‹ La Chine ouverteChapitre 11 sur 14 · VERS SUR UN CERF-VOLANT · texte numérisé non relu

VERS SUR UN CERF-VOLANT

( Ils forment une chanson dans le genre de celles du royaume de Song. )

L'art lui a donné la figure et l'apparence d'un animal Pour leurrer les sots et les petits enfants.

Pourvu d'une monture en lames de bambous , Il est mince et partant léger;

Sa surface est ornée de fleurs,

Et, par un mensonge habile, il paraît extraordinaire.

Au gré du vent il se balance vainement dans les airs ; Mais , retenu d'en bas par un fil, Il ne peut se retourner ni partir.

Ne riez pas de voir que ses pieds n'ont pas une base assurée ,

S'il tombait devant vos yeux

Vous ne trouveriez plus qu'une carcasse sèche et vide.

'• L'auditoire ne cessait, après chaque strophe, de témoigner sa joie par des trépignements et des rires que la gravité de la circonstance ne parvenait point à réprimer.

" On lut ensuite la liste des candidats admis. Leur petit nombre attestait la sévérité des examinateurs ; mais la richesse des récompenses prouve aussi combien les magistrats sont toujours disposés à encourager le talent. Chacun des nouveaux sieou-tsai a reçu trois tasses de vin et un bouquet de fleurs pour orner ses cheveux. A mesure qu'ils défilaient devant LL. EE. le vice-roi et le Ssé-li-tai-kien , ce dernier jetait sur leurs épaules une pièce de soie rouge , et leur offrait un paquet de taels d'argent.

" J'ai vu, poursuit toujours l'historien de cette mémorable cérémonie, j'ai vu ces personnages trois fois heureux tandis

qu'on les rcconduisail en grande }i()nq)C, au son de mille instruments, et j'ai lu les affiches où l'on exalte leur mérite. On ne

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tarit pas d'éloges sur le compte de M. Ping-Si en l'honneur de qui ont été composés les vers suivants :

Il a une taille élancée comme l'arbre de jade Qui brille devant les degrés du palais impérial. Il s'élève noblement au-dessus de la foule , Comme l'oie solitaire qui plane au-dessus des nuages. ,A son seul aspect on devine l'homme de talent. Lorsqu'il écrit en prose élégante, il ne se fatigue pas à réfléchir. Compose-t-il des vers? il ne fait jamais de brouillon. Ses discours sont inépuisables en leçons morales. Si on lui demande une chose, il en répond dix. Quand il manie le pinceau , ses caractères rappellent Le vol du Dragon et les mouvements gracieux du Phénix. Ses pensées se répandent sur le papier

Comme la montagne qui s'écroule , comme le fleuve qui déborde. Dans son élan furieux il balaierait devant lui Mille soldats vaillants et dix mille coursiers.

Que deviendrait, bon Dieu! l'auteur de cette pompeuse amplification , s'il savait qu'il a dépensé tant de bonne encre et tant de bonne rhétorique chinoise en l'honneur d'un pauvre fan-koueï , hitroduit par subterfuge dans le Domaine céleste, et porté le premier sur la liste des " Talents en fleur ' . »

L'Anniversaire. — Les INUisiciens. — Le Drame et les Acteurs. La Vengeance de Teou-Ngo. — Un Vaudeville chinois.

Lun-Chung donnait hier un repas splendide pour célébrer à la fois mon admission aux grades httéraires et l'anniversaire de sa naissance. Suivant un proverbe chinois : Quand l arbre est ahaiin , les oiseaux s envolent. Il paraît que le vieux chêne à

I. Le nwiSieou-Taai , liltiMalemeiit traduit, oxpiime colle idée.

l'ombre duquel je vis n'a point encore perdu toutes ses racines ; car les visiteurs sont venus en foule jouir des plaisirs qui leur avaient été préparés, et présenter leurs félicitations respectueuses à l'ex-titou-che , que , par une formule assez étrange , plusieurs qualifiaient de » mère " et " grand' mère. »

Avant le dîner, il y avait eu course de jonques à tête de

dragon. Pendant le repas, des musiciens n'ont cessé de se faire entendre, tantôt jouant des " huit instruments - qui composent ici un orchestre complet , tantôt chantant les poésies les plus renommées de Tou-Fou et de Li-Thai-Pe. Il faut convenir que rarement en Europe on est régalé de concerts aussi discordants. Les Chinois n'écrivent pas la musique : ils n'ont aucune idée du contrepoint ni des accords. Fussent-ils deux cents à jouer ensemble , ils n'en poursuivent pas moins leur étourdissant unisson , à grand renfort de cymbales , de gongs, de trompettes et d'instruments à cordes. Cette barbarie est d'autant plus surprenante, que la musit^ue a toujours été considérée comme une affaire d'état par le gouvernement, et comme un moyen de moralisation par h^s philosophes. Confucius, qui, dit-on , resta trois mois sans goûter ce qu'il mangeait, après un morceau de musique bien exécuté , place l'étude des sons au mtMne rang que celle de l'étiquette, immédiatement après celle de la ])hilos()phie et de l'histoire.

TluMiro (Unis la Vieille rue (W Cliine. a (Juaii-Toiu^.

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Plusieurs empereurs se sont fait une gloire d'inventer tel ou tel instrument, et d'écrire des hymnes en vers. Enfin, les cérémonies religieuses s'accomplissent d'ordinaire au bruit des tam-tam et des tambours recouverts en peau de serpent.

En pareil cas , les musiciens sont toujours des lettrés , et en général des sieou-tsai attachés à un temple avec le titre de yosang.

11 faut ajouter que presque tous les drames chinois sont de véritables opéras-comiques, mêlés de prose que l'on récite, et de poésie qui se chante. Telle est , entre autres , la Vengeance de Teou-Ngo qu'on représenta devant les convives de Lun- Chung.

On avait élevé en assez grande hâte , à six ou sept pieds de terre , devant les fenêtres de la salle à manger, un théâtre provisoire en lattes de bambou, fermé de trois côtés par de simples rideaux en cotonnade rouge ; il ne laissait de retraite aux acteurs qu'une espèce de foyer commun , au fond de la scène , dont il était séparé par un grand rideau. Deux portes y donnaient accès: l'une à droite, destinée aux entrées; l'autre à gauche.

réservée pour les sorties. Une espèce de trappe sert à introduire

les personnages surnaturels ; on l'appelle Porte des Démons [Kouëi-Men]. Cet arrangement exclut toute idée d'illusion scénique et de décorations mouvantes ; les acteurs sont obligés d'y suppléer par des explications verbales , ou par tels signes de convention qui en tiennent lieu. De môme faut-il accepter que de tros-jeunes gens remplissent les rôles de femmes : car. la police ne permettrait pas à la plus ^ile créature de monter sur les planches.

Cette exclusion m'avait permis de me mêler à nos baladins . sans trop compromettre ma dignité, tandis (pi' ils préparaient leur l'cprésentation. Ils forment une de ces troupes errantes, ([ui vont de province en province , suivant volontiei's le cours des grands lleuves afin d'économiser sur les frais de routé; les villes, conune les particuliers riches, les prennent à louage. tantôt pour une seule soirée , tantôt pour une saison ; et ce métier nomade, s'il n'enrichit pas ceux qui en vivent , défraie presque toujours le gros de leur dépense. C'est du reste une des

Aclcurs (liMiiiMT la s(vno.

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trois professions regardées comme dégradrtntes. Par rapport au directeur de la troupe, les acteurs sont de véritables esclaves, traités comme tels ; aussi punit-on de cent coups de bambou tout homme qui abuserait de son autorité sur un enfant pour l'enrôler dans une troupe de comédiens.

Ceux de Nan-King sont généralement les plus estimés, et les nôtres, en particulier, ont eu plusieurs fois l'honneur de jouer devant l'impératrice dans sa délicieuse résidence de Khoun- Hing-Koung. En pareil cas, ils disposent d'un théâtre beaucoup plus vaste ; la scène y est double et triple , c'est-à-dire à deux ou trois étages , où les comédiens répartis , suivant les besoins de l'action , jouent une seule et même pièce avec un ensemble que leur dispersion rend assez frappant.

Le poëte dramatique travaille ici à peu près dans les mêmes conditions que ces librettistes italiens , attachés . aux troupes foraines , et composant tout ce qui leur est utile en vue du plus modique salaire. Il n'a aucune gloire à espérer. Si un drame favorisé du sort, et particulièrement bien accueilli du public, est compris dans une des vastes collections qui se publient de temps à autre, — le Youen-jin-pe-tchong , c'est-à-dire « les cent pièces composées sous Youen , " est le plus connu de ces répertoires , — on ne prend guère souci d'y attacher le nom de l'auteur. On sait pourtant que le docteur Ki-Kian-ïsiang a composé, d'après les annales de Ssé-Mat-Sien , la tragédie: TcJiai-cM-kon-eul-ta-pan-tcheou, traduite par le jésuite Prémare, et d'où Voltaire a tiré l'Orphelin de la Chine ; on sait que Li-Hing-Tao puisa , dans un recueil de causes célèbres , T Histoire du Cercle de Craie ; mais ni l'auteur du Vieillard qvi obtient un Fils , ni celui de la Chemise confrontée ou des Chagrins de Han , ne nous est connu , et le drame chinois n'a pas encore illustré un seul poëte.

