‹ La Chine ouverteChapitre 12 sur 14 · III · texte numérisé non relu

III

Opinions d'un Môdocin. — Les Couleurs et les Maux. — Le Gin-Scng. —

La Liqueur d'Ininiorlalité. — Notions anatoniiquos.

— Le Pouls-Proplièle. — Les Cliinois honiœopathes. — De la Condition des Femmes.

Lorsque j'arrivai à King -Te-Ching , la fille du ti-tou-che était gravement malade , et la joie qu'elle témoigna de me revoir attestait son peu de confiance dans le savoir des médecins indigènes. Je conviendrai , — nonobstant les égards qu'on se doit entre confrères , — qu'elle avait raison de se méfier d'eux. A part quelques découvertes, dues à une observation sagace des phénomènes morbides , la médecine chinoise , compliquée d'astrologie et de croyances superstitieuses , mérite à peine le nom de science. Je trouvai le médecin de mademoiselle As-Say très-préoccupé de savoir si elle était malade du foie , et devait être traitée par des médecines vertes dépendantes de l'élément bois, ou bien attaquée du cœur, ce qui le mettrait dans la nécessité d'opérer par des médecines rouges dépendantes de l'élément feu. Contre les maux de l'estomac, il emploie les médecines jaunes; les blanches contre ceux des poumons , les noires contre ceux des reins. Sa drogue favorite est le gin-seng [jin-chen ou nmdsln], dont le nom signifie <• la merveille du monde, » et qui est regardée comme une sorte de panacée universelle. Les botanistes européens lui ont donné le non^i de pimax (piinqucfolius , et telle est sa réputation , qu'on le paie juscju'à dix fois son poids en argent. Cette plante , dont les empereurs ont voulu monopoliser le commerce , se trouve principalement dans les montagnes de Shan-Tung et du Leao-Tong ; mais elle n'a de valeur que si on l'a cueillie à certains jours pro])i{ es de la seconde, de la quatrième et de la huitième lunes. On kii substitue au besoin le chyn-Jen [ophioriza-mungos], dont l'influence fébrifuge est renommée dans tout l'Orient.

Le plus grand nombre des remèdes chinois est emprunté au règne végétal; néanmoins le mercure, généralement extrait du cinabre ou vermillon , ])ar des procédés chimicjues fort impar-

faits , est la base d'un grand nombre de préparations , et entre autres de la " liqueur d'immortalité , - fréquemment administrée malgré les accidents que son emploi détermine tous les jours.

Je connaissais maintenant assez les habitudes du pays pour ne pas craindre d'engager une discussion avec le docteur auquel je me trouvais momentanément associé. 11 me fut donc permis de juger par moi-même l'inanité de son orgueilleuse science. Il pousse le vague des notions anatomiques tout aussi loin que le faux médecin de Molière , et place comme lui le cœur à droite et le foie à gauche. A ce propos, je ne puis omettre une de leurs notions physiologiques les plus curieuses. Persuadés que le nez est la première partie de l'homme qui se forme dans le sein maternel , ils donnent au plus reculé des aïeux le nom " d'ancêtre -nez; " et, par une raison analogue, le dernier des descendants est désigné comme " le petit-fils-oreille. »

Chimiste insuffisant, tout à fait étranger à la botanique, n'ayant qu'une idée confuse de l'anatomie et de la physiologie humaines, il est aisé de deviner comment mon collègue chinois

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traite ses malheureux clients. Tâter leur pouls est sa grande

affaire. Il a vingt-quatre manières différentes de constater ce diagnostic universel; et, sans autre moyen d'enquête, il se fait fort de découvrir, non-seulement la place et la nature des maladies , mais les futurs contingents d'une santé que rien ne dérange encore. L'état du pouls lui annonce si une femme doit être stérile ou féconde; il juge de même si ses enfants seront des garçons ou des filles. Bref, il n'est rien, soit du passé, soit du présent, soit de lavenir, que ne lui révèle la circulation plus ou moins accélérée du sang dans telle ou telle partie du corps.

Il ne faut pas que ces idées absurdes , dont on retrouverait aisément l'équivalent chez les empiriques du moyen-âge européen, nous fassent oublier que l'art de guérir doit aux médecins chinois quelques-unes de ses pratiques expérimentales les plus précieuses. L'inoculation nous est venue, — avec la petite vérole , il est vrai , — de l'Empire du Miheu , où elle se pratiquait d'une manière grossière en plaçant dans les narines du patient un morceau de coton en rame, imbibé de virus. Le moxa est aussi un remède chinois rapporté par les navigateurs hollandais, et l'on serait tenté de croire que l'homœopathie ellemême est sortie toute armée du cerveau d'un fils de Han ; du moins est-elle d'accord avec certains procédés de la thérapeutique chinoise. Le médecin de mademoiselle As-Say s'oppo ait à une saignée que je jugeais indispensable , « parce que , •• disait-il , " la fièvre doit être regardée comme un pot qui bout ; c'est le feu qu'il faut diminuer, et non point la hqueur contenue dans le vase. Plus celle-ci sera réduite , plus forte sera l'action de la flamme extérieure. « Hahneman et ses disciples ne désavoueraient pas cette doctrine.

Nonobstant ce (pi'elle avait de spécieux , je m'obstinai à guérir la jeune malade d'après des méthodes plus éprouvées; et. pour la seconde fois , la Providence bénit mes efforts. J'acquis ainsi de nouveaux droits à la contiance et à l'amitié de cette jeune et charmante fille, cpii sembla dès lors m'adopter pour frère.

Seulement après sa convalescence , je lui fis part des changements survenus dans sa destinée. Ils l'affectèrent beaucoup

moins que je ne le prévoyais. En épousant Tso-Hi, mademoiselle As-Say n'aurait fait qu'obéir à la volonté paternelle , contre laquelle, en ce pays , aucune influence ne prévaut.

Une fille surtout ne s'en affranchit guère. N'est-elle pas, dès sa naissance , vouée au mépris , regardée comme un être d'une condition radicalement inférieure? On a vu de ces créatures dédaignées acquérir des talents d'un ordre élevé, sans pour cela se croire dégagées de leur infirmité native. L'une d'elles , Pan-Hoeï-Pan , comptée parmi les écrivains célèbres , s'est appliquée dans ses écrits à humilier son sexe en lui rappelant sans cesse le rang inférieur qu'il occupe dans la création , et les modestes fonctions qui doivent être son apanage exclusif.

" Quand un fils est né, » dit-elle d'après un poète , " il dort sur un lit ; il est vêtu de robes, et joue avec des perles. Chacun obéit à ses cris de prince ; mais, quand une fille est née, elle dort sur la terre , couverte d'un simple drap ; elle joue avec une tuile : elle est incapable ou de bien ou de mal ; elle ne doit songer qu'à préparer le vin et la nourriture, et ne point chagriner ses parents.»

Suivant une coutume ancienne , — et c'est encore Pan-Hoeï- Pan qui la rappelle , — au lieu de se réjouir quand naissait une enfant du sexe inférieur, on la laissait pendant trois jours entiers par terre , sur quelque pauvre tas de chiffons , et la famille ne témoignait en aucune façon qu'elle prît la moindre part à cet événement insignifiant. Ce temps expiré , on accomplissait à peine quelques cérémonies futiles qui contrastaient avec les réjouissances solennelles auxquelles donne lieu la naissance d'un enfant mâle. Pan-Hoeï-Pan reconnaît la sagesse de cet usage , qui prépare la femme au juste sentiment de son infériorité. Partout on trouve la même différence. Le mari à qui sa femme légitime a donné des fils dérogerait en prenant une seconde femme; s'il n'en a que des filles, rien ne lui semble plus légitime. Une femme mariée ne peut point commettre de crime ; la responsabilité tout entière pèse sur le mari. Enfin, un proverbe chinois rappelle aux femmes qu'elles sont trois fois dépendantes : « de leur père avant d'être mariées , de leur mari ensuite , et si elles deviennent veuves, de leur fils.

330 LE FAN-KOLEI

Il ne faut pas s'étonner que tant de sujétion produise à la longue un certain avilissement de l'intelligence. Les femmes, strictement renfermées dès l'âge de douze ans , ne sortent de leur prison domestique que })our aller brûler des parfums dans les pagodes, ou pour prendre l'air. sur des barques couvertes. Chez elles aucunes distractions , si ce n'est le soin de leur toilette , et , de temps à autre , le plaisir d'écouter les chants de ces improvisatrices errantes , qui vont de maison en maison , précédées et annoncées par un tambour. Les plus curieuses et les moins retenues disposent deux miroirs en manière de chambre obscure , et surveillent ainsi l'entrée ou la sortie des visiteurs qui pénètrent dans la maison. D'autres fois, quand leur rhaître et seigneur fait jouer la comédie devant ses hôtes, elles se

glissent d(M'rièroles cloisons de la salle à manger, ordinairement ti'eillissées de bambous , et assistent . invisibh^s , au spectacle. Noamnoms . le caractère équivoque des farces chinoises, et les

l'ii t'rncerl.

plaisanteries obscènes dont elles sont remplies, ennpêchent souvent les maris de tolérer cette infraction aux lois sévères du harem.

Mademoiselle As-Say m'expliquait d'une façon assez plausible son aversion pour le mariage. " Je ne suis astreinte , me disait-elle , qu'à une seule obéissance ; et pourvu que mon père soit satisfait de moi, ma vie s'écoule à l'abri du reproche. Une fois iriariée, le joug- deviendrait plus pesant. Non-seulement un époux aurait plein pouvoir sur moi; mais sa mère exigerait la plus entière soumission. Je serais tenue envers elle aux offices les plus serviles, et je ne donnerais pas un ordre qu'elle ne piit révoquer. Selon nos rites sacrés, rien ne m'appartiendrait en propre tant qu'elle vivrait , je ne pourrais ni donner quoi que ce fût, ni prêter le moindre ustensile de ménage. Si je recevais un présent, il faudrait l'offrir à ma belle-mère , et , sur son refus , la remercier comme s'd me venait d'elle. Indocile ou seulement désagréable , je subirais les châtiments corporels qu'il lui plairait de m'infliger elle-même, ou auxquels mon mari me soumettrait pour lui complaire. Ma belle sœur, — si j'en avais une, — aurait à mon obéissance des droits incontestables; car, selon l'expression d'un de nos auteurs anciens , » la nouvelle mariée ne doit être dans la maison qu'une pure ombre et un simple écho. " Son maître et seigneur peut impunément la frapper, et si elle levait la main sur lui , les magistrats la condamneraient immédiatement à recevoir cent coups de bambou. En outre , le divorce est prononcé sur les plus légers prétextes lorsqu'un mari e réclame. La stérilité , le mauvais caractère , la désobéissance aux parents du mari , le bavardage, les infirmités permanentes , sans compter l'adultère et le vol, tels sont les griefs dont un seul suffit pour motiver une séparation. Si elle n'a ni amis ni parents, qui la veuillent recevoir, l'épouse divorcée est reléguée dans une cellule obscure , loin des regards de son ex-mari , et celui-ci n'est tenu qu'à l'habiller et à la nourrir comme la plus vile de -ses esclaves. "

Pour ajouter à l'effet de ses lamentations , la jeune convalescente plaça sous mes yeux une sorte d'élégie composée sur la

misérable situation des femmes. " Est-il , disaient ces vers, un destin plus affreux, un sort plus dur? La vie toute entière de la femme est entre les mains du mari auquel on l'a livrée. A peine unie à lui , elle doit le suivre comme le serviteur suit son maître. Elle n'a plus de famille; en se séparant des siens, elle éprouve un regret amer; ses yeux sont changés en sources de larmes. Elle entend à peine, tant son désespoir est grand, le dernier adieu de sa mère éplorée. Personne ne compatit à sa douleur ; ses frères et ses sœurs eux-mêmes ne répondent à ses soupirs que par des cris de joie; et, tandis qu'elle frappe ^a poitrine dans la chaise magnifique où ils l'ont enfermée , les instruments de musique résonnent gaiement de tous côtés. Son front est orné de joyaux et de fleurs ; ses oreilles surchargées de

perles ; l'or et les broderies étincèloiit sur ses vêtements ; c'est le dernier effort de la tendresse paternelle. Le porche de la maison conjugale est orné de pavillons de joie et de guirlandes de fleurs; mai-? , à l'intérieur, que trouve-t-elle souvent? la misère et les privations. Pour ma part, j'y trouvai pire : l'orgueil et la pauvreté. Une belle-mère acariâtre, un beau-père infirme, semblaient chercher tous les moyens de me convaincre qu'on m'avait prise uniquement pour les servir. Leur fille,

Cortège d'une .Mariée.

cependant , oisive comme un hôte invité , passait la journée entière en préparatifs de toilette. Les plus durs travaux du ménage faisaient abondamment couler la sueur de mon front. J'étais obligée de me lever avant le jour, et la nuit avait étendu ses voiles les plus épais , que l'heure de mon repos n'était pas encore sonnée.

" Je devins mère; nouveau poids ajouté à mon joug de fer. Si j'arrosais de mes larmes la figure de mon enfant , je devais les essuyer aussitôt que paraissait mon mari , toujours prêt à s'irriter de ma tristesse. Pauvre enfant, qui doublait mes peines ! 11 était glacé de froid , et je n'avais rien pour le couvrir ; il me demandait du pain ; il se suspendait à mon sein flétri , et le trouvait desséché par l'inquiétude. Que de fois n'ai-je pas pris une corde pour me donner la mort, et mettre un terme à tant de peines ! 0 mon fils ! ma tendresse pour vous la fit tomber de mes mains , et l'idée de vous laisser orphelin me parut plus effrayante encore que l'affreuse perspective des douleurs qui m'attendaient. Il m'en coûta bien peu de couper mes longs cheveux et de les vendre pour vous venir en aide ; je me serais vendue moi-même si cela eût été possible. »

Pour se faire , du reste , une idée juste du naturel et des qualités acquises que les Chinois recherchent dans leurs femmes , pour apprécier le rôle qu'ils leur réservent , il suffit de lire les notices biographiques de quelques-unes d'entre elles proposées par les philosophes à l'admiration pubhque. Ces notices se ressemblent fort. La jeune héroïne est toujours remarquable par son goût pour l'étude et par son aversion pour la toilette. 11 est dit de l'une d'elles , comme preuve de son application : " que l'on pouvait, sans la troubler, voiler en partie les clartés de la lampe qui éclairait sa lecture. " On vante son attitude respectueuse devant ses parents , le soin qu'elle met à les servir , ses habitudes silencieuses , sa modestie qui lui fait refuser une tablette honorifique dont ses amis voulaient décorer, en mémoire de ses vertus , l'une des portes du village qu'elle habite. Fiancée d'un lettré qui meurt avant la consommation du mariage , elle lui garde une inviolable fidélité. Malgré la volonté contraire de

ses parents , volonté qu'elle parvient à changer par l'obstination de sa douleur, elle accomplit solennellement les rites funéraires dans la salle des ancêtres de l'amant qu'elle a perdu. Elle s'impose les jeûnes les plus rigoureux; et bientôt, minée parle chagrin , elle tombe gravement malade. Un médecin est appelé auprès d'elle ; mais elle se fait scrupule de lui confier son bras virginal , toujours caché, selon l'usage, par de longues manches. Cette honorable délicatesse la condamne à une mort certaine , et voici ses dernières paroles adressées à son frère aîné.

