LIVRE PREMIER
Le sol, lœss et alluvîons. — Les hommes, le caractère et les usages. — La cohésion et l'équilibre des parties est œuvre d'État.
Géologiquement, le double bassin du fleuve Jaune et du fleuve Bleu, Hoanghô et Yangtse Kiang, qui constitue le lieu de la plus vieille Chine, n'est point de formation aussi ancienne que le restant du pays. Il est formé de lœss ou terre jaune et de terre d'alluvions. C'est une plaine basse, surélevée d'à peine 400 mètres, ceinturée, au sud du Yangtse, de porphyre et de granit et bordée d'un immense plateau calcaire; aux temps primitifs, toute cette partie de la Chine formait une méditerranée centrale, limitée au nord par la région sibérienne d'Irkoutsk qui s'étendait jusqu'à la Corée, au sud, par la région dite de Gondwana qui reliait l'Hindoustan à l'Australie. Il n'y avait de l'Empire chinois actuel que la Mandchourie, la Mongolie et le Tibet; le centre était encore immergé.
Le sol récent de cette vieille Chine est une contrée de culture facile; la terre y est meuble; il n'y a, en général, ni trop de sable, ni trop de glaise, ni trop de cailloux et à condition que l'eau ne manque pas, la
récolte est abondante, sans grand effort. L'eau est la grande préoccupation : s'il y en a trop, c'est l'inondation et la famine terrible comme en 1910; s'il y en a trop peu, c'est la sécheresse et pareille disette, et cela dans toute la région.
Les pays d'alluvions le long de la mer, soit au Tcheli, soit au Tchekiang, ne sont pas des contrées d'élevage. Aussi bien, la nourriture ne comprend guère d'autre viande que celle de porc coupée en lanières longues et minces, avec du riz en bolées abondantes à la base, des choux et des herbes, le tout assaisonné de condiments et de piments fort relevés et accompagné de certains relents aromatiques et de graisse qui caractérisent toute cuisine chinoise.
Cette vieille Chine, à la terre hospitalière et nourricière, n'est pas seulement celle qui a subi les chocs venus de l'ouest, celle dont les habitants ont été trempés par des contacts étrangers plus ou moins violents; ce n'est même pas seulement celle qui subira encore à l'avenir, selon toute vraisemblance, les heurts de ceux qui, venant du nord, se préparent à fondre sur elle et à l'assujettir au moins temporairement; ce n'est pas seulement l'objet des convoitises et aussi le lieu des résistances et des combats; c'est surtout le lieu par excellence de la vie : à travers les temps avec une continuité inlassable, cette Chine-là n'a cessé d'être un endroit fertile et salubre ; les céréales poussent facilement dans un sol perméable qui en favorise la croissance, les couches sont friables et la culture féconde; les terres, de lœss jaune clair et de composition pulvérulente, se laissent entamer facilement en plans verticaux, permettant aussi bien
d'ouvrir les routes encaissées, où vont et viennent les habitants, que de creuser des cavernes où ils demeurent.
La grande plaine d'alluvions ou l'immense plateau de loess, découverts et fortement aérés par le vent sec, viviâés d'autre part par le soleil que rien ne retient, ce vaste terrain plat est un lieu idéal de salubrité. De novembre à avril pendant la saison sèche, c'est un climat très froid et très sain; quant aux fortes chaleurs de l'été, de mai à août, saison des pluies, elles ne sont pas lourdes et accablantes comme la touffeur humide du sud qui fait pousser la végétation tropicale. Nulle part, il n'y a plus bel automne que de septembre à novembre dans tout le nord de la Chine. Sans doute, le vent jaune, comme on l'appelle à Péking, cingle les visages en hiver de toutes les poussières qu'il porte, et l'été le sol devient boueux à la moindre ondée, mais ce n'en est pas moins une région privilégiée où le premier établissement est facile; il n'y a ni forêts, ni marais qui isolent les habitants les uns des autres : par conséquent, les communications peuvent s'organiser aisément. Rien ne s'oppose physiquement au contact des indigènes, aucun obstacle naturel n'entrave la circulation : si bien que, très facilement, des courants s'établissent de pays à pays, et cela forme déjà une sorte d'unité politique, non cherchée sans doute, mais réelle ; et cette cohésion géographique, cet ensemble de conditions heureuses donne à la masse une solidité compacte qui, pour passive et inerte qu'elle soit, n'en est pas moins résistante et durable à travers les siècles. Ce mélange intime d'une organisation humaine et d'une cohésion naturelle fournit l'explication foncière de la pérennité de la
Chine agricole, lixée et durable de par la nature même des choses.
Dans cette vaste étendue toute plane qui descend vers la mer, sur ce sol merveilleusement drainé par les rivières ou alimenté par des puits peu profonds, dans une région sans obstacles où les terrains les plus variés et les plus riches en communication facile se trouvent ainsi complémentaires, où l'or des provinces d'occident vient enrichir les plaines de l'Est, dès qu'un chemin de fer comme celui du Chansi fournit une voie de transport plus commode que les rivières aux fonds changeants : en de pareils lieux, la domination et la centralisation administrative s'opèrent sans contrainte, pour peu que l'esprit des habitants n'y résiste pas spécialement. S'il n'y a point de particularisme 'local, d'indépendance régionale, d'isolement jaloux, les divers pays s'agglomèrent facilement en État sous l'action minima du gouvernement. La nature prépare la voie à la politique, du moment que l'esprit local ne s'y oppose pas.
Comment caractériser l'esprit chinois? Le climat, le sol, les relations, mais aussi le temps ont créé le type du peuple chinois, le tempérament chinois. Quant aux étrangers, aux violents appétits économiques, qui ûrent irruption au dernier siècle sur son domaine, quelque violente que soit leur pression, ils ne changeront sans doute pas brusquement ces emprises séculaires. La terre nourricière a donné à l'homme une empreinte, des usages, des habitudes; la montagne elle-même a été accommodée aux besoins matériels et moraux des habitants, puisque, à la fois, rizières et temples esca-
ladent les plus hauts sommets, et cela dès la plus ancienne époque dont nous entretienne l'histoire.
Le caractère essentiel du Chinois c'est qu'il est philosophe et prend fort bien toutes choses, même les pires, comme les fléaux, les épidémies, les inondations, les disettes : autant de malheurs qui lui sont familiers, mais que fait oublier la première bonne aubaine qui n'est pas moins coutumière. Le Chinois n'est pas proprement le lutteur d'une ténacité et d'une opiniâtreté irrésistibles. Il a volontiers l'impassibilité d'un homme généralement heureux, content de ce qu'il a, satisfait et sans ambitions démesurées. Un grain de moquerie et d'esprit humoriste assaisonne volontiers cette philosophie facile, où la passion n'a guère de place que dans le domaine pratique du négoce et du trafic. Caractère doux et poli, communément sobre, le Chinois d'humeur et d'habitudes égales a pourtant de temps en temps de ces violents sursauts qui le font sortir de sa nature. Sobre, il n'ignore pas les excès de boisson, d'opium ou de plaisir; doux, il est capable des plus répugnantes cruautés, des rancunes les plus impitoyables, des accès de colère et de rage et des emportements les plus bruyants. Qui n'a vu en Mandchourie des disputes de coolies rickshas dans les rues ne peut s'imaginer combien le sang bouillonne plus vivement chez le Chinois que chez le Russe; et le Chinois n'a point, dans ces moments, la maîtrise de soi ou du moins la reprise de soi qui caractérise le Japonais dans les mêmes conditions.
Nous le déclarons aisément fourbe et menteur, dissimulé dans ses manières ; mais c'est surtout la suite naturelle d'une politesse qu'il reproche précisément aux Européens, et encore plus aux Américains, de
méconnaître par ignorance. Quelque affectation que nous leur trouvions, les Chinois ne trompent guère leurs pareils et ils ne s'irritent point entre eux des atermoiements, des réticences et de toutes les lenteurs qui précèdent un engagement ferme, auquel généralement, en affaires, on se tient honnêtement et rigoureusement une fois conclu le contrat.
Assez bon enfant, il est certainement très enfant : il aime le jeu et, quoi qu'on dise, il n'a guère pratiqué l'étude. En toutes occasions, les pétards sont la grande réjouissance de toute la population, du haut en bas des différentes classes sociales; on joue aux échecs, aux dominos, surtout dans les campagnes avec un entrain que nous n'avons pas toujours, et on n'est pas moins ardent à la mourre qu'en Espagne ou en Italie. Les jeux d'argent, les loteries, même officielles, canalisent tout ce qu'il y a d'aventureux encore aujourd'hui dans ce peuple heureux et fixé.
Une galerie oij seraient croqués les types d'actualité devrait compter de nombreux représentants de l'instinct du lucre qui rend les petites gens complaisants, aussi bien que de l'instinct d'orgueil qui rend les personnages hautains, quand ils n'attendent rien de vous et vous traitent alors simplement et comme automatiquement, selon la persuasion atavique qu'ils ont de leur supériorité. En bas ou en haut, c'est le même enfantillage sans grand principe raisonné.
C'est qu'aussi tout ce monde-là, à nos yeux d'Occidentaux, n'est pas très instruit. Il y a d'abord un abîme énorme entre le lettré et le -peuple imbécile comme disent les pièces officielles. C'est une toute petite minorité intellectuelle qui régit le pays et
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l'exploite, les mandarins; et encore les examens auxquels ils devaient en partie leurs emplois ne développaient-ils guère l'intelligence! Qui a fréquenté les écoles modernes récemment ouvertes peut seul se faire une idée de l'ignorance colossale des élèves et du changement que peut apporter la bonne volonté très pressée qu'ils ont de se meubler un peu l'esprit à l'européenne. Tchang tche tongjTinitiateur du savoir nouveau, dès qu'il fut question de donner quelque pouvoir au peuple, ne cela pas l'opinion qu'il avait de l'ignorance générale de ses compatriotes. L'immense majorité sait à peine lire, ne sait pas écrire, ne connaît rien de l'histoire ou de la littérature. Il n'y a que les apprentis mandarins pour mettre un peu de ce bagage dans leur mémoire; le reste est totalement ignorant de tout ce qui n'est point d'une utilisation immédiate dans leur vie très bornée. On peut trouver de gros bourgs entiers oii personne n'a de lecture; c'est peutêtre cette rusticité ignorée en Europe, mais confessée en Chine qui fait de la masse de la vieille Chine, la classe dirigeante mise à part, un peuple réellement neuf et quasi primitif à nos yeux. Sans discuter les raisons qu'ont les mandarins d'être fiers de leur savoir et de l'antiquité de leur histoire, on peut en tout cas affirmer que pour le peuple, ce n'est pas lui qui, de longtemps encore, pourra diriger lui-même ses destinées et avoir une opinion avertie. Par nature, il est docile et son degré d'instruction ne lui donne aucun droit pour le moment à prétendre davantage. La Chine a encore beaucoup à apprendre pour être traitée en égale dans le concert des grandes puissances où elle aspire à tenir un rôle.
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Ces points notés comme essentiels, il faut encore tenir compte d'une foule d'opinions, d'observations, de coutumes qui constituent des manifestations particulières de cette nature. Elles font pénétrer davantage dans le milieu où se développe ce tempérament et indiquent avec précision comment il peut réagir dans certaines circonstances déterminées. Certaines idées sont courantes sur les Chinois, qui, pour n'être pas toutes justes, renferment une grande part de vérité et nous préparent à approcher de plus près une nature si éloignée de la nôtre. On parle à la fois de leur ardeur au travail et de leur paresse, de leur politesse et de leur insolence, ces extrêmes étant en général réglés par l'intérêt ; on rapporte, comme un éloge ou comme un blâme, les habitudes de familiarité des domestiques, et on a entendu dire que c'est une obligation de leur faire des présents, un vêtement l'an, par exemple, indépendamment du gage convenu.
On a relevé la tyrannie des individus ou des corporations, fût-ce dans les moindres métiers comme les traîneurs de petites voitures, ou les colporteurs; signalé le cumul des charges judiciaires exercées concurremment avec d'autres emplois, les fonctions administratives, politiques, judiciaires, voire certaines fonctions sacerdotales relevant d'un même homme et non de castes spéciales, et aussi la crainte qu'on a de s'en approcher même comme témoin, quelque chicanier et processif que soit le caractère du commun peuple. On sait toutes sortes d'histoires sur la dureté des peines infligées, sur la torture persistante en dépit des décrets d'abolition, sur les suicides des jeunes brus pour faire pièce à une marâtre, sur les pratiques tout à fait empiriques dont s'inspirent les décisions des tribunaux, destinées
toujours à procurer des sommes importantes à tous ceux qui ont part au prononcé du jugement, depuis le satellite qui fait la première enquête, depuis l'agent qui amène les appelés à comparaître, depuis le petit scribe, écrivassier finaud, qui reçoit la première déposition de plainte jusqu'au préfet ou au sous-préfet qui rendra le jugement, en passant par le portier, et cela même à la porte d'un grand ministre ou membre du grand Conseil à Pékmg, le visiteur fût-il lui-même un collègue égal en dignité.