Il ne faudrait pas néanmoins le prendre en mépris trop grand S'il procède encore par des moyens naïfs à l'extrême ; si , comme "tous les arts et toutes les sciences du Céleste-Empire , il porte la peine d'un développement précoce , depuis plus de mille ans immobilisé, on nc'peut lui refuser ni l'originalité des concep-

lions , ni même l'éloquence des passions , ou l'observation des caractères. Dans l Orphelin, par exemple, la scène oii Tching- Ing , prenant texte des peintures qui retracent les aventures de la famille Tchao , raconte au dernier rejeton de cette race infortunée la lugubre histoire des persécutions qu'elle a subies, cette scène , dis-je , est une des plus curieuses et des plus touchantes qu'on ait jamais mises au théâtre, et j'admirai dans la Vengeance de Teou-Ngo une situation qu'avoueraient nos plus dédaigneuxpoëtes .

Teou-Ngo est une jeune femme qui, faussement accusée d'avoir empoisonné son beau-père , est traduite devant le juge , condamnée, puis exécutée, bien qu'elle proteste hautement de son innocence. Le soin de réviser la sentence est confié à un magistrat d'un grade élevé , qui se trouve être le père de la victime. 11 ignore, cela va sans dire, la catastrophe sanglante qui l'a privé de son enftmt , et un changement de nom , résultat d'une circonstance qui lui est inconnue, contribue encore à le tromper. Mais , dès qu'il a essayé de parcourir les pièces du procès, un lourd sommeil ferme ses paupières, et, à l'instant même , un fantôme paraît. C'est celui de Teou-Ngo ; elle entre, regarde et pleure. Le vieillard, qui la voit en songe, sanglotte aussi dans son sommeil. Puis, réveillé en sursaut, il se retrouve seul avec l'officier de justice, profondément endormi. La lampe, autour de laquelle voltige et bondit l'ombre légère, jette d'inégales lueurs, et, chaque fois qu'il se lève pour en réparer la mèche , le spectre , retournant les pièces qu'il vient de lire , replace sous ses yeux le texte même de l'inique sentence. Enfin Teou-Ngo se montre; et son père, à peine revenu de l'eftVoi tunuiltueux que lui cause cette apparition , procède à son interrogatoire comme si elh^ \ i\ait encore. Le juge suprême ( /aVseny] veut être éclairé avant d'accorder la réparation posthume que réclame sa fille ; seulement après (ju'elle s'est expliquée , il promet ciue justice sera rendue, et Teou-Ngo rentre satisfaite dans les mystérieuses régions d'où elle est venue. Le court dialogue (pii suit complète le merveilleux de cette scène pathotique .

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TEOU-TiEN -TCHANG ( quand r ombre est partie ) . — Ah ! le jour revient \... (A l'officier de justice endormi près de lui). Tchang- Sien , cette nuit , pendant que j'examinais quelques sentences judiciaires, une ombre m'est apparue pour me révéler une accusation fausse. Je vous ai appelé plusieurs fois : vous n'avez pas répondu; — véritablement vous dormez d'un profond sommeil.

l'officier. — Je n'ai point fermé les yeux de la nuit, et je puis attester qu'aucune ombre n'est venue dénoncer une accusation fausse ; je n'ai pas entendu la voix de Son Excellence.

TEOU-TIEN-TCHANG , d'uu tou courroucé, — Ce matin, je vais m'asseoir sur mon tribunal ; allez faire l'appel dans la salle d'audience.

Pao-tdi-tchi-k'an-hoéi-lan-ki, littéralement « l'Histoire du Cercle de Craie, que Pao le tai-tchi (gouverneur) employa par un adroit stratagème pour arriver à la découverte de la vérité, " n'est guère autre chose que le jugement de Salomon attribué à un magistrat chinois , le sage Pao-Tching. Appelé à décider entre deux femmes qui revendiquent le même enfant, il place cet enfant au milieu d'un cercle tracé à la chaux, et déclare qu'il reconnaîtra pour la vraie mère celle qui parviendra la première à l'attirer de son côté. Cette épreuve, renouvelée par deux fois, donne tort à la véritable mère, qui n'ose risquer de faire mal à son fils par un effort trop brusque , tandis que sa rivale , sans crainte à cet égard , ne ménage rien pour le faire venir à elle. Le sage Pao-Tching sait désormais à quoi s'en tenir, et ne manque pas d'adjuger l'enfant à qui de droit.

Ces sortes d'énigmes , proposées à la sagacité d'un juge , et dont il trouve le mot à l'aide de quelque ruse ingénieuse, sont une des données le plus fréquemment adoptées par les écrivains chinois.

Une de leurs nouvelles les plus estimées , — Hing-Lo-Tou, la Peinture mystérieuse, — repose sûr une donnée presque identique. Il s'agit d'un legs fait par un vieillard au fils de sa femme secondaire. Pour ne pas attirer sur cet enfant la haine

du fils légitime, le vieillard borne sa libéralité à un tableau. Mais cette peinture énigmatique, interprétée par un magistrat iloué de sagesse et de pénétration , devient un véritable testament en vertu duquel la succession se partage également entre les deux enfants.

Pour en revenir à nos acteurs , voici comment les choses se sont passées. La veille de la représentation , Lun-Chung avait envoyé quérir dans la jonque qui leur sert d'habitation les costumes dont ils devaient se revêtir. Ces habits , presque tous de forme ancienne, et dont quelques-uns coûtent fort cher, exigent mille soins. Nos comédiens. — trente à quarante gaillards

de tout âge et de toute mine , — arrivèrent le matin , et mirent en ordre le théâtre déjà construit. A midi , commença h grande pièce divisée en quatre actes, qui s'appellent •• des coupures. •• Elle dura près de trois heures ; des sauteurs occupèrent ensuite la scène , et, par leur agihté , leur force et leur adresse, me rappelèrent ce que j'avais vu de mieux chez Astley et Ducrow, (le glorieuse mémoire. On termina, comme dans nos théâtres d'Europe . par la petite pièce ou saynète. Celle-ci n'est le plus somcnt (ju'une sorte de dialogue comique dont le mérite principal appaiticnt ;»ux gestes et aux grimaces des comédiens qui l'interprètent.

Peut-être ne sera-t-on pas iâclu'> de trouver ici l'analyse

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exacte d'un vaudeville chinois, et me pardonnera-t-on de reproduire , presque scène à scène , celui qui fut joué chez Lun- Chung ; il est intitulé le Pou-Kang, c'est-à-dire le Raccommodeur de Porcelaine cassée.

Sur le théâtre , qu'on nous dit représenter une rue , arrive d'abord un pauvre homme péniblement courbé sous le poids des instruments de sa profession. Un escabeau et deux caisses, attachés aux deux extrémités d'un bambou, constituent son atelier ambulant. Sa figure est peinte des couleurs les plus bizarres, à peu près comme celle de nos clowns.

" Tous les jours , chante-t-il , je traverse les rues de la ville cherchant à vivre du travail de mes mains ; victime infortunée d'un sort inconstant, je n'ai pas d'autre industrie que de réparer les vieux vases endommagés ! "

Il s'interrompt ici pour disposer autour de lui son petit établissement; puis , cette besogne finie, il s'asseoit, son éventail en main :

" Pauvre vieillard ! " reprend-il , parlant cette fois ; "je suis sujet à mille inconvénients ! Depuis plusieurs jours la pluie m'empêchait de sortir; mais ce matin, voyant le ciel dépouillé de nuages , et séduit par la douceur de l'air, j'ai repris par les rues ma vie errante et laborieuse . "

Il chante :

Au point du jour, j'ai quitté ma maison ;

Mais sans profit jusqu'à cette heure.

Çà et là de tous côtés,

De la porte orientale à l'occidentale ,

De la porte du sud à celle du nord ,

Et sur le pourtour des murailles,

Je suis allé sans que personne appelât

Le raccommodeur de porcelaines.

" Malheureux que je suis ! il est vrai que c'est ma première visite à la ville de Nan-King ; cela demande quelques efforts de plus. A rester ainsi sur ma chaise, je perds mon temps et mille occasions. Il faut recommencer à courir. » ( // remet sur son dos fout son attirail, et s'en va criant)'. « Assiettes à rac-

commoder ! Bols à raccommoder ! Vases et pots à réparer proprement! "

On entend alors dans la coulisse la voix aiguë d'une femme. C'est madame Wang qui sort de chez elle , attirée par les cris du pou-kang ; elle le rappelle , et débat longuement avec lui le prix d'un travail qu'elle veut lui demander. Ils tombent enfin d'accord, et l'ouvrier, jusque là très-maussade, se confond alors en civilités exagérées. Madame Wang lui confie un vase en fort mauvais état , et se retire dans son cabinet de toilette avec une arrière-pensée de séduction qu'elle ne déguise point.