" Quand je serai morte, mes chagrins seront finis. Je crains que mon père et les parents de mon fiancé n'éprouvent une vive peine à se séparer de moi ; autrement je fermerais les yeux sans regret. » Puis elle ajouta : " Vous savez que durant ma vie je n'ai jamais porté ni le moindre joyau, ni des habits de couleurs voyantes; je souhaite que mon corps ne soit pas surchargé de ces ornements inutiles. "

Ainsi mourut la vertueuse mademoiselle Choo, dans la trentequatrième année de son âge.

Au suicide près, que le philosophe Luh-Choou. — l'auteur de ces récits et conseils , — paraît peu disposé à réprouver, et qu'il exalte au contraire comme une marque héroïque d'abnégation, il est aisé de juger que l'idéal des vertus féminines est en Chine , comme chez les peuples les plus civilisés , un mélange adorable de douceur résignée, d'obéissance silencieuse et d'affection constante.

I.o Déconim Icmiiiiii. — I,;i lîroiu'Kc à xiilos. — Ic-Mim' — Los ()ii;i(ro F.ncoinifs Los l'hiisirs iMuirm'ois. — VccimmI littsiutalior.

A partir du moment où mademoiselle As-Say fut complètement guérie, l'intimité de nos rapports dut cesser. Les barrières du décorum, raccomi)lissement des rites, s'élevèrent entre nous, et durant tout notre voyage de King-Te-Ching à Pe-King, je ne pris qu'un seul repas en commun avec elle; encore fallut-il [)our

cela des précautions extraordinaires. Le salon où nous nous réunîmes était partagé du haut en bas en deux parties égales par un grand treillis de bambous. Du côté de l'orient, on avait dressé une table sur laquelle étaient deux bougies allumées , et qui m'était destinée; une autre fut disposée du côté de l'occident , qui resta dans l'obscurité. A travers les lattes , mademoiselle As-Sa}^ pouvait distinguer mes traits ; mais mon regard ne perçait pomt les ténèbres qui rassuraient sa pudeur. Ce fut , du reste, le seul incident remarquable de ce long voyage, durant lequel , enfermé dans ma litière , je ne vis guère que des chars de toutes sortes , et parmi eux ces barques roulantes dont

un appareil de voiles accélèrejjla marche sur les routes parfaitement unies et sablées. Notre ;;/o!o ( patente scellée d'un mandarin ) nous assurait partout un accueil respectueux , et je

faisais d'ailleurs grand usage de mon éventail partout où je pouvais me croire l'objet d'une indiscrète et dangereuse curiosité. On comprendra que je vis arriver avec joie le terme de cet ennuyeux voyage. A mesure que nous approchions de Pe-King, le pays , plus accidenté , reposait nos yeux , et fatiguait nos porteurs par son inégalité montueuse ; et enfin , du haut des montagnes qui l'environnent au loin , nous vîmes , comme perdue au milieu d'une épaisse forêt , la grande cité où nous étions attendus. Les bouquets de bois attenant à différents cimetières , les arbres plantés en avenues près des couvents et près des villas, produisent cet effet remarquable. Toutefois ceci n'est vrai que de la perspective méridionale. Lorsque le voyageur approche de la ville par le nord , la hauteur des murailles arrête

son regard inqialient ; elles sont d'espace en espace flanquées de tours aux formes extraordinaires et gigantesques. Une fois les portes franchies , toute autre impression disparaît devant la

surprise qu'occasionne la disparition presque subite des édifices qu'on avait aperçus de loin. Toute maison chinoise habitée par des gens riches, et le plus grand nombre des édifices publics, sont au centre d'une ou plusieurs cours entourées de murs. Les rues sont assez larges et assez droites ; mais les maisons à façades mal alignées et délabrées. Des puits au milieu de la voie publique, des égoûts infects ouverts de tous côtés , une insupportable puanteur d'urine qui sort des trous pratiqués au coin de chaque venelle , témoignent que la recherche et l'extrême délicatesse des Chinois opulents ne se sont pas encore empreintes dans les mœurs publiques. Au total, cependant, les rues marchandes offrent un coup d'œil pittoresque; car, sans parler des boutiques ambulantes, où se débitent les fruits , la volaille, etc. ,

les devantures de chaque magasin , disposées avec des ornements variés , embellies par de vives peintures , relevées de cinabre et d'azur, concourent à former un ensemble presque

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éblouissant. D'ailleurs, sur les places publiques se dressent de tous côtés ces monuments en forme de portes (phai-Ieou ), qui ne sont pas , suivant une opinion généralement adoptée , des arcs de triomphe , mais bien des édifices commémoratifs élevés en l'honneur de tel ou tel particulier illustre, ou par ses amis , ou par ses descendants. Les phai-leou sont en bois ou en pierre, à trois ou cinq issues , selon la disposition des lieux.

Aucune grande rivière ne traverse Pe-King ; un seul canal ( yu-ho ], fort mal à propos honoré du nom de fleuve, roule dans un lit facilement desséché quelques eaux destinées à alimenter les étangs et les canaux du palais. De là pour les habitants une disette d'eau fort incommode; car un grand nombre des puits intérieurs ne donnent que de l'eau salée , et , pour s'en procurer d'autre , il faut envoyer au delà des barrières.

Les plans chinois de cette grande capitale la divisent en

(]uatre portions : la forteresse ou le Palais Impérial [iseu-hing-

Mandiiiiii visitant rAr{'-(l(>-ri'ioinph<> ('lové à son pcre

tching]) la Ville Rouge ou ville impériale ( lioang-tching ), dont les murs sont réellement teints en rouge , et dont les toits sont formés de tuiles jaunes ; la Ville Intérieure ( neï-tching], entourée de murailles , et qui passe encore pour une place de guerre , quoiqu'elle soit convertie en un véritable bazar ; enfin Xducaïtching , qui est en définitive le faubourg méridional dePe-King, mais qu'on a ceint d'un mur à cause de deux autels qu'elle renferme, et du grand nombre de voyageurs qui s'y arrêtent; on peut la considérer d'ailleurs comme l'entrepôt de toutes les marchandises qui se débitent dans la capitale. Elle n'est pas soumise à la rigueur des règlements militaires , et sert aux rendez-

vous de plaisir des bourgeois moccupés. La porte Thsian-3ien, les rues Sian-Yeou-Keou et Ta-Cha-Lar sont le réceptacle ordinaire de cette débauche inférieure.

Nous traversâmes les deux premières de ces enceintes pour arriver au dépôt militaire habite par Lun-Chung , qui en administre tous les ateliers. Il est situé derrière la porte orientale do

la Ville Rouge , et fort près du collège russe , dans la rue Péitchéi-kiai. Près de là sont les trois monastères thibétains et la célèbre montagne King-Chou dont les cinq sommets symétriques commandent le palais impérial. On la dit faite de charbon fossile , et destinée à fournir du combustible à la ville entière durant un siège de longue durée.

Lun-Chung nous reçut, sa fille et moi, comme si deux enfants chéris lui étaient revenus ensemble; et, quand je lui demandai 011 j' habiterais , ne croyant pas qu'il m'admît sous son toit en même temps que mademoiselle As-Say :

« J'ai prévu, me répondit-il , la difficulté dont vous me parlez , et j'ai sollicité pour ma fille des fonctions à la cour impériale. Le Fils du Ciel ne m'a pas refusé la faveur que je lui demandais , ma fille se rendra dès demain auprès des maîtresses du Ti-Kao-Houan-Tian , qui doivent la former à l'étiquette. Vous qui êtes mon fils , vous resterez près de moi. "

1,'Empcrcur et le Peuple. — Classes anciennes. —

Classes contemporaines. — Étrangers. — Ksclaves. — Personnes viles.

— Privilèges. — Les Neuf Rangs. — Le Fait et le Droit.

Les premiers mois de mon séjour à Pe-King furent consacrés il m'instruire des choses touchant à la politique, et je ne lus pas longtemps à me convaincre que les récits des missionnaires sur ce point donnent une idée fort erronée de la civilisation chinoise comparée à celle de l'Europe. Cette différence a deux causes : la première tient au temps où les jésuites écrivirent, temps déjà bien reculé, si on le juge d'après les progrès accomplis depuis lors ; la seconde tient à ce que , dans un esprit louable mais étroit de moralisation politique , ils aspirèrent toujours à présenter la Chine comme un gouvernement modèle, basé sur la soumission absolue des peuples au prince. Il était de leur intérêt, — de leur intérêt du moins tel qu'ils l'entendaient alors, — d'établir systématiquement (|ue le principe d'autorité

absolue n'engendrait que des abus légers au prix de l'ordre et de la stabilité qu'il assurait au Céleste-Empire. Ainsi s'explique leur partialité.

A l'envisager d'une manière philosophique, le gouvernement chinois n'est qu'un despotisme infertile, maintenu par un espionnage actif et par une responsabilité sans limites , une sorte de patriarchat tyrannique dont la terreur assure l'autorité.

L'Empereur vice-gérant et tils du ciel [Tien-Tsze] a toutes les prérogatives de la dignité. Ses surnoms l'indiquent : l'Auguste Dominateur [Ouang-Ti], l'Auguste Élévation [Ouang- Shang ) , le Seigneur de dix mille années [Houan-Soui- Y ai] , etc . Tout pouvoir, toute autorité émane de lui. Le peuple crédule, dont les lettrés entretiennent l'erreur, suppose toute la terre soumise à son empire , et ne voit dans les rois des autres nations que des délégués de sa puissance. Les décrets du ciel la Umitent seuls ; mais comme il en est l'interprète , cette restriction même est illusoire; et dans le fait, la crainte de l'opinion, les usages qu'elle défend , les précédents qu'elle a consacrés sont les seules bornes devant lesquelles s'arrête le bon vouloir du prince , pour lequel d'ailleurs aucune loi n'existe , qui peut détruire à son gré tous les privilèges, dont les arrêts sont en dernier ressort, et à qui seul appartient le droit de grâce. Nul pouvoir administratif qui n'émane de lui. Toutes les forces et tous les revenus de l'Empire sont à sa disposition comme les produits de sa chose, puisque l'Empire, en principe, lui appartient tout entier.

La transmission de ces droits si étendus lui appartient encore. Aucune loi de succession ne le gêne : il peut choisir ses héritiers, soit parmi ses propres enfants , soit parmi le reste de ses sujets ; seulement l'intérêt dynastique a fait entacher de bâtardise les fils de l'empereur tartare, nés dans son harem d'une femme chinoise.

Sous le niveau de ce despotisme écrasant , les castes qui jadis existaient peut-être pour la Chine comme pour l'Inde, se sont graduellement effacées. On en retrouve les traces dans l'ancienne division du peuple en quatre classes distinctes : les lettrés , les laboureurs , les ouvriers et les négociants. On les retrouve encore dans une disposition de la loi relative à l'enregistrement

des naissances , et qui prescrit aux enfants mâles de rester, de génération en génération , attachés à l'industrie paternelle ; mais ceci est plutôt de la théorie que de la pratique. En réalité les classifications contemporaines seraient plutôt entre les indigènes et les étrangers , au nombre desquels on range certaines tribus montagnardes qui ont su jusqu'ici conserver, au sein des provinces soumises , une mdépendance presque absolue. Les populations nomades qui résident sur les fleuves sont aussi regardées comme étrangères.

On distingue encore la race conquérante et la race conquise , non que la première soit en possession de privilèges très-spéciaux , mais à cause des règles établies pour prévenir la fusion d'une race dans l'autre , règles qui prohibent sévèrement tout mariage mixte. L'esclavage établit une troisième distinction plus tranchée que les deux premières. A quelques exceptions près , tout Chinois peut acheter des esclaves et reste propriétaire de leurs enfants. Certains coupables, nés libres, expient leur faute par la perte de leur franchise personnelle qui entraîne celle de presque tous les droits humains.

Enfin il est une quatrième différence, plutôt établie par l'usage que consacrée par la loi , c'est celle qui existe entre les personnes honorables et les personnes viles. Aux premières sont ouvertes les carrières publiques que les secondes ne sauraient parcourir, puisque les examens , épreuve inévitable de toute ambition légitime, leur sont strictement interdits. Les personnes viles sont : les étrangers , les esclaves , les criminels , les bourreaux , les agents inférieurs de la police , les acteurs , les mendiants , les vagabonds de toute espèce. Pour se relever de leur incapacité politique , il faut que ces familles déshonorées exercent publiquement, pendant trois générations consécutives, une profession estimable et utile.

Par compensation il existe des classes privilégiées ; mais celles-ci sont en trop très-petit nombre pour affecter d'une manière sensible l'existence du corps social. Les lois énumèrent huit causes de privilèges : la parenté impériale, — les longs services, — les actions illustres, la sagesse extraordinaire, — les

grands talents , — le zèle assidu , — la noblesse , — la naissance.

