‹ La Chine ouverteChapitre 3 sur 14 · IX. — La Revue · texte numérisé non relu

IX. — La Revue

X. — Canilulation de Quan-Tong. — Seconde expédition. — Prise d'Amoy. — Reprise (le Tchu-San. — Déroute de Ting- Hae. — Prise de Ning-Po 369

XI. — Espérances détruites. — Ning-Po et Tchu-San sont évacuées. — L'Excellente Cérénu)nie. — Usages nuidiaux 378

XII. — Dernières Hostilités. — La Paix de Nan-King. — Les Adieux. 38.1

CORRESPOIVDAIVCE DE MURPHY DERMOT.

A PATRICK O'DONOVAN

de Diinmaiiiia - lloiise.

Hàpitiil (i|)li(alnii(im', (>ii;m- Tonti.

IMai lus

j epuis six mois entiers , pas une lettre! — J'entends d'ici vos reproches, mon cher Patrick ; ils trouvent dans mon cœur, sinon dans ma conscience, un implacable écho. Mais que voulez-vous t Ma vie m'appartient à peine ; je la dois avant tout à l'homme admirable qui l'a sauvée, vous savez dans

quelles circonstances et par quel miracle. Maintenant qu'il me demande d'en consacrer quelques jours à son œuvre de dévouement et de philanthropie, comment hésiter? comment distraire de ces journées , de ces nuits qu'il accepte , une seule heure , une seule minute? Vous êtes fait pour comprendre mes scrupules , et l'espèce d'avarice que m'impose la reconnaissance.

Moins exclusivement occupé, croyez -le, je n'aurais pas résisté à la tentation de vous raconter en détail toutes les mer-

veilles dont nous vivons entourés , sur cette terre qui ne ressemble à aucune autre.

Je me souviendrai toute ma vie, je pense, du jour où le révérend Peter Parker, mon sauveur et mon guide, me permit pour la première fois depuis mon débarquement de monter sur la terrasse de l'hôpital. J'étais faible encore, et dans cet état de prostration physique à laquelle les impressions qui nous viennent du dehors doivent une force mystérieuse. Ce que je vis continuait pour moi les mirages étincelants de ma longue fièvre.

L'hôpital — excusez-moi d'entrer dans ces détails — occupe un ancien entrepôt de commerce, le n" 7 dans Fungtae-Hong ; et moTi premier coup d'œil tomba sur ce coin de terre où la politique jalouse du Céleste-Empire tient enfermé le commerce européen. C'était le matin; une fraîche brise agitait les quatre pavillons d'Angleterre, de France, de Hollande et d'Amérique, hissés à quatre grands mâts devant la principale façade des factoreries. La rivière, aussi large en cet endroit que la Tamise devant Westminster, était couverte d'embarcations dont le nombre semblait devoir rendre toute circulation impossible ; mais l'œil s'habituait peu à peu à ce désordre apparent , et distinguait une parfaite symétrie dans ces masses agglomérées. Près de chaque rive, un espace est ménagé pour la circulation ; et les bâtiments eux-mêmes , rangés en longues files , laissent entre eux des canaux ouverts. Dans ces ruelles de la ville marine passaient en criant les marchands de comestibles , dont la sampane à deux rames glisse comme la gondole vénitienne sur des eaux bien autrement limpides que celles