" Madame Wang, »> dit-elle, « va prendre soin de sa parure. A gauche , elle peignera ses cheveux qui formeront une houppe semblable à celle qu'on voit sur la tête du dragon ; à droite, elle l'ornera de fleurs disposées avec goût; elle teindra ses lèvres d'un vermillon rouge comme le sang , et , tous ces soins pris , elle reviendra s'asseoir sur le seuil de la porte pour voir travailler le pou-kang. »

Celui-ci , resté seul , se livre avec ardeur à sa besogne , et chante des couplets relatifs aux procédés qu'il emploie. Tout à coup , madame Wang reparaît, superbement vêtue, et l'ouvrier l'aperçoit en levant les yeux.

» Quel est » dit-il , " ce prodige? Tout à l'heure, on eût cru voir une vieille femme, et la voici métamorphosée en charmante jeune fille ! Ses lèvres ressemblent à des prunes , et sa bouche n'est qu'un sourire ; ses yeux sont aussi brillants que

ceux du phénix , et les lys dorés (petits pieds) qui la suppor tent n'ont guère que deux pouces de long. •■

JB -^

\)\\\\\<\ (.hinoiso à sa loiloll»».

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Pendant qu'il se livre à son admiration , le vase précieux qu'il raccommodait tombe à terre, et madame Wang, fort peu satisfaite, exige qu'il le remplace à l'heure même. Lepou-kang, agenouillé devant elle , lui demande grâce pour une maladresse bien excusable , et qu'il attribue adroitement à l'effet de ses charmes. « Pardonnez-moi, » lui dit-il, « et je vous épouse à l'instant même. »

Là proposition semble un peu brusque à madame Wang : " Impudent vieillard, » lui dit-elle, - comment pouvez -vous croire que je devienne jamais votre femme?

LE pou-KANG. — Il est vrai; je dois le reconnaître, je suis un peu plus vieux que madame Wang; cependant , je la voudrais pour épouse.

MADAME WANG. — Eh bien! ne parlons plus de l'accident; mais quittez sur-le-champ ces lieux.

LE Pou-KANG. — Puisquc VOUS mc pardonnez , je vais endosser de nouveau ma boutique, et m'en aller ailleurs en quête d'une fiancée. D'ailleurs, je prends le ciel à témoin qu'on ne me reverra jamais près de la maison Wang ! Vous vous croyez une grande dame! Vous n'êtes qu'une petite fille en haillons, et vous serez charmée de donner votre main à des gens qui ne me valent pas ! . . .

Ici , les misérables vêtements du vieux pou-kang disparaissent tout à coup , et laissent voir un beau jeune homme richement habillé. Cette brusque métamorphose change tout à coup les résolutions de madame Wang.

" Dorénavant , >• dit-elle , " vous n'exercerez plus votre errante profession. Mon époux ne doit pas être un raccommodeur de porcelaines. Venez, chez madame Wang, passer dans les délices le reste de votre existence. »

Sans autre explication , les deux personnages cpittent In scène après s'être cordialement embrassés.

294 LES ÉTIDES

Les Historiens

L'histoire des Chinois nous est connue comme à eux-mêmes, et ce n'est point trop dire. En effet, bien que l'on s'accorde à déclarer authentiques les traditions recueilHes par Sse-Ma- Kouang dans les 294 volumes du Tong-Kien-Kang-Mou , nous ne pouvons ajouter une foi impHcite à tout ce que renferment ces grandes annales.

Ici je ne parle pas de la chronologie fabuleuse , des cycles de 18,000 années , des Rois de la Terre , des Rois du Ciel , et de toutes ces époques mystérieuses sur lesquelles aucun peuple n'a conservé de lumières certaines , mais seulement de ce qui peut être admis par un esprit raisonnable , c'est-à-dire de l'histoire plus ou moins prouvée du Céleste-Empire , à partir de J 'empereur Fo-Hi, et de l'année 2,953 avant l'ère chrétienne. Pour ne donner qu'un seul des nombreux motifs qui excusent notre scepticisme , comment croire à un laps de 750 années rempli par neuf règnes ; chaque règne ayant ainsi une durée moyenne de S3 ans? Cependant, et malgré les erreurs palpables dont elle fourmille , il fout bic^n accei)ter comme tableau des mœurs anciennes cette tradition suspecte à d'autres titres. Elle nous montre le peui)le chinois , qui venait , selon 1 hypothèse la plus acceptable, des plames de la Tartarie Mongole, établi sur le territoire qui forme aujourd'hui la province de Shen-Si , et vivant uniquement de chasse , étranger à tous les arts , à toutes les douceurs de la vie civilisée. Les progrès qu'il fit dans la science et la richesse sont exclusivement dus, si nous acceptons le compte rendu (jui nous est donné , au génie des chefs, constannnent préoccupés du bien-être de leurs sujets. L'un se fait architecte , l'autre musicien , un troisième invente le premier moyen de perpétuer les souv(Miirs historiques, à l'aide de cordelettes nouées, de véritables quipos, qui tinrent lieu d'écriture

DU SIEOU-TSAI.

aux Chinois comme aux Péruviens. Bref, chaque règne amène sa découverte, et renchérit sur le règne précédent; jamais le progrès ne s'arrête, ne se ralentit ou ne dévie. 11 est vrai, — ceci aide à concevoir une série de faits si contraire à l'ordre naturel des choses , — que la monarchie était élective , et presque toujours déférée au premier ministre de l'empereur défunt.

Fo-Hi lui-même succède ainsi à Soui-Jin-Tchi. Non-seulement il colonise le Ho-Nan et le Shan-Tung , mais il défriche les forêts et met le fer en usage ; il enseigne à ses peuples l'éducation des animaux domestiques; bref, il métamorphose les peuplades chasseresses et guerrières en une nation d'agriculteurs et de bergers. Pour complément à tous ses bienfaits , il met le mariage en honneur.

Chin-Nong , qui reçut le sceptre après lui, construisit la première charrue , et fit ouvrir les premiers marchés d'échange. 11 fut en outre un habile médecin.

L'inventicm des poids et mesures , les premiers principes d'arithmétique , les premiers chars, les premières barques, les

premiers ponts , les premières habitations de briques , les loib somptuaires, qui réglaient le costume de chaque caste, et le premier pas vers la formation du calendrier, les premiers métiers

à tisser la soie , sont attribués à Hoang-ïi , qui avait détrôné Chin-Nong devenu vieux et idiot. Le même prince pourvut les soldats d'arcs, de sabres et de casques, et l'usage des étendards remonte à lui. Aussi, ne faut-il pas s'étonner qu'il ait porté le pouvoir impérial plus loin qu'aucun de ses prédécesseurs. Acceptant le choix qu'il fit d'un de ses enfants pour lui succéder, les Chinois se trouvèrent mal de ce premier essai d'hérédité , et revinrent bientôt au principe électif. Ce fut à lui qu'ils durent peu à près les deux grands empereurs , Yao et Chun , dont le règne figure dans leurs annales comme une ère de félicité sans pareille. Yu , longtemps premier ministre de Chun , et plus tard associé au trône par ce dernier, fonda la première dynastie héréditaire , celle de Hia , ainsi nommée d'un territoire soumis par Yu. A ce moment l'Empire, désormais constitué, prit la forme simple qu'il a conservée jusqu'à nos jours , au milieu des crises et des révolutions qui sont inhérentes au gouvernement absolu d'un seul.

Il serait impossible de s'arrêter, sans trop de détail , sur l'un ou l'autre de ces bouleversements ; avec quelques variations insignifiantes , ils offrent toujours le même spectacle d'un souverain amolli , énervé par les délices du pouvoir, et renversé par le premier vassal audacieux qui se met à la tête d'une poignée de mécontents. L'usurpateur, à son tour, oubliant les leçons de sa propre victoire, se plonge dans l'enivrement des joies sensuelles , et succombe à la première attaque d'un ambitieux rival. Çà et là se dessine la figure d'un Titus ou d'un Cal i gui a , d'un Chao-Kang ou d'un Li-Koué. Ce dernier nous ofi're l'idéal du tyran tel que le conçoivent les Chinois. 11 s'unit à un être aussi pervers que lui , et ce couple effrayant se Uvre à tous les excès de la débauche, à tout le délire du meurtre. Dans leur palais lambrissé d'ivoire et semé de pierreries , ils creusent un lac de vin autour duquel des pyramides de chairs succulentes sont dressées. On ne peut goûter à ces dernières sans s'être amplement abreuvé de la liqucnir (pii rend insensé. D'incroyables orgies auxquelles président l'empereur et l'impératrice occupent le magnific|ue édificM^ : sur ses pnvos de marbre, le sang et le vin

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ruissèlent ensemble; derrière ses portes de jaspe , le peuple entend avec stupeur des cris de jnort et des chants de volu])té. Qu'un homme vertueux s'indigne , qu'un sage ministre ose protester, on l'attache au pilier de bronze. Revêtu à l'extérieur de poix résine, à l'intérieur rempli de charbons ardents, ce pilier funeste dévore ceux qui l'embrassent ; et leurs cris , leurs efforts désespérés , leurs convulsions furieuses , sont le divertissement favori des deux monstres qui régnent sur la Chine consternée. Tels furent Li-Koué et Mey-Hi , tels Cheou-Sin et la belle Tan-Ki. La seconde dynastie, celle des Chang , finit à Cheou-Sin , l'an 3122 avant J.-C.