Sir Georges Staunton observe fort justement au sujet de ces privilèges , qu'à part la première et la septième classe , cette division légale n'entraîne à peu près aucime conséquence pratique. Je ne m'occuperai donc que de celles-ci. Les parents de l'empereur, descendus des mêmes ancêtres, ceux des impératrices mère et grand'mère à quatre degrés de parenté collatérale, ceux de l'impératrice régnante à trois degrés , et enfin ceux de l'épouse qu'a choisie l'héritier désigné de la couronne, mais à deux degrés seulement , jouissent de certaines prérogatives attachées au sang qui coule dans leurs veines. Toutefois, ces prérogatives se bornent en général à de modiques pensions ou à certains droits honorifiques: celui déporter une ceinture jaune ou rouge , de mettre une plume de paon à leur bonnet, de posséder une chaise verte , etc. Il y a des règlements qui limitent leur train de maison, le nombre de leurs eunuques, et un tribunal tout exprès appelé le bureau des Tsony-Chi , qui les gouverne d'après des lois et des usages qu'aucun autre tribunal chinois n'applique.

Les nobles, proprement dits, sont ceux qui possèdent le premier des neuf rangs officiels , tous ceux du second qui sont en même temps employés à quelque service public , tous ceux du troisième, dont l'office implique un commandement civil ou militaire. Parmi eux se trouvent comprises les personnes qualifiées d'un des cinq titres de noblesse héréditaire : les Kung, les Hoou , les Phi , les Tsze , les Nan ; on pourrait presque dire les ducs , les comtes , les barons , les baronnets et les chevaliers. On regarde à peine comme nobles les deux dernières de ces cinq classes , les Tsze et les Nan ; mais les Kung, les Hoou et les Phi ont une prééminence marquée sur tous les officiers du gouvernement qui , tout en faisant partie du premier des neuf rangs, peuvent être dépourvus de ces titres nobiliaires.

Les neuf rangs dont j'ai souvent parlé comprennent, à peu d'exceptions près , tous les employés du gouvernement ; on les distmgue les uns des autres par la nature du bouton attaché à leur bonnet. Ce bouton est de rubis pour la première classe , de

corail pour la seconde , de pierre bleu-clair pour la troisième , de pierre bleu-foncé pour la quatrième , de cristal pour la cinquième , de pierre blanche ou de pierre de jade pour la sixième, et pour les trois dernières, d'or travaillé. Les officiers inférieurs qui n'appartiennent encore à aucun des neuf rangs , portent le costume du neuvième.

Quelles que soient d'ailleurs ces divisions hiérarchiques , elles disparaissent toutes devant le pouvoir suprême dont j'ai déjà parlé . Il ne peut y avoir de véritable différence de rangs que là où il existe des hommes libres ; or la liberté , dans le vrai sens du mot , est tout à fait inconnue ici. Un Chinois n'a pas même le droit de voyager à son gré , ou de changer sa résidence sui~ vant les nécessités de sa position. Les lois qui le protègent contre l'oppression , ne sont que des garanties nominales ; et la faculté d'en appeler à un magistrat supérieur, lorsqu'il se croit lésé par une sentence inique , n'appartient réellement qu'à l'homme riche ou influent. Les tyrannies subalternes sont solidaires les unes des autres, et pour ne pas consacrer le principe d'une surveillance incommode , un magistrat répugne ordinairement à contrôler sévèrement les actes de ses officiers subordonnés. Le grand principe est d'ailleurs que le peuple doit être contenu parla crainte.

Un tel système aura toujours ses conséquences inévitables. En Chine il a détruit toute supériorité intellectuelle , toute aspiration vers la vérité , tout désir de progrès élevés , bref il n'a échoué que sur ce point ; l'industrie laborieuse et patiente doiit le caractère national porte l'empreinte a résisté à l'influence contraire , aux extorsions décourageantes de tous ces despotismes échelonnés. Les Chinois lui doivent une sorte d'indépendance purement extérieure, qui contraste avec la réalité de leur servitude; ils lui doivent aussi d'avoir conservé la propriété du territoire qui se serait certainement concentrée dans quelques familles aristocratiques sans les efforts prodigieux du petit peuple. Le fait a fini par prévaloir contre le droit , et bien que l'empereur soit théoriquement le maître absolu du sol, la propriété immobilière s'est constituée presque aussi solidement que si elle était protégée par les lois du pays.

L'Adniinistralion.

L'administration générale de la Chine comprend deux conseils , six bureaux ou ministères , un bureau colonial , une institution de censure, une académie et quelques cours inférieures. On trouve le détail de leurs attributions respectives dans le Ta- Tsing-Houi-Tien , ou " Collection des statuts de la grande dynastie de Tsing » dont la dernière édition a été publiée en 1822. Je vais essayer d'en donner une idée sommaire.

Les deux conseils, le Noui-Ko et \e Keun-Ki-Chou, servent d'intermédiaires entre les souverains et les six bureaux supérieurs. Le premier n'a guère pour objet que l'expédition des affaires de second ordre ; c'est en quelque sorte le secrétariat impérial. Il se compose de six ministres principaux ( Ta-Hiosze ) , de dix ministres inférieurs ( Ten-Hiosze] et d'un grand nombre d'employés subalternes. Leur devoir est, suivant le livre officiel, « de consulter comme gouvernement de l'empire , de mettre en ordre et de manifester les pensées et les desseins de l'intelligence impériale , de régler la forme des statuts administratifs. - En réalité , il ne fait guère qu'expédier les édits et les réponses à divers mémoires qu'on lui envoie du Keun-Ki-Chou . Ces mémoires émanés , soit des censeurs , soit des autres autorités provinciales, sont mis sous les yeux de l'empereur avec une réplique favorable et une réplique contraire, en telle sorte qu'une fois son choix arrêté , un seul coup de pinceau suffit pour désigner la décision souveraine. L'édit se promulgue , et l'on y attache, suivant sa nature, un des vingt-cinq cachets impériaux dont la garde est confiée aux membres du conseil intime.

Le Keun-Ki-Chou se compose de membres choisis parmi les ministres du Noui-Ko ; les présidents et les vice-présidents des tribunaux supérieurs , ainsi que le premier magistrat de chaque tribunal de la métropole, font aussi partie du conseil général. On les appelle les Keun-Ki-Ta-Chin , grands ministres diri-

géant l'armée. Les séances du conseil ont lieu le matin de bonne heure; les membres siègent en présence de l'empereur sur des coussins de soie placés autour du trône. Trente-deux employés, appelés Chang-King , élaborent ses travaux.

Les six bureaux supérieurs [Louh-Pou] se partagent les attributions administratives. Le premier ( Ze-Poz« ) peut être considéré comme le département de l'intérieur. La présentation des officiers civils, la distribution des offices littéraires, le maintien de la hiérarchie , la surveillance des employés , les congés , les destitutions , l'avancement, l'augmentation des salaires, les amendes, la distribution des titres héréditaires, l'anoblissement des ancêtres, etc., ressortissent à ses différents bureaux.

Le Hou-Pou représente assez bien le ministère des finances : c'est de lui que dépendent , avec la levée des impôts , la distribution des salaires , l'administration des greniers publics , le cadastre de l'Empire, le recensement des populations, etc. Dans les temps de détresse , c'est encore ce ministère qui règle les secours gratuits et distributions de grains et de riz par lesquelles on vient en aide à la misère du peuple. Un des officiers du Hou-Pou préside à la fête annuelle de l'agriculture, honorée, comme tout le monde sait, par la présence de l'empereur, et

durant laquelle le nionanpie laboure lui-même un champ de blé. Quatorze bureaux inférieurs , chacun s'occupant spécialement

Fètc des A2;riciiUeiirs.

d'une province, sont attachés à ce ministère. 11 â aussi, parmi ses attributions, de présenter à l'empereur la liste annuelle des jeunes filles mandchoues qui peuvent aspirer à faire partie de son harem. L'administration du garde -meuble dépend du Louh-Pou ; elle est confiée à trois officiers qu'on appelle San- Kou-Ta-Chin , — les grands ministres des trois trésors ,— à savoir : le trésor des métaux , le trésor des soies et le trésor des matières colorantes.

Le célèbre bureau des rites [Li-Pou] veille à l'observation des cinq classes de cérémonies : les cérémonies propitiatoires ou religieuses , les fêtes heureuses , telles que celles qui suivent l'avènement d'un nouveau souverain , les cérémonies miUtaires , les cérémonies hospitalières et les cérémonies malheureuses en toute occasion de deuil public.

L'exécution des lois somptuaires, les règlements relatifs à la forme des habits ou des coiffures , à la manière dont ils doivent être ornés , au nombre des serviteurs que chacun doit employer, aux insignes de chaque rang et de chaque grade , à la préséance des différents ordres d'officiers , au nombre de saluts , au degré d'attention qu'ils se doivent les uns aux autres, aux formules écrites de leur correspondance , sont confiés au Li-Pou. Il surveille de plus l'établissement des écoles et des académies publiques, l'ordonnance des examens littéraires , le nombre , le choix et les privilèges des gradués de diverses classes. Une de ses divisions [Sze-Tse-Sze) a la surintendance des sacrifices ; des offrandes aux monarques défunts , aux sages , aux grands hommes ; des moyens à prendre en cas d'éclipsé " pour sauver et délivrer le soleil et la lune qu'un monstrueux crapaud menace d'engloutir. » C'est un autre bureau du même ministère, le bureau de l'hospitalité (C/wu-Kih-Sze) qui prescrit les formes à observer dans les rapports de l'Empire avec les princes tributai"res et les monarques étrangers ; c'est lui qui reçoit du gouverneur de Quan-Tong et qui place sous les yeux de l'empereur toutes les demandes ayant pour objet l'admission de quelques barbares dans l'enceinte du Domaine céleste. Les ambassadeurs de toute espèce ont directement affaire au bureau des rites ,

le seul qui entretienne des interprètes, et le seul qui s'occupe de diplomatie extérieure.

Le Yo-Pou , bureau de musique, n'est qu'une annexe du Li-Pou; ses membres, presque tous du plus haut rang, ont pour mission d'étudier les principes de l'harmonie, d'inventer des instruments et de composer des morceaux de musique. Les danses civiles et militaires sont aussi de leur ressort.

Le Ping- Pou , ou bureau de la guerre , s'occupe de tout ce qui est relatif à la distribution des commandements mditaires , à l'exercice des troupes, aux revues. Il a une division spéciale (Chey-Ma-Sze] pour les soins à donner à la cavalerie, aux chameaux , aux transports de toute espèce ; les postes et

leurs relais ainsi que le soin des voitures et des écuries impériales appartiennent à cette division. Il v\\ existe une autre

A PK-KING.

[Cheih-Fang-Sze] pour l'avancement, les pensions aux blessés, les passes qui permettent de franchir la frontière; une troisième pour les examens militaires , et une autre pour les munitions.

Le Hing-Pou , — bureau des châtiments , — établit les lois pénales , juge en appel les causes criminelles , note tous les changements survenus dans les lois, et perçoit dans son trésor particulier le montant des amendes infligées comme punitions.

Le Kung-Pou , — bureau des travaux pubhcs , — a sous sa juridiction toutes les manufactures du pays ; il s'occupe des fortifications , de l'érection des temples , des canaux et de leur entretien, des poids et mesures, de la fabrication des monnaies. Il fixe l'emploi des édifices confisqués par le gouvernement ; il aie dépôt de tous les équipages de camp, machines à escalade, etc. ;

tè^^, '^L

il dirige la fabrication de la poudre à canon ; il fait réparer les grandes routes et surveiller par des postes militaires les points où les inondations sont à craindre. Les mausolées impériaux et les monuments élevés en l'honneur des personnages

illustres sont construits et entretenus sur les fonds réservés au Kung-Pou.

Le gouvernement des colonies appartient auLi-Fan-Youen. Les mots ]Vae-Fan , — littéralement : étrangers du dehors , — désignent les pays qui ne font partie ni de la Chine propre , ni du Moukden ou Mandchourie, mais qui paient tribut au Fils du Ciel et reconnaissent sa bienfaisante domination ; les autres ne sont pas même des étrangers , ce sont des barbares [e Jin]. Le Li-Fan-YoUen règle par conséquent, autant qu'il la peut régler, l'existence nomade des tribus mongoles , les mariages de leurs princes , la division de ces hordes errantes en corps réguliers [Chul-Kan], la perception des impôts mal assis qu'ils consentent à payer. C'est ce ministère qui agit, autant qu'il le peut, quoique d'une manière indirecte, sur l'administration du Thibet , de la Mongolie et des petits états mahométans formés peu à peu dans la Tartarie indépendante.

Le bureau des censeurs ( Tou-Cha- Youen , ou •• qui examine tout , " ) est en dehors de tous les rouages administratifs et les surveille tous. 11 se compose régulièrement de deux tou-yu-shi , — censeurs généraux , — et de (\M^ivG fou-îou-yu-shi , ou censeurs délégués. En outre, tous les gouverneurs de provinces font partie duTou-Cha-Youen, ainsi que les lieutenants-gouverneurs et les surveillants de la navigation intérieure. Les dix-huit provinces, les cinq divisions de la ville de Pe-King, chacun des six bureaux supérieurs est soumis à la surveillance d'un censeur spécial; dans les occasions importantes, l'empereur lui-même prend l'avis et subit les remontrances de cette espèce de tribunal.

11 existe ensuite ce que l'on pourrait appeler une cour de remontrances; c'estle tribunal des Tung-Chin-Sze, coinposé seulement de six membres. Ils reçoivent les mémoires adressés de la province et les aj)pels du ])euple contre les jugements n^ndus [iar les autorités locales; leur devoir est de les transmettre au Noui-Ko. Ce sont les officiers du tung-chin-sze qui veillent à la porte du palais , près du célèbre tam-tam d'appel. Tout homme, «'n y frappant, obtient , suivant un ancien usage, inic audience

§lÊm^-^

Tributaires.

immédiate de l'empereur ; mais aussi malheur à quiconque

dérangerait le Fils du Ciel sans un motif légitime ou suffisant ! un prompt supplice punirait son audace.

La cour criminelle ( Tale-Sze] est consultée par le gouvernement dans tous les cas où un crime capital mérite par son importance d'être porté devant ce qu'on appelle les Trois Cours. Ces trois cours sont : le Tou-Cha-Youen, le Hing-Pou et le Tale- Sze. On exige d'elles une décision unanime; sans quoi leur sentence est revue par l'empereur lui-même , qui décide de tout en dernier ressort.

