I.A CHINÉ
io 5
avec beaucoup de solennité la dépêche de l’empereur à lord Amherst, après l’avoir respectueusement élevée aüdessus de sa tête, en la tenant des deux mains. Cette dépêche était enfermée dans un rouleau de soie jaune; Toute l’assemblée passa ensuite dans unè autre tente contiguë, où S. Ex. sir George Staunton (qui avait alors repris son ancien poste à Canton) , et l’autre commissaire s’assirent à gauche, et le vice-roi , ses lieutenants et le hoppo, de l’autre côté. C’était ce même Tsiang-ta-jin qui avait tant tjrannisé les Anglaisa Canton depuis i 8 i 4 , et dontla mission avait particulièrement pour objet de se plaindre. Ses regards, en cette circonstance, trahissaient ses sentimens d’inimitié ; mais une tentative qu’il fit pour dire quelque chose d’incivil, fut reçue de manière à le faire rentrer en lui-même, et il s’estima heureux depouvoir cacher son embarras, en se retirant subitement, ce qui mit fui à la conférence. M. Barrow calcule (i) que l’ambassade de lord Macarlney a coûté au gouvernement chinois une somme équivalente à 170,000 livres sterling, celle de lord Amherst doit lui avoir coûté à peu près autant, durant les cinq mois qu’elle est restée à sa charge. Il ne faut donc pas s’étonner s’il n’est pas très désireux de semblables visites.
On a remarqué souvent, avec raison, que cette mission infructueuse a été suivie d’un plus long intervalle de tranquillité et de liberté. Effectivement, depuis 1816 jusqu’en 1829, le commerce anglais n’a pas été une seule fois suspendu , si ce n’est lors de l’affaire de la frégate la Topaze, en 1822, et encore le gouvernement de Canton se trouva-t-il alors heureux de pouvoir faire les premières avances pour la continuation des relations établies.
En 1820, un accident malheureux donna lieu à des transactions d’une nature très remarquable, qui prou-
(i) Traiiels in China, pag. 6o5.
loG I
vèrent combien le gouvernement avait à cœur d’éviter une discussion avec les Anglais. Quelques bateaux d’un des vaisseaux de la compagnie étaient en rivière, lorsqu’ils furent brutalement assaillis par une troupe de Chinois, armés de pierres. L’oQicier qui commandait les canots lit feu par-dessus la tète des agresseurs , pour les obliger à cesser; mais la décharge atteignit malheureusement quelques jeunes garçons qui étaient vis-à-vis sur un bord élevé et en tua un. Les Chinois demandèrent, comme de coutume , qu’on leur livrât quelqu’un ; mais le comité insista sur l’impérieuse nécessité qui avait commandé le feu , et sur la nature purement accidentelle de l’événement.
Dans le même moment , le boucher à bord d’un des • vaisseaux se suicida ; les Chinois , en apprenant sa mort, la mirent aussitôt à profit; ils affirmèrent qu’il devait être l’individu qui avait tué le jeune garçon. Ils s’empressèrent de nommer une commission d’enquête, composée de mandarins qui, après avoir examiné le corps, décidèrent à l’unanimité que le boucher avait dû être le coupable ; en conséquence , le commerce fut repris comme auparavant.
Toute cette procédure montra le désir sincère qu’avaient les autorités d’arranger l’affaire à l’amiable, dès qu’elles eurent désespéré de prendre possession de quelque victime, et de l’étrangler sans procès; mais elles allèrent encore plus loin. Une personne d’un certain rang, scandalisée de ce qu’elle regardait comme l’indigne con- , duite du gouvernement, fit son possible pour engager le père du petit garçon à déclarer qu’il ne se trouvait point satisfait que le boucher eût été le meurtrier de son fils ; les mandarins emprisonnèrent immédiatement toutes les parties, et punirent l’instigateur de la plainte, comme coupable d’avoir voulu exciter à la dissension et au désordre.