Celle des Tcheou commence alors , et dure 873 ans ' . Ou-Ouang, qui l'avait fondée, fut obligé de sanctionner les prétentions de quelques puissants feudataires qui se refusaient à reconnaître son domaine absolu, et l'obligèrent à se contenter d'une sorte de suprématie féodale , sans autre profit qu'un hommage insignifiant et des tributs dérisoires. Ce fut l'origine d'un fractionnement qui , pendant des siècles , introduisit au. sem de l'Empire un germe fécond de dissensions acharnées. Elles commencèrent environ 750 ans avant l'ère chrétienne, et remplirent près de cinq siècles.

Pendant cette période, l'Empire , divisé en vingt et une principautés rivales , resta le théâtre de guerres et de brigandages perpétuels. Par un phénomène assez extraordinaire, un tel état de choses n'arrêta pas le mouvement intellectuel et philosophique qui avait commencé à se manifester. Toutes les grandes doctrines , tous les livres classiques , datent de celte époque turbulente , oîi il semble que les préoccupations guerrières eussent dû absorber à leur profit tout ce que le pays comptait d'hommes éminents. Lao-Tse, C(mfucius, Meng-Tsze, vécurent du temps des Tcheou; et, au contraire , sous la dynastie suivainte, dont les deux premiers souverains rétablirent l'a ut o-

I. L"liistoirc des trois dynasties nia, Cliaiijç, et Tcheou, sauf les dernières années de celle-ci, a été écrite par Confucius, et après lui par une multitude d'antres historiens; on étudierait avec fruit la transition de l'état féodal à l'état despoticjue dans le Koiio-Yii de Vu-Fan, et le Yieih-Piil ., deux ouvrages très estimés des Chinois.

rite centrale dans toute son énergie , les sciences et les lettres subirent la plus terrible persécution.

Chi-Hoang-Ti , le second des ïsin, dont tous les actes annoncent d'ailleurs un despotisme intelligent, fit d'incroyables efforts pour replonger la Chine dans une espèce de barbarie. 11 inhuma vivants , au nombre de quatre cent soixante, les plus célèbres lettrés de l'Empire, et il essaya de livrer aux flammes tout ce qui existait d'ouvrages historiques ou philosophiques. Son rêve était, dit-on, d'acquérir, en eflfaçant complètement la mémoire du passé , le renom qui s'attache à tout fondateur d'empire. Un autre de ses caprices fut d'échapper au sort commun des hommes, et de se rendre immortel. Trompé par un prêtre imposteur, il fit partir une expédition maritime pour une île oii l'on devait trouver l'herbe qui conserve à jamais la vie. Une tempête engloutit ses messagers , et lui-même périt peu après , sans avoir voulu prévoir qu'il pût être enlevé à ses sujets ; en conséquence , il n'avait pas nommé son successeur. La loi héréditaire fit passer le sceptre entre les mains d'un prince imbécile , qui laissa se reformer les anciennes délimitations provinciales, effacées avec tant de soin par son père.

Ce travail destructeur allait ramener la Chine aux horreurs de l'état féodal, lorstpi'un heureux aventurier renversa la dynastie des Tsin , et fit monter sur le trône la famille des Han , l'une de celles qui ont laissé les plus glorieux souvenirs. Cette révolution , qui eut lieu environ 200 ans avîint l'ère chrétienne, marque la fin de ce qu'on ]ieut appel(M' l'histoire ancienne de l'Empire chinois '.

Il ne faudrait pas s'attendre cependant à voir changer dès lors le caractère des faits et leur enchaînement logique ; seulement, i\ un despote ennemi des lettres , succédera un despote (jui les protège. Kao-Hoang-Ti , et surtout Han Ou-Ti, répa-

I. \,os Rdurcos 1li^^orllluos doMomionl de plus m plus .ilMmtliinlos . « niosurp tju on nvnncf \«'rs l»'s trinps ri\ilisés. les Jiislorions ilcs Isin ci dos lliin ne sr rumplont plus; ( llou-I , r;m-rion . 1 on ^ irn , olr. ) h'Iiiihili's i<iinpil.ilCHrs oui «Me tiMitiiS de rosuinoi leurs ;iiMi;ili's lii>i> iiMilli|tliees el liop eli'udue«i. Les « liinois on( leur lli^rodole [ Sse-Mii- Tsieii), leur Plulaniuo (TMng-C.liunt;-sliou . el mèiue une Mourapliie de leurs fpiiinies («'•l<'^!Me<. pnr I eoii-»llinnc,

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Anctons CosI unies. — IlapppI des LoKrés.

DU SIEOU-TSAI.

rèrent les effets delà terrible proscription que je viens de raconter. Les études historiques furent encouragées de nouveau ; les lettrés rappelés à la cour, et la paix à peu près rendue à l'Empire Cependant les frontières du nord- ouest, nonobstant la grande muraille achevée par Chi-Hoang-Ti , étaient sans cesse

:i=ife

exposées aux excursions des Hiong-Nou , — c'est ainsi que s'appelaient alors les Tartares ; — ces hardis cavaliers , endurcis à toute espèce de fatigues , habiles à manier l'arc et les flèches , passant au galop sur les montagnes les plus ardues , traversant à la nage les plus impétueux torrents , défiaient par leur tactique d'instincl les évolutions plus savantes et mieux disciplinées des troupes chinoises. Toute conquête permanente semblait à la vérité leur être interdite; mais ils désolaient des provinces entières , et , poursuivis par des forces supérieures ,

LES ETIDES

ils disparaissaient en se dispersant, au sein de contri''es inaccessibles. —

Han-Ou-Ti chercha par des moyens pacifiques à garantir l'Empire de ces importuns ennemis. 11 traita directement avec leur chef, et lui accorda la main d'une princesse du sang impérial. Les Hiong-Nou , malgré cet honneur insigne , ne discontinuèrent pas leurs déprédations . plus ou moins mal réprimées , jusqu'à l'année 90 de l'ère chrétienne , où des dissensions éclatèrent entre eux. Leurs tribus sentrégorgèrent, et celles qui s'étaient assuré la protection des empereurs chinois, payée par une reconnaissance de vasselage, triomphèrent sans peine de leurs rivales. Celles-ci se réfugièrent vers la Sibérie, et de là passèrent en Europe , où , sous les ordres d'Attila . au v*" siècle, elles dévastèrent ce que les invasions précédent(^s leur avaient laissé du vie'.x monde romain.

A cette époqu(\ l;i dynastie des Han n'existait d('jà })lus. Après (juatre ((Mit \iiigt-si.\ ans de domination (c'est-à-dire en l'an *22() de l'ère chrétiemie), elle avait et» rcMiversée par suite d'une insurrection (pi'un charlatan de village avait provociuée.

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Cet individu, nommé Tchang-Kio , profitant de l'inquiétude où une maladie contagieuse avait jeté le pays , persuada au peuple qu'avec une certaine eau magique il pouvait combattre cette fatale influence. Il acquit par là une grande popularité; dès qu'il vit plus de cinq cent mille fanatiques attachés à sa fortune , il entreprit de conquérir le pouvoir suprême. D'après le signe de ralliement qu'avaient adopté les rebelles, on appela cette insurrection la révolte des Bonnets Jaunes. Tchang-Kio et ses partisans furent taillés en pièces ; mais le général qui les avait vaincus acquit bientôt un pouvoir supérieur à celui du monarque; et son fils , Tsao-Pi , moins fidèle sujet que lui, profita de l'attachement des grands pour s'emparer du sceptre.

Il y eut alors une sorte de démembrement : trois royaumes indépendants l'un de l'autre existèrent à la fois durant quarantetrois années , au bout desquelles un général victorieux , nommé Ssye-Ma-Yen , fonda une dynastie qui porta le nom de ïcin ' . En face d'elle , un chef de hordes tartares établit une autre race régnante qui porta le nom de Tchao. Les ïcni étaient remarquables par leur faiblesse ; les Tchao le furent par leur luxe. L'un d'eux entretenait un régiment de cavalerie exclusivement composé de jeunes filles belles et fortes ; elles lui servaient alternativement de gardes du corps et de musiciennes.

La famille des Tcin , après cent cinquante- cinq ans de règne, fut renversée par un chef guerrier qu'elle avait appelé à son aide. Cet usurpateur ne parvint pas cependant à concentrer l'autorité souveraine dans sa famille ; et, durant deux cents ans, la royauté appartint à une série de familles que les historiens chinois appellent les Cinq Dynasties. Ce furent les Sung, qui durèrent cinquante-neuf ans; les Tsi, vingt-trois; les Liang , cinquante-cinq ; les Tchin , trente-deux ; les Soui , vingt-neuf. Jusqu'à la cinquième de ces dynasties l'Empire resta divisé en royaume du sud et royaume du nord. Enfin Yang-Kien , le pre-

\. Los Trois Royaumes, les llaii et les Tein ont loiirin le sujet des chroiiiiiiies les plus ostimùes : le San-Koiio-Chi, doiit nous ii\ons parlé, puis les ouvrages de Sich-Tso-f.hi , de kouo-l'o (continué par Szeuia-Sianiî-.foii ), elc. Il y a une histoire générale en -50 vol., par l,evv-r,hi Kl.

mier des Soui , ministre du royaume septentrional , mit son maître à mort, s'empara de la couronne, vint détrôner le dernier des Tchin , et rendit amsi l'unité à l'Empire. Ce n'était pourtant qu'un ignorant barbare , ennemi des lettres et grand destructeur des collèges que les Han avaient établis à grands frais dans toutes les grandes ville^. Mais Yang-Ti , son fils , imbu de principes tout différents , employa les trésors que son père avait amassés à doter le pays de monuments superbes et d'institutions utiles. C'est à lui que la Chine doit son admirable système de navigation intérieure et les magnifiques jardins de Yuen-

Mi(Mi (pli , (Kstint's aux plaisirs dv rempereur, tonnent encore aujourd'hui ]c plus délicieux séjour.