Si l'on célèbre la puissance de l'organisation familiale, de la propriété collective, on se révolte, quand on sait qu'un père ou un grand-père fait, de sa propre autorité imposée au conseil de famille réuni, enterrer vif, étendu sur des joncs au fond d'un trou, un grand garçon incorrigible qui a forfait, ou ordonne de déposer, de nuit, sur les remparts, la nouvelle fillette née dans une famille qui comptait déjà suffisamment de bouches à nourrir. On glose sur l'interdiction de manger du bœuf, parce que c'est un animal nécessaire à l'agriculture, sur le rôle de la sapèque et les difficultés de la circulation monétaire, lessubtilitésduchange dont vivent des légions de petits boutiquiers. On se moque du parasitisme et de la suffisance du lettré, cette originalité chinoise, ce phénomène d'une caste ouverte composée d'hommes qui ont étudié assez les livres classiques pour passer le premier ou le second examen, mais n'ont pas suffisamment d'argent ou d'influences, pour obtenir une place dont le bénéficiaire et les siens puissent vivre, et qui grapille plus ou moins fièrement jusqu'à ce qu'il soit pourvu.
On songe au bien-être des classes agricoles, au morcellement du sol, au rôle du porc dans la vie rurale.
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AuHonan. — La Pagode de Ma-tchao.
Au Honan. -- L'entrée d'une tombe royale.
voire en ville où il est agent de propreté, fonction qu'il partage avec le chien, qui, lui, est en plus agent de police et garde férocement le seuil de la maison pour en écarter Tinconnu et y supprimer les ordures. On ne tarit plus dès qu'on aborde les sujets suivants : la méchanceté du mandarin prévaricateur ou de ses inférieurs, le brigandage, le boycottage, les grèves employées comme moyens de manifester le mécontentement d'une population vis-à-vis d'un fonctionnaire qu'on réussit ainsi à faire révoquer, la puissance des guildes vis-à-vis des autorités, leur sévérité vis-à-vis de leurs membres.
Que de récits sur les clubs de gens originaires d'une même province et qui constituent, à Péking particulièrement pour les fonctionnaires en expectative d'emploi, des lieux de réunion où se traitent les affaires communes, où l'on descend en voyage, où se donnent fêtes et banquets. Que ne sait-on pas sur le chapitre des dettes, exigibles seulement trois fois l'an et particulièrement le dernier jour de l'année; sur les sommes énormes que doivent les étudiants et, plus généralement, tous les postulants à une fonction, pratiquement fort rémunératrice et qui ne payeront jamais leurs créanciers qu'en emplois subalternes de secrétaires, voire de portiers, quand ils seront nommés; sur les syndicats qui se constituent pour l'exploitation des charges les plus importantes, comme celles de vice-roi ou de gouverneur, payées souvent plus de i million parle groupe et exercées seulement pendant trois ans parle titulaire ?
On ne peut point suivre le mouvement moderne en Chine sans parler du rôle des notables, marchands retirés des affaires ou mandarins sans fonctions, tous gens aisés, dont la situation pèse sur le gouvernement,
ennemis ordinaires des missionnaires, gens indépendants de l'autorité mais détenteurs des puissances d'argent. Ces notables sont impatiemment nationalistes aujourd'hui qu'ils ont, le plus souvent, pour fils des étudiants turbulents qui leur en imposent. On connaît l'indifférence du Chinois en matière religieuse, la facilité avec laquelle il écoute les pratiques de magie ou de sorcellerie, sans pourtant faire autre chose que naître confucianiste, vivre en taoiste, et mourir en bouddhiste selon la formule. De nombreuses pages ont été écrites, surtout par les missionnaires, pour nous raconter les cérémonies de la naissance, de l'appellation, du mariage, des funérailles, toutes opérations essentielles et dont il faut bien pénétrer le détail pour saisir le fond du caractère chinois.
Connaissant ainsi l'homme et la nature, on se demande comment les deux se tiennent et comment Tensemble a duré et constitué la Chine. Sans doute, la cohésion vient de l'union intime du sol et de l'habitant, de la grande division des terres et surtout des capitaux qui ne se concentrent qu'en vue du commerce ou d'opérations à court terme, du faible développement de la propriété mobilière et industrielle, moins stable; mais tout cela risque un peu de se désagréger dans les conditions modernes.
C'est l'administration qui établit principalement la cohésion qui fait l'unité de la Chine et l'unité de gouvernement. Sans doute, les provinces se pénètrent facilement; mais un Chinois reste toujours de sa province, les Chinois de telle province exercent, en général, tel métier ou tel commerce. Ainsi les gens de banque ou les tenanciers de monts-de-piété, ces rouages essen-
tiels de la vie chinoise, sont du Chansi ; les bazars et boutiques sont tenus par des Cantonnais; ceux qui s'occupent de porcelaine sont du Kiangsi ou du Foukien, Tout en habitant ailleurs, même au delà des mers, on ne se désintéresse pas des choses du pays où une partie de la famille est restée, oii l'on va chercher sa femme, où l'on reporte la fortune amassée ailleurs, où l'on va au nouvel an enregistrer sur le livre de famille les naissances et les décès survenus.
Mais ce particularisme régionaliste ne répugne point à se pliera des règlements administratifs, du moment qu'ils ne sont point oppressifs. Le gouvernement impose l'ordre et le respect de l'autorité, il discipline les bonnes volontés, endigue les torrents intermittents d'un patriotisme bouillonnant, et donne ainsi au pays un essor continu. Il a tout juste l'énergie qu'il faut pour établir l'unité; l'uniformité est maintenue par ailleurs, grâce aux voyages fréquents des plus hauts mandarins, dont le mandat ne dépasse jamais trois années et qui se transportent communément, pour exercer leurs fonctions, du Sseutchoan en Mandchourie, du Yunnan sur le Yangtse, de Canton au Tcheli. Cette pratique, jointe à la communauté de civilisation matérielle et morale, ce contrepoids de l'indépendance locale, opère heureusement la cohésion des diverses parties de l'Etat.
Sans doute, la dissociation est possible; mais la désintégration ne serait pas la mort ; l'ablation d'une partie n'entraînerait pas une révolution générale dans l'organisme. Néanmoins, il y a une réelle harmonie entre ces éléments variés, et c'est au régime d'État qu'il faut sans doute attribuer la persistance de leur rapprochement. Même pour cette partie bien unie de l'Empire, on ne peut pas dire qu'il y ait un esprit qui anime cette masse
et la fasse durer ou la renouvelle. La vieille Chine ne comporte pas d'esprit public; pas de souffle commun qui en pénètre, traverse et galvanise ou vivifie les diverses régions. Il n'y a même pas là, comme effet de l'influence étrangère venue du dehors par la mer, un courant de sympathie ou de résistance qui unifie et fonde ces parties. Elles ne sont que juxtaposées, et des causes physiques, sociales, et, particulièrement un minimum de gouvernement, tempérant un maximum de régionalisme, suffisent à en assurer l'équilibre.
La contemplation orgueilleuse de sa grandeur séculaire, la force de résistance et d'inertie de cette tradition glorieuse, l'absence de chose publique et sans doute de patriotisme, parce que la famille suffit à tout comme un groupement complet qui ne s'émiette ni ne s'agglutine; surtout le manque de volonté réalisatrice et disciplinée, d'esprit de lutte, d'organisation et de décision ; le peu d'application à la science et au travail, une initiative incertaine et une grande confiance en soi : voilà des traits essentiels du caractère chinois ; voilà comment il s'est constitué ; voilà ce qui risque de faire demain sa faiblesse dans la lutte des peuples avec lesquels sa masse est entrée en contact.
Le Foyer administratif
Péking, son originalité. — Le quartier des légations. — Les rues tumultueuses ou désertes. — Les temples. — Marchés, théâtres, collines de l'Ouest, palais d'été, grande muraille, tombeau des Ming. — L'administration et ses usages. — La fortune de Péking. — Tientsin, Kaiping, Kalgan, Jehol.
Péking n'est point la capitale de la province du Tcheli dans laquelle la ville est située. C'est la capi-
taie de l'Empire, le centre du gouvernement, le siège de tous les services, l'origine de toute puissance administrative.
Qui veut entrer véritablement en contact avec la Chine n'abordera pas ce pays par la mer, mais se rendra tout droit à Péking; treize jours après avoir pris le train à Paris, on est ainsi en plein milieu chinois sans transition. On a sur-le-champ une impression profonde et une idée exacte, sans mélange, de ce qu'est la civilisation chinoise. A Canton, qu'on n'atteint qu'après un séjour à Hong Kong, comme à Changhai, sur la côte, le long du quai, sur le bund comme on dit, l'Européen est encore chez lui; c'est la concession, c'est le terrain administré par des compatriotes; c'est notre consulat, notre banque, notre compagnie de navigation, nos maisons de commerce ; même si le gros de la population est composé de Chinois, ce n'est pas là la vraie Chine, même moderne. Les Chinois habitant ces villes sont européanisés, beaucoup même naturalisés étrangers en bonne et due forme administrative; la plupart, gros marchands, courtiers ou domestiques savent au moins quelques mots d'anglais; les blancs y sont nombreux. A Péking, au contraire, ils sont rares, et les Chinois qui, de par leurs fonctions officielles, sont en contact administratif avec eux, quelque culture qu'ils aient des choses d'Europe ou d'Amérique, sont loin de les vouloir accepter ou introduire en Chine tout d'un coup. 11 y a d'ailleurs à la capitale une opinion et une presse qui ne leur permettrait pas de << se vendre si vite à l'étranger >> et les intrigues d'un parti adverse, qui guette constamment, empêchent les fonctionnaires de mal tenir leur rôle de purs Chinois.
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Nulle part aussi vite et aussi bien qu'à Péking, on ne peut vérifier les idées courantes sur le Chinois et prendre parti en connaissance des faits. Pour qui sait la langue, c'est un poste d'observation de premier ordre ; et ceux qui l'ignorent trouveront plus facilement là qu'ailleurs un lettré vaguement employé dans un bureau officiel qui les mettra vite au courant de l'essentiel et attirera leur attention sur le reste. Après cela, des échanges d'impressions avec tel fonctionnaire ou tel missionnaire depuis longtemps en relation avec les autorités chinoises, achèveront de former la conviction du nouvel arrivant.
Quand on vient de passer dans le Transsibérien une dizaine de jours à bavarder des affaires d'Extrême- Orient avec des Belges ou des Allemands, ingénieurs, techniciens ou représentants de grosses maisons d'importation et d'exportation ou d'affaires industrielles, si bien qu'on se soit cru préparé par ces conversations d'hommes compétents, et quelque instruction qu'on ait par ailleurs, on ne peut se défendre d'un gros étonnement la première fois qu'on arrive à Péking. Depuis quelques jours déjà qu'on roulait sur le territoire chinois, on n'avait vu du pays que quelques toits au loin, de temps en temps, et quelques amas de tuiles à Tientsin; et voilà qu'on côtoie une véritable muraille de pierre, mieux entretenue que les remparts que nous connaissons en Europe, et ressemblant un peu à ces gros murs crénelés flanqués d'énormes bâtisses aux angles, ajourés d'ouvertures multiples et régulières, de larges meurtrières. Le train défile rapidement devant ce long mur nu et imposant et il n'a pas grand air du tout auprès de ces pierres régulièrement superposées
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au-dessus de contreforts puissants carrément ordonnés. De l'autre côté, c'est un pauvre malheureux ruisseau puant, où coulent quelques filets d'eau et dont les berges hautes semblent par endroit servir de déversoir aux tombereaux à ordures de la ville, ou du moins aux brouettes qui font ce service. Au delà, de petites masures minables, aux toits bas et aux cloisons de terre battue ou de joncs en claie.