L'académie impériale (Haii-Lin-Youen) a pour mission officielle de rédiger les documents d'une certaine importance. Elle est divisée en plusieurs classes, dont les chefs doivent, par un

travail assidu, favoriser les progrès de toutes les connaissances, afin de procurer à l'empereur des sujets capables et dignes de le servir. Les deux présidents ( chany-youen'hiosze] habitent avec l'empereur, et surveillent les études des gradués académiques. Deux fois par an, ils dressent des listes de candidats parmi lesquels le monarque peut choisir des orateurs pour les fêtes classiques. La mission de ces orateurs est de préparer des essais littéraires , tantôt en langue tartare , tantôt en langue chinoise , et de les lire devant S. M.; ils préparent en outre pour l'impression tous les ouvrages publiés aux frais du gouvernement. On éprouve de temps à autre l'habileté des académiciens par des examens solennels, dont le résultat les élève ou les abaisse d'un ou de plusieurs degrés.

L'école des historiographes ( houo-chi-kouan ) et le corps des annalistes [kekeu-chou-kouaii] sont deux annexes de l'académie des han-lin. Les premiers rédigent à loisir l'histoire de telle époque remarquable ; les seconds , au nombre de vingt-deux , sont appelés à tour de rôle, quatre par quatre, à escorter l'empereur dans tous ses voyages , pour tenir note de ses actions et de ses paroles.

Enfin l'instruction de la famille impériale est confiée à un collège particulier qui porte le nom de shen-sie-fou.

Telle esta peu près l'organisation du gouvernement central.

L'administration de chaque province est aussi régulièrement constituée que celle de tout l'Empn'e. Un isony-to (littéralement directeur -général), eiwn Jbu-i/oiioi (littéralement contrôleur), qu'on appelle aussi quelquefois sun-fou (contrôleur de circuit), sont à la tête du gouvernement civil , qui se partage en cinij départements, administratif, littéraire, des gabelles, du connnissariat et du commerce.

Le département administratif se subdivise lui-même en deux branches : ((M""itoriale et financière. Les deux magistrats supélieurs, (jui dirigent ces deux subdivisions, sotit appelés les deux .sze ou commissaires , savoir : le pou-ckinf/sze (trésorier), et le nr/an-c/ia-szr (grand juge). Le chef du déjKirtement Httéraire. choisi ]iar l'cMnpereur parmi les membres du collège des han-

lin, se nomme l^ti-tou-hioching . Les taou, nommés aussi taoutae ( inspecteurs ou surveillants de districts ) , qui disposent en certains cas de l'autorité militaire, sont chargés en outre des gabelles et du commissariat; leurs attributions sont indépendantes des deux sze ; ils relèvent directement du tsong-to et du fou-youen. Reste le département du commerce, dont les principaux administrateurs sont les kieng-to ( surintendants), nommés parmi les officiers de la maison impériale , et chargés de percevoir les revenus dans toutes les places importantes du commerce, dans les grands districts manufacturiers, sur les côtes, etc. Ils sont directement contrôlés par les tsong-to. Le gouvernement militaire , qui comprend aussi les forces navales , est entre les mains des ti-tou-che ( commandants en chef ) , et dans cer^ taines villes importantes , où sont à demeure des garnisons tartares , entre celles du tsiang-keun [ général ). Le pouvoir de ces officiers, strictement limité, surtout pendant la paix, ne s'étend jamais au-delà des villes où ils résident. En revanche, il est affi:'anchi de tout contrôle, sauf celui de l'empereur. Le principal objet de l'autorité qui leur est confiée est de tenir en bride les magistrats civils supérieurs qui pourraient être tentés d'employer leur influence dans des vues de révolte ou de trahison .

Au-desso s de ces magistrats s'échelonne une énorme quantité d'officiers subalternes, dont les attributions et les titres se distinguent par d'imperceptibles nuances. 11 faut lire , pour les connaître à fond, le Ta-tsing-hoin-tien , qui en donne l'énumération la plus fastidieuse et la plus exacte. On y voit auxquels est confiée l'administration des taxes , soit en argent , soit en grains; la direction de la police, le soin des stations de poste, la rentrée des revenus en sel ou en thé, la gestion des terres impériales , la réparation des canaux , la garde des frontières contre les barbares de l'extérieur, ou des provinces contre les étrangers (les sujets insoumis ); on y verra aussi les règles touchant la promulgation des édits impériaux et touchant celles des appels judiciaires , règles où se révèle le grand principe de l'administration chinoise , celui de la subordination hiérarchique et de la surveillance réciproque.

J'ai dit ailleurs que les magistrats supérieurs des provinces ne conservent jamais plus de trois années le même poste ; mille autres précautions sont prises contre l'influence locale qui pourrait les rendre dangereux. Aucun d'eux , âgé de moins de soixante ans , ne peut remplir ces fonctions dans un rayon de cent milles anglais autour de l'endroit où il est né ; aucun ne peut se marier dans le district qu'il gouverne, et qu'il doit quitter, s'il vient à perdre un de ses ancêtres. Deux magistrats, auxquels les liens du sang donnent un intérêt commun , n'ont pas le droit de siéger dans le même tribunal. Bref, ils ont les mains liées à tous égards , libres seulement de pressurer et de tourmenter le peuple jusqu'au moment oii l'empereur, source Hnique du pouvoir qu'ils détiennent, juge à propos de mettre un terme à leurs exactions et à leur tyrannie. Isolés les uns des autres , sans aucune idée de patriotisme ou d'esprit public , adonnés aux plus grossières voluptés , ces dix mille despotes subalternes ont pour tâche de paralyser, autant qu'il est en eux, l'action des peuples, de maintenir les intelligences dans une immobilité stagnante , et d'éteindre partout jusqu'au désir du progrès.

l lU' Salir (lo C.éicmonic. — Proxisions politiques. — nopriiiiando iiiilt(^iiiil('. — !.(> Ciinoii o( la Diploniatio. — l'risc do Trlni-Saii (M ilo Ilonç-Koiis. Suspension des llostiiitcl's.

Le Ta\f-ho-lhui est lo palais ou plutôt la salle destinée aux assemblées importantes et aux jours d'ap])arat. On y monte par un perron bordé de balustreseii marbre blanc, et sur les paliers duquel dix-huit trépieds , deux écailles de tortue^s et deux ibis, tous en bioii/.(\ ser\ent à brûler des ])arfums. J'y fus conduit deux mois apri-s mon arrivée à Pe-King , alors (jue je venais d'obtenir, i)ar le crédit de mon protecteur, le grade de clerc interprète auprès du Nouï-Ko. Cet emploi , qui suppose un haut degré de savoir, emporte, v.r offirio , le titre littéraire le plus

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Mandîu'iii a\0(' >(S tVniiiHS, dans sa villa.

élevé. Je me trouvai donc tsin-sze sans avoir passé de nou\ eaux examens; et, pour mon entrée en fonctions, j'eus à traduire un document qui me révéla les difficultés survenues, depuis mon départ de Quan-Tong, entre les représentants du gouvernement britannique et les autorités de la province. Les phrases emphatiques du rapport adressé par le commissaire Lin à l'auguste Frère de la lune ne m'abusèrent pas un seul instant, et je prévis la gravité du conflit qui allait s'élever entre les deux peuples, tous deux subissant l'inévitable loi de la nécessité. Comment penser, en effet, que l'Angleterre supporterait la confiscation de vingt mille caisses d'opium , représentant une valeur de deux millions sterling, et surtout le précédent fâcheux ainsi établi contre son commerce des Indes? Comment croire, d'ailleurs , que le gouvernement chinois accordât à des négociations pacifiques , si habilement qu'elles fussent menées , une indemnité aussi considérable? Je prévis donc la guerre : et Lun-Chung , averti par moi , présenta , non sans terreur, un mémoire qui devait, le cas échéant , donner un grand relief à sa pénétration politique.

On n'y eut tout d'abord aucun égard, et personne n'osait affecter de croire que les misérables barbares, admis par la clémence de l'empereur à trafiquer dans une ville du Domaine Céleste , pussent , de gaieté de cœur, compromettre ce précieux privilège. L'année suivante, pourtant, plusieurs paquets de jour* naux anglais me furent apportés par ordre de l'empereur, et je pus désormais annoncer avec plus de confiance qu'on entendrait sous peu gronder le canon du Peuple à cheveux rouges. Lun- • Chung présenta un nouveau mémoire dans ce sens ; il failht cette fois être complètement disgracié.

"Je ne conçois pas, " disait l'empereur dans sa réponse, " l'obstination de l'intendant du dépôt militaire. Il n'est sans doute poussé que par un sentiment de zèle pour le bien de l'Empire ; mais comment suppose-t-il que le Dragon ioit accessible à de lâches frayeurs \ et que peut faire craindre au souverain du monde la fureur aveugle de quelques marchands barbares \ Qu'il se rappelle, lui dont les souvenirs remontent loin, l'accueil fait aux ambassadeurs des Ying-keih-le par nos glorieux

356 LE FAN -K or El

prédécesseurs , et notamment par le roi mon père. Ces hommes avaient fait un long voyage et traversé bien des mers pour lui apporter des présents; mais, malgré cette soumission, n'ayant pas voulu, en barbares orgueilleux et grossiers , exécuter le koioou aux pieds du trône impérial , et aussi , parce que leur roi prétendait traiter en frère le Fils du Ciel , le seigneur de dix mille endroits et de dix mille années , ils furent ignominieusement renvoyés sans avoir contemplé sa face divine.

" Depuis lors, les barbares ont présenté beaucoup de plaintes et donné beaucoup d'ennui aux mandarins subalternes. On a fait droit à leurs réclamations quand elles étaient justes ; mais on les a strictement contraints à observer les lois qu'ils voulaient enfreindre. Pourquoi donc aujourd'hui n'en serait-il pas de même? Vils contrebandiers , ils introduisaient d'énormes quantités d'opium dans les provinces du sud , et celles-ci donnaient en échange de ce poison, soit des marchandises qu'il est défendu d'exporter, soit de l'argent monnayé dont la sortie appauvrit l'Empire. Lin a fait saisir et détruire la plus grande partie des cargaisons apportées dans le voisinage de Quan-Tong ; il a bien fiiit et mérité par là d'être promu à un grade supérieur. Si, comme le prétend Lun-Chung , les barbares avaient l'audace d'envoyer des jonques de guerre pour fermer l'entrée des ports fet lancer sur les villes de la côte leurs flèches de feu , croit-il , par hasard, qu'il faudra beaucoup d'efforts pour repousser cette folle agression? L'Empire manque-t-il de canons et de tigres invincibles? Mais qu'on se rassure, il ne sera pas même nécessaire qu'un simple fou-tsiang se dérange ; quehjues officiers de police , armés d'un fouet , suffiront pour ûiirc rentrer nos ennemis dans le devoir. »

Cette jactance ridicule, au moment où je savais qu'une flotte nombreuse mouillait déjà dans les eaux de Singapore, m'inspirait une sorte de pitié douloureuse, qui s'accrut encore lorsque, dans les premiers jours de juillet 1840, l'expédition anglaise, forte de trois vaisseaux de soixante et quatorze, de deux frégates , de douze corvettes ou bricks , et de quatre bateaux à vapeur, eut commencé les hostilités en bloquant les embouchures

du Tigre. Le 6 juillet, l'île de Tchu-San fut occupée par une partie des troupes de débarquement. Le 9 juillet, une lettre portée au gouverneur de Ning-Po, pour qu'illa fît parvenir à l'empereur, et dédaigneusement refusée par ce mandarin mal avisé, fit étendre le blocus de la côte depuis Ning-Po jusqu'à l'embouchure du Yang-Tse-Kiang. Enfin, le 11 août, une escadre détachée de la flotte anglaise était venue prendre position devant Tien -Sin, à l'embouchure du Pei-Ho, et trop près dePe- King pour ne pas obliger le Keun-Ki à prendre une immédiate

résolution. Alors je vis à l'œuvre cette diplomatie chinoise qui n'a point sa pareille en Europe. On avait calculé qu'il serait précieux de gagner du temps, puisque, dès les premiers jours d'octobre , la mousson du nord-est allait commencer à souffler sur toutes les côtes de Chine. On comptait sur elle pour mettre en désarroi, sans coup férir, la flotte des barbares. Je n'ai jamais su en détail par quelles ruses le commissaire Keshen , chargé des négociations , sut persuader à nos plénipotentiaires que le règlement des difficultés les plus importantes ne pouvait avoir lieu que dans le port de Quan-Tong. Quoi qu'il en soit, dès le L5 septembre, les cinq bâtiments anglais, qui avaient jeté l'ancre à Tien-Sin , et dont la présence alarmait singulièrement les politiques de Pe-King , reprirent la mer à la grande joie de ces derniers. Deux jours après , une proclamation impériale annonça l'humiliation des fan-koueï , revenus de leur égarement, et désormais dociles aux volontés impériales. Mieux placé que personne pour juger l'effet de ce document, je regret-

tais amèrement que le capitaine Elliot , chargé de soutenir les prétentions du gouvernement britannique, n'eût pas mieux compris sa mission , et posé sur-le-champ un ultimatum décisif à Tien-Sin ; il eut obtenu des six conseils, véritablement terrifiés, les concessions les plus larges. Son départ leur rendit quelque courage; ils virent devant eux le temps nécessaire pour préparer une résistance efficace , et Keshen, qui se rendit à Quan-Tong vers le 15 novembre , était chargé de mettre la province sur le pied de guerre , tout en leurrant les barbares d'une espérance de paix. Le rusé diplomate remplit à merveille ce double rôle, et, jusqu'au 7 janvier 1841, sut prolonger d'inutiles débats; peut-être auraient-ils duré plus longtemps encore si la présomption des Chinois ne leur avait fait croire , après quelques préparatifs fort msuffisants , qu'ils étaient désormais à l'abri de toute attaque. L'événement leur prouva le contraire. A peine la flotte anglaise avait-elle pénétré dans la rivière de Quan- Tong , que deux forts, Chuen-Pi et Taï-Cock-Tou , facilement démantelés , tombèrent en son pouvoir. L'île Houang- Tong et les batteries d'Annahoy furent bombardées; Quan- Tong l'aurait été sans doute ; mais Keshen sollicita et obtint un armistice dont il comptait bien profiter pour élever des fortifications et armer de nouvelles batteries. Cet armistice aboutit pourtant, le 20 janvier, à une sorte d'arrangement de nature passablement équivoque , en vertu duquel l'île Hong-Kong était cédée aux Anglais, qui en prirent immédiatement possession, Par suite de cette mesure , Tchu-San fut naturellement évacuée. Un mois à peine s'était écoulé , lorscjue la reprise des hostilités devint imminente. Malgré toute l'habileté de Keshen, il ne pouvait , d'un côté , concéder à l'Angleterre une portion du territoire chinois ; de l'autre , convaincre le Fils du Ciel que les barbares étaient vaincus et détruits. Aussi revenait-il déjà sur ses engagements , alléguant que Hong-Kong n'avait été offerte aux vaisseaux anglais que comme un asile provisoire où ils étaient autorisés à déposer leurs malades. Cette mauvaise foi demandait un prompt châtiment : la flotte reprit sa marche vers Quan-Tong, et sir Hugh Gough, qui venait prendre le comman-

dément des forces de terre , la trouva maîtresse des forts de Bocca-Tigris. Le 15 mars , toutes les positions extérieures de Quan-Tong étaient au pouvoir des Anglais ; cent pièces de canon, plusieurs jonques de guerres, un grand nombre de barques marchandes , avaient été prises ou coulées bas. Bref, il semblait que rien ne pût arrêter les progrès victorieux des armes britanniques, lorsqu'une nouvelle suspension d'hostilités fut conclue entre le capitaine Elliot et le commissaire impérial Yang.