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Nonobstant tous ces bienfaits, les insurrections se succédèrent avec rapidité sous ce règne , et la dernière, provoquée par un simple officier de l'armée impériale ( Li-Youen), remplaça la dynastie des Soui par celle desTang; — celle-ci occupa le trône pendant deux cent soixante et quinze ans , — de G22 à 897, — et marqua son passage par les plus grands bienfaits. Les lois furent adoucies, le calendrier amélioré, les superstitions combattues , la morale en honneur sous la plupart des princes de cette illustre race , à laquelle appartint cependant une sorte de monstre femelle dont les exploits en tout genre laissent bien loin ceux de Jeanne de Naples et de Catherine de Russie. Dominant l'esprit de l'empereur Kao-Tsong, mais soumise elle-même aux inspirations d'un eunuque et d'un magicien tao-sze , Ou- Heou commit des cruautés fabuleuses , d'abord pour conquérir, ensuite pour garder l'empire. Cette femme énergique ne put malgré tout parvenir à faire passer dans sa famille l'autorité impériale , qui demeura néanmoins dans ses mains aussi longtemps qu'elle vécut ; mais , à sa mort , le principe de l'hérédité reprit ses droits , et le fils de Kao-Tsong monta sur le trône.

Cependant, suivant la loi fatale de ces dynasties héréditaires, les Tang , énervés par les plaisirs , perdaient peu à peu leur puissance qu'ils laissaient tomber aux mains des eunuques, leurs plus assidus courtisans*. Le peuple , désaffectionné , murmurait, et l'heure devait sonner uù le pouvoir, affaibli par degrés , irait en d'autres mains. Les choses se passèrent comme à l'ordinaire : Tchu-Ouen , d'abord défenseur zélé de la dynastie, profita de son iiifiuence pour la renverser. Le massacre général des eunuques , au nombre de plusieurs milliers, marqua cette révolution dont ils avaient été le prétexte. Le dernier des Tang fut d'abord déposé, puis mis à mort, et la famille de l'usurpateur disparut bientôt après, expulsée par un nouveau prétendant. Cinq autres dynasties secondaires ( Heou-Ou-Tai | remplirent un intervalle de cinquante-trois années (007 à 960), qui sépare la ruine des Tang et l'avènement de la famille Song.

\. y;i)isf<>ir«* (H's l'aiiK et dos llcmi-Oii-lai ;i Hc <^c|il(! piir I.ion-lItMi i-t l.i-K;niu:.

Celle-ci dura trois cent dix-neuf ans , et fournit une succession jusque là sans exemple de souverains éclairés et justes. La découverte de l'imprimerie , favorisée par eux , donna un puissant essor au progrès des lumières. Tchu-Hi , je l'ai dit ailleurs , sous prétexte de commentev les écrits de Confucius , introduisit une véritable réforme philosophique ; et bien qu'il fût à cette occasion persécuté , bien que ses doctrines , regardées comme hérétiques , aient provoqué des édits qui prohibent expressément toute recherche de la vérité ailleurs que dans les livres anciens , on ne peut se refuser à croire que le mouvement dont il était l'auteur a eu d'importants résultats ; surtout si l'on considère que ses écrits forment aujourd'hui la véritable base de l'enseignement philosophique et moral.

La grande invasion de la Chine par les Tartares eut pour avant-coureurs les succès de ^ Kin , espèces de tribus barbares qui attaquaient la frontière nord , et s'étaient peu à peu établis dans toutes les provinces au-delà du Yang-Tse-Kiang. Ils étabhrent leur capitale à Kai-Fong-Fou Les Song étaient dépossédés d'une partie de l'Empire, lorsque, des vastes plaines qui s'étendent à l'ouest entre les chaînes des monts Bogdo et de> monts Altaï , les ordas tartares ralliées sous les ordres de Te- ]\î()ut-Chin ( Genghis-Khan ), semblèrent appelées à conquérir l'Asie entière. Leur marche impétueuse les conduisit, après (juehjues années de victoires, sur les frontières du royaume fondé par les Kin, et bientôt la guerre fut déclarée entre eux. Les empereurs chinois crurent pouvoir profiter de la circonstance pour reconquérir leurs provinces envahies, et s'alhèrent aux i\JongoIs errants contre les Kin plus civilisés, hv résultait fut la ruine conq)lète de ces (lerni(>rs, consonnnéepar Ogotai ou Oktai. successeur immédiat d(^ Genghis-Khan, avec l'aide des empereurs Song. Dès que cette victoire fut obtenue, il arriva, — chose facile à pré\oir. — (|ue le> vainipieurs se divi.sèrent sur le partage (k»s dépouilles , or, connue les Mongols étaient de beaucoup les plus forts, la guerre dirigée par Khoubilai ou Kublai- Khan amena bientôt la ])iise de A'an-King. la plus grande ville de l'Empire , (*t depuis longtemps la capitale (\{^<^ provinces du

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midi. Le dernier des !?ong , chassé successivement de tous \cs points du territoire, et réduit à ne plus régner que sur uîie flotte , se donna la mort pour ne pas tomber vivant aux mains des Mongols, En 1279 , data de cet événement , la Chine passa sous le joug étranger.

Les premiers souverains tartares , — Kublai-Khan , Timour et Hai-Chan , — gouvernèrent d'après des principes et des idées contraires à ceux de la race conquise; mais peu à peu, forte de sa civilisation, celle-ci reprit l'ascendant, en ce sens du moins qu'elle imposa bientôt à ses maîtres l'esprit de justice , les mœurs polies et raffinées, l'intelligence et l'amour des lettres qui la caractérisaient. Les monarques mongols , subissant la loi commune , s'efféminaient sur leur nouveau trône , et Chun-Ti, le dernier d'entre eux , fut surpris par la révolte dans un palais rempli de baladins et de danseuses. Il avait suffi d'un aventurier hasardeux ( Tchu-Youen-Achang), sorti de la caste des bonzes et enrôlé dans l'armée comme simple soldat, pour détruire l'œuvre de Genghis-Khan. Après quatre-vingt-neuf ans de domination absolue, les Youen (empereurs tartares) cédèrent la place à la dynastie des Ming , la dernière famille chinoise qui ait régné sur l'Empire du Miheu.

Leur histoire ressemble à toutes celles de leurs prédécesseurs; mêmes débordements de mœurs , même faiblesse pour les eunuques ; même crédulité dans les promesses des perfides taosze , qui eur promettaient de prolonger leur vie par des secrets merveilleux , même abâtardissement graduel des souverains , mêmes désordres, mêmes déchirements intérieurs amenés par la même incapacité. CepcTidant une nouvelle puissance se formait parmi les ordas ou tribus tartares; une longue succession de victoires avait donné à l'une d'elles, celle des Mandchoux ou Mandshurs, une prédominance souveraine sur toutes les autres. La Chme désorganisée resta sans défense exposée à leurs déprédations ; ils y pénétrèrent sans difficulté à la faveur d'une révolte, et trouvèrent Pe-King occupé par un usurpateur qui venait de renverser Hoai-Tsong , le dernier des Ming. Le trépas de ce prince eut quelque chose d'héroïque : après avoir tranché la tête

à sa fille unique , entouré de l'impératrice et de six femmes qui s'étaient volontairement donné la mort à ses côtés, il écrivit une prière au vainqueur pour qu'il épargnât son peuple, et s'étrangla résolument ensuite avec sa ceinture impériale.

Dès que la nouvelle de sa mort fut parvenue à l'armée chinoise qu'on avait envoyée au devant des tartares, le général qui la commandait fit alliance avec les chefs ennemis ; Pe-King tomba, comme on l'a vu , en leur pouvoir, et , en 1652 , la nouvelle invasion fut consommée.

Les Mandchoux, avertis par l'expérience du passé, gouvernaient avec sagesse et prudence ; ils s'efforçaient de ne choquer sur aucun point essentiel les idées ou les préjuges de la race conquise , à laquelle d'ailleurs ils réservèrent une part considérable de l'administration. Les institutions mixtes qui régissent encore aujourd'hui la Chine , furent l'œuvre de Chun-Tchi et des quatre tuteurs aux(]uels fut confiée la minorité de son successeur

Kang-Hi,ruii des ])l''s graiuls souvor<iins ([ui aient gouverné le

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Domaine Céleste. Son règne terminé en 172*2 , ainsi que ceux de Yong-Tching (1736); de Kien-Lung (1795); et de Kea-

King (1820), n'ont été marqués par aucun événement important. Car on ne peut appeler ainsi ni la guerre de trente années soutenue contre la Russie , pour une délimitation de frontière ; ni quelques révoltes heureusement réprimées ; ni même l'occupation du Thibet enlevé, sous ombre de protection, à la souveraineté du Grand-Lama. Cette dernière conquête et la cession toute récente que la Grande-Bretagne a obtenue du Garhawal ou Serinagur a mis en contact les frontières des deux empires; mais il n'en est résulté, grâce à l'ombrageuse politique du gouvernement chinois, aucune sorte de rapports politiques ou commerciaux.