Malgré cette misère sordide des habitations et des gens, les plus poussiéreux qu'on ait encore vus, une impression de grandeur se dégage de l'arrivée à Péking et le souvenir même des murs du Kremlin ne diminue pas l'effet produit par ceux qui entourent la capitale de la Chine. A la sortie de la gare, l'étrangeté du premier contact ne se dissipe pas tout de suite. Il y a bien quelques voitures européennes appartenant aux résidents étrangers : mais ce qui frappe immédiatement, ce sont ces lourdes charrettes aux roues massives sans ressort, sortes de niches mal ventilées dans lesquelles on entre incommodément par le devant. Quelque belle et forte que soit la mule attelée à pareil équipage, on n'a guère envie de s'introduire dans cette carrosserie si rudimentaire; et pourtant l'intérieur de quelques-unes de ces caisses est tendu des peaux les plus précieuses, hermine, loutre ou petit rat, et orné d'une application de porcelaine, voire d'une glace comme l'automobile des plus élégantes Parisiennes; les jambes du voyageur n'en sont pas moins repliées sous son corps et les nombreux cahots de la route aux dalles dures ou aux ornières profondes lui infligent des secousses terribles. On est mieux à son aise dans le petit pousse-pousse japonais, étroit, mais du moins suspendu et où surtout
l'on ne manque ni d'air ni de vue, comme lorsqu'on est enfermé dans le palanquin ou la charrette; l'équilibre n'est pas toujours très stable et quand ces gaillards aux bras grêles vous entraînent à toute vitesse dans un tournant, il arrive plus d'une fois qu'on verse, surtout si c'est un enfant sans grande résistance qui est attelé aux brancards de la jinricksha.
Dans la rue, tout de suite, c'est la cohue d'une grande ville, un mélange dans la poussière ou dans la boue — selon la saison — de chars à mules, de petites voitures, de palanquins, parfois de brouettes grinçantes transportant de lourdes marchandises et même de la glace. Quelle que soit la température, beaucoup de ces hommes de peine étalent un maigre torse nu et ruisselant de sueur sous la courroie qui fait supporter à leurs épaules presque tout le poids des bras de la brouette, leurs propres bras donnant seulement la direction au véhicule. On croise des chariots de voyage ou de transport, à la caisse à peine équarrie, en bois brut ni peint ni vernissé et dont la couverture n'est pas même une toile de coton bleu bien tendue, mais un simple paillasson courbé assujetti par des ficelles : deux ou trois bêtes de front à l'avant, de petits chevaux vifs, mais en mauvais état, des ânes ou des mulets de moindre taille tirent sur un enchevêtrement de cordages en général attachés à l'essieu, qui lui-même dépasse largement du moyeu pour éviter que les véhicules ne se serrent de trop près et ne s'accrochent. Voici des gens juchés sur de larges selles plates, tout à fait à l'extrémité du dos de petits ânes, au harnachement garni de sonnailles et de touffes de laine rouge et verte. Plus loin, des chameaux pelés et sales, utilisés au transport de la houille ou de la chaux, vont
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en file, la corde au nez, dodelinant leur cou où s'agite la clochette pareille à celle de nos vaches en prairie. Il existe une variété extraordinaire de ces types remuant, grouillant dans la rue sous le soleil vif, mais la crasse et la saleté sont uniformes.
On traverse une sombre voûte, on aperçoit une sorte de temple où brûlent des bâtonnets d'encens; on s'engouffre à nouveau dans un tunnel obscur dont les portes de bois sont garnies de clous aux têtes rondes énormes : chaque vantail, dont un est fermé à la tombée de la nuit, bat sur une grosse dalle qui entrave la circulation. Au sortir du tunnel, en face, derrière un cheval de frise rouge, comme on en trouvera pour servir de barrière dans tous les lieux impériaux, s'ouvre un immense espace vide, dallé et à peu près plat, où l'herbe pousse, comme à Versailles, entre les pierres : le fond est bordé d'un mur rouge percé de trois entrées et surmonté d'un grand toit de tuiles. C'est là la première porte du palais impérial. Nous venons d'entrer dans la ville tartare, voilà aussitôt devant nous l'entrée de la ville interdite.
Prenons à droite ; en nous retournant, nous admirons la beauté des couleurs rouge, bleu, blanc, vert et or de la porte de Tsien-men que nous venons de traverser, la vivacité des tons et la solidité de l'architecture du pavillon qui la surmonte ; nous longeons un bâtiment au toit de tuiles bas, aux cloisons maçonnées seulement à la base, et fermées ensuite par des panneaux ajourés en menuiserie; les espaces à jour sont bouchés par du papier de riz collé sur la face interne et laissant pénétrer au dedans une clarté suffisante; c'est la première maison chinoise rencontrée, c'est un poste de police.
Un arc de triomphe en bois laqué de rouge, et nous
sommes dans le quartier des légations. Voici l'hôpital Saint-Michel, œuvre de la mission; puis, après, les casernements américains, russes, hollandais, les légations closes de murs souvent aveugles, selon l'usage chinois : les banques russe, française, japonaise, anglaise et, au bout de la rue, la banque allemande près de l'église catholique; le canal de jade y qui est un égout; l'hôtel des Wagons-lits, lourde bâtisse de rapport. Voici des guérites, des fantassins montant la garde, des cosaques, des sickhs, des highlanders en jupe bariolée, des soldats japonais, des mâts de pavillon avec les couleurs de toutes les nationalités claquant au vent, et, dans une rue transversale, le Club international et les bureaux du service des douanes chinoises.
Montons sur la muraille par le plan incliné qui conduit à la plate-forme, large comme une de nos routes'. Au nord, au delà des constructions européennes des puissances, Péking apparaît comme un immense bouquet de verdure d'où émergent, les uns derrière les autres, les toits dorés aux tuiles jaunes et luisantes des palais impériaux; plus au nord encore, mais toujours dans la cité interdite, la Montagne de charbon avec ses kiosques de repos; au sud, la ville chinoise avec ses quartiers marchands qu'on traverse pour aller au temple du Ciel.
A l'est et à l'ouest de la ville impériale, de grandes artères macadamisées, régulièrement tirées depuis une dizaine d'années, traversent Péking du sud au nord, bordées de voies latérales non empierrées, où les
I. Les murs ont 14 mètres de haut^ 19 à la base, 17, au sommet, de largeur; ils forment un quadrilatère mesurant 66go mètres au sud, 6790 au nord, 533o à l'est, 4910 à l'ouest; soit près de 24 kilomètres en tout.
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lourds chariots enfoncent dans des ornières chaque jour comblées, chaque jour creusées. C'est spacieux, et pourtant la foule y est nombreuse, les femmes particulièrement, surtout des Mandchoues en longs manteaux de coton ou de soie, aux tons clairs et vifs, tombant droit jusqu'aux pieds, fortes, la figure colorée; les bas côtés sont encombrés de toutes sortes de petits marchands de victuailles graisseuses. Le restaurateur ambulant installe sa table pour les clients de passage et, de sa marmite où le bouillon chauffe sur le fourneau portatif, il tire des portions bon marché à l'homme de peine qui s'assoit sur l'escabeau. En plein air, derrière un paravent de nattes qui les abritent un peu de la poussière, toutes les petites professions s'exercent : le perruquier est là avec sa cuvette de cuivre. Ici, on mange des galettes chaudes, un peu de pâte entourant quelques herbes cuites: on grignote des arachides, on achète i once ou 2 jde viande à l'étal, sur la chaussée, et on porte précieusement le petit fardeau à la maison. Le revendeur avec son lot de vieux habits plante sa tente et fait son commerce. Le savetier dépose son attirail et travaille avec ardeur. Les querelles et les cris sont de tous les instants; on se maudit, on se bat, on |mange avec voracité. On se fait dire la bonne aventure par un finaud aux grosses lunettes rondes cerclées d'écaillé. Tel est l'aspect des grandes voies comme Hatamen : maisons sans apparences, boutiques malpropres et boueuses, basses, qui ne ferment pas et où se mêlent toutes les denrées; c'est bruyant, sordide et plein de mouvement.
Dans les rues latérales, au contraire, c'est le calme des lieux retirés, c'est le vieux Péking aux ruelles
obscures, tortueuses, larges d'à peine 2 ou 3 mètres et pleines de poussière ; des portes ouvrent sur des cours qui se commandent l'une l'autre, toutes fleuries comme un frais patio espagnol, encore que le luxe et souvent la propreté y manquent totalement. Un chien méchant garde l'entrée du home. Comme dans la petite ville provinciale, les ménagères curieuses et bavardes font leurs menues emplettes sur le seuil, quand le petit marchand crie dans la ruelle déserte. Là, pas d'animation, pas de boutique de bricà-brac, mais une certaine noblesse et la tranquillité paisible du fonctionnaire.
A défaut des palais impériaux peuplés de cinq ou six milliers de dames, domestiques et eunuques, mais où sont admis seulement à certains jours et en certains bâtiments déterminés pour les audiences, les membres du corps diplomatique, on peut visiter à Péking les temples : au nord, dans la ville tartare, le temple des Lamas et celui de Confucius dans le voisinage; au sud, dans la ville chinoise, le temple du Ciel qui, mieux entretenu, apparaîtrait certainement comme la merveille de l'architecture chinoise.
On suit presque d'un bout à l'autre le boulevard Hatamen pour se rendre au temple des Lamas. Dans les rues latérales que l'on croise en route, se trouvent des ateliers où se fabriquent les cloisonnés réputés et les boutiques de porcelaines et de bronzes anciens. Voilà là-bas l'observatoire, fondation de Koubilai, en I 279, époque où Péking, alors Kanbalicq, était la capitale des Mongols. C'est laque travaillèrent les Jésuites au dix-septième siècle et particulièrement le P. Verbiest, mais il ne reste plus grand'chose des instru-
ments qu'il fit construire; une grande partie fut emportée à Berlin, en 1900, par les Allemands.
Le temple des Lamas est une ancienne résidence impériale transformée en couvent. Le Dalai lama y logea lors de son séjour à Péking. On y accède en passant sous un grand arc de triomphe aux tuiles jaunes vernissées. Les cours sont nombreuses et spacieuses : quelques-unes, dallées en marbre blanc, sont fort belles et tiennent les promesses de splendeur annoncées par les majestueux lions de pierre qui ornent l'entrée du lieu. Les bâtiments sont peu élevés, les ouvrages en bois fort simples; l'intérieur ne renferme pas de trésors comparables aux richesses de notre art religieux, encore que la haute statue de Bouddha, qui a plus de 20 mètres de hauteur, soit célèbre; pourtant, l'ensemble a un caractère de dignité et de grandeur très prenant. L'impression est encore plus sensible au temple de laLittérature qui est situé au milieu d'un grand bois de cyprès plantés par les Mongols, et dont les ramures, aujourd'hui, s'étalent largement audessus des dalles lisses; pas de bruit, sauf quelques cris de corbeaux. Et l'intérieur un peu sombre, à peine orné, du temple de Confucius, avec ses piliers de bois précieux et son plafond à caissons un peu délabré, comme les belles salles d'art arabe en Espagne, les sobres tablettes du Sage et de ses disciples, la simplicité des lourdes tables de sacrifice, tout cela a grand air d'antiquité et de tradition.
Dans le même quartier, la silhouette écrasée des deux tours du Tambour et de la Cloche serait imposante, n'était l'état de ruine des deux monuments. Il faut se contenter de la vue, fort étendue, sur la ville et au delà des murs, sur la campagne désolée, au
milieu de laquelle s'élèvent, chacune dans un bosquet, la massive pagode jaux cinq tours de style indien et surtout le bijou qu'est la pagode de marbre du Temple Jaune, aux tuiles jaunes, vertes et bleues où séjournent les princes mongols quand ils apportent à l'empereur leur tribut de vassalité.
Au sud, dans la ville chinoise, la grande route de Tsien-men qui est dans l'axe des palais impériaux, conduit au temple du Ciel. Avant d'arriver, on laisse à gauche les quartiers des négociants en fourrures, des marchands de tentures ou de robes de soie brodées du plus fin point de Péking. Ces magasins ont tout à fait l'apparence de maisons privées où l'amateur viendrait à loisir en buvant du thé et en bavardant avec les connaisseurs qui les lui exposent, examiner les riches objets d'une collection; tout est plié et accumulé dans des coffres ou des armoires fermées, sans aucun étalage. A droite, au contraire, sont proprement les magasins de luxe aux devantures de boiseries minutieusement ouvrées et richement dorées, les palais où se vendent les pièces de soie de toutes provenances, les brillantes étoffes du Kiangsou, les lourds satins du Sseutchoan, les souples pongés du Chantong; c'est également le quartier des libraires, le lioulit change où chaque boutique tient tous les instruments qu*il faut pour écrire; c'est aussi le quartier, très illuminé le soir, des théâtres et des lieux de plaisir, aux fortes senteurs de tubéreuse, des restaurants à la mode aux multiples salles particulières; c'est enfin le quartier des m.archands de pierres dures, jades, cornalines, améthystes, perles; en un mot, la rive droite de Paris, du .Sentier au boulevard et à la rue de la Paix,
Tout cela emplit les rues transversales d'est en ouest, mais on ne soupçonne rien ni des richesses entassées dans les passages peu fréquentés de l'est, ni du luxe tapageur qui s'étale dans les rues encombrées de l'ouest, si l'on continue de suivre la grande artère qui conduit au temple du Ciel; celle-ci est bordée de maisons basses, boutiques ordinaires de victuailles et de poterie commune achalandées par des gens du commun; elle est, en outre, assez large et le trafic y est assez intense pour qu'on ne voie guère les devantures.
