avantagé, en lui accordant les mêmes droits qu'aux sujets de la nation la plus favorisée : aux droits politiques près, il a les mêmes avantages que le colon français.

Si l'on considère que le Chinois ne recule devant aucune pratique de concussion, que tous les moyens sont bons, d'après lui, pourvu qu'ils soient fructueux, de la plus basse flatterie à la plus cynique oppression, ceux qui estiment que notre domination doit être une école d'éducation pour l'indigène, ne peuvent qu'encourager ces justes mesures qu'on propose contre les Chinois.

Malheureusement, leur sens des affaires, la simplification et la sûreté que leur collaboration apporte dans les grands services où ils s'introduisent, font que les plus beaux principes de défense nationale ne tiennent pas devant les avantages et le moindre effort qu'ils assurent. Pour ses relations avec l'indigène la banque de l'Indo-Chine utilise comme intermédiaires des démarcheurs chinois : les administrations traitent avec des Chinois de préférence comme plus aptes aux affaires

et offrant plus de surface commerciale. Les fraudes sont ainsi facilitées, les étrangers avantagés aux dépens et des Annamites et des colons ou commerçants français; mais il n'y a plus de difficultés, plus de contestations, plus de ces désordres comme ceux que l'âpreté au gain des Chinois avait provoqués contre notre gouvernement, quand un directeur des douanes et régies avait essayé de réagir contre l'accaparement chinois.

Les Chinois sont les maîtres économiques du pays ; leur supériorité, à ce point de vue, est incontestable. Le crédit agricole est entre leurs mains, tant les formalités sont longues et coûteuses à l'Annamite pour profiter des prêts que pourrait lui faire notre banque; ce sont les Chinois qui sont accessibles à nos protégés et non pas nous : nous ne pouvons lutter contre les uns et soutenir les autres qu'en prenant vis-à-vis des envahisseurs des mesures de défense et de protection. C'est le seul moyen d'assurer une juste récompense aux sacrifices de leur sang et de leur énergie que les nôtres ont faits pour s'établir dans le pays. Nos troupes ont ouvert l'accès aux Chinois : nous ne pouvons tolérer cette situation que moyennant compensation. C'est le seul moyen aussi de reconquérir la confiance et le respect des indigènes en leur démontrant notre autorité efficace et notre bienfaisance effective. Notre hospitalité et notre humanitarisme ne doivent pas être exploités seulement par les plus habiles et les plus intéressés, les mieux au courant de tous les dessous de la politique asiatique.

Des pratiques traditionnelles de concussion et de corruption orientales servies par le travail et la sobriété, ou des méthodes d'honnêteté et d'humani-

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tarisme européen associés à la timidité, à l'indolence et à l'inorganisation des indigènes, qui aura le dernier mot? C'est ce dont peut surtout décider le ton de nos conversations à Péking et l'énergie de notre action à Hanoï.

Le Chinois d'ailleurs use volontiers d'intimidation pour soutenir les prétentions grandissantes de sa race, et quand le gouvernement siamois a voulu établir des taxes de capitation comme celles que les Chinois payent en Indo-Chine, à Singapour, dans les États malais ou néerlandais, cela a été un soulèvement général de la part des Célestes, coolies, usuriers et commerçants de Bangkok, ce fut la grève avec des menaces de guerre, des paroles hautaines accompagnant l'envoi d'une croisière officielle dans les mers du Sud pour recueillir les doléances des nationaux ; et le résultat de ces bravades d'émigrés vis-à-vis d'un gouvernement étranger hospitalier fut l'échec de la proposition siamoise. De pareils procédés ne peuvent avoir le même succès chez nous, si la thèse que nous avons exposée devient celle du gouvernement.

Autant nous sommes intéressés à l'immigration chinoise dans les pays orientaux et autant nous devons essayer de la diriger pour en profiter, autant l'autre aspect de la question : l'immigration orientale, préoccupe les Américains et jusqu'aux Anglais de Liverpool, qui protestaient naguère contre les blanchisseries chinoises de la ville. La Commission de l'immigration instituée en Amérique a annoncé un rapport en quarante volumes sur la question; mais dans les conclusions qui sont déjà publiées, elle conclut catégoriquement à l'exclusion des travailleurs chinois. Quand,

en 1879, on vota, au scrutin secret, dans l'état de Californie, pour ou contre l'immigration chino[ise, sur 162000 votes exprimés, il y eut 638 pour. Les opinions des partisans et des ennemis de l'ouvrier chinois, rapportées dans les Annales de V Académie américaine de science politique et sociale (vol. XXXIV, n" 2) en septembre 1909, montrent que cet instinct démocratique, des riverains du Pacifique contre le Jaune, persiste et que ce n'est pas seulement un préjugé de classe, des ouvriers contre des concurrents, ni une animosité temporaire, mais bien une conviction durable.