Tao-Kouang, qui règne aujourd'hui , doit le trône à lareconnaissance de son père , dont il défendit le palais , attaqué pendant l'absence de l'empereur par une poignée de conjurés audacieux. Son règne n'a été troublé jusqu'ici que par l'insurrection d'Ele , district mahométan récemment annexé à l'Empire chinois. Elle éclata vers la fin d'août 1826, dans la sixième année du règne de Tao-Kouang : le chef de cette révolte était un ancien prince du Turkestan , nommé Changkihurh ou Jehanghir. Après quelques victoires remportées sur les troupes chinoises , il fut livré par trahison à leur général et conduit à Pe-King , où l'attendait un prompt supplice. A n'en juger que par la reconnaissance de l'empereur pour ceux qui l'avaient

apaisée, on pourrait croire que cette révolte devait inspirer des craintes sérieuses. Chang-Ling, — le général victorieux, — fut nommé Kung héréditaire ; on lui accorda le droit de porter une pierre précieuse à la pointe de son bonnet , et l'insigne du dragon sur un écusson arrondi au lieu d'un écusson carré.

" Je lui rends," ajoutait l'empereur dans son décret " le titre de Grand homme d'État en la présence impériale; je lui confère le droit de se servir d'une bride écarlate , de porter une plume de paon à double œil ; je détache de ma propre ceinture deu.K bourses que je lui donne , et de mon propre pouce un an-

neau d'archer on pierre blanche : je lui donne aussi une aigrette de perles jiour son boimet , une pierre blanche , symbole de bonheur, pour (ju'il l'attache^ à sa ceinture, et une paire de

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bourses bordées de jaune et ornées de corail, ainsi que quatre autres plus petites afin qu'il les y suspende en souvenir de ses exploits. "

Un manifeste postérieur à l'exécution de Jehanghir, renferme le programme des cérémonies religieuses ordonnées pour rendre grâces aux dieux de la rébejlion apaisée : ce sont des sacrifices aux cieux circulaires et à la terre carrée , aux saints ancêtres , aux ponts et aux collines sur lesquels ont passé les troupes impériales, à l'impératrice douairière, aux cinq grandes montagnes et aux quatre grandes rivières de la Chine , aux tombeaux des empereurs et de Confucius , etc.

L'empereur ordonne en outre des réparations aux temples et aux tombes royales; il accorde des titres d'honneur aux parents défunts des officiers civils et militaires, un jour de congé aux étudiants du collège national , un mois de paie extraordinaire à l'armée et à la police , de l'argent aux hôpitaux, et mille autres bienfaits semblables.

Ainsi s'est terminée la dernière crise qui a menacé l'existence de la dynastie Ïa-Tsing; et sans les craintes évidentes qu'inspirent les sociétés secrètes , sans cet ascendant mystérieux qui conduit à leur perte , après un temps plus ou moins long , presque toutes les tyrannies héréditaires , on pourrait la croire à jamais assise sur le trône qu'elle occupe aujourd'hui.

I.a Neuvième Profondeur fait connaître ses volontés, — Lun-f.hung rentre en Rràee. — Le .Supi)licc (les Conspirateurs, — Une Mission délicale.

Les édits impériaux que nous attendions ici sont enfin arrivés. L'arrêt des Neuf Ministres, indulgent pour Lun-Chung, confirme au contraire les sentences portées contre Tso-Hi. On ne reproche au premier qu'un délit dont il s'est souvent rendu coupable dans l'exercice de ses hautes fonctions , et qui

est qualifié " clémence contraire aux lois. " Du reste, on rend justice à ses intentions loyales , et on fait valoir en sa faveur de grands et réels services ; ses campagnes contre les insurgés de la petite Boukharie et du Turkestan, les qualités qu'il a déployées comme gouverneur de plusieurs provinces, et les récompenses qu'il a reçues en diverses occasions. Aussi ne lui inflige- t-on que la perte de quelques distinctions honorifiques. Il devra restituer les plumes de paon , les brides écarlates , les bourses jaunes, et les robes fourrées de peau de renard, gages de la munificence impériale. En revanche, on lui permet de se présenter devant la Neuvième Profondeur ( l'empereur, ainsi nommé parce qu'il habite la neuvième enceinte du palais), non pour se justifier, ce qui serait regardé comme une atteinte à la majesté souveraine, mais pour y reconnaître sa faute et l'indulgence avec laquelle il est traité.

Quant à Tso-Hi , son nom figurait sur l'un des cinq cent quatre-vingts arrêts de mort signés cette année par le Fils du Ciel ; et , comme l'exécution de pareilles sentences est ordonnée à jour fixe, nous avons assisté déjà au supplice de l'infortuné conspirateur. Ses complices et lui , au nombre de dix-sept , ont subi la peine capitale devant les grands magistrats de Nan-King, auxquels Lun-Chung n'avait pas manqué de se joindre pour écarter de lui toute espèce de solidarité avec les condamnés. J'ai dû l'accompagner à cette terrible cérémonie.

La place fixée pour l'exécution était une sorte de grande rue déserte à laquelle sont adossées , d'un côté , une rangée de maisons , de l'autre une série de jardins fermés de nmrs. Aux deux extrémités , on avait élevé des palissades provisoires , et dans l'intérieur, le grossier appareil du supplice. 11 consistaiten deux croix de bois neuf, au pied desquelles étaient plusieurs boîtes rondes , destinées, me dit-on, à recevoir les têtes coupées qu'on expédie dans le district natal de chacun des condamnés.

Vers dix heures, le ngan-cha-sze (le grand juge), suivi de quelques magistrats et de quehpies mandarins militaires, arriva sous bonne escorte dans l'enceinte. Tne centaine de soldats à pied , armés de piques , s'emparèrent aussitôt des issues , et

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tinrent le peuple à distance. Les nriagistrats , après de nombreuses civilités , s'installèrent sous une espèce de hangar forme de nattes et de bambous. Des sièges et des tables leur avaient été préparés.

Peu de minutes après , on apporta les condamnés , les uns dans des cages, les autres simplement garrottés sur des paniers d'osier. Une sorte de recherche barbare avait présidé à leur toilette , qui ne se ressentait en aucune façon de leur long séjour dans les cachots.

La plupart , brisés par la torture , n'opposaient aucune résistance aux agents de police chargés de tout disposer. Ceux-ci les couchaient, les relevaient, les agenouillaient, comme s'il se fût agi de gens déjà morts. Quinze de ces malheureux portaient sur le dos une planchette oii leur sentence était écrite , et ceux qui étaient désignés comme chan-fan ( criminels à décapiter ) furent disposés par groupes de trois ou quatre, accroupis et la tête en avant.

Sur un signe du ngan-cha-sze , trois coups de canon annoncèrent que l'heure fatale était venue. Le chef des gardes leva son épée, et six exécuteurs subalternes se jetèrent le sabre à la main sur leurs victimes. Quelle que fat l'horreur du spectacle, je ne pus m' empêcher d'admirer la vigueur et l'adresse avec lesquelles ces hommes remplissaient leur tâche. Leurs coutelas, longs de trois pieds et larges d'environ deux pouces, étaient parfaitement affilés , et presque jamais ils n'étaient obligés de revenir sur le premier coup. Cependant les deux bourreaux officiels , vêtus de satin rouge brodé de vert , et portant de chaque côté de la tête une longue plume droite, assistaient sans remuer la tête à cette effroyable boucherie.

Quand elle fut terminée , il restait encore à exécuter les deux chefs de la secte du Thé Pur, tous deux condamnés au Ung-chy, c'est-à-dire à être coupés en mille morceaux. Les potences dont j'ai parlé plus haut leur étaient destinées, et ils avaient déjà la tête passée dans la traverse supérieure, échancrée à cet effet. Si l'on eût suivi strictement à leur égard les prescriptions sévères de la loi , leur mort aurait pu être lente et accompagnée de

cruelles souffrances, puisqu'on eût dû littéralement les hacher à coups de sabre. Mais comme cela s'est quelquefois pratiqué chez nous pour les condamnés au supplice de la roue , on éluda ce que cette disposition avait de trop affreux. Les bourreaux officiels s'approchèrent des potences comme pour voir si tout était en ordre , et poignardèrent à la dérobée les deux condamnés ; après quoi , leurs agents subalternes vinrent pour la forme donner deux ou trois coups de sabre aux corps déjà inanimés.

Les ordres de l'empereur étant remplis , les magistrats n'avaient plus qu'à se retirer, et ils partirent en effet, non sans s être adressé tous les compliments d'usage. Quant à moi, je restai sur la place de l'exécution, poussé par un vague sentiment de curiosité. La populace envahit presque aussitôt l'enceinte jusque-là réservée , et c'était chose assez révoltante à contempler que l'exaltation triomphante des exécuteurs empressés de satisfaire aux questions qu'on leur adressait de toutes parts. Je ne m'attendais guère pourtant aux horreurs qui suivirent.