11 nous reste maintenant à raconter brièvetnent deux autres cas d’homicide qui arrivèrent à peu d’intervalle l’un de l’autre , et qui présentent un contraste très remarquable.
Le premier, qui compromit les Américains , démontre les funestes conséquences de la désunion parmi un certain nombre de commerçants , dont chacun est influencé par ses sentiments et ses intérêts personnels. Le second , qui impliqua les Anglais , doit rester à jamais pour exemple des avantages que l’on peut tirer en Chine dîme persévérance et d’une union ferme et bien oi^anisée, contre la conduite brutale des habitants.
Le 23 septembre 1821, un matelot italien, nommé Francis Terranova, appartenant au vaisseau américain l'Emily , fut la cause malheureuse de la mort d’une femme chinoise qu’il vit, dans un bateau bord-à-bord, vendant des liqueurs spiritueuses à l’équipage. 11 lui jetta du haut du pont une jarre de terre qui la frappa au front; elle tomba aussitôt par-dessus le bord et disparut, soit qu’elle eût été étourdie du coup, soit que l’aiguillette de bois à laquelle sa rame était attachée se fût brisée, lorsqu’elle voulut s’éloigner du vaisseau ; de toutes manières, le commerce américain fut suspendu jusqu’à ce qu’on eût livré le coupable. Les Américains consentirent à ce qu’il fût jugé à bord du vaisseau ; et après cette procédure dérisoire , dans laquelle on n’entendit pas un seul témoin, en faveur du prisonnier, et où l’on refusa l’offre du docteur Morrison, qui se proposait pour interprète, le pauvre matelot fut déclaré coupable et mis aux fers par les Américains, selon le désir de ses juges.
Au bout d’une semaine , il s’éleva des plaintes et des discussions parmi ceux dont les transactions commerciales souffraient du retard qui leur était imposé ; aussi , lorsque les autorités demandèrent qu’on leur livrât l’Italien, pour qu’il fût jugé une seconde fois à Canton, on
LA cniMBi
répondit aux marchands hong qu’ils pouvaientle prendre. Selon les propres paroles du docteur Morrison, il fut « abandonné par ceux-là mêmes qui auraient dû le protéger. » Tous les Européens, les Américains compris, furent exclus de son prétendu procès; le lendemain au point du jour, il fut traîné au supplice, contrairement aux formes prescrites par les lois chinoises , et cruellement étranglé. Le goirv ornement de Péking fut en même temps informé qu’il avait été jugé publiquement, et que le consul américain avait assisté à son exécution. ’
Le succès des Chinois, en cette circonstance, devait nécessairement les enhardir dans l’affaire suivante, qui eut lieu à quelque temps de là. Comme la frégate anglaise la Topaze était à l’ancre près de l’ile de Lintin , le i 5 décembre 1821 , une escouade dé matelots désarmés qui faisaient de l’eau sur le rivage , fut soudain attaquée , des plus brutalement, par les naturels armés de lances et de longs bambous. Le lieutenant qui commandait la Topaze, voyant depuis le tiUac la situation critique de ses gens, dépêcha à terre un détachement de soldats de marine qui , par leur feu , couvrirent la retraite des matelots; en môme temps il fit décharger quelques coups de canon sur le village voisin , pour le tenir en respect. Quatorze marins furent transportés à bord , blessés , et plusieurs dangereusement; il fut prouvé plus tard que deux Chinois avaient été tués et quab e blessés.
Le 19 , le capitaine Richardson écrivit au vice-roi pour se plaindre de l’agression , en faisant peser tout le blâme des conséquences sur les Chinois; mais ce dignitaire ne voulut point communiquer avec lui. Enorgueilli sans doute de son dernier succès, lors de l’affaire de l’Italien, il menaça de rendre le comité de choix responsable , et d’arrêter le commerce de la Compagnie jusqu’à ce qu’on lui eût livré deux Anglais.
Le comité, voyant que ses représentations étaient in-