Nous voici bientôt devant un grand parc, ceint d'un mur de 6 kilomètres de tour : engageons-nous dans la verdure et le calme des belles plantations de sapins, d'acacias et de cyprès, nous traversons trois esplanades dallées de marbre blanc, entourées de balustrades sculptées ; puis, également en marbre blanc, une plate-forme circulaire en gradins et plusieurs portiques. Enfin c'est le temple lui-même circulaire aussi, pour rappeler la calotte du ciel ; la salle n'a pas de plafond : huit colonnes de bois teint au cinabre supportent directement la toiture recouverte de tuiles d'un bleu intense et surmontée d'un globe doré. Le toit est à trois étages, l'escalier au pied du temple est à trois paliers ornés de balustres sculptés. Malgré les herbes qui poussent dans les interstices des dalles, malgré le défaut d'entretien, la régularité et l'harmonie des constructions, le fini du travail, la richesse des matériaux, l'éclat des ornements de briques vernissées, bleu marine, bleu turquoise, jaune d'or, vert d'eau, l'heureuse disposition de l'ensemble laissent une grande idée du génie chinois, de sa pondération et de sa maîtrise. De l'autre côté, moins imposant, est le temple de la Terre où l'empereur, au début du prin-
temps, vient tracer huit sillons avec la charrue impériale, tandis qu'à droite le ministre des Finances tient le fouet et qu'un grand mandarin sème, derrière, le grain qui, récolté en automne, servira aux sacrifices.
Quand on aura encore vu à Péking les théâtres, lieux de réunion sans confort, où ne fréquente guère que le gros de la population, pour qui se jouent des pièces tantôt héroïques et rappelant les hauts faits de l'histoire nationale, tantôt comiques et de très gros sel, dans des décors criards et avec une musique assourdissante ; quand on aura suivi la foule qui circule compacte et nonchalante tous les dix jours dans les cours des pagodes où se tiennent les foires populaires, à Longfouseu, à Toutimiao, chez les bouddhistes ou chez les taoïstes ; quand on aura parcouru les grands marchés comme celui de Lioulitchang, assez comparable à ce qu'était celui du Temple, à Paris; quand on sera allé, dans les environs de la capitale et jusque sur les collines de l'ouest, visiter les nombreux monastères ou se joindre à la foule qui afflue les jours de pèlerinage à Poyunkoan, à Piyunsen, à Patatchou, à Heilongtang, à Woufouseu; quand on aura goûté la fraîcheur des sources et des grands arbres dans ces retraites de pagodes qui tiennent lieu de parc et de jardin public à peu de distance de la capitale; quand encore, on se sera rendu en automobile par une bonne route à la résidence d'été de l'empereur, aux palais construits par la dynastie, aux pièces d'eau et aux montagnes artificielles; quand on aura déjeuné avec un mandarin de la cour sur la jonque de marbre, navigué sur les eaux claires du lac dont les rivages sont bordés de palais, de pavillons, de pagodes, de dragons, de por-
tiques, de tout un luxe de pierre, de bois, de soie, de bronze, de céramique; quand on aura admiré les dixsept arches du pont de marbre ; quand l'œil se sera arrêté sur l'angle aigu du pont bossu, sur le petit temple de bronze, quand il aura fouillé l'incomparable panorama de Wancheochan et de Yutsiiianchan; quand le Yuanmingyuan n'aura plus de secrets pour le voyageur, ravi de trouver là un pareil Versailles; quand il aura pris le train pour aller à Nankou admirer tout ensemble les tombeaux des Ming et la grande muraille, quand il s'y sera promené entre les statues colossales de pierre des douze mandarins civils et militaires et des personnages célèbres, et des vingt-quatre animaux, lions, béliers, chameaux, éléphants, chimères, chevaux, debout ou couchés, chacun d'un seul bloc; quand il aura pénétré par des portiques et des arcs de triomphe, dont l'un, avec ses cinq ouvertures, a plus de 40 mètres de large et 17 de haut, jusqu'aux treize tertres sous lesquels, derrière des temples luxueux, reposent, depuis Yonglo, mort en 1424, les restes des empereurs de la dynastie Ming, à l'ombre des pins à écorce blanche, couleur de deuil en Chine; quand il sera revenu des solitudes escarpées au milieu desquelles court le grand mur crénelé dont les ouvrages fortifi.es escaladent les rocs d'une manière, aujourd'hui si pittoresque, mais, autrefois, utile aussi peut-être; quand, de retour à Péking, saturé, pénétré de toute cette vie, instruit par l'étude d'une histoire incomparablement précise et antique, l'étranger entrera enfin en contact avec les administrations, il aura la préparation suffisante pour comprendre leurs manières. Et lorsque, dans le salon de service ou dans la maison privée, dans la cour dallée, — où il y a toujours un arbre au
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moins, et des fleurs dont le jardinier renouvelle les pots au mois, par abonnement, — il devisera avec un fonctionnaire de la capitale, tout en fumant une longue pipe pour se donner le temps de réfléchir avant de répondre, il saura tout l'intime de la vie chinoise avec ses réticences et ses politesses; il pourra comprendre ce fait étrange d'une dizaine de mille hommes à peine en dirigeant trois ou quatre centaines de millions sans effort, et le fonctionnement aisé de ces rouages gouvernementaux dans un pays où il n'y a pas à proprement parler de vie politique.
La Chine a aujourd'hui supprimé l'ancien système des examens qui conduisaient aux fonctions; mais c'est une erreur courante de croire que, même jadis, l'instruction donnait le pouvoir. D'après la liste officielle, 38 p. 100 des fonctionnaires seulement avaient passé l'examen de docteur, 5 p. loo celui de licencié, et 8,5 p. 100 celui de bachelier, soit la moitié en tout de diplômés. De l'autre moitié, 8,5 p. lOO avaient acheté leur emploi, 3 p. lOO l'avaient hérité d'un père qui s'était illustré par ses services, 3/ p. lOO n'avaient, ni conquis ni acheté leur charge, mais sortaient simplement des familles princières ou de noblesse héréditaire, des bannières mandchoues ou mongoles du clan impérial.
Cette remarque essentielle n'est point infirmée dans le régime nouveau et il suffit de parcourir la liste des membres du Parlement provisoire qui siégea à la fin de 1910, pour s'assurer que la proportion des gens instruits n'y est pas plus considérable que parmi les anciens fonctionnaires. Jusqu'à ces derniers temps, auprès de l'empereur tout-puissant, il y avait un conseil
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du gouvernement, un grand conseil, un grand secrétariat et, récemment, un bureau consultatif de l'armée. En mai 191 1, tout cela est aboli et il n'y a plus qu'un conseil privé et un conseil militaire. A la tête du premier est Lou jen Siang, un homme du Kiangsou qui prit ses grades à Péking, en 1874, ^^ présida le bureau des rites et la cour des censeurs. Deux princes ont été nommés au conseil militaire. Un cabinet est formé sous la présidence du prince Tching et les présidents des bureaux du gouvernement deviennent ministres, pour les affaires étrangères, l'administration des vassaux (Mongolie, Tibet), les emplois civils, les rites (deux services dont la suppression est proposée), l'intérieur, les finances, l'instruction, la justice, l'agriculture, le commerce et l'industrie, les communications, la police et la marine; sur treize membres que compte ce nouveau cabinet, neuf sont mandchous. En général, chaque ministère comprend encore deux vice-présidents, deux assistants et deux conseillers; en ajoutant les académiciens et les censeurs, on a l'essentiel des rouages actuels de l'administration centrale. On a parlé, enfin, de la création d'une Cour des comptes.
Pour l'administration des vingt-deux provinces, dont trois mandchoues et une nouvelle formée par le Turkestan, le vice-roi ou gouverneur est assisté d'un grand trésorier, d'un grand juge et d'un directeur de l'enseignement. Au-dessous de ces trois hauts dignitaires viennent les intendants, les préfets et les sous-préfets. Les premiers sont chargés à la fois de régler les affaires du peuple et de surveiller préfets et souspréfets; mais récemment, des fonctions spéciales dites d'intendants de police ou d'industrie ont été créées à l'essai, en certains endroits, à côté ou en remplacement
des intendants de grain ou de sel. Des conseils provinciaux, réunis pour la première fois, un 1909, peuvent jouer le rôle de chambres régionales consultatives mais sans autorité. Toutefois, un comité consultatif composé des six grands vice-rois vient d'être formé à Péking, en mai 1911, pour la réorganisation de l'administration provinciale^.
Un décret du 27 août 1908 fixe les pouvoirs souverains du chef de l'État en quatorze articles, les droits du peuple en neuf et consacre huit articles aux Chambres et plusieurs aux élections; mais le programme prévu pour l'application du nouveau régime en 1916 a déjà été modifié en 1910, et prévoit son fonctionnement pour le début de 191 3, soit quatre ans plus tôt : ce n'est donc pas le moment d'exposer en détail ce qui sera probablement encore modifié; au point de vue de l'instruction, un système considérable et tout nouvellement créé par le décret du i3 janvier 1903, mais développé avec beaucoup d'incohérence depuis, englobe les écoles primaires, les écoles moyennes donnant l'enseignement secondaire, les écoles normales primaires et supérieures et jusqu'aux grandes écoles : l'Université couronne tout le plan d'enseignement et comprend huit facultés (classiques, droit, histoire, médecine, sciences, agronomie, génie civil, commerce) et quarante-six spécialités au choix des candidats. De quelque manière que soit organisée la nationalisation des chemins
1. Peut-être s'agit-il de reprendre le décret du 7 juillet 1907 décidant l'institution de cours de justice et la nomination de mandarins subalternes pour aider les mandarins locaux. L'essai de ces réformes fut fait en Mandchourie, au Tcheli et au Kiangsou; il faut aussi préparer le peuple à recevoir la constitution annoncée.
de fer, qui doivent être désormais exclusivement chinois ; quoi qu'il arrive dans le service des douanes et de la poste qui emploie i 400 étrangers environ, dont plus de 700 Anglais; quel que soit le sort de l'armée^; que le gouvernement réussisse ou non à mettre sur pied le projet de la marine nouvelle, tous les départements institués sur le modèle de l'étranger ou par des étrangers ne donnent point une idée de l'administration proprement chinoise. Cela n'a point tué ceci.
Les attributions des fonctionnaires sont parfaitement déterminées et nul ne s'avise de s'occuper de ce qui est (( affaire officielle » ; or, presque tout est officiel et si presque rien ne se fait, c'est que la prévarication, l'intérêt personnel, la caisse privée des fonctionnaires eux-mêmes, leur égoïsme intéressé, autant que l'insouciance et l'imprévoyance y font obstacle. Tout est du domaine des mandarins en charge et s'il y a à redire, ce n'est pas que l'administration ignore le défaut ou soit impuissante à y remédier, c'est qu'il est d'usage que les <( père et mère du peuple » soient avant tout les heureux titulaires de sinécures fructueuses. C'est exceptionnellement qu'un travail, et surtout un travail nouveau, se fait hors la perception des taxes, qui est presque l'unique occupation administrative.
A supposer que certain désir de régularité et de sincérité se fasse jour, la paresse et l'intérêt l'étouffent
I. On comptait en 1910, dans l'armée active nouvelle, i52 565 hommes présents sous les drapeaux, dont 120000 suffisamment instruits et encadrés, 192365 hommes d« police dont un cinquième selon l'ancienne organisation, tous dévoués au gouvernement, -]":> 000 Mandchous environ utilisables.
aussitôt. De pareils usages ont empêché jusqu'ici l'établissement d'un budget authentique, malgré les efforts de la commission du Sénat qui s'en occupait : les provinces, sur le compte qu'elles ont fourni, ont exagéré leurs dépenses, dans la crainte que le gouvernement central n'augmente leur part contributive. Sir Robert Hart estime qu'il parvient au gouvernement central environ 80 millions de taëls, 35o millions de francs ; le gouvernement avoue aujourd'hui un déficit de 68 millions de taëls, et les fonctionnaires lèvent pourtant sur le peuple au moins quatre fois plus qu'ils ne fournissent. En fait, l'État se procure de l'argent par des moyens insoupçonnés en Europe, mais courants dans le monde administratif chinois : diminution des traitements, réduction des chiffres portés sur les notes à payer, prélèvements sur les concussions présumées, dons volontaires exigés, loteries, ventes de charges ou d'honneurs, trafic sur le change et la diversité des monnaies locales. Tant que se maintiendront de pareilles pratiques dans l'administration, tant qu'il y aura aussi peu d'esprit public et même de simple honnêteté, la Chine ne se transformera guère. La bureaucratie française est de notoriété méticuleuse et paperassière : celle de Péking, qui n'est pas moins centralisée, a la réputation de n'être mise en mouvement que par l'argent ou des cadeaux qui n'en diffèrent guère ; et comme il n'y a rien qui la retienne ou qui lui force la main, faute d'exigence parlementaire, le fonctionnement en est assez défectueux, aux yeux du moins des Européens habitués à d'autres usages.