Un des préjugés de la médecine populaire en Chine est de croire que les différentes parties du corps humain ont une vertu spéciale, et entre autres choses , que le fiel de l'homme courageux inspire du courage à ceux qui s'en nourrissent. J'avais entendu parler de cette notion bizarre , qui semble tenir aux traditions d'un peu])le jadis anthropophage ; mais je ne m'attendais guère à la voir se traduire à mes yeux en résultats pratitjues. Ce fut pourtant ce qui arriva. Un groupe nombreux entourait la potence de Tso-Hi ; je m'approchai pour savoir la cause de cet empressement particulier, et je vis les valets de bourreau fort activement occupés à dépecer les restes de ce malheureux. L'un dCux tenait déjà la vésicule du fiel, dans huiuelle il inséraitautant de grains de riz qu'elle en pouvait contenir. Plusieurs des assistants '.'inscrivaient d'avance, sans dégoût comme sans pudeur, pour obtenir, movennant un honnête salaire , quel- (jue peu de ce rebutant remède à lusage des i^oltrons. Devant cette scène à la fois ridicuh^ et atroce, mon cœur, doublement soulevé , ne me permit pas de ditférer mon dé})art . et je rentrai

Ponts près Uc Nan-Kiiig.

DU SIEOU-TSAI.

chez moi, fort peu disposé à m'extasier sur les prétendues merveilles de la civilisation chinoise.

Maintenant qu'aucune influence contraire ne balance la mienne dans l'esprit de Lun-Chung , sa confiance , chaque jour accrue , se révèle à moi par la nature des missions qu'il me donne. Je ne suis pas seulement son secrétaire et son médecin , l'intermédiaire obligé de ses relations avec les plus grands personnages , le dépositaire de ses plus secrètes pensées , il me traite comme un des siens ; et , prêt à partir pour Pe-King , il veut que j'aille à King-Te-Ching chercher sa fille , qui ne doit pas apprendre parla rumeur publique la triste fin de l'homme auquel elle était destinée. Mademoiselle As-Say ne voyagera pourtant pas sous ma seule escorte, le décorum chinois n'autorise pomt de telles libertés; une de ses tantes l'accompagnera, et nous serons tous d'ailleurs sous la surveillance des nombreux serviteurs que Lun-Chung me donne. Cette précaution , nécessaire à tant d'égards , l'est encore pour échapper aux bandits qui infestent les districts montagneux du Gan-Hwuy, sur lesquels nous devons passer. Les choses ainsi réglées, le vieux général m'a remis , comme emblème de l'amitié qu'il me porte, un de ses sceptres ou bâtons de jade (jou-y ), que les grands échangent aux jours

de fêtes , et au bout desquels est gravée la fleur sacrée du lotus. Ce ne me sera point seulement un souvenir précieux , mais une marque de considération et un gage d'autorité. Aussi je l'accepte avec reconnaissance.

Nous partons sous peu, chacun de notre côté. C'est la pre-

LES ETUDES DU SIEOU-TSAI.

mière fois que je parcourrai sous ma propre responsabilité cet étrange pays , et le moindre incident peut compliquer la situation nouvelle qui m'est faite; mais les épreuves que j'ai déjà subies calment à cet égard mes appréhensions. Le nom de mon protecteur a repris tout son lustre, et me servira partout de sauf-conduit.

Souvcnirs de Voyage. — Les Rhos du Yang-Tse-Kiang.

— AgricnKure et Productions. - I.c l'c-Tsai. — Kxcès de population.

— l,cs Jlcs flottantes.

Deux ans se sont écoulés depuis que je n'ai ajouté une ligne à ce journal de voyages; et, dans cet espace de temps, que d'événements ont trouvé place dont j'ose à peine tenter un rapide sommaire ! Je ne puis cependant me résoudre à laisser incomplet le récit que j'avais entrepris, et auquel la marche des événements donne peut-être quelque importance.

J'étais parti de Nan-King , la capitale du Midi , dans les conditions les plus favorables à l'observateur, et je rne rappellerai toujours avec délice mon excursion dans les plaines du Gan-Hwuy, le long des rives du Yang-Tse-Kiang , chargées d'orangers, de thuyas et de plantin. C'était le moment où s'accomplissent les grands travaux de l'agriculture. Dans les vastes plaines inondées à dessein , la herse , attelée d'un buffle gris ( choui-nieou ), brisait la terre destinée à recevoir le riz; et le laboureur, à demi plongé dans la boue , suivait en chantant cet attelage grossier. Les collines , chargées de camélias blancs , - semblaient couvertes de neige , et de près offraient l'aspect d'un immense jardin. Les femmes, suppléant à l'absence des bêtes de somme , tantôt maniaient la houe , tantôt s'attelaient aux

'^18 LE FAN -KOI' El

charrues. J'admirais les mille ressources employées pour répartir également l'arrosage entre toutes les parties du territoire; ces réservoirs pratiqués au sommet des collines , ces pompes à

bras ou à chaînes , et ces grandes roues à eau placées sur le Kan-Kiang , dont le lit profond et le courant rapide ont probablement inspiré l'idée de cet ingénieux mécanisme. 11 est surtjtmt destiné aux plantations de cannes à sucre fort abondantes en ce pays , et sa composition dénote une aptitude industrielle , une intelligence de la statique qui distinguent éminemment les Chinois de toute autre race orientale.

Leur a])titude ])articuliore a un contrepoids naturel : c'est la nécessité d'em])loyer autant que possible la force humaine dans un pays où la population toujours croissante surcharge le sol de bras inoccupés. (V grand fait domine les progrès de la civilisation chinoise; il a transformé une race autrefois nomade, — un p(niple chasseur et pasteur, — en une nation exclusivement vouée à la culture des terres. Môme au temps de Confucius, les

Paysans Chinois gardant leurs Uoumo

poanx.

troupeaux formaient encore ,une portion notable de la richesse nationale. Il est probable qu'alors l'usage de la viande était plus répandu qu'il ne l'est aujourd'hui, et sans doute on fertilisait la terre par des moyens moins artificiels ; mais le défrichement s'est opéré sur une échelle immense , et les bestiaux , de toutes parts refoulés , ne trouvent plus d'asile que dans les districts montagneux 011 le travail de l'homme s'épuiserait inutilement à vaincre les résistances de la nature .

Tel est l'état actuel du pays : on y regarde comme un crime de faire manger par les animaux autre chose que les rebuts de l'homme; aucun bon terrain n'est consacré aux pâturages; le peu de bestiaux qu'on a conservés se nourrissent comme ils peuvent dans les terres que l'on ne croit pas susceptibles d'une culture productive. Aussi n'oifrent-ils que la plus chétive apparence : un poney d'Ecosse, pris à l'état sauvage, figurerait avec honneur dans les écuries des plus riches mandarins.

Le jardinage et la pêche sont appelés à combler les lacunes qu'amène cet état de choses dans le régime national. Le lait, le beurre et le fromage , manquent absolument ; les riches seuls mangent quelquefois du bœuf ou du mouton. Le riz blanc, le riz rouge, le grand millet [holcus ), le blé même, dans les provinces septentrionales , et les fèves cultivées dans les mêmes champs que le millet, forment les cinq récoltes dont on offre le produit aux dieux à l'époque des grands sacrifices. Parmi les innombrables légumes que le cultivateur fait venir dans le jardin attenant à sa chaumière, le pe-tsai est le plus généralement adopté. Cette variété du chou-vert est insipide comme notre laitue ; mais on en relève le goilt par des sauces fortement épicées.

Après ces cultures nécessaires aux premiers besoins de la vie , viennent celles que réclament l'état avancé de l'industrie. Ainsi les plantations de mûriers et de cotonniers qui, en quelque sorte, tiennent lieu de bêtes à laine; ainsi les vastes champs de sésame, de ricin et de camélias, qui fournissent l'huile et suppléent la graisse animale; ainsi l'arbre à suif, l'arbre à vernis, le camphrier et toutes les plantes pharmaceutiques.

Tout atteste néanmoins que , nonobstant le travail assidu

auquel les Chinois soumettent une terre naturellement fertile , et malgré l'économie singulière qu'ils apportent à ménager l'emploi des productions alimentaires , ils sont sans cesse menacés de la famine. Vainement réduisent-ils l'espace occupé par les routes publiques ; vainement relèguent-ils les sépultures dans les flancs des collines et des montagnes stériles ; vainement proscrivent-ils tout parc de plaisance ( à l'exception des résidences impériales ) : les causes politiques qui tendent à accroître la population l'emportent sur ces vains et minutieux calculs. L'esprit de famille y est poussé plus loin que partout ailleurs. Dans ses Institutions Sacrées, l'empereur Kang-Hi rappelle, comme une époque d'idéale félicité, le temps oîi sept cents individus de même origine partageaient le même repas quotidien. Les lois du pays accordent à la paternité des privilèges sans nombre; et ces lois imprudentes, au lieu de combattre l'immense agglomération des habitants , concourent avec les autres préjugés nationaux à proscrire l'émigration comme un crime. Tout Chinois qui s'éloigne de son pays est regardé comme un traître , et puni , s'il y revient , des mêmes peines qui frappent le complice d'une rébellion. En outre, ses compatriotes regardent avec horreur l'homme qui a délaissé les tombes de ses ancêtres.