Le motif secret de tous ces ménagements était, je n'en doute pas , la crainte de ruiner le commerce anglo-chinois , que la guerre avait momentanément suspendu , et dans lequel quatre millions sterling étaient engagés. Cette complication d'intérêts amena une situation presque unique dans l'histoire des peuples , et l'on vit deux nations aux prises s'arrêter d'un commun accord pour laisser à leurs marchands le temps d'acheter et de vendre , prêtes à tirer de nouveau l'épée , aussitôt que le négoce annuel aurait eu son cours.

l»ii'j)aiatifs de giieirc. — Le Généralissime prend congé. — Une Fcle dans les Jardins de lOuest.

« Allez et hâtez- vous, attaquez et exterminez ! " Telle est la conclusion d'un édit que l'empereur rendit peu de temps après l'ouverture de la trêve ; édit par lequel le générahssime Yis- Shang, surnommé le Grand Pacificateur des rebelles, était chargé d'anéantir les fan-koueï. Le Nouï-Ko venait d'être changé en partie ; deux hommes d'état qui avaient marqué quelque penchant à la paix , le ministre Keshen et le ministre Ele-Poo , avaient fait place à deux officiers tartares, déterminés partisans de la guerre. Bref, tout s'apprêtait pour de nouvelles hostilités qui ne devaient pas tarder à éclater. Chaque jour, l'empereur se rendait dans le palais de Tseu-Kouang-Ke, sur la rive du lac Thai-I-Tchi , pour voir s'exercer à cheval et tirer de l'arc les

licenciés militaires. Dans cet édifice, entouré de tableaux guerriers et de deux, cents effigies représentant les plus célèbres généraux qu'ait eus la Chine, on dresse les banquets qui ont lieu après la rentrée d'une armée victorieuse. L'empereur ne pouvait s'y rendre que pour caresser des projets belliqueux. En effet , le départ du généralissime fut bientôt résolu , et Lun- Chung, désigné pour l'accompagner, me fit admettre, comme de sa suite, à l'audience où il prit congé. Elle eut lieu dans la salle du Trône , où l'empereur se rend au jour de l'an , au solstice d'hiver et au jour anniversaire de sa naissance, pour y recevoir les félicitations de ses sujets. Devant cette salle, sur une terrasse , sont disposés neuf piédestaux en bronze , où les officiers civils et militaires accomplissent la cérémonie des génuflexions. Chacun de ces degrés porte gravée l'indication du rang pour lequel il est fait; ceux de l'est sont destinés aux officiers civils, ceux de l'ouest aux militaires.

C'était la première fois qu'il m'était donné de contempler la Gloire de la Raison ( Tao-Koiiang); tel est le titre impérial adopté par le fils de Kea-King. 11 est né le dixième jour de la huitième lune , en 1781 ; et, quoique son avènement au trône ait été la conséquence d'un acte de bravoure militaire, il passe pour un monarque essentiellement pacifique. Sa taille est haute et mince , son teint très-brun , sa physionomie majestueuse et douce. Autour de lui, les Ceintures jaunes et les Ceintures rouges, les grands dignitaires de l'Empire, les officiers de la maison impériale , formaient un cortège éblouissant. Lui-même, dérogeant à la simplicité habituelle de ses mœurs, était couvert de brocard et de pierreries. Quatre ou cinq rangs do perles étincelaicnt sur sa poitrine ; de larges écussons en broderies parsemaient son surtout violet, et trois plumes de paon ornaient son bonnet de vclouis. 11 occupait un trône sculpté, que décoraient deux énrrnjes têtes de dragon. Devant lui , était une espèce de chapelle ou de table à colonnt^s, surmontée d'un dôme garni de soie jaune et de franges d'or. Là se trouvait une tablette renfermant les instructions de l'empereur à son général ; instructions impérieuses et arrogantes pour' mes compa-

y:ia /uf/. <r/'4<---

I^'Empeceiir.

triotes , comparés à des rats dévastateurs , dont il fallait au plus tôt détruire l'espèce.

Cette proclamation fut lue à voix haute par un orateur de l'Académie; et, immédiatement après, au bruit des gongs, des trompettes et des tambours , Yis-Shang , agenouillé sur un coussin de soie, reçut, avec " le précieux vermillon " ( ainsi s'appellent les édits impériaux), les brides d'écarlate, les plumes de paon et les autres présents dont le gratifiait la reconnaissance anticipée de son maître.

Le soir, devait avoir lieu, dans le Jardin de l'Ouest (Si- Youan ) , une de ces foires simulées par lesquelles le Fils du Ciel rachète quelquefois l'ennui de la solitude à laquelle sa grandeur le condamne. Quand \\ sort, il ne voit rien; les maisons, les boutiques, tout est fermé. On tend partout des toiles pour empêcher qu'il ne soit aperçu. Plusieurs heures à l'avance, ses gardes ont balayé la route qu'il doit suivre ; dans la campagne , de longues haies de cavaliers le dérobent aux regards. Il a donc fallu trouver un moyen de lui donner quelquefois le prestige de la liberté.

Voici comment on s'y est pris pour qu'il puisse , tout à son aise, et sans courir les mêmes dangers que Haroûn-Al-Raschid dans les rues de Bagdad, participer quelquefois aux plaisirs de ses sujets.

Une espèce de ville s'élève dans un coin au milieu de ces immenses jardins. Au jour marqué, ses rues désertes se peuplent comme par enchantement ; des centaines d'eunuques, chacun investi d'une fonction diverse, et portant le costume professionnel du métier auquel il est censé appartenir, viennent y établir pour quelques heures tout le commerce, tous les marchés, tous les arts, tous les métiers, tout le fracas, et jusqu'à la friponnerie des véritables cités. Des vaisseaux en miniature arrivent dans une espèce de port ; les boutiques s'ouvrent, les marchandises sont étalées , la circulation s'établit. Ici se dresse un restaurant en plein air; ailleurs, une rue se remplit de porcelaines. L'un vend des meubles ; celui-là des habits ou des ornements pour les femmes; un troisième des livres pour les savants. Des colpor-

362 LE FAN-KOUEf

teurs vous présentent des rafraîchissements de tout genre ; des

merciers vous tirent ])ar la manche, et vous harcèlent pour placer leur marchandise. C'est la licence des Saturnales , tempérée par la modération polie des mœurs chinoises. Cependant on se querelle , on se bat , mais uniquement pour amuser l'empereur, qui se promène de tous côtés sans que personne ose le reconnaître. Los officiers de poHce mettent \v holà, et arrêtent les prétendus perturbateurs du repos public , qu'un faux ma^ristrat condanme à une bastonnade queUiuofois réelle.

La vérité du tableau veut (jue h^s filous ne manquent pas à la fête. Bon nombre d'eunuques, adroits et alertes , s'acquittent à

|/lm|)i'i;ili icc

merveille de cette noble mission. S'ils se laissent prendre en flagrant délit , on les hue, on les bat, on les condamne ; si quelque bonne dupe est dévalisée sans rien y voir, on rit à ses dépens, on applaudit le voleur. Cependant, la foire finie, chacun recouvre ce qui lui appartient.

Au début de la fête , l'impératrice et ses femmes parcourent les rues dans des chaises sur roulettes qui servent aux dames de

qualité. Elles descendent dans les magasins et font mille emplettes. L'empereur achète beaucoup de son côté ; car tous les objets dont les eunuques font le trafic leur sont remis en dépôt par les marchands de Pe-King, fort heureux de trouver une si

bonne occasion de vente. Il va sans dire que , si l'accès de la foire est permis à quelques grands seigneurs , ils n'y paraissent toutefois qu'après le départ de l'impératrice et de ses femmes, les kouey-fey, les fey, les pins, les kouey-g'in , les tchun-sai , etc., c'est-à-dire les dames d'honneur, les dames d'atours , les dames de compagnie, les femmes de chambre.

A la lueur des feux coloriés , sur une barque élégamment ornée , je parcourus avec Lun-Chung toutes les rives du Thai-I- Chi. Des groupes d'ormes touffus, de sassafras et d'antiques hoai ' , nous dérobaient quelquefois les clartés et le bruit de la prétendue ville. Quelquefois aussi, derrière leur sombre verdure, brillait le chaperon pointu d'une pagode aux sonnettes d'or, perchée sur un rocher factice. Nous passions d'un pavillon à l'autre, et j'admirais cette frêle architecture peinte, dorée, vernissée , aux murailles de briques grises parfaitement polies , aux toits de mille couleurs; ces collines, dont l'art avait fait autant de pics aigus , et sur le flanc desquelles il avait semé , le long des sentiers étroits , des palais nains entourés de citronniers , de figuiers et d'ormeaux en miniature ; ces lacs , où il enfermait dans de vastes filets de cuivre des milliers de poissons à l'écaillé étincelante; ces volières, où battaient de l'aile mille oiseaux effarouchés; ces canaux tapissés de nénuphars et des fleurs odorantes du châtaignier d'eau (tribulus); ces grottes , où brûlent sur des trépieds d'éternels parfums ; ces monastères épars sur les bords du lac ; ces obélisques blancs perdus dans des groupes de cèdres et de homhax ceïba ; ces îles de marbre couvertes de magnolias, d'ixoras et de chrysanthèmes; toutes ces merveilles enfin auxquelles leurs noms poétic^ues ajoutent une sorte d'idéal : le Lac d'or, le Petit vent d'Automne, la Source des Nuages , etc.

En sortant de ces Ueux enchantés , nous reçûmes ordre de nous trouver le lendemain à la revue des troupes que le généra-

\. Unaï, iuUroinont honï-chau , cspùcc d'acacia. — F.n pi^iioral los (.hinois ont I;j maiiio dos Ileuis et dos jardins. î'no dos cHriosi(t''s do lour hoitionltnrc est rarlifico par loiiuol ils obtionnont des foriMs d'arliros nains. l»our les rendre tels, ils plantent des tif^cs de jeunes arbres dans (III pot de porcelaine, long de douze ou quatorze pouces et profond de cln(| tout au plus. I/ar1>re ainsi planta n'a jamais plus d'un pied de haut ; les

[\)>[v inilitaiir à ronliiv d'iino nu\

lissime devait passer dans la plaine de Yan-Chen-Va , au sudest de la capitale.

La Revue.

Il fallait partir avant le jour, et, vers trois heures après minuit , une espèce de cabriolet [tche] vint nous prendre , Lun- Chung et moi, pour nous transporter à la revue. Au bruit de nos roues, les khon-ouze-di (gardiens), assis dans leurs guérites éclairées de petites lampes , frappaient leurs bâtons l'un contre l'autre. Quelques-uns faisaient même entendre un faible qui-vive ( choui); mais notre dignité ne nous permettait pas d'y répondre. Dans une large rue qui conduit à la porte Ane-Dine , ou de la Paix , nous commençâmes à rencontrer quelques soldats qui s'acheminaient isolément du même côté que nous. Les uns portaient des arcs et des flèches à la main ; d'autres avaient sur l'épaule de très-petits fusils ; mais la plupart , appelés probablement pour faire nombre , étaient complètement désarmés.

Un poste militaire , établi au bout de la rue , vérifiait, à l'aide de lanternes , la qualité d'un chacun , et ses droits ou laissezpasser. Une fois sortie de la ville , notre voiture prit une allure plus rapide , et nous arrivâmes bientôt au centre du terrain sur lequel les troupes commençaient à se rassembler. De l'est à l'ouest s'étendait une longue file de lanternes énormes sur lesquelles étaient collées des inscriptions en caractères rouges, pour indiquer la place assignée à chaque division. Des tentes en toile bleue attendaient les principaux officiers. Tout auprès , sur de petites tables basses , recouvertes en feutre rouge , ou sur des charrettes dételées , on voyait des faisceaux de flèches , des coutelas de combat profondément rouilles, diverses coiffures

bourgeons des jets et la moitié des feuilles nouvelles sont élagues avec soin. On contourne ce qui reste sous des liens de fil de fer. Bref, on empêche leur croissance par tous les moyens possibles. Rabougris et déformés de cette manière, ils deviennent il la longue un objet curieux, en ce que, dans leurs petites proportions, ils portent les signes d'une extrême vieillesse. Un poète leur comparerait volontiers l'Elmpire Chinois.

militaires , et jusqu'à des paquets d'uniformes en nankin bleu

bordé de blanc , ou rouge bordé de jaune , ayant le mot courage gravé sur la poitrine et sur le dos. Au sommet d'un tertre étaient braquées quatre ou cinq pièces de canon en fer, les uns d'origine hollandaise ou portugaise , les autres coulées sous la direction des missionnaires Schaal, Verbiest et autres, il y a plus de cent ans. Elles étaient montées sur des affûts en bois à quatre roues , et fixées par des cordes. Quelques autres, plus dégradées encore , étaient dissimulées sous des abris en nattes.