Ce que reprochent les Américains au Chinois, ce ne sont pas tant sa barbarie, ses vices, son ignorance, sa saleté, toutes accusations relatives d'ailleurs et discutables ; ce n'est pas seulement la condition d'esclaves dans laquelle arrivent les coolies en masse, ni même leurs moindres exigences pour le salaire : l'obstacle insurmontable, c'est qu'ils resteront un élément étranger, inassimilé et inassimilable. Herbert Spencer, approuvant les Américains, disait qu'au casoii ils seraient acceptés en masse, ou bien ils ne s'assimileraient pas et formeraient une race d'esclaves au milieu d'un peuple libre; ou bien ils se mêleraient à la population mais le métissage ne vaudrait rien; dans les deux cas, c'était un mal pour la société et peut-être la désorganisation. Il n'y a pas de maison assez grande pour deux familles, dit le proverbe, pas de nation assez grande pour deux races. De même que l'Amérique se| défend d'une conquête en Asie et se fait le champion de la doctrine commerciale de la porte ouverte, de même, elle proclame comme le cri de l'instinct démocratique : l'Est aux Orientaux, l'Ouest aux Occidentaux et elle ferme la porte aux Chinois.

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Par le monde ou sur les frontières et l'Eînpire, fonctionnaires isolés dans les pays vassaux ou travailleurs en masse dans les nations étrangères, l'élément chinois envahissant, qui prétend s'établir, ne trouve nulle part un bon accueil; et jusqu'à ce qu'il ait la force pour s'imposer, ce qui n'est pas prochain, le péril chinois n'existe pas.

Un arc de triomphe.

L'entrée d'un camp mcderne.

et l'enseignement étranger

La décadence chinoise : traditions ébranlées, absence de principes. — Ce que la jeunesse va chercher au dehors. — Le recul du français. — Les offres de l'Amérique et de la France en Chine même.

Le siècle dernier a été une époque honteuse pour le gouvernement chinois, plusieurs fois compromis, et pour le pays, diminué jusque dans son territoire; la décadence est donc manifeste. « Il faut savoir rougir^ écrivait Tchang tche tong, rougir de voir l'Empire inférieur au Japon, à la Turquie, au Siam, à Cuba même ». Car « celui qui sait rougir, disent les antiques textes canoniques, est près d'être brave ».

On a parlé de dislocation, de disparition de l'Empire. C'est là une question trop importante pour être abordée à la un de notre simple exposé. L'intégrité territoriale du groupement céleste n'est d'ailleurs pas seulement une affaire chinoise; c'est un problème politique international. Mais chez elle du moins, que peut la Chine, que fait-on pour elle?

Sans sortir du pays, nous avons vu ses faiblesses. Ce qui lui manque, ce qui lui est indispensable pour

se renouveler, c'est un esprit nouveau, qui intérieurement vivifie, une direction, des principes, et pour appliquer ceux-ci, des guides sûrs, puisque ses maîtres défaillent et que le gouvernement, du haut en bas, s'est montré impuissant à réorganiser tout ce qu'il a laissé à l'abandon. Restauration ou transformation, il faut du nouveau en Chine. Les traditions sont secouées, et comme le désordre ne peut durer, il lui faut des principes qui tiennent la place des traditions; quand la confiance est ébranlée, il est indispensable que les convictions puissent se former, que la raison supplée l'usage. C'est le travail de l'Université : c'est à VAlma Mater d'être génératrice de l'ordre nouveau. La Chine de demain, la Chine moderne imposée du dehors, comme les peuples neufs ou rajeunis, comme l'Amérique ou la France après 1789, pour rester autonome — intacte ou non — a besoin d'un enseignement approprié à la situation nouvelle. <( Il faut savoir changer »,. continuait Tchang tche tong, le vieux lettré clairvoyant.

C'est en vain qu'il a tenté la réforme de l'enseignement traditionnel. Si méritoires qu'aient été ses efforts, ils ont donné des résultats qui, dès maintenant, les condamnent. Au cours de 1910, le trône n'a cessé de publier des compléments et des retouches sur le nouveau régime d'instruction, mais les hommes de savoir et de méthode, les volontés compétentes manquent à la tête de l'Empire, déséquilibré au dedans et maintenu seulement par l'équilibre des puissances étrangères. Le vieux système corrompu oppresse et étouffe les efforts et la nouveauté viable est trop faible pour se dégager. Il lui faut l'aide étrangère à défaut d'antiquité.