Non seulement le travail administratif, mais même le recrutement des administrateurs en est vicié. Un
fonctionnaire important ne peut être nommé à un emploi rémunérateur s'il ne compte à Pékmg parmi l'une des coteries dont les intrigues décident tous les changements. L'envie fait et défait toutes les combinaisons. Point de stabilité dans les hautes charges. Les journaux annoncent chaque jour que tel vice-roi ou tel taotai est très malade et qu'il va demander l'autorisation de démissionner, et les décrets impériaux enregistrent presque autant de changements qu'en annonce ainsi la presse, et souvent les mêmes.
A chaque déplacement, le haut mandarin entraîne avec lui, dans son nouveau poste, tous les petits qui gravitent autour de lui, et dont il fait parfois la fortune ; c'est ainsi qu'agit Tchang tche tong vis-à-vis de Liang Toun Yen, l'actuel ministre des Affaires étrangères, Cantonnais de condition fort modeste, et qui, secrétaire du vice-roi de Houpé fut, par lui, poussé aux honneurs à Péking. Tel autre, créature de Yuan Chi Kai, eût sombré quand son patron dut quitter les affaires, s'il n'avait fait volte-face pour maintenir sa position.
Aucune compétence spéciale n'est exigée pour tenir les plus hauts emplois ; le chef de l'instruction ou de la justice d'une province devient trésorier général en attendant un poste de gouverneur ou de vice-roi qu'il n'obtiendra que s'il est soutenu à Péking par de puissants protecteurs qui ne sont pas toujours désintéressés. Un ambassadeur poussé par le prince Tching devient gouverneur de province en attendant un ministère. Le nouveau gouverneur de Mandchourie, Tchao-eul-soun, l'un des administrateurs les plus remarquables de la Chine moderne, était, il y a cinq ans, maréchal tartare à Moukden, mais entre temps il suc-
céda à Tchang tche tong dans la vice-royauté des deux Hou, puis gouverna l'importante province frontière du Sseutchoan; et les fonctionnaires plus humbles, même à Péking, ne changent pas moins souvent de situation. Le contact de tous ces gens qui s'imposent de vivre à la capitale, même quand le climat froid n'est pas favorable à leur santé, comme il arrive aux gens de Canton, peut seul donner la clef des mystères lors des mouvements administratifs qui semblent déconcertants pour qui n'a point l'habitude du palais.
Quoi que fasse l'administration, le fong choui de Péking l'a décrétée ville heureuse et cette croyance est encore commune. La ville ne contient-elle pas cinq points, les cinq éléments, qui assurent sa fortune? Au milieu la terre, c'est la montagne de charbon; au nord, l'eau, c'est le grand lac qui est au nord du palais impérial; à l'ouest, le métal, c'est la grosse cloche de Tatchoungseu ; à l'est, le bois, c'est un énorme bloc de bois jaune qui se trouve devant la porte de la ville ; au sud, le feu, c'est la pierre Chetchuang qui est devant la porte méridionale.
Ajoutez à ces garanties de bonheur que Péking est le point d'aboutissement des grandes routes parties de tous les points de l'Empire et ponctuées par les marchés les plus importants des contrées traversées; de la route de Lhassa passant par Tchenting, Tayuen et Tchentou; de la route de Yunnansen passant par Tchenting, Kaifong, Nanyang, Kingtcheo, Tchangté; de la route de Koeilin passant par Kaifong, Wout'chang, Yotcheo, Tchangtcha, Hengtcheo; delà route de Foutcheo passant par Tétcheo, Tsinan, Taingan, Itcheo, Changhai, Hangtcheo, Kiutcheo ; de la route de
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Canton passant par Yentcheo, Sutcheo, Kioukiang-, Yuantcheo, Kantcheo, Nangan et Chaotcheo. A Péking aussi aboutissent les routes de Mongolie venant d'Ourga, de Mandchourie venant de Kirin ou de Tsitsikar, et même celle de l'Asie centrale qui, à Singan, venant de Lantcheo, vient rejoindre la route de Lhassa. Enfin, Péking est le point terminus des lignes ferrées de Kalgan, de Moukden, de Hankeou et prochainement du Chantong et de Changhai.
Le port de Péking est officiellement Tongtcheo : il est relié à la capitale et au Peiho par un canal qui sert à transporter le tribut de riz destiné aux greniers impériaux où s'alimentent les soldats mandchous. Mais véritablement, on peut plutôt dire que c'est Tientsin, qui n'est pas à proprement parler au bord de la mer, mais qui y est relié par un chenal, ainsi d'ailleurs que Changhai, Ningpo, Foutcheo, Tchaotcheo, Canton. Ce peuple de terriens n'avait pas assez de confiance dans la mer pour s'établir au bord même des flots, et pourtant Tientsin est le débouché de tout le bassin du fleuve Jaune qui, pendant un temps, eut là son embouchure ; c'est aussi le point terminus du Grand Canal qui, à travers la plaine, donnait la communication avec le bassin du fleuve Bleu. L'évaporation de l'eau de mer fait de Tientsin un gros entrepôt de sel; comme la vente du sel est un monopole d'État, les énormes tas sont gardés par la police comme les salines, mais la contrebande est considérable et là aussi l'administration est défectueuse.
C'est grâce à l'arrivée des étrangers que cette ancienne petite cité est devenue un grand port : elle fut pourtant un centre puissant de xénophobie entre i858
et 1861, et la région servit de théâtre à deux guerres ainsi qu'au cruel massacre de 1870. On y compte aujourd'hui huit concessions étrangères dont trois, la française, l'anglaise et l'allemande datent de 1862 et 4000 étrangers dont /So Japonais; la ville possède l'électricité, des tramways qui manquent à la capitale, deux compagnies d'eau, le meilleur champ de courses de Chine, des clubs et des banques de cinq pays, des marchés, des postes, une salubrité que Péking pourrait envier, des rues spacieuses, des journaux nombreux, des hôtels confortables, de beaux magasins. Le commerce a monté en quarante ans de 17 à 120 millions de taels. Toutes les puissances, sauf la Chine, ont une bonne situation de frontage au bord de l'eau.
Mais pendant l'hiver, de novembre à mars, le golfe est gelé et la glace arrête la navigation. Les communications maritimes de Péking avec le Sud se font par le port de Tchingwangtao, qui est alors seul accessible. Il appartient à la Compagnie des mines de Tongschan et de Linsi (Chmese Engineering and Mining Company Limited^ \ 6 millions ont été dépensés pour son aménagement ainsi que pour la construction d'un briselames et d'une jetée. Dès 1880, la Compagnie avait son chemin de fer propre, son télégraphe; elle a aujourd'hui une flotte, sept locomotives, des magasins de dépôt de charbon dans les principaux ports, une briqueterie qui fournit les matériaux pour les constructions des arsenaux, des chemins de fer, des Monnaies, des chantiers. lOOOO ouvriers sont employés à l'extraction du charbon dit de Kaiping; c'est donc lOOOO familles qui vivent grâce à cette entreprise anglaise, revendiquée par la Chine; une vingtaine de Belges, dont plusieurs avec leur famille, y travaillent égale-
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ment. A propos des mines, nous étudierons plus en détail la production de Kaiping.
On ne peut quitter Péking sans connaître Kalgan, terminus actuel du chemin de fer, grand entrepôt du thé russe des caravanes, et sans visiter Jehol commanderie militaire, dépendance de la capitale, résidence d'été bâtie par l'empereur Kangshi ; ce sont trois douzaines de pavillons harmonieusement disséminés dans un parc, fraîche retraite isolée du monde par les montagnes et par sa muraille crénelée, « fantaisie de poète, dit Marcel Monnier, obéi par les fées )>. Paysage enchanteur après la sauvagerie de la route qui y introduit, vieux saules, sévère bibliothèque, merveille de petite tour reproduisant celle de Nanking ou la pagode des six harmonies de Hangtcheo, dépassant en beauté, dit un édit impérial, tous les monuments de Péking, lac plein de charme, îlots coquets, théâtre majestueux et vérandas bien proportionnées, pareil ensemble fait de ce lieu de délices une manière d'Escurial chinois.
Rien ne manque à la capitale : les hommes de tout l'Empire et presque de tous les empires sont à la cour du souverain; les riches produits de toutes les provinces y sont apportés : soies, fourrures, pierreries, plumes, primeurs, porcelaines, bois, bronzes, rien de précieux ne manque, et le commerce en est discret. La grande muraille assura la protection du foyer gouvernemental ; les voies d'eau, de terre et de fer multiplient les communications; la nature apporte ses présents fondamentaux : le sel et la houille. Dans le voisinage, de calmes solitudes sont réservées pour les dernières
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jouissances avant la mort, pour le dernier repos des souverains après la mort; il y a des temples, des tombeaux et des palais pour les maîtres du monde.
Ce serait parfait, s'il ne manquait au cœur des hommes ce qui fait un bon gouvernement, l'autorité et le dévouement.
Le Foyer agricole
Le long du Péking-Hankeou. — La plaine, — Misère et gaieté du paysan. — Le cas qu'on en fait. — Le pays des chars. — Valeur du sol. — Labeur de l'homme. — Les insuffisances. — L'incertitude des résultats. — Les remèdes à la famine.
Dès qu'on a décidé de s'éloigner un peu de Péking, on ne peut mieux faire que de prendre le chemin de fer pour Hankeou; en vingt-neuf heures, on parcourt I 200 kilomètres à travers l'Empire, du nord au sud, et on est ainsi transporté, tout d'un coup, en un autre centre d'observation, à la fois centre géographique, économique et intellectuel.
.Sur la ligne même, aucune agglomération où s'arrêter; les villes, à proprement parler, les villes murées, capitales de provinces, préfectures ou sous-préfectures, sont restées, en Chine, ce qu'elles furent au début : uniquement des centres administratifs oii résident les autorités. Les autres groupements sont de gros bourgs et marchés oii se font les échanges à jours fixes dans le mois. La capitale du Tcheli, Paoting, hors son palais impérial construit récemment, et ses camps, où sont casernées les troupes, n'a rien qui retienne l'at-
Le foyer agricole bi
tention. Tchentingfou, ancienne capitale impériale, aujourd'hui résidence épiscopale, est une ville de province ordinaire. K'aifong, à 65 kilomètres à l'est, sur un embranchement, encore que capitale du Honan et de grande importance dans l'antiquité, n'a, aujourd'hui, ni commerce ni industrie. L'intérêt que présente la voie ferrée ne réside pas dans les villes qu'elle traverse; il est tout entier dans le pays qu'elle dessert.
Pendant les deux premiers tiers de la route, la voie court dans dévastes plaines et, tout au loin seulement, se dessinent quelques mouvements de terrain; et la partie un peu montagneuse et pittoresque, qui délimite le bassin de la Hoai, dans le dernier tiers du parcours, ne dure pas jusqu'à Hankeou. Du wagon, comme de la cabine, quand de Hankeou, le voyageur descendra le Yangtse vers Changhai, le pays est toujours le même, bien plus monotone encore qu'en Sibérie. Pas de grands arbres; comme gares, de pauvres petites constructions basses situées toujours dans le voisinage de grandes cours murées qui servent de magasins ou d'entrepôts; au loin, de-ci de-là, à peine détachés sur le gris de la terre, les murs gris d'une ville ou un bouquet de verdure, des bambous le plus souvent, cachant les cabanes de terre d'un village. Aux stations, une vraie foule de curieux, sales, déguenillés, de mendiants, de pauvresses avec des grappes d'enfants, d'estropiés, de vieux souffreteux et décharnés tendant leur écuelle à la portière des voitures et exhibant des plaies repoussantes. Tout un monde maigre et grotesque, gémissant et comique, nullement apitoyant, tant il semble jouer une comédie qui ne dure qu'autant que l'arrêt du convoi et seulement pour les étrangers compatissants, car lesChinois,
si considérables soient-ils, n'y prennent garde que pour écarter, sans violence d'ailleurs, ce spectacle naturel de leur pays. Mêlés à ces malheureux, — les mêmes souvent — beaucoup de petits marchands offrent, de leurs mams calleuses pleines de terre, un morceau de canard rôti, de jolies pêches, des poires rafraîchissantes, du raisin aux gros grains succulents, des gâteaux, des œufs, des oranges, tous les produits du pays, à des prix dérisoires dès qu'on marchande, comme le lait que les gamines des champs, au long jupon rouge et aux cheveux blonds, offrent, en Sibérie, aux misses qui gardent les enfants anglais déjà en voyage. On se demande oii loge toute cette misère, à laquelle on ne découvre d'autres abris que quelques paillassons sur des bambous, en pleins champs et qui servent de guérites aux propriétaires pour veiller eux-mêmes sur la moisson.