Cependant le jour se levait, et, par l'ordre des chefs , les lanternes placées devant les rangs furent toutes descendues et éteintes. Les deux tsi ou corps mantchoux de la bannière bleue et de la bannière jaune à bordure , que l'on allait passer en revue , s'étaient rangés sur deux rangs parallèles et demi circulaires, à vmgt mètres de distance l'un de l'autre. Les conques qui servent de trompettes [haij-lo], et de grosses timbales portées par quatre hommes sur des bâtons en croix, firent entendre leurs bruits discordants. Au signal, on chargea les canons dont une salve allait marquer le commencement des manœuvres.

La poudre chinoise [da-yao], qui se fabrique encore à peu près comme à 1 époque où elle fut inventée par Oiiei-S/u'nf/ ( 1275), contient une énorme quantité de soufre, ainsi que l'atteste son odeur infecte. On se sert, pour garnir la lumière des canons , d'une poudre plus fine où le nitre domine , et , au moment de tirer, on y met le feu avec une mèche de papier

tordu. Quand il se communique à la charge, le da-yao commence à pétiller, le canon avance et recule pendant près d'une minute, et, alors seulement, le coup se décide à partir. 11 arrive souvent que les boulets en fonte ou en pierre, n'étant pas appropriés au calibre de la pièce à laquelle ils servent , sont à peine chassés à quelques pieds de la batterie. Les Chinois ne connaissent ni bombes ni grenades ; à peine se servent-ils quelquefois des fusées ordinaires pour incendier les tentes de l'ennemi.

Leur mousquet consiste en un épais cylindre de fer, long de sept à huit décimètres, noirci faute de soins, et fixé à un morceau de bois de fusil sans baguette ni batterie. Cette dernière partie de l'arme est remplacée par une verge de fer courbée, dont l'extrémité se bifurque pour laisser la place d'une mèche en papier imbibé de salpêtre , avec laquelle on allume la poudre sur le bassinet qui est tout à fait ouvert. On conçoit que des soldats si mal pourvus préfèrent se servir de leurs arcs à corde de soie , dont les flèches sont bien faites , bien empennées et garnies d'un fer barbelé qui fait d'assez dangereuses blessures , ou bien encore de leurs sabres droits et pesants , ou de leurs hallebardes pointues et tranchantes.

Je reviens à nos héros, dont une bonne moitié n'était pas même pourvue de ces méchantes armes. Après que le généralissime , en palanquin , suivi de Lun-Chung et de quelques autres officiers supérieurs en cabriolet , et accompagné par huit ou dix gardes à cheval , eut passé entre les rangs des deux tsi , une nouvelle salve d'artillerie donna le signal des exercices. Ils s'exécutèrent en mesure et au bruit de la musique. A chaque roulement de tambour succède une évolution différente, toujours suivie d'un grand cri. Les soldats se tournent à droite et à gauche , lèvent leur sabre pour se défendre ou pour attaquer, se couvrent de leur bouclier ou se démasquent subitement, se courbent ou se relèvent , font un pas en avant ou un j)as en arrière , — toujours en criant, — selon le nombre de coups qui a été frappé. Quelques-uns se servent à la fois de deux épées ; ceux qui sont munis de mousquets tirent en l'air pour ne pas blesser leurs camarades , et aussi pour éviter que la charge ne

tombe à terre; car les Chinois ne savent pas bourrer leurs fusils et ignorent l'usage des baguettes. Quant à la cavalerie^ qui s'était tenue inamobile auprès de la tente du généralissime , et à côté des drapeaux fichés en terre, elle s'ébranla tout à coup à un signal donné par Je hay-lo , pour passer au galop sur tout le front de bandière ; mais cette manœuvre s'exécuta dans le désordre le plus complet, ceux qui avaient de bons chevaux courant en avant , et les plus mal montés suivant à peine. Cette débandade termina la revue; la plupart des soldats remirent leurs armes dans les charriots où ils les avaient prises , et rentrèrent dispersés dans la ville.

L'armée de l'empereur se compose des Huit Bannières tartares [Pa-Ke], chacune de dix mille hommes. On les distingue selon la couleur et la bordure du drapeau, bleu, blanc , jaune ou rouge, et garni de jaune, de rouge, de bleu ou de blanc , suivant la couleur de ce qu'en termes de blason nous appellerions le champ. Il y a de plus une nombreuse milice chinoise (évaluée par quelques écrivains à quatre ou cinq cent mille hommes) , qu'on désigne sous le nom de Troupe du Drapeau Vert. La paie de ces deux espèces de soldats est très-différente. Elle suffit pour faire vivre les premiers, et n'est, pour les seconds, qu'un complément de bien-être. Ceux-ci, en effet, s'adonnent à quelque autre profession régulière ; ils sont ou artisans ou agriculteurs, et ne revêtent l'uniforme que pour les besoins de la police, les cérémonies d'apparat, les revues, etc. De temps à autre, un mandarin s'assure , avec plus ou moins de négligence , qu'ils n'ont pas omis de s'exercer au maniement des armes, et s'il les trouve en défaut, il leur fait administrer une bastonnade. C'est pour eux le seul mobile du courage et de la discipline. Aussi n'est-il pas sur la surface du globe de plus misérables troupes , ni de plus mal armées, ni de plus insensibles à l'honneur, ni de plus lâches, ni de plus ridicules. Bonnes tout au plus quand il s'agit d'écraser par le nombre une tribu de la Mongolie ou du Nepaul , elles sont hors d'état de résister, même dans la proportion de vingt contre un, à nos troupes européennes. Je n'avais donc pas besoin d'assister à la revue que j'ai décrite pour ne conserver

aucun doute sur l'issue du conflit élevé entre mon pays et la Chine; j'avouerai pourtant que je me plus à voir justifié mon mépris pour les soldats du Céleste Empereur.

Capitulation de Qïian-Tong. - Seconde expédition. — Prise d'Anioy. — Reprise de Tchu-San. — Déroute de Ting-IIae. — Prise de ]Ning-Po.

Nous partîmes pour Nan-King deux jours après la revue dont j'ai parlé. Chemin faisant , nous apprîmes que, le 21 et le 22 mai 1841 , les hostilités avaient été reprises , et des brûlots , lancés contre la flotte anglaise. Ces brûlots avaient été détruits, quarante à cinquante jonques de guerre coulées à fond. Bref, trois jours après l'ouverture de cette nouvelle campagne , nos compatriotes étaient presque maîtres de Quan-Tong, et le kouang- chou-fou ( magistrat civil ) de cette ville ofl'rait , par capitulation, six milhons de dollars aux Etrangers-Démons, s'ils voulaient consentir à évacuer la rivière. Nous sûmes bientôt que ces propositions avaient été acceptées, et que la navigation du Tigre était redevenue libre ; les Anglais toutefois demeurant maîtres de Hong-Kong.

Ces nouvelles nous arrêtèrent à Nan-King , et ne contribuè-

rent pas médiocrement à faire accepter par Lun-Chung un plan que je lui a\ais soumis plusieurs fois. 11 consistait à nous mettre secrètement en rapport avec les chefs de l'expédition britannique , afin de pouvoir, le moment venu , servir aux ouvertures de paix , et faciliter les négociations. Un des serviteurs les plus dévoués de Lun-Chung partit pour Quan-Tong avec ordre de tout faire pour tomber par hasard entre les mains des fan-kouei. Il emportait, cousue dans les plis de ses vêtements, une lettre qui devait lui servir de sauvegarde et l'accréditer auprès des officiers de S. M. Britannique. Je ne l'adressais pas à l'un plutôt qu'à l'autre ; mais je priais celui dans les mains duquel cette missive tomberait d'ouvrir avec moi une correspondance régulière.

Je ne revis mon envoyé que dans le milieu du mois d'octobre, c'est-à-dire environ quatre mois après. Il me rapportait la lettre suivante :

Ning-Po, à bord du brick la Coloinbhie.

" Vous ne pouviez vous attendre , mon cher camarade, ^ ce que le sort ferait tomber dans les mains d'un ami votre dépêche mvstérieuse. Et de fait, il a fallu presqu'un hasard providentiel pour que l'officier du ST"" d'infanterie cipaye , qui s'était emparé de votre ambassadeur, ait parlé de cette capture, un jour où nous dînions ensemble chez le docteur Arnold , surintendant de l'hôpital de Hong-Kong. Le cher camarade ne savait trop quelle importance il devait attacher au signataire inconnu d'une épître de ce genre; et, bien loin de vouloir y répondre , il n'avait pas même songé qu'il fût utile de la transmettre à ses supérieurs. Tandis qu'il en ])arlait aver un certain mépris, votre nom , prononcé par hasard , réveilla mon iittention ; et, jugez de ma surprise , à moi qui , depuis mon arrivée, cherchais en vain \v moyen d'avoir de vos nouvelles, lorsqu'elles m'arrivèrcnt ainsi à l'improviste, et d'une si miraculeuse façon... -

Après quelques détails d'un intérêt purement privé, la lettre i'e]irenait en ces termes :

A PE-KiNG. 371

" Maintenant vous devez être altéré de nouvelles politiques, et je vais vous donner sommairement toutes celles qui ne peuvent encore vous être parvenues. Sachez d'abord quel spectacle curieux vous avez manqué il y a deux mois. Vers la fin de juillet , le capitaine Elliot et le commodore sir Gordon Bremer, jetés par un typhon sur une des îles qui sont dans les eaux intérieures du Tigre , ont failli tomber entre les mains du Céleste Empereur. Les paysans indigènes s'étaient déjà emparés d'eux ; on les avait dépouillés , ils étaient enfermés dans une maison , et si le propriétaire eût pu se douter qu'il avait en son pouvoir les deux Grands Yeux des barbares , — c'est ainsi , vous le savez, qu'on appelle nos officiers supérieurs, — l'espoir de mériter les magnifiques récompenses promises par les proclamations impériales à quiconque ferait un prisonnier de ce genre, l'aurait rendu intraitable sur le chapitre de la rançon. Par bonheur, les deux naufragés n'avaient eu garde de décliner leurs noms et qualités. Grâce à cette précaution, et moyennant une promesse de quatre mille dollars , ils ont obtenu d'être reconduits à Macao.

" Depuis lors , du reste , le capitaine Elliot , négociateur trop méticuleux et trop patient, a été complètement sacrifié. Le Commodore Bremer a partagé sa disgrâce, et tous les deux sont remplacés aujourd'hui : le premier, par sir Henri Pottinger; le second, par sir William Parker. C'est sous les ordres de ces nouveaux chefs qu'une seconde expédition , forte de treize bâtiments, et portant à bord quatre mille hommes de troupes, s'est embarquée le 21 août. Le 25, à sept heures du soir, nous étions dans le port d'Amoy. Le lendemain , couvertes par le feu du Sésost?is , du Blenheini et du Wellesley , nos troupes débarquèrent; et, prenant en flanc les batteries chinoises, occupèrent sans perte sensible les hauteurs escarpées qui dominent la ville. Nous y passâmes la nuit, grâce à la prudence peut-être exagérée de nos chefs, qui ne voulaient pas essayer de pénétrer dans Amoy pendant une nuit assez obscure. Le lendemain 27, après une légère reconnaissance, nous avançâmes jusqu'à l'une des principales portes. Elle était fermée , mais sans défenseurs ;

il fallut tout simplement escalader les murailles et aller l'ouvrir; tâche facile , dont trois ou quatre officiers , plus lestes que les autres , eurent le douteux honneur.

" Notre régiment fut caserne dans un vaste bâtiment où résidait avant nous l'amiral de la province; lequel, pendant ce temps-là , était allé sur mer pour nous exterminer. Le pauvre homme a dû revenir ensuite, heureux de ne pas nous avoir rencontrés; et je ne doute pas qu'il ne soit fort surpris en trouvant sa maison dévastée, son joli jardin saccagé, son trésor en déroute , et sa provision de salpêtre complètement épuisée . Ce salpêtre, qui devait servir à nous foudroyer, nous a procuré le plaisir de boire à la glace durant tout notre séjour dans les murs d'Amov.

" Nous ne savions qu'admirer le plus, ou de l'insouciance avec laquelle les habitants nous avaient laissés pénétrer dans la cité , ou de la prestesse avec laquelle ils se dépouillaient les uns les autres. Nulle part je ^n'ai vu de voleurs plus effrontés ni plus adroits que ceux-ci. Quand une rue leur paraît mériter qu'on la pille , ils mettent le feu aux deux bouts , nettoient avec une dextérité remarquable les maisons du miheu , et s'échappent par les ruelles latérales; le tout avant qu'il soit possible d'y mettre ordre.

" Le 5 septembre , nous repartîmes , laissant quelques troupes sur l'île de Pou-Lang-So. Le 1*^^ octobre, après une traversée qui n'eut rien de remarquable, nous attaquâmes Tchu-San. Là, nous eûmes moins à nous louer de nos ennemis ; ils montaient hardiment sur le haut des collines , et, brandissant leurs armes, nous invitaient à descendre. L'un d'eux , porteur d'une bannière rouge, resta sous le feu de la Colombine et du PhlccjHon, dont les boulets labouraient la terre à ses pieds, avec une hardiesse tout à fait chevaleresque; et lorsqu'enfin il tomba, son drapeau fut ramassé par un autre brave qui , peu de minutes après, eut le même sort. Cependant nos troupes étaient débarquées, etvenlevèrent une à une les positions que les ennemis avaient voulu défendre. Ce ne fat point sans éprouver quelque résistance; mais nos obus, d'un oif et tout nouveau pour eux ,

finissaient toujours par avoir raison de ces velléités courageuses.