L'esclavage pourrait diminuer, au moins en partie, l'effrayante progression dont le pays est menacé ; mais la législation , qui combat partout cette tendance salutaire , punit sévèrement les maîtres s'ils négligent de marier leurs esclaves femelles.

Les seuls obstacles positifs que rencontre le développement exagéré dont je parle ne sont , et ne peuvent être, que les épidémies , la disette et les infanticides. JNIais le pays est salubre , les distributions de riz dans les greniers publics combattent l'effet des années de sécheresse; le crime enfin dont nou^ venons de parler, (pielque fréquent qu'il soit, ne l'est jamais assez, fort heunnisenuMit , pour avoir le caractère et les consé- (piences d'une institution |)()sitive.

Il faut se défaire de ces tristes reflexions, et ne s'arrêter qu'à

la surface extérieure des objets lorsqu'on traverse un pays comme celui-ci ; alors seulement il est permis de prendre plaisir à l'industrieuse activité de son commerce intérieur, à la variété %es travaux qu'il enfante , au bon ordre apparent dont la plus humble résidence éveille l'idée. Par exemple , à l'aspect d'une de ces îles flottantes , immenses radeaux chargés d'habitations et de jardins, qui s'élèvent paisiblement à la surface des grands lacs, l'imagination n'associe au premier abord qu'une pensée d'abondance pittoresque et de travail ingénieux ; mais , veutelle se rendre compte du motif pour lequel ont été créées ces terres factices , devine-t-elle dans leur création l'effort inouï de quelque famille déshéritée, à qui manquait, pour ainsi dire , sa place au soleil , un sombre tableau succède à l'image sereine ; la raison alarmée se demande à quelles extrémités la Chine peut être réduite si un autre siècle de paix la surcharge de ses dons perfides , et si la Providence lui refuse une de ces. exterminations prodigieuses qui , de temps à autre , arrêtent heureusement l'essor des races trop fécondes.

Un Village industriel. ~ Le Tse-Ki. — Les Coquilles d'œuf. — Les Kou-Tong. — L'Azur merveilleux. — Le Dieu de la Porcelaine.

King-Te-Ching n'est qu'un village , c'est-à-dire une réunion d'habitations non enceinte de murs; mais peu à peu l'industrie a grossi le nombre de ses habitants, qui s'élève aujourd'hui à plus d'un million. Lorsque j'arrivai , la nuit , sur les hauteurs qui la dominent , je crus assister à un vaste incendie : sous un dôme épais de fumée , des milliers de fournaises ardentes étincelaient à la fois. La rivière sur laquelle King-Te-Ching est bâti, et qui forme un bassin d'une lieue de large, reflétait ces feux épars. J'aurais pu me croire pour un moment, — sauf le bruit sifflant des steam-engines et le doux balancement de ma chaise à porteurs, — sur le point d'entrer à Manchester ou à Birmingham. Mais ce n'est pas le fer qu'on travaille à King-Te-Ching : une

matière plus fragile et plus élégante y sert de but à l'activité humaine. Ses manufactures , au nombre de cinq cents , fournissent la Chine entière de ces vases de terre cuite dont la perfection a si longtemps désolé nos imitateurs européens.

La porcelaine (en chinois tse-ki] a tiré son nom de sa ressemblance avec un coquillage univalve {porcella), ainsi nommé lui-même parce que sa forme arrondie offrait quelque rapport

avec l'embonpoint d'un jeuiK^ pourceau. Sa composition , long-

A PE-KING. l]2')

temps problématique , est aujourd'hui connue dans tous ses procédés , grâce à la studieuse persévérance des missionnaires jésuites , et notamment du père d' Entrecolles , qui résida longtemps à King-Te-Ching. L'argile (kao-Iin) et le silex (pe-tinitse] sont les principaux éléments à l'aide desquels cette substance se forme. On extrait le premier des rochers granitiques qui bordent le lac Poyang , en choisissant les endroits où la surface de la terre est rougeâtre et micacée. Le pe-tun-tse , sorte de granit quartzeux, broyé dans un mortier à pilons, devient une sorte de pâte , et se vend en pains aux manufacturiers ; ils l'emploient avec les cendres de fougère chargées d'alcali pour obtenir le poli vitré de la porcelaine. Le meilleur provient des environs de Hoeï-Tcheou dans le Kiang-Nan. Le Jioa-chi ( " pierre glissante " espèce de smectite ou pierre savonneuse ), et l'albâti'e ou gypse (chi-kao ), entrent aussi dans cette fabrication.

La beauté de la porcelaine dépend de la proportion dans laquelle ces substances sont employées. Pour la première qualité , le kao-lin et le pe-tun-tse s'amalgament à dose égale ; pour la seconde , quatre parties de kao-lin répondent à six parties de pe-tun-tse ; enfin , pour la troisième et la plus commune , il est dans les proportions d'un à trois. Le hoa-chi s'emploie par préférence au kao-lin ; il donne un grain plus fin et mieux disposé à recevoir la couleur , mais il coûte en revanche trois fois plus cher. Le chi-kao , qui sert à composer le vernis , se mêle à un ingrédient formé de chaux vive et de fougère brûlées ensemble.

Peu de gens, parmi ceux qui portent négligemment à leurs lèvres une de ces frêles tasses appelées " coquilles d'œufs - à cause de leur transparente ténuité , peu de gens , disons-nous , savent par combien de mains elle a passé. Une vingtaine d'ouvriers l'avaient successivement préparée à la cuisson ; plus de quarante autres l'ont perfectionnée ensuite pour la mettre en état d'être vendue. Nulle part la division du travail n'est poussée plus loin que dans le Céleste-Empire; et le bas prix des salaires, résultat ordinaire d'un excès de population, y permet de multiplier à l'infini les rouages vivants que la science mécanique a supprimés chez nous comme trop coûteux.

Ce système a ses inconvénients comme tout autre ; en réduisant l'homme à l'état de pure machine , il arrête en lui l'essor des facultés intellectuelles. Par là s'explique l'infériorité des peintures déposées sur les vases chinois, non par un seul artiste, mais par une dizaine de manœuvres [hoa-pei], payés comme tels: l'un ne sachant dessiner qu'une fleur, l'autre une pagode, le troisième une figure de femme ou de mandarin , etc. Il ne faut donc pas s'étonner que , loin de progresser, un art placé dans de telles conditions reste stationnaire , et tende même à s'amoindrir. C'est ce qui arrive en Chine, où les porcelaines antiques ont une valeur très-supérieure à celles qui se fabriquent aujourd'hui. Une telle préférence ne pouvait manquer d'engendrer certaines fraudes commerciales, fort usitées partout où le cachet des ans ajoute à la valeur de certains objets. Chaque année on enfouit une bonne quantité de porcelaines neuves, qui sortent de terre au bout de quelque temps avec tous les signes et tout le prix de la vétusté. Ces kou-tong , comme on les appelle, se font avec une terre jaunâtre qui leur donne une couleur vert de mer. Après la première cuisson , on les jette dans un bouillon très-gras dont elles s'imprègnent, et leur séjour de quelques mois au sein d'un étang bourbeux complète la contrefaçon. Elles ont encore ceci de commun avec les véritables antiques , (ju'elles ne résonnent point sous la main qui les frappe.

L'histoire de presque tous les arts a ses traditions merveilleuses , et dans les annales de King-Te-Ching , qui forment quatre gros volumes, on en trouve beaucoup de cette sorte. Ainsi l'on raconte qu'un marchand de porcelaine , naufragé sur une côte déserte , où il errait tandis que ses compagnons s'occupaient à radouber les débris de leur navire , trouva , parmi les caillou.x. du rivage , une énorme quantité de pierres d'azur, qu'il jugea propres à la peinture du tse-ki, et dont il rapporta une grosse charge. " Jamais, ajoute l'histoire, on ne s'était servi de bleu plus pur et plus beau ; mais ensuite , le même marchand et bien d'autres recherchèrent en vain la côte où les avait jetés le hasard des tempêtes. " On ne l'a jamais retrouvée.

On dit aussi qu'autrefois un empereur chinois voulut faire

exécuter des porcelaines sur un modèle extraordinaire dont il avait conçu l'idée. Vainement lui écrivit -on qu'il demandait l'impossible; ce mot n'est jamais pris à la lettre par l'orgueil du Fils du Ciel. Il arriva donc de Pe-King des ordres plus pressants et plus rigoureux; les mandarins effrayés redoublèrent de soins , et , par des sévérités inouïes , ils cherchèrent à aiguillonner le zèle des ouvriers. Les choses allèrent si loin qu'un de ces derniers , au désespoir, se précipita dans le fourneau allumé devant lui, et y fut consumé à l'instant même. Ce coup de tête eut pour résultat la solution du problême impérial , car la porcelaine qui cuisait dans ce fourneau en sortit parfaitement réussie. L'empereur satisfait n'insista point pour qu'on renouvelât l'épreuve , et l'on décerna au défunt les honneurs célestes : il est encore aujourd'hui le Dieu de la porcelaine.

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