Pourtant tous ces visages montrent une naturelle insouciance; leurs membres restent agiles, quoique un peu atrophiés, et leurs mouvements alertes ; si les enfants ont pauvre mine, leur œil est vif, leur air malicieux et fiévreux tout ensemble, leur langue prompte, leur main preste. On crie, on se bat facilement.
Toute cette humanité, qui nous paraît, à nous, si misérable, n'a l'air de rien désirer. Au contraire, sa gaminerie frappe le voyageur tout le long de la ligne. Aussi, à ce spectacle, les Européens, déjà déconcertés par le manque de logique, de principes ou de traditions manifesté par les agissements incohérents des intrigues pékinoises, et toujours hantés par l'idée d'une transformation sociale de la Chine, ne peuvent guère retenir leur étonnement : est-ce possible qu'une masse si malheureuse et qui semble le sentir si peu, opère ou
même subisse actuellement un changement de condition important ?
Il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, que ces populations sont le rebut de la Chine. Ces terres constituent le pays agricole ou mieux horticole : délimité à l'ouest par les monts ou plus précisément par le chemin de fer, au sud par le Yangtse, à l'est par la mer, sur laquelle les alluvions empiètent constamment, cet énorme triangle comprend presque toute la province du Tcheli, tout l'est du Chantong (l'îlot rocheux de ce pays primitif formant un district à part), le Honan presque en entier, tout le nord du Nganhoei et du Kiangsou. Ce plat pays, cette basse terre est habitée par un peuple qui, dès la plus haute antiquité, a été l'objet des paroles les plus louangeuses de la part des empereurs et de leurs conseillers. Le Honan est appelé la (( fleur centrale » ou la fleur du pays du Milieu, comme notre Touraine est appelée le jardin de France ; c'est grâce au labourage que le peuple de Chennong, trois mille ans avant notre ère, jusque-là nomade et pasteur, s'est fixé au sol et a commencé son expansion. Dès cette haute antiquité, comme encore aujourd'hui, il y avait périodiquement, au milieu du jour, des marchés où tous se rendaient pour échanger leurs céréales et leurs animaux. Après quoi l'on retournait travailler le carré que l'empereur avait distribué aux familles groupées par huit autour d'un puits central. Maintes fois, après les guerres dévastatrices, après les cataclysmes de la nature, sécheresses et inondations provoquant aussi bien la disette, l'empereur rappelait l'attention des sujets sur l'agriculture, sur la production, bien préférable au commerce; il ne voulait pas de professions errantes, mais un peuple attaché à la terre ;
et lui-même donnait l'exemple en labourant de quoi produire les grains nécessaires aux offrandes déposées dans le temple des ancêtres. Alors, à la suite de malheurs ou de brigandages multipliés, l'empereur décrétait : quiconque travaille la terre est un brave homme et les policiers n'ont rien à lui demander; quiconque porte les armes est un brigand et sera traité comme tel; et de ces paroles solennelles, fréquemment répétées, naquit le mépris où fut tenu jusqu'ici, en Chine, le métier militaire. Même, dans les grandes occasions, marchands et riches étaient blâmés, et l'empereur insistait pour que chacun prît sa part de la production.
Comme en France, au temps de Sully, on n'eut donc en Chine, à travers toute l'histoire, que des attentions pour l'agriculture. L'état de déchéance dans lequel elle nous apparaît aujourd'hui est-il donc symptomatique de la déchéance de l'Empire? A quoi faut-il l'attribuer? Que vaut la terre, que valent les hommes, qu'est-ce que ceux-ci peuvent faire de celle-là? Qu'est-ce qui manque et comment suppléer aux insuffisances ou remédier aux défauts? Voilà les données naturelles et humaines du problème agricole, le seul qui se soit posé en Chine jusqu'à nos jours. La solution qu'il recevra ne peut être indifférente à l'orientation que prendra la Chine de demain.
Cette immense région qui ne comprend pas moins de cinq provinces peut être caractérisée d'un mot ; c'est le pays des chars; le terrain est suffisamment uni pour que puissent circuler partout ces lourds chariots à deux ou à quatre roues pleines; l'utilisation de l'animal est possible ; l'on attelle pour tirer le char hors des ornières d'un sol vite détrempé par la pluie d'été,
à la fois chevaux, bœufs, mulets, ânes, tout ce dont on dispose.
Dans les monts de l'Ouest, au contraire, dans la haute région au delà des bassins du Peiho, du Hoangho, du Hoai ho et de la rive gauche du bas Yangtse, dans les montagnes les chaises seulement peuvent circuler par les routes muletières et les sentes étroites et l'homme, courbé sous le faix de la marchandise ou portant le palanquin, tient souvent lieu de bête de somme.
Au sud, enûn, où le sol est trop coupé de canaux et de rivières pour que, même en terrain plat, les charrettes puissent encore commodément circuler (bien entendu, on ne fait pas les frais de construire des ponts, on ne se sert que de bacs) : là c'est le pays des barques. Charretiers, porteurs, barquiers, trois conditions sociales qui, en Chine, déterminent trois régions géographiques et économiques particulières.
La nature du sol aussi délimite la région. A l'est, ce sont des alluvions apportées par les fleuves peu profonds qui sillonnent le pays; on les traverse aisément à la saison sèche sur des fascines, mais ils deviennent des torrents violents et presque infranchissables dès la saison des pluies. A l'ouest, le fameux lœss si spongieux et si fertile dès qu'il est humide et imbibé d'eau, se prolonge encore dans les riches vallées du Chansi et du Chensi, voire jusqu'en Mongolie ; mais si fertiles que soient les vallées, l'ensemble du pays est trop montagneux et les communications trop difficiles pour que l'agriculture s'y développe. Aussi bien, les riches terrains carbonifères et toutes les ressources minières du sous-sol assureront aux habitants,
quand elles seront exploitées, un travail suffisamment rémunérateur.
Le climat de cette région est tempéré; les productions des pays chauds n'y viennent guère : le thé, le coton, la soie, la canne à sucre sont réservés à la Chine méridionale. Dans cette plaine, au contraire, aux hivers durs et aux étés chauds, mais secs, balayée par un vent froid et chargé de poussières, si l'on ne trouve guère ce que nous appelons les cultures riches ou industrielles, il y a, par contre, de belles récoltes de riz, de blé, d'orge, de millet, de sarrasin, de sorgho, de colza, de sésame, de haricots, de pois; joignez à cela toutes sortes de beaux fruits : poires, pommes, prunes, pêches, abricots, jujubes, raisins.
On sème le blé en octobre et novembre; il est mûr en juin; vite on le coupe, quelquefois encore un peu vert, poignée à poignée à la serpe ; il y a même des endroits où on l'arrache avec la motte de terre qu'on se contente de secouer un peu ; mais les ouvriers sont nombreux et le travail ne traîne pas; et, sitôt le blé enlevé, on le remplace par des pois qu'on recueille en septembre-octobre, peu après le sorgho semé, lui, vers février. Il y a trois moissons dans l'année : les blés en juin, le sorgho en septembre, les légumes en octobre; mais qu'en août une digue se rompe et qu'une immense vague laboure la terre sur laquelle elle s'épand, toute la récolte est perdue, c'est la famine. Sans doute, on a pu faire quelques réserves les années précédentes : il y a des greniers dans les maisons ; mais l'inondation fait écrouler et entraîne aussi parfois, ces pauvres demeures de boue battue; la ruine est alors complète : les malheureux n'ont qu'à émigrer; on vend ce qu'on peut pour faire de l'argent, le pauvre mobi-
lier, l'âne, le bœuf, les quelques instruments, et en route jusqu'à ce qu'on ait atteint des terres que les éléments respectent; on vend au besoin ses enfants, ses ûUettes, pour manger.
En dépit de ces duretés passagères, d'une nature d'ailleurs foncièrement bonne, le paysan est attaché au sol et ne s'en va pas volontiers coloniser. Il aime sa terre qu'il travaille familialement. On ne songe pas à monter de grandes entreprises d'exploitation agricole : on travaille sur son petit lopin, de toutes ses forces, comme des bêtes, avec les bêtes; on ne laisse pas de friche; le moindre coin de vallée, la plus petite pente accessible sont remués, grattés du moins, car la charrue n'enfonce guère. Aussi, quand l'année est bonne, l'aisance règne sur les terrasses et dans les vallées, l'on n'est pas réduit à manger seulement le vermicelle épais préparé avec de la farine (mientiaotse) ; il y a quelques lanières de porc au milieu de la table; on boit du thé et non des infusions de feuilles de saule; on boit même de l'alcool de sorgho ou du vin de riz. Les routes sont fréquentées, les marchés animés, les brouettes crient en creusant leur cannelure dans la dalle qui constitue toute la route, là, du moins, où les notables autorisent ce mode de transport qui détériore tant les chemins. On va jusqu'à renouveler un peu de sa garde-robe essentiellement constituée d'une caisse d'habits ou bien l'on remplace son toit de chaume par des tuiles.
En tout cas, ces braves gens ne ménagent pas leur peine; le labeur de l'homme n'est pas moindre que la valeur du sol. Sans doute, il y a dans le Tcheli quelques mauvaises terres dont la surface est couverte d'une pellicule de sel, que le paysan ne peut même
exploiter car le mandarin est là qui veille sur le monopole. Il y a bien aussi dans la population quelques vauriens un peu paresseux, mais dans l'ensemble, ces braves gens triment si fort qu'ils enlèvent l'admiration ; il faut les voir aux grands jours de mai avant l'aurore, quelquefois une partie de la nuit, de quatre heures du matin à huit heures du soir, demi-nus, leur torse maigre comme corseté par les côtes qui ceinturent le corps strictement, les bras sur un appui et les jambes sur les palettes d'une roue qui fait monter l'eau, l'eau féconde des puits; ouvriers de paix, artisans de richesse, ces modestes travailleurs n'ont de cesse pendant toute l'époque qui précède la moisson. Leur squelette anguleux se détache en mai sur le feuillage naissant des arbustes ou sur l'herbe des blés qui verdit à peine la nappe grise et monotone du sol. Sans doute, l'hiver ils se reposent, de novembre à mars, comme la terre; souvent ils creusent de grands trous et terrés là comme des lapins, ils s'entassent pour avoir chaud tant que les froids durent. Ils jouent, ils jouent gros jeu dans cette atmosphère pleine de fumée et de linge non lavé, ils perdent des sommes énormes parfois, pendant les longues nuits ; en général, ils ne payent pas tout, car les entremetteurs font des déductions, mais il faut tout de même débourser à la moisson, et souvent vendre <( pour cause de pauvreté », selon la formule exigée pour les contrats. Mais cette folle saison d'amusement passée, avec quelle ardeur on reprend le grand air et le travail sain! Combien alors, non contents des grandes semailles, sèment en outre un peu de coton quinze jours après le sorgho, à la troisième lune, vers Pâques ; ou bien encore du millet en mai, et aussi un peu en septembre, après la grosse
récolte faite. D'autres feront des pommes de terre et du maïs en juin et juillet; des haricots en août et septembre avant la grande moisson. Il y a six semaines d'un rude travail pour tout le monde. Quelle satisfaction quand tout cela peut se faire sans les terribles orages avec grêle du mois de juillet, ou les invasions de grosses chenilles noires au mois d'août ! Les femmes qui jouaient aux cartes l'hiver comme les hommes sinon avec eux, battent maintenant sur l'aire de la maison, entraînant des rouleaux de pierre sur la paille. Toute l'année, la moindre herbe des champs est arrachée pour la nourriture des bêtes en été, quand la paille manque, pour le feu en hiver; on racle la terre avec des râteaux de bambous à dents recourbées. Le Chinois laboureur ignore le geste auguste du semeur : depuis Confucius, il se sert d'une semeuse artificielle composée d'un réservoir terminé par trois tubes s'ouvrant dans le sol et précédés d'un trident en fer qui perce la terre : le blé est semé ainsi en ligne comme avec nos semoirs.
La terre est donc bonne, la région très peuplée, la population vaillante au travail ; les gens, à défaut de lettres, ont beaucoup d'énergie; et pourtant ce n'est pas un pays riche. Beaucoup de paysans sont très pauvres; la misère est si grande parmi eux, certaines années, qu'ils en sont réduits à manger tout ce qu'on peut avaler pour ne pas mourir de faim, jusqu'aux feuilles des arbres dégarnis et aux moindres pousses d'herbe. Dans certaines régions du Tcheli, le laboureur doit, pour qu'elle ne soit pas trop salée, aller chercher l'eau à i5o mètres de fond, par des puits dits japonais, et, malgré le gros effort fourni, la terre n'enrichit pas son homme; c'est à peine si elle le nourrit.