" Après cette seconde occupation de Tchu-San, ceux de nos officiers qui, l'année dernière, y avaient tenu garnison, ne vérifièrent pas sans quelque surprise les travaux exécutes par les Chinois depuis l'évacuation de l'île. Il était évident que , pendant sept mois , la plus grande partie des habitants avaient été mis en réquisition par les mandarins militaires , et que , sans songer à réparer les dégâts du premier siège, on avait tout fait pour se mettre à l'abri d'un second.

« Un jour suffit à nos bâtiments de transport pour nous conduire en face de Ting-Hae, où nous descendîmes sans éprouver de résistance. Entre autres positions susceptibles d'être défendues , les Chinois occupaient la tête d'un pont qu'ils nous lais-

sèrent traverser sans coup férir; je me trompe , ils envoyèrent quelques balles à la grosse caisse du 49*" régiment, qu'ils prenaient sans doute pour quelque formidable instrument de guerre ! Un peu plus loin , cependant , il y eut un engagement presque sérieux , suivi pour les vaillants « Tigres Impériaux » d'une

déroute complète. Cernés entre une rivière et deux de nos régiments , un grand nombre de fuyards se laissèrent fusiller longtemps sans vouloir jeter leurs armes , bien qu'on leur promît, à ce prix, la vie sauve ; ceux qui se rendirent étaient environ trois cents. Un instant après, l'explosion d'un magasin à poudre faillit nous tuer beaucoup de monde. Ici , comme à Tchu-San , l)lusieurs mandarins ont été faits prisonniers. Un plus grand nombre, redoutant le courroux de l'empereur, se sont punis de leur défaite par un suicide. Yu-Kien, gouverneur de Ting- Hae , cpii , dans ses pompeuses proclamations , jurait de nous massacrer en masse et de dormir dans nos peaux , avait pris la

fuite lorsque nous entrâmes dans la ville. On nous a dit depuis qu'il s'était donné la mort.

" Maîtres de Ting-Hae , nous y installâmes une petite garnison , et, trois jours après , nos bateaux à vapeur remontaient le fleuve pour transporter nos troupes devant Ning-Po. On avait sans doute compté que nous n'arriverions jamais jusquelà ; car les murailles étaient dégarnies de soldats, et aucuns préparatifs n'annonçaient l'intention de se défendre. La seule barrière laissée devant nous fut celle que nous opposait une espèce de pont formé par de grosses barques enchaînées les unes aux autres; nos steamers n'imaginèrent pas de faire halte, et, donnant de leur beaupré dans le milieu de ce rempart flottant, le franchirent sans difficulté. De même que les portes

d'Amoy, celles de Ning-Po étaient fermées. Il fallut employer les mêmes procédés et escalader les murailles pour les ouvrir. Nous entrâmes ensuite en bon ordre ; notre musique ( celle du 18^ régiment) jouant tout à son aise le God save tlie Queen et le Rule Britannia. La pluie seule , qui tombait à torrents , troublait quelque peu notre bien-être. Nous casernâmes dans les bureaux du ngan-cha-sze, dont les archives nous fournirent les seuls matelas en ce moment disponibles. Je passai la nuit sur un monceau de papier de Chine, que je déclare être un coucher excellent. " Nous voilà maintenant depuis trois semaines installés fort peu commodément dans cette vaste cité, où nous nous attendons sans cesse à une attaque. Ce n'est pas le pire de notre position , et si nos casernements étaient commodes , nous en prendrions facilement notre parti. Mais notre corps d'officiers est entassé pêle-mêle dans quatre petites chambres ; les pluies continuelles ont percé les minces parois de la maison, et, malgré une température déjà très-refroidie , nous mangeons habituelle-

ment sous les verandahs de quelque restaurant en plein air.

" Cet état de choses menace de se perpétuer; car, à moins de combinaisons tout à fait nouvelles, nous passerons ici la mauvaise saison. Tout au plus enverra-t-on quelques troupes jusqu'à Yew-Yow ( située à cinquante milles de Ning-Po, sur le Tahea), pour y dissiper les forces militaires que les Chinois v rassemblent, et s'emparer des entrepôts de blé qu'ils y ont formés. Notre système de conquête est uniforme : à peine entrés dans une ville, notre premier soin est de détruire l'arsenal ; le second est d'ouvrir au peuple les greniers publics, et de nous faire ainsi des amis aux dépens de l'empereur.

" En résultat, notre campagne d'environ six semaines, durant laquelle nous nous sommes emparés successivement de quatre villes importantes, ne nous aura pas coiité plus de vingt hommes. On évalue à trois mille hommes environ le nombre des ennemis tués.

» Voilà, mon cher ami, ce que je puis vous dire de notre passé, de notre présent et de notre avenir. J'ai transmis vos offres de service à sir Hugh Gough, notre major-général, commandant les forces de terre ; il les accepte avec reconnaissance. Bien que cette guerre soit sans périls , il ne faut pas qu'elle se prolonge; car les frais qu'elle entraîne et l'affaiblissement de nos ressources militaires dans l'Inde deviendraient alors de véritables fléaux. Aussi, dès qu'un traité raisonnable nous sera offert, — traité dont les principales clauses devront être nécessairement l'accès libre de quelque grande place de commerce , l'admission de nos agents diplomatiques, et peut-être une indemnité pour les frais de la guerre, — ce traité sera facile à conclure, et tous ceux qui auront contribué à le rendre possible devront se regarder comme ayant bien mérité de leur pays. Puissiez- vous, mon cher Dermot, compter parmi ces agents de la Providence ! »

•Au bas des pages qu'on vient de lire était était le nom de Patrick O'Donovan. Le lecteur n'a peut-être pas oublié quelle amitié m'attachait à ce camarade de collège , le même à qui j'adressais mes premières lettres datées de Quan-Tong; il devinera, dès lors quelles furent ma surprise et ma joie. Je me hâtai

de transmettre à Lun-Chung le récit fidèle des événements, en l'éclairant de mon mieux sur les chances probables de l'avenir. 11 les comprit plus facilement que je ne l'aurais attendu de ses préjugés et de son grand âge. Dans un mémoire qu'il expédia sur le champ à l'empereur, il sollicitait la permission de revenir à Pe-King;pour y faire prévaloir ses opinions favorables à la paix. L'empereur l'y autorisa; et nous repartîmes pour la capitale dans le courant du mois de février 1842.

Espérantes détruites. — Ning-Po et Tchu-San sont évacuées. — L'Excellente Cérémonie. — Usages nuptiaux.

Les esprits étaient agités , les dispositions menaçantes , lorsque Lun-Chung fut admis pour la première fois à s'expliquer devant le keun-ki. De nouvelles troupes , choisies parmi l'élite de l'armée, étaient parties pour les provinces du sud. On s'était persuadé qu'elles pourraient enlever Nitig- Po et Tchu- San aux ennemis de l'Empire. L'arrivée de quelques officiers russes, et quelques manœuvres à la baïonnette, exécutées sous leurs ordres par les troupes chinoises , avaient suffi pour faire penser que la discipHne militaire des barbares ne prévaudrait plus contre les soldats nombreux et maintenant aguerris qu'on allait leur opposer. Vain espoir, que l'événement allait bientôt détruire. Le 10 mars, deux attaques, dirigées simultanément contre Ning~Po et contre Ïing-Hae, n'eurent d'autre résultat qu'une honteuse défaite ; elles coûtèrent cinq à six cents hommes aux Tigres invincibles de l'armée impériale et aux hommes du Shan-Tung , enrôlés pour cette occasion spéciale. Ces derniers sont renommés ])ar leur vaillance , et marchent au combat avec une sorte d'écharpe rouge nouée autour de la tête. Le costume des Tigres est en étofl'e tachetée, imitant la dépouille de l'animal qui leur donne son nom; les griffes pendent sur la poitrine, la queue sur les épaules du soldat, et son casque figure, tant bien que mal . la lête de son farouche modèle.

Vaincu sur le champ de bataille, l'empereur fulmina de nouveau des proclamations terrifiantes. Quelques-unes étaient remarquables par leur naïveté. Il appelait au secours de l'Empire , non-seulement les soldats retardataires , mais les rebelles et les condamnés de toute espèce qui voudraient racheter leurs crimes en prenant part au massacre des barbares. Les récompenses promises étaient les mêmes pour les mandarins civils ou militaires , pour les marchands ou les paysans , pour les traîtres et les vagabonds. Cinquante mille dollars à quiconque prendrait vif un des chefs rebelles ( un des généraux anglais ) ; la moitié de cette somme à quiconque les tuerait ; en outre , des plumes de paon et des grades à profusion. Ces magnifiques promesses n'aboutirent qu'à faire assassiner quelques soldats traînards de l'armée anglaise.

Le 7 mai , sans hostilités nouvelles , Ning-Po et Ting-Hae furent délivrées de l'occupation étrangère. On crut un instant que les Anglais se retiraient , tandis qu'au contraire , mieux au courant de leurs projets , je devinai qu'une nouvelle campagne allait s'ouvrir.

Lun-Chung profita de ce répit que lui laissait la crise politique pour songer à marier sa fille. Vainement je cherchai à dissuader mon protecteur des projets d'hymen qu'il avait conçus ; dans ses idées chinoises , autant aurait valu lui conseiller un suicide. « L'excellente cérémonie, » — c'est ainsi qu'on appelle ici le mariage, — est considérée comme un devoir, et le céUbat, qui entraîne la mort sans postérité , comme la plus reprochable des trois grandes irrévérences dont on peut se rendre coupable envers ses parents et ses ancêtres. Cette pensée se retrouve k tout instant dans les usages du pays. On vous salue en vous souhaitant les trois Bénédictions , savoir : le bonheur, une longue vie et des enfants mâles. 11 est contraire à la morale de prendre une seconde femme avant l'âge de quarante ans , et aussi longtemps que des héritiers peuvent naître du mariage légitime ; mais, passé ce temps , et lorsque cet espoir est perdu , la polygamie est excusée, sinon permise , par les plus sévères casuistes.

Pour en revenir à mademoiselle As-Say, quand je fus certain

LE FAN-KOUEl

que son père , malgré sa tendresse pour elle , ne lui laisserait point adopter le célibat, pour lequel elle professait un penchant si décidé, j'avisai aux moyens de leur épargner à tous deux une pénible séparation. Par mon conseil, Lun-Chung adopta pour se procurer un gendre une méthode qui serait chez nous ridicule, mais qu'autorisent les mœurs chinoises. Elle consiste à publier le nom du personnage qui veut marier sa fille , avec la condition expresse de la garder auprès de lui.

Peu de jours après cette proposition officielle, un grand nombre de candidats s'étaient déjà présentés, et mademoiselle As-Say, mise en demeure de faire connaître sa préférence, déclara qu'elle était prête à épouser le plus instruit des jeunes lettrés qui prétendaient à sa main. Ceci donna lieu à des confé-

rences littéraires où je jouai gravement mon rôle , et dans les- (|uelles , sous prétexte de juger les talents de chaque prétcnulu ,

je m'étudiais à connaître ses dispositions morales, bien plus essentielles pour le bonheur futur de ma jeune protégée.

Lun-Chung assistait à presque toutes les épreuves, et nous finîmes par nous décider tous les deux en faveur d'un jeune tsin-sze , nommé Yaout-Sou , en qui les derniers examens d'automne avaient fait reconnaître un grand talent pour la poésie.

Ce choix arrêté , — mademoiselle As-Say s'en rapportant aveuglément à nous, — il ne fut plus question que de choisir, avec l'aide d'un sorcier, la journée heureuse durant laquelle les cérémonies du mariage s'accompliraient sous les meilleurs auspices. En attendant, les présents s'échangeaient; le futur dépêchait à sa future d'énormes pâtés sous la forme de dragons et d'oiseaux , des sucreries , du vin et même des monnaies d'argent. Mademoiselle As-Say envoyait en revanche à son fiancé des vêtements de luxe.

Les usages nuptiaux des Chinois ressemblent assez aux nôtres, si ce n'est que les présents de noce se font en argent, et que les convives des deux sexes mangent à part le repas servi à cette occasion ; les hommes dînant sous une tente dressée dans la cour, les femmes dans l'intérieur delà maison. Le trousseau, d'ordinaire transporté en grande pompe, se trouvait d'avance étalé chez Lun-Chung , dont les nombreux invités l'admirèrent en toute bonne foi, car il était magnifique. A raison des circonstances particuhères , nous n'eûmes pas non plus la cérémonie des adieux, à laquelle j'ai fait allusion plus haut ; mais l'étiquette ne permettait pas de supprimer l'espèce de procession triomphale qui a lieu lorsque la mariée se rend chez son époux. Les Chinois accomplissent ce rite au miheu du jour; les Mandchoux au contraire choisissent le matin ou la nuit. Ce fut donc aux lueurs des torches que des porteurs, en robes à ceinture rouge , coiffés de bonnets à plumes rouges , et portant sur la poitrine des figures symboliques qui représentent le bonheur, vinrent chercher la jeune épouse dans un magnifique palanquin. Un orchestre complet ouvrait la marche; d'autres hommes suivaient , portant sur leurs épaules , suspendues à des bâtons, des

LE FAN-KOUEl

lanternes sphériques , aux parois de corne coloriée. Mademoiselle As-Say, enveloppée de la tête aux pieds dans un grand voile rouge , sortit ainsi de chez son père, et parcourut les rues voisines, où force fusées signalaient son passage. Lorsqu'elle rentra dans la cour de la maison , qui , pendant toute cette journée, représenta celle de l'époux, le feu d'artifice recommença de plus belle : les iinuj-lo (gongs), les siaou-j)o (cimbales), les hiang-iih (clarinettes ), les ye-yin (violons), \e^j)e- "pa ( guitares), les liien-kin (tympanons ), les sang et les chung ( cornemuses et harpes), discordèrent avec une nouvelle énergie.

Le futur époux ^ int au-devant du palanquin , et offrit la main à sa fiancée ])our l'aider à en descendre. A ce moment, dans les familles chinoises, la mariée, soulevée par des femmes, est tenue qui^lques secondes au-dessus d'un brasier allumé. Chez

les Mandchoux , l'usage veut au contraire que les futurs enjambent par-dessus un arc , une flèche et une selle ; ensuite l'époux est autorisé à lever pour la première fois le voile de sa compagne , et il la conduit dans les appartements oii , assis à côté l'un de l'autre , ils vont vider les coupes d'alliance attachées ensemble par un cordon rouge. Ceci est un emblème d'union indissoluble; de même que les oies vivantes, portées devant le palanquin de la nouvelle mariée, indiquent, je ne sais pourquoi, la concorde et la fidélité qui doivent régner dans le nouveau ménage.