C'est en vain que les Jeunes ont pensé trouver au

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dehors de quoi suppléer aux insuffisances du dedans, brusquement révélées. Les étudiants chinois qui passaient quelques mois au Japon en revenaient plus turbulents, plus fiers, mais à peine plus instruits ; c'étaient des déracinés, prêts à tous les désordres, incapables d'apporter leur pierre dans une construction régulière. Ceux qui allaient plus loin à l'étranger, en Amérique ou en Europe, au retour occupaient des emplois auxquels rien pendant ]eur stage en pays moderne ne les avait préparés; la plupart, faute de recevoir un enseignement approprié à l'état de leurs connaissances, ne retiraient pas de ces périodes d'études des résultats incontestables. Combien, même des plus appliqués, étaient capables d'entendre et de suivre avec fruit les cours ordinaires de ces établissements d'enseignement supérieur? C'était l'exception.

Il en eût été de même, si on n'y avait pris garde, pour les quelques centaines de jeunes Chinois qui doivent se rendre en Amérique et dont les frais d'études sont payés sur la part de l'indemnité des Boxers, dont remise fut faite par les États-Unis à la Chine. Le premier contingent de 53 étudiants est encore parti pour San Francisco en novembre 1909 sans autre préparation qu'un certain entraînement dans un établissement de mission protestante, au St. ]ohrCs Collège de Changhai, par exemple. Mais sachant mal le but de leur voyage ils ne purent guère en recueillir les fruits. C'est pourquoi, à l'avenir, les jeunes gens désignés pour ce stage seront choisis exclusivement parmi les pensionnaires de l'Académie Tsinghoayuan, à Péking ; des cours spéciaux de préparation ont été institués à leur usage et les différentes écoles officielles de province envoient là leurs meilleurs sujets jusqu'à concurrence

26o CONCLUSION

de 5oo. L'Académie a un budget annuel de /So ooo francs et parmi les professeurs désignés par le gouvernement chinois, il y a lo Américains et 8 Américaines.

En Chine même, des facilités considérables sont offertes par les étrangers aux jeunes gens désireux d'acquérir des connaissances développées : des universités ont été installées spécialement dans ce but. Nous avons vu combien l'Université de Hong Kong était richement dotée. Les Allemands ouvrent également une université nouvelle importante à Tsingcau. Les tentatives offi-cielles françaises n'ont pas donné jusqu'ici tout ce qu'on aurait pu en attendre, ni à Hanoï, ni à Canton où l'école Pichon est aujourd'hui fermée.

Il ne faut pas se dissimuler que l'anglais prend une place prépondérante dans l'enseignement étranger en Chine. La circulaire du 5 mai 1910 rappelle qu'il doit être étudié dans les écoles supérieures par les élèves de la première et de la deuxième section, lesquelles préparent la première aux Facultés de canoniques, droit, langues et commerce; la deuxième aux Facultés de sciences, travaux et agriculture; l'allemand doit être étudié par les élèves de la troisième section qui prépare à la Faculté de médecine. Le français et l'allemand sont parmi les matières accessoires pour les élèves de la première section; l'allemand pour ceux de la deuxième et l'anglais pour ceux de la troisième. Nulle part notre langue n'est obligatoire, comme l'anglais; et malgré nos hôpitaux en Chine, les dispensaires de nos majors et notre mission médicale permanente au Sseu tchoan, à peine subventionnée par la petite école militaire provinciale, c'est l'allemand qui sera obligatoire pour les futurs docteurs de la Faculté pékinoise. Les Chinois ne s'intéressent plus au fran-

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çais comme autrefois. Un décret du 3 juin 1910 relatif à la langue étrangère à étudier dans les écoles techniques d'agriculture, industrie et commerce, ordonne que les élèves prennent, comme auteurs de texte, des livres anglais, et, à la fin des études, ceux qui seront envoyés à Péking y subiront une dernière épreuve en anglais. Dans les contrats d'emprunt oii la France est partie, il est stipulé qu'en cas de contestation, c'est le texte anglais qui fera foi, et depuis que la Chine a racheté le chemin de fer franco-belge Péking-Hankéou, on trouve, aux guichets, des employés chinois ne parlant qu'anglais, alors que jadis tout le personnel indigène s'exprimait fort correctement en notre langue. Aujourd'hui, un mandarin chinois parlant français connaît aussi l'anglais, à moins qu'il ne soit de l'ancienne génération où l'on ne parlait que français et où l'on tirait gloire... et honneurs d'avoir été de la petite classe de Foutcheo. Il faut avouer le recul de notre langue qui,, en Chine, n'est plus même la langue diplomatique : quand le vice-roi Tchang s'adressait au corps consulaire, à Wout'chang, l'interprète traduisait en anglais le discours.

Il faut reconnaître aussi que les peuples de langue anglaise récoltent ainsi ce qu'ils ont semé. Déjà, il y a dix ans, le Rev. Gilbert Reid, l'un des vieux résidents américains de la capitale, parcourait la France et l'Europe pour créer à Péking un Institut international y une Université modèle dont le but était l'introduction en Chine des idées occidentales. L'établissement devait comprendre non seulement une bibliothèque d'ouvrages généraux sur les littératures chinoise et étrangère, mais aussi un musée permanent avec une exposition d'échantillons commerciaux, une exposition agricole

des produits et machines de tous pays; un musée scientifique montrant les appareils de physique et de chimie ; un musée d'art pur et d'art décoratif. Des cours étaient projetés, pour les adultes et les lettrés studieux, sur les grandes questions d'histoire, de science, de morale, complétant l'instruction spéciale donnée déjà dans les écoles. Un club devait servir de lieu de réunion pour les étrangers fixés ou de passage; des salles spéciales seraient réservées aux dames chinoises et autres. Les règlements devaient être rédigés en chinois. Quoique des sommes importantes aient été fournies et d'autres promises, et que non seulement les statuts de l'œuvre, mais même un plan des constructions grandioses aient été publiés, le rêve n'aboutit pas.

En 191 1, le Rev. Lord William Gascoyne-Cecil, second fils de l'ancien premier ministre anglais, Lord Salisbury, ayant visité quantité d'écoles dans l'Empire, conclut avec ses amis d'Oxford et de Cambridge, après examen des difficultés, à la fondation à Hankéou d'une Université qui soit (( le foyer des efforts isolés qui se poursuivent en Chine touchant l'éducation » et, loin de supplanter, soutienne ce qui est déjà établi. On décida que l'Université consisterait : i" en une institution centrale qui instruirait les élèves sans les loger; 2° en maisons ou collèges, 011 les jeunes gens seraient logés, nourris, dirigés et recevraient aussi une instruction religieuse.

En quelque sorte, la constitution de l'Université ressemblerait, dit-on, à celle des Etats-Unis, l'Université représentant le corps fédéral et les États particuliers seraient représentés par les maisons ou collèges. La direction sera en Chine et l'Université nationale, non étrangère. Dès le début, des Chinois seront asso-

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ciés à l'administration et, progressivement, le personnel des professeurs deviendra chinois. L'Université sera essentiellement une œuvre d'éducation contrôlée et soutenue par des éducateurs préoccupés de former des caractères.

Comme les missions protestantes, encore que leurs élèves soient aujourd'hui moins nombreux et leur influence moins grande, les missions catholiques, et surtout les Jésuites à Changhai, ont ouvert des écoles supérieures pour les Chinois. L'une, tout à fait remarquable, datant déjà de soixante ans, comptant trois cents élèves environ maintient la littérature chinoise comme étude principale et s'adresse surtout aux catholiques. Une quinzaine de professeurs laïques chinois et six missionnaires y donnent l'enseignement : c'est le collège Saint-Ignace. L'autre, ouverte à tous, est connue sous le nom d'Université l'Aurore, fondée en 1903, transformée et installée à Lokawé dans l'extra concession de Changhai. Le français y est obligatoire et considéré comme moyen d'études : à partir de la troisième année, les cours se font en français. L'étude du chinois doit être terminée avant d'entrer, et les élèves, pour être admis, doivent fournir une bonne composition chinoise. Le cours préparatoire de trois ans conduit les candidats à un examen qui correspond au baccalauréat latin-langues, et le diplôme d'études à la un de la troisième année du cours supérieur sera réquiyalent de la licence es lettres ou es sciences en France. On y enseignera dans la section langues, outre le français, l'anglais, l'histoire, la géographie et la philosophie, le droit commercial, la pratique de la banque et la comptabilité. Après ces six années vd*études, viendra un cours complémentaire en une an-

née qui comprendra mécanique appliquée, statique graphique, résistance des matériaux et stabilité des constructions avec application à des projets de ponts et autres ouvrages d'art; hydraulique avec application au calcul des profils d'un canal; projet de distribution d'eau pour une ville; chemins de fer; électricité avec application aux travaux publics et industriels ; enfin chimie industrielle, manipulations. Les frais d'école sont d'environ 100 francs par an et 10 à 12 francs de logement dans une habitation voisine.

Je n'ai pas besoin de faire remarquer qu'aucun enseignement de ce genre en français n'est donné ailleurs en Chine. Le conseil municipal organise en 191 1, à Changhai, une école pour nos nationaux : 28 filles de cinq à dix-sept ans et i3 garçons de cinq à douze ans. Les classes correspondent aux cours élémentaire et moyen des écoles primaires de France. Le directeur et la directrice, mari et femme, reçoivent ensemble un traitement d'environ i 600 francs par mois (5oo taels)- Quant aux indigènes, ils fréquentent l'école municipale franco-chinoise, mais pas plus que les autres établissements des Frères Maristes, même celui de Tchifou qui réussit très bien, cette école ne prétend offrir un enseignement même secondaire aux Chinois.

Nous avons à Canton une école de médecine qui peut former de bons infirmiers, mais ce n'est pas là encore, à proprement parler, un enseignement médical qui donne aux élèves l'assurance qu'on puise dans la science. Notre mission médicale de Tchentou au Sseu tchoann'estpoint non plusessentiellement enseignante.

Nous n'avons que Lokawé à comparer aux œuvres nombreuses de langue anglaise : le collège presbytérien de Canton; l'œuvre du président Hawks Pott, près de

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Changhai; du président Anderson, à Soutcheo; l'œuvre méthodiste de Nanking ; Boone Collège, à Wout'chang, dirigé par le président Jackson ; l'œuvre méthodiste du président Lowry, à Péking; du professeur Sheffield, à Tongtcheo; l'Université de Yale à Tchangcha au Hounan; le collège de Weishien, au Chantong.

Même pour enseigner notre langue, le personnel manque en Chine, puisque les jeunes fonctionnaires du quai d'Orsay sont obligés de tenir temporairement des emplois de professeurs pour lesquels les Chinois offrent des traitements pourtant suffisants. Parfois notre langue est enseignée par un étranger qui la sait et la prononce surtout plus ou moins bien. Nous n'assurons pas le remplacement des postes libres : au Chantong, au Foukien, au Houpé. Nous avons trois ou quatre jeunes gens au service de la Chine à Péking : à l'École de droit, à l'École des chemins de fer, à l'École des interprètes ; combien en ont les autres grandes nations? On dirait volontiers qu'il n'y a plus que les braves gens des campagnes, en rapport avec les missionnaires français, qui connaissent la France et qui du moins l'aiment. Les Chinois des classes élevées sont sollicités par tout le restant du monde plus que par nous.

Et pourtant, par sa culture classique, par son esprit qui saisit à demi-mot, par son sens du positif, par son humeur qui l'éloigné de l'aventure, le lettré qui pourrait diriger aujourd'hui son pays, l'homme avisé que nous ignorons et qui ignore la puissance de nos principes dans la civilisation moderne, l'homme qui peut tenir la Chine de demain mériterait que nous soyons plus près l'un de l'autre aujourd'hui. Ce qui durera de la Chine ne peut devenir moderne sans violence que

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par l'enseignement de l'étranger. Mais aussi ce grand empire peut ne plus être maître de ses destinées; ce serait la force qui en déciderait et les plus avisés modernisants de la première heure qui en profiteraient; la masse en tout cas est encore trop pauvre, trop près de la terre, trop dans la main de ses exploiteurs, qui la laissent à la merci des éléments pour tenter la moindre réforme. Le progrès économique doit, avant tout, la libérer. Si l'ébranlement ne vient pas des frontières ou du pourtour, les vicissitudes de la politique centrale ne peuvent guère influencer l'évolution.

Il faut encore à la Chine, ou un appui ou une mauvaise fortune, ou les armes ou l'esprit de l'étranger pour sortir de l'ornière et changer de direction. Nous ne l'avons pas vue en état de se retourner toute seule et de marcher avec les autres peuples sur les grandes routes du monde moderne. Nous n'avons pas vu non plus la France et surtout l'Université prenant un des rôles d'éducateurs que revendiquent les pays de langue anglaise. En attendant que la Chine soit forte, elle n'a que le choix entre se laisser instruire ou se laisser exploiter sinon détruire,. Nous sommes mieux préparés en France à faire l'un que l'autre. Faisons du moins en sorte que la Chine le sache.

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Avant-propos i

Nos ATTACHES DANS LA CHINE MODERNE. —Nos affaires. —

Nos hommes. — Nos points de contact. — Le caractère moderne de la Chine. — Nos informations. — L'intermédiaire entre la science et les affaires. — Les touristes de demain et l'action française en Chine . . 4

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