OÙ est le défaut ?
Les procédés de culture sont primitifs et les outils imparfaits. Quoique le morcellement de la propriété ne permette pas aussi facilement ici qu'en Mandchourie, par exemple, l'emploi des machines agricoles utilisées au Canada et même en France, on pourrait, en triomphant de la routine, apporter un perfectionnement sensible dans le travail aratoire. La technique moderne peut fournir à la Chine agricole des instruments plus solides que la petite charrue antique, et convenant mieux à retourner la terre plus profondément. La science peut lui apporter des engrais autres que l'engrais humain qu'il utilise presque uniquement. L'exploitation du sol sans trêve, fait qu'il n'y a point d'époque oii l'on puisse mener des troupeaux sur les champs ; et bien que la terre d'alluvion semblerait devoir comporter des pâturages, il n'y a pas d'élevage en Chine.
Non seulement il n'y a pas de bétail, mais il n'y a pas de forêts. Le mandarin ordonne bien tous les ans de planter des arbres, mais on ne le fait guère qu'autour des agglomérations, et encore les coupe-t-on trop jeunes même, pour en tirer parti comme bois de construction. Ces deux grandes sources de revenu du régime agricole, la forêt et l'élevage manquent en Chine. Les communications naturelles dans la région n'étaient, jusqu'ici, pas très faciles : les rivières n'étant guère navigables en hiver, faute de profondeur, et en été à cause de leurs allures torrentielles, et les chemins, extrêmement poussiéreux pendant la saison froide, devenant horriblement bourbeux pendant celle des pluies. Les anciens avaient creusé le Grand Canal pour remédier à ces inconvénients et relier le Nord au
Sud, mais on ne l'a pas entretenu et il est devenu partiellement inutilisable. On le remplace aujourd'hui par la voie ferrée, et le trafic considérable de graines qui s'est fait aux gares de Yentcheng, de Tchumatien, de Minkiang, dès l'ouverture de la ligne, aussi bien que les transports de fruits de Tchentcheo et de Tchuteo indiquent nettement tout ce que l'agriculture gagne au développement des chemins de fer. La nouvelle voie en construction qui, proche du Grand Canal, joindra Tientsin à Changhai, ne peut manquer d'avoir les mêmes effets.
Mais il faudrait surtout empêcher les récoltes d'être anéanties par la sécheresse ou les inondations. Il est urgent d'entreprendre des travaux hydrauliques comme ceux déjà commencés au Tonkin pour arroser les terrains annamites où le riz ne poussait pas, faute d'eau. Il faut veiller aussi à ce que cette immense plaine basse oij s'écoulent, non seulement les eaux du Chantong, mais celles des montagnes de l'Ouest, ne soit pas tout à coup inondée par les grands torrents sablonneux mal endigués, ou même point du tout contenus, qui, à l'époque des pluies, se précipitent en ravageant tout sur leur passage, comme en 1907, comme en 1910. Les Allemands proposèrent un système d'utilisation des vents pour canaliser Teau et arroser une partie du Chantong. Le comité d'Européens et de Chinois qui, de Changhai, lors de la famine de 1907, avait envoyé des secours si abondants, suggéra au gouvernement chinois de demander à l'Angleterre de prêter des fonctionnaires habitués à prendre aux Indes les mesures propres à secourir les indigènes contre la famine. On avait insisté pour qu'un ingénieur européen fût désigné qui étudierait les moyens d'irrigation propres à empêcher les inondations. Le gou-
vernement chinois n'a rien fait. Malgré les avertissements, l'égoïsme et l'incurie administrative ne se sont point souciés de travaux publics : et, trois ans après, le même fléau se renouvelle, les missionnaires jésuites doivent faire appel à la charité française en faveur de leurs chrétiens faméliques. Mais il ne suffît pas d'expédients pour le moment, il faut des remèdes pour l'avenir.
Quoique les mandarins soient habitués à ce que les œuvres d'intérêt général, réfection de routes, construction de ponts, soient réalisées grâce à l'initiative de notables ou de gens influents qui ouvrent une souscription (dans ce cas, de grandes dalles dressées près du pont ou sur le bord de la route perpétuent le souvenir des généreux donateurs, qu'ils aient donné quelques centaines de sapèques ou des dizaines de taels), la transformation de la Chine ne se peut opérer dans des conditions de pareille incohérence. Sans élevage, sans reboisage, sans outillage moderne, sans travaux, quelque riche que soit le sol, quelque frugal et laborieux que soit l'ouvrier, l'agriculture chinoise n'est point protégée aujourd'hui contre les pires dangers : l'inondation, la sécheresse ; et, dans les conditions actuelles de la Chine moderne, cette source de richesse nationale dont s'efforcent de vivre les deux tiers de la population, n'est pas assurée.
Certains vice-rois et particulièrement les Mandchous Siliang et Choueitcheng, ennemis des transformations politiques qu'ils estimaient au moins prématurées, comme aussi Tchangtche tong, le savant lettré, promoteur du savoir nouveau, protestèrent qu'une transformation économique du pays devait précéder et déterminer la rénovation sociale projetée. Si l'agriculture ne
semble pas être le moyen qu'on ait choisi pour assurer le développement de l'Empire, qui lui doit sa stabilité dans le passé, examinons la part du sous-sol; les monts de la vieille Chine lui rendent-ils la richesse que la plaine n'offre plus aujourd'hui ?
Le Foyer minier
La question minière hier et aujourd'hui. — Complexité des situations acquises. — Le Peking syndicdte et Kai-ping. — Le foyer fer et charbon du Chansi. — La valeur du mineur chinois. — Le chemin de fer du Chansi.
Sous les Ming, comme un fonctionnaire du Tcheli demandait l'autorisation d'exploiter les mines de fer de Tseutcheo, l'empereur Taitsou lui fit répondre : (( Un fonctionnaire doit faire valoir les vertus de son district, non ses richesses » et il l'exila à l'autre bout de l'Empire, à l'île de Hainan. En 1602, l'empereur Chenntsoung tombe malade à Péking. On lui assure que c'est parce que l'ouverture des mines du Koangtong qu'un eunuque fait exploiter, a troublé le pouls et dérangé la circulation de la terre; sur l'ordre impérial on rebouche les ouvertures et, dit l'histoire, le lendemain l'empereur se trouva guéri.
La Cnine raisonne autrement aujourd'hui. Ses richesses inexploitées sont ardemment convoitées, et le gouvernement promulgua, en mars 1904, un règlement minier fixant les redevances que devraient lui payer les exploitants; puis il le revisa, et finalement, les con-
ditions qu'il exigea furent telles que le corps diplomatique de Péking ne put y souscrire, tant la préoccupation de la Chine aux Chinois visait à décourager les efforts des étrangers disposés à engager dans ces entreprises leur argent et leur activité. La Chine ne veut pas tolérer — moins libérale en cela que le Mexique — que des mines chinoises puissent appartenir à des compagnies étrangères ; elle n'admet pas que ces compagnies constituées grâce à des capitaux étrangers échappent ainsi à la législation chinoise. Dans la crainte de perdre ce qu'ils considèrent comme leur patrimoine, les Chinois refusent aux capitaux miniers étrangers l'autorisation de travailler en Chine, à moins de se soumettre à une réglementation mal déterminée et faite au profit des prétentions mandarinales, et de leur abandonner en outre la direction proprement dite des affaires. Pour l'exploitation des mines, comme pour la direction des chemins de fer, le Chinois prétend se réser\^er le droit de rachat, afin d'être maître chez lui et d'avoir la signature en dernier. A cause de ces difficultés, des groupements puissants comme le syndicat aujourd'hui anglo-japonais, Cathay Mining^ qui avait, en 1902, obtenu l'autorisation d'introduire du capital étranger pour l'ouverture de mines de Mandchourie, particulièrement au nord de Yalou sur la frontière de l'ancienne Corée, comme le groupement anglais qui a des droits sur le charbon près de Kirin, et comme celui qui a trouvé de l'or et de l'argent à Sasoungkang, aucune de ces entreprises n'est entrée dans la période active et si rémunératrice des mines de Foushoun, où les Japonais exploitent le charbon, après avoir succédé aux Russes selon le traité de Portsmouth.
Ce n'est pas à dire qu'il y ait en ce moment un arrêt
dans la production minière ; au contraire, les statistiques nous montrent un mouvement progressif d'une grande intensité. Pour le charbon, la Chine non seulement en utilise de plus en plus pour son industrie naissante, mais en exporte déjà beaucoup; presque toute la production mandchourienne s'en va au Japon.
Tsingwangtao, le port de la compagnie du Kaiping dans le Tcheli, exportait, en 1906, 180 047 tonnes; en 1907, 186 816; en 1908, 239 570; en 1909, 427 216.
Tientsin, où arrive par le train le charbon du Chansi, et par le grand canal celui du Peking syndicate^ exporte 77 323 tonnes. Tsingtau reçoit ce qu'on extrait dans les mines de Fongtse au Chantong, soit 92 23 1 tonnes. Changcha enregistre en 1909 une sortie de 283 641 tonnes venues de Pingsiang alors qu'il y en avait seulement 75 i53 en 1908,4667 en 1907 et 3 377 en 1906. Or, à Tongchan, pour le Kaiping, ce sont des Anglais qui s'occupent de l'affaire commerciale et des Belges qui ont toute la direction du fonds. Au Chansi, il y a sept Allemands à Tchingtching, localité située au kilomètre 44 du chemin de fer de Tayuen; Fongtse a toute une colonie allemande, de même que la mine Jamieson au Honan comporte tout un village anglais. A Pingsiang, les Allemands travaillent pour le compte d'une société chinoise dont le président et principal actionnaire est le ministre même des communications, Chengkongpao ; âgé d'une cinquantaine d'années, ancien secrétaire particulier de Lihongtchang, promoteur des télégraphes et de la navigation à vapeur sous compagnie chinoise, négociateur pour la construction des principaux chemins de fer chinois, fondateur de la Banque impériale, promoteur de l'envoi de jeunes étudiants à l'étranger, créateur
avec Tchangchetong des aciéries d'Hanyang, le Pittsburg de la Chine, gros actionnaire d*une cotonnière changhaïenne, c'est un des pionniers de la Chine moderne.
Mais, quoique les étrangers soient partout où le charbon sort du sol chinois en quantité rémunératrice, leur situation est fort complexe. Prenons la société anglaise dite du Peking syndicale qui exploitait du charbon au Nganhoei et avait aussi des affaires au Chansi et au Honan. En 1902, elle demande au gouverneur du Nganhoei l'autorisation d'exploiter la mine de Tongkoanchan. C'est accordé; mais le ministère des affaires étrangères à Péking ne ratifia pas et déplaça le gouverneur qui fut envoyé au Tchekiang. Deux ans après, le ministre d'Angleterre et le ministère des affaires étrangères chinois étant tombés d'accord, la compagnie anglaise fut autorisée à exploiter au capital de i million de livres sterling, sans augmentation possible. Il fallait en outre commencer l'exploitation douze mois après cette permission, et ce, sous peine d'annulation. Le chargement et le débarquement des matériaux de ou pour l'exploitation, ne s'opérerait que dans un port voisin déterminé. Le délai d'exploitation imparti était de soixante ans et dans un rayon de 10 kilomètres aucune entreprise voisine ne devait dépasser celle-ci en importance. Enfin la Chine percevrait un gros impôt sur la production. On refusa un délai de cent ans et un rayon de i5 kilomètres.
Or, la compagnie anglaise fit les routes, les terrassements, la voie ferrée, tout cela au milieu des difficultés créées par les protestations et les manifestations de la population ; et l'exploitation commença, douze mois moins cinq jours, affirment les Européens, après l'au-
torisation, treize mois soutiennent les Chinois pour faire résilier le contrat. Voulant en finir, la compagnie proposa un contrat de trente ans seulement, un privilège sur 25 kilomètres à la ronde, et même la participation pour moitié des capitaux chinois. Péking refusa ; on voulait l'annulation des contrats ; on racheta l'affaire.
La plus importante entreprise de charbon, ce sont les mines de Kaipmg. Le dividende servi au capital social, qui est de 25 millions, a été, pour le huitième exercice, clôturé le 28 février 1909, de i5 p. 100, les bénéfices ayant dépassé 5 millions, sur lesquels i million fut prélevé pour les amortissements. L'extraction a été de i 226069 tonnes, et la vente de i 149336. En 1907, l'extraction dépassait à peine le million de tonnes, et, en 1910, elle atteint i 35oooo. En outre, grâce à de nouvelles installations électriques, inaugurées le 1 1 juin 1907, d'importantes économies ont été réalisées, si bien que le prix de revient se trouve diminué. Peu à peu, tous les services seront ainsi actionnés électriquement, comme le sont déjà les ventilateurs et les treuils. Le marché de la Compagnie s'étend, grâce au transport régulier sur ses cinq bateaux, jusqu'à Canton, Hong Kong, Singapore même.
L'exploitation comprend trois carreaux: Tongchan, ouvert en 1879; Linsi, à 25 kilomètres de là, ouvert de 1889 a 1896; enfin, la galerie du Nord-Ouest, ouverte en 1894. La redevance est payée au taotai de Tientsin. En i883, on sortait 109000 tonnes; en 1896, 460000 à Tongchan, et i5oooo à Linsi; en 1899, 528000 et 25oooo ; en 1908, 801 000 et 425000. En 1910 on pense extraire des deux endroits, pendant au moins trois
ans, 2 millions de tonnes annuellement. A Tongchan 4000 ouvriers travaillent au fond, au Nord-Ouest 700, et 71 5 à Linsi, et la moyenne journalière d'extraction est respectivement de 2282, 3o8 et i5i5 tonnes; le boisage des galeries est remplacé en beaucoup d'endroits par du briquetage, la Compagnie ayant aussi des fours à briques. Les dépenses sont respectivement dans les trois mines : pour le bois, 35oooo, 100 000, looooo francs ; pour les briques, on en emploie 4968000 dans la première mine, i iioooo dans la seconde, 2 5 12000 dans la troisième. Les mineurs reçoivent leur salaire chaque mois, selon le nombre de wagons amenés à la surface, ils sont payés par l'intermédiaire des embaucheurs qui les ont engagés, et que la compagnie connaît seuls. Tous les hommes du fond sont logés dans les ateliers, de manière qu'on les ait sous la main en cas de peste et qu'ils se laissent inoculer. On augmente les primes chaque année sur la demande du chef du personnel. Le matériel vient d'Europe. Depuis 1894, aux Anglais se sont adjoints des Belges comme techniciens. Il y en a onze à Tongchan, six à Linsi et les notes sont transmises à Bruxelles par le bureau anglais de Tientsin, qui n'exerce de ce fait aucune ingérence.
Si brillante que soit cette situation, elle n'est pourtant pas de tout repos. Les Anglais protestent auprès du gouvernement chinois à cause de l'exploitation chinoise des mines voisines, à Loutcheo. Or, loin de consentir d'arrêter les travaux à Loutcheo, commerçants, notables, étudiants pétitionnent en se disant injustement dépossédés de Kaiping dont ils réclament la restitution. <( Nous, Chinois, travaillions à Kaiping
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bien avant les troubles de 1900, disent-ils; comme à ce moment la mine fut menacée, Tchang ye mo, pour conserver les chantiers, pria les Anglais d'y planter leur drapeau. » En 1901, toujours selon eux, il fut convenu que les capitaux anglais viendraient se joindre aux chinois pour assurer un plus rapide développement : on amena alors des ingénieurs nouveaux et du matériel. Une clause de l'arrangement survenu portait qu'il y aurait deux conseils d'administration, l'un à Londres, l'autre en Chine. Les Anglais, la déclarant irréalisable, n'en tinrent pas compte, et l'on n'admit pas de conseil d'administration chinois. En outre, grâce à une augmentation du capital, les Anglais devinrent principaux actionnaires de la Compagnie, qui fut complètement entre leurs mains après l'éviction de Tchang ye mo. Celui-ci alla à Londres engager une action en restitution de titres et il fut débouté. A son retour, Yuanchekai Tavait destitué.
« Le contrat primitif a été passé, dit le ministère des Affaires étrangères chinois, entre le gouvernement de Péking et une société chinoise. » La question est de savoir si les Anglais ont légitimement succédé aux droits de cette société comme on l'a jugé à Londres; et le commerce et la politique se trouvent être ainsi intimement mêlés.
Les Chinois connaissent leurs richesses depuis que les étrangers les ont mises en évidence et ils en sont fort jaloux. A côté d'un communiqué officiel disant, par exemple, que, dans la province de Moukden, il n'y a pas moins de 177 centres miniers, dont 55 d'or, 5 d'argent, g de cuivre, 7 de fer, 9 de plomb, 55 de charbon, on lit une énergique protestation des notables des provinces minières, Chansi, Chensi, Honan, contre
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l'accaparement des richesses nationalespar les Anglais. Des recherches géologiques ont appris qu'il y a au sud du Yangtse un immense bassin houiller couvrant le Yunnan, le Kouangsi, et rejoignant les mines du Tonkin. Dès qu'on circule dans le Hounan, on rencontre très souvent des exploitations d'anthracite à fleur de sol, et l'on croise de petits chevaux chargés de trois grosses pierres noires luisantes, ficelées une' sur chaque flanc et une sur l'échiné, ou des ânes portant leur charge dans des corbeilles de chaque côté du bât. Que de fois, à l'auberge, on m'a apporté des arséniures, du réalgar rouge et pétillant au soleil en me disant : il y a de l'or, de l'argent à tel endroit; ou l'on me présentait une poudre, m'affirmant qu'un tel — et l'on me citait un prospecteur de passage — la payait tant. Effectivement, on a bien essayé au Hounan, à Ping Kiang, de tirer de l'or, mais sans obtenir de meilleurs résultats que ceux cherchés au Chantong par les Anglais d'abord, par les Allemands ensuite.
J'ai vu à Tchangtcha l'usine oii les Chinois traitaient l'argent. Il y a, en outre, des fonderies indigènes d'antimoine, et les Allemands dirigent à Wout'chang, au Houpé, une usine d'enrichissement du minerai, oij sont aussi traitées des galènes; 42000 piculs (le picul vaut 60 kg. 453) d'antimoine hounanais sortaient d'Hankeou en 1906, et no 000 en 1909 : dont un tiers à destination de la France, soit pour plus de 600000 francs, un autre tiers environ pour la Belgique et un sixième pour l'Allemagne. La moitié du plomb hounanais va en Allemagne (34 iS/ piculs), après avoir été acheté en 1906 et 1907 par la Belgique; les calamines de Yeotcheo — 1 18080 piculs — passent pour les trois quarts en Belgique. Enfin le fer, le fer du Hounan qui n'a d'égal
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que celui du Chansi, le plus réputé de Chine pour les sabres et les poignards, mais particulièrement le fer de Tayé — cette merveilleuse montagne de fer en exploitation — sort manufacturé des hauts fourneaux d'Han-Yang : sur 1261992 piculs exportés en 1909, deux fois plus qu'en 1907, un tiers va au Japon et i3i 7i3 aux États-Unis sous forme de rails. La moitié de la production en minerai de Tayé, selon les conventions, prend aussi le chemin du Japon, soit 1473 36o piculs.
Mais le plus riche centre minier de l'ancienne Chine, encore qu'il soit presque inexploité aujourd'hui, c'est la région montagneuse du Chansi et du Chensi, tout le contrefort de la plaine agricole. Fer et charbon se trouvent à la fois dans ce riche bassin minier, sans compter le sel et la pierre d'azur. De même que la plaine, c'est à la voie ferrée que ces monts devront leur mise en valeur, maintenant que le chemin de fer du Chansi va assurer l'écoulement vers la mer des matières lourdes de la haute région. Tientsin, dans le golfe du Petchili, jouera le rôle d'Haiphong au sud.
En 1910, des deux puits de Tchingtching, profonds d'une centaine de mètres, il sortait plus de 600 tonnes de houille par jour; et la société sino-allemande, au capital de 5 millions de marks, va à l'économie comme beaucoup d'autres affaires allemandes en Chine; elle utilise comme traction, sur sa petite voie ferrée, les trois locomotives qui avaient servi au port de Tsingtau. Les Allemands ont commencé là l'œuvre entreprise dans tout leur domaine colonial : le reboisement des monts; et l'immense cuvette est plantée d'acacias de si belle poussée que des arbustes d'un an qui, grandis,
seront excellents pour le boisage de la mine, atteignaient déjà o m. 75 à I mètre de hauteur.
Yangtsiunexpédiaitmensuellementplusde 1 5 000 tonnes d'anthracite, mais le trésorier de la province faisait tout son effort pour que l'exploitation fût uniquement entre les mains chinoises. C'est un spectacle impressionnant qu'une chevauchée dans la cuvette de Ying-ing, aux rocailles escarpées et sans verdure, à travers des terrains aussi nus et désolés que les plus sauvages gorges du Yangtse, par des chemins noirs et jaunâtres remplis de scories de fer, de tubes cassés inutilisables, de tout un déchet dont l'outillage européen tirerait encore beaucoup ; tous ces hauts fournaux aux gueules flamboyantes dans la nuit, ronflent pour fournir l'Empire de marmites de fer, de même que Kingtetchen avec ses centaines de fours alimente l'Empire et même l'empereur des fines poteries du Kiangsi. Tchetcheo, Pingting, la mine de Chepoutsoei, toute cette contrée, qu'on escompte assez riche pour fournir de houille et de fer le monde entier, répondra-t-elle bientôt aux espoirs fondés sur elle ?
Le Chinois n'a pas su, en travaillant le sol, assurer son aisance; tirera-t-il meilleur parti du sous-sol? Initié par l'étranger saura-t-il retenir la leçon et suivre le mouvement ? L'Université de Tayuen a été dotée d'un laboratoire fort bien aménagé. Y dressera-t-on la carte géologique et minéralogique de ce foyer minier ? En travaillant dans les galeries solidement étrésillonnées, construites par l'étranger, après avoir vu l'effet des treuils d'extraction, des pompes d'assèchement, de la ventilation, de toute une machinerie mue à l'électricité, le Chinois, de retour à ses trous inondés, plein
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d'éboulis, chauds et empestés, comme j'en ai vu plus d'un, le Chinois moderne reconnaîtra-t-il malgré sa fierté que c'est la vie, la santé et l'aisance qu'apporte l'Européen? La Chine adoptera-t-elle les procédés électrométallurgiques ? Au point de vue minier, non seulement elle a la matière première mais elle possède pour l'évacuation un instrument excellent, le chemin de fer dit du Chansi, chef-d'œuvre technique de la Société française de construction et d'exploitation des chemins de fer en Chine. Le bilan au 3i décembre 1909 se solde par un bénéfice net de 625167 fr. 84, qui a permis la distribution d'un dividende de i5 p. 100 aux actions et l'attribution de 417668 fr. 61 au fonds de prévoyance, porté ainsi à 2014 171 francs. Cette réserve ne saurait être mieux employée qu'à commencer le prolongement de la ligne.
La Chine surtout possède un avantage considérable : comme travailleur à la veine, le Chinois est un excellent ouvrier. Sa force, sa sobriété, son endurance, sa discipline, son obéissance au syndicat, au chef de groupe, en font, par exemple, un élément important de succès dans nos mines du Tonkin. Sera-t-il mis à même d'appliquer chez lui, fructueusement, les qualités qu'il porte au dehors ? Le gouvernement chinois autorisera-t-il ou créera-t-il lui-même l'exploitation moderne de ses trésors ? Les autorités cesseront-elles de boycotter les voies ferrées en grevant de gros droits le transport par wagon, au bénéfice des misérables pistes muletières, et se mettront-elles à la tête du progrès pour la production comme pour les communications?
Les monts et les champs ne pourront mettre le peuple de Chine à la hauteur des peuples modernes que si la
partie instruite du pays sait ne pas gaspiller ces richesses naturelles et utiliser ces activités humaines. Les unes et les autres mettent la Chine dans les meilleures conditions au moment où elle entre en contact avec le monde. Pourra-t-elle en tirer parti? et quel est son savoir ?
Les plaines de Singanfou ont été assez glorieuses dans l'histoire; le musée de la capitale, le Pcilin, et surtout les sculptures du déâlé de Longmen attestent encore la grandeur de la région. Reprendra-t-elle l'éclat que semblent lui promettre les trésors de son sous-sol? La richesse renaîtra-t-elle ou scra-t-elle étonffée dans cette région? Les ruines si imposantes encore d'un passé si brillant n'inspireront-elles pas aux modernes lettrés l'idée de ne pas entraver un avenir digne d'elles?
Le Foyer intellectuel
Wout'chang centre universitaire. — Les préoccupations scolaires autour de Tchang tche tong. — Le quartier des écoles, bâtiments et personnel. — Maîtres et élèves. — L'enseignexnent. — Résultats médiocres dans les écoles, meilleurs dans la région. — Les usines modèles. — Hanyang et l'œuvre industrielle du plus grand lettré moderne.
Les Européens connaissent à peine Wout'chang, capitale provinciale, résidence d'un des vice-rois les plus puissants, qui a autorité sur deux des plus riches et importantes provinces de la Chine centrale, le Houpé et le Hounan. Le bateau de Changhai accoste au bund^