A la fin du repas de noce , mademoiselle As-Say, immobile à sa place , subit patiemment un petit supplice que ses parents lui infligeaient en épilant avec des pinces d'argent le haut de son front et ses tempes. Ensuite, et lorsque déjà la plus grande partie des convives s'était retirée, nous procédâmes à la cérémonie du Kia-Kouan. Elle consiste à placer sur la tête de l'époux trois coiffures différentes , avec lesquelles il salue ses parents , tandis que ceux-ci prononcent à haute voix une espèce de bénédiction. La première de ces coiffures est un bonnet de drap, la seconde un bonnet de cuir, la troisième, enfin, un bonnet de mandarin civil.

Les rites conjugaux varient naturellem.ent, et suivant les provinces, et suivant le rang des époux. Ainsi , dans les classes

pauvres , ce n'est point avec la main, mais avec le crochet d'un fléau de balance , que le fiancé soulève le voile de sa future. Ainsi, dans certains pays, le signal du départ est donné aux gens de la noce par un faisceau de baguettes brisées que l'on jette au milieu de l'appartement , et qui sont l'emblème de la nombreuse postérité qu'on souhaite aux époux. Sur la côte et le long des fleuves , la fiancée , au lieu de se rendre volontairement chez son futur, est placée avec tous les hommes de sa famille sur une jonque richement pavoisée. Son époux . accom-

pagné de tous ses parents , va Ty chercher, et l'onlève de force après un combat simulé dont les incidents grotesques égaient naturellement une cérémonie en elle-même assez triste.

A PE-KING. î>85

Dernières Hostilités. — La Paix de Nan-King. - Les Adieux.

La capitulation de Quan-Tong n'avait point suffi pour vaincre l'obstination des conseillers de l'empereur ; et les Anglais auraient vainement forcé d'autres cités , si importantes qu'elles fussent d'ailleurs, à se racheter ainsi. En pareil cas, les Conseils Suprêmes auraient fait supporter ces pertes pécuniaires aux villes intéressées, et tout au plus allégé de quelque chose l'impôt qu'elles doivent à la couronne. Mais l'occupation des ports, le pillage des greniers publics, et surtout la dévastation des places prises d'assaut , devaient triompher de cet entêtement orgueilleux.

L'épreuve , en effet , devint plus rude lorsque les vaisseaux anglais, reprenant l'offensive, et continuant à remonter les rives du Yang-Tse-Kiang (mai 1842), eurent pris Chapoo, canonné le joli village de Woo-Sung, la petite ville de Pou-Chang, occupé Shang-Hae, qui ne voulut point payer rançon ; et enfin, malgré une résistance plus acharnée qu'ailleurs, pénétré dans les murailles de Chin-Kiang-Fou. Ce dernier désastre frappa de terreur les ^hommes d'état les mieux déterminés à la guerre. Lun-Chung, qui, grâce à moi, s'était montré plus prévoyant que ses collègues , eut tous les honneurs et tous les profits de mes prédictions. L'empereur lui rendit le bouton bleu dont il avait été privé lors de sa disgrâce , et lui enjoignit d'aller se réunir aux plénipotentiaires chargés de traiter avec les chefs de l'armée anglaise. Leurs noms sont devenus historiques. C'étaient Ke-Ying , grand-commissaire et général commandant la garnison de Quan-ïong, d'ailleurs cousin de l'empereur et portant la ceinture jaune; Eleppo, ex-ministre d'état, commandant la garnison de Chapoo et allié de l'empereur, portant la ceinture rouge; enfin Gnu-Kien ( on ne l'a jamais désigné que sous le nom de Gnu), gouverneur-général duKiang-Sou et du Kiang-Si.

Nous les rejoignîmes vers les premiers jours d'août. Les Anglais occupaient alors Chin-Kiang-Fou et l'Ile d'Or ( A'm- Shan), jadis résidence impériale, et maintenant habitée par des prêtres. On annonçait leur intention d'attaquer Nan-King, dont quarante milles les séparaient à peine. Sur leur route, ils allaient trouver le Grand Canal impérial , qu'ils pouvaient aisément bloquer, paralysant ainsi toute la circulation commerciale du pays. Ils n'y manquèrent pas en effet, et le 4 août, une de leurs frégates, la Callwjje, et un bateau à vapeur, laProserpme, se placèrent, sentinelles impitoyables, l'une au point de jonction du fleuve et du grand canal , l'autre dans le grand canal luimême, et barrèrent le passage aux jonques nombreuses qui s'y présentaient. Le 7, les marins de la flotte purent signaler la célèbre pagode de porcelaine , et même les murailles de Nan- King. Le 8, cette grande ville, la seconde capitale de l'Empire , était sous les canons de mes compatriotes.

Des deux côtés, la situation se compliquait. La prise de Chin-Kiang-Fou avait été accompagnée de circonstances atroces. Plusieurs habitants notables de cette importante cité, presque tous d'origine tartare , impuissants pour se défendre , témoignèrent l'horreur que les brigands étrangers leur inspiraient en se donnant la mort pour leur échapper. Les puits, les fontaines, se remplirent de femmes et d'enfants noyés. Un mandarin se fit héroïquement brûler dans sa chaise par ses dociles serviteurs. D'un autre côté, la chaleur extrême, le manque d'eau , les flitigues de tout genre , développaient parmi les troupes anglaises des maladies épidémicjues. Le choléra sévissait; les enlèvements de soldats isolés se multipliaient chaque jour davantage. Lorsqu'ils n'étaient pas pris vivants, — ce que les mandarins préféraient et payaient plus cher, — on les retrouvait enfermés dans quelque sac , et vêtus encore de leur uniforme. li ne leur manquait que la tête.

La paix était duiu' désirée des deux parts; et, lorsque les commissaires de l'empereur (h'mandinvnt uwc suspension d'hostilités, elle fut accordée sans diiriculté, le jour même où devaient débarquer les troupes destinées à l'assaut de Nan-King.

Je me rappellerai longtemps, comme un des plus beaux de ma vie, le jour oii le bateau à vapeur la Méduse vint nous prendre sur le rivage, les trois commissaires , Lun-Chung et moi , pour nous conduire à bord du vaisseau amiral. Nous y fûmes reçus par les deux chefs des forces britanniques et par une foule

d'officiers en grand uniforme. Parmi eux se trouvait le major Anstruther qui , l'année dernière , était prisonnier des Chinois , et dont l'un des commissaires , le vieil Eleppo , avait , au prix d'une disgrâce , sauvé les jours menacés. Leur reconnaissance donna quelque chose de particulièrement affectueux à cette entrevue officielle. Sir Henri Pottinger eut grand soin de ne pas exagérer les pohtesses diplomatiques , et son attitude un peu fière, comparée aux tchin-tchin empressés de ses prédécesseurs, mspira une salutaire vénération aux envoyés de l'empereur. Patrick O'Donovan, que j'avais fait prévenir de mon arrivée,

ne manqua pas de se trouver avec l'escorte des généraux anglais quand ceux-ci vinrent rendre la visite qu'ils avaient reçue. Je ne m'appesantirai pas inutilement sur la joie que j'éprouvai à retrouver cet ami de ma jeunesse.

Les conférences , à partir de ce moment , se suivirent avec activité. Un seul obstacle s'opposait à la paix : les diplomates chinois s 'efforçant , par ordre de l'empereur, de refuser l'entrée libre de Fou-Chou-Fou. Ma position particuhère m'interdit de raconter comment iîè furent amenés à céder sur ce point , ainsi que sur toutes les autres exigences du plénipotentiaire anglais. Quoi qu'il en soit, le 30 août, la paix fut conclue à bord de la frégate the Queen , et le pavillon jaune de l'empereur, arboré au grand mât, annonça la cessation complète des hostilités.

On connaît les termes du traité qui assurait à l'Angleterre , avec une indemnité de 21,000,000 de dollars, payables en quatre années, la possession de Hoiig-Kong, et l'accès libre des cinq grands ports orientaux : Quan-Tong, Amoy, Fou- Chou-Fou, Ning-Po et Shang-Hae ; enfin, la libération des prisonniers de guerre, et une amnistie complète pour tous les Chinois compromis par leurs rapports avec l'armée anglaise.

Le soir même du jour où il fut signé , je pris congé de Lun- Chung. Pressé de revoir mon pays, j'avais obtenu passage sur V Auckland, qui rapportait en Angleterre ce précieux document. Mon ami Patrick était chirurgien de ce navire.

Avant de quitter pour toujours mon vieux protecteur, j'eus, avec lui un dernier entretien au bord du fleuve , doucement éclairé par la lune. La ville était plongée dans un silence et une obscurité complète. Sur les navires anglais, au contraire, les lanternes couraient, brillant tour à tour derrière chaque sabord ; les matelots chantaient en chœur. L'Europe victorieuse semblait insulter à la Chine humiliée.

A cette vue, Lun-Chung sembla s'attrister.

— Vous qui connaissez vos compatriotes , me demanda-t-il , pensez-vous que la paix signée aujourd'hui soit une paix sincère et durable?

— Elle est sincère, lui répondis-je; quant à sa durée, vous-

même pouvez la prévoir. Si le Frère du Soleil se montre fidèle aux conditions qu'il a été forcé de souscrire, l'Angleterre ne cherchera certainement pas une occasion de querelle. Mais elle ne souffrira plus la moindre infraction à ses privilèges commerciaux , et Dieu sait si l'on ne cherchera point à détruire peu à peu, par des attaques détournées et quotidiennes, les avantages qu'on lui accorde aujourd'hui. Ne pensez-vous pas que , désormais, telle sera la tâche favorite de vos mandarins? Lun-Chung ne voulut point répondre à cette question déhcate, et se contenta de soupirer en hochant la tête.

— Fuis, ajoutai-je, la faiblesse du gouvernement impérial , qui désormais ne sera plus un secret ni pour ses sujets, ni pour les étrangers , ne doit-elle pas , à votre avis , encourager la révolte ? Pensez- vous que le Peuple aux Cheveux noirs, contenu jusqu'ici par le prestige imposant d'une grande puissance militaire , ne prenne pas en mépris cette armée innombrable qu'une poignée de barbares a partout vaincue?

Le vieillard soupira de nouveau sans rien répondre.

— Cependant, repris -je , aucun peuple européen n'aura de longtemps la volonté de conquérir le Céleste-Empire. L'ambition politique n'inspire pas des vues si vastes , et ne dicte pas des entreprises si ardues. L'intérêt commercial se contente de marchés ouverts , de tarifs réguliers , et de sécurité pour ses agents. Une seule pensée , un seul mobile , pourrait donc vous exposer à une invasion des fan-koueï.

— Le ciel nous en préserve ! interrompit Lun-Chung. Quelle serait donc cette fatale pensée?

— Celle de vous convertir à nos idées religieuses ; celle de propager le christianisme parmi vous.

Ici, le mandarin athée sourit dédaigneusement. Il paraissait ne pas bien saisir ce que je voulais dire, et ne point redouter ■pour son pays une guerre fondée sur la différence des cultes. Patrick, qui nous écoutait sans nous comprendre, s'offusqua de ce sourire. Enivré de la victoire britannique :

— Après tout, s'écria-t-il , la Chine est ouverte, et nous verrons !

390 LE FaN-kouei a pe-king.

— Que dit votre amit me demanda Lun-Chung. J'essayai de rendre la pensée de Patrick, sans lui conserver

son caractère un peu menaçant.

Cette fois Lun-Chung sourit derechef; et, avec une ironie profonde :

— La Fleur du Milieu , me dit-il , ne s'épanouit pomt sous les premières pluies d'orage.

Ce furent ses paroles d'adieu. Je partis le lendemain, comblé par le bon vieillard de présents et de bénédictions.

TABLE ANALYTIQUE

-(jat-

Académie des Han-Lin, ôbl.

Administration, 55o.

Agents de police, 200.

AoRiccLTCRE. — Eiigrais, \07. — Grands soins des ciillivateurs, 13{. — S'oppose à raccroisscinent du hétail, 319. — Fête de l'agriculture, 34G.

Amants chinois, Gl.

Ameobi.ement du salon de I.un-Chung, -55.

Amiral chinois, 85.

Amoy ; — sa position, son port, <08. — Quais d'Amoy, 109. — Prise par les Anglais, 371.

Amusements des feniines, 330.

Arbres-nains ; leur culture, 30 i ; à In note.

Arcs de triomphe; — leur destination, 338.

Armes de guerre , 366 et 367.

Armée impériale, 368.

Artifice (feuxd') ; — hahiletc des artificiers , description d'un leu d'artifice, 18^-185.

As-Say (mademoiselle); — son portrait, 57-58; — ses suivantes, ■iS. — Mademoiselle As-8ay subit heureusement l'opération de la cataracte, iO ;

— rend une visite à IM. Dermot, 53 ; — se retire à King-te-Ching, tombe gravement malade, 326;

— est guérie par Murpby-Dermot, 328 ;— re\ieiit • avec lui ù Pe-King, 33 S ; — ses scrupules en

matière de décorum, 333 ; — reçoit uu emploi à la cour impériale, 3 iO; — son mariage, 581 . AiTEL où l'on vient consulter le sort, 192. Bacheliers. — Vénalité des diplômes, 222, Bannissement. — Los bannis employés aux mines, esclaves, révolte des bannis, 212.

Barriers; — pullulent en Chine, -12; — comment ils exercent leur métier, î(Z.; — emploient le magnétisme, 13. — Barbier aquatique, id.

Barques diverses, 6. — Les barques œufs, 91.

Bastonnade, 209.

Bateac-mandarin; — sa description, son équipage, son armement, 7 et 8; — comment il fait la police des fleuves, 9.

Bateaux de fleurs, 78.

Batelières sur le Tigre;— leurs esquifs, 3.— Mauvaise plaisanterie envers l'une d'elles, 3 et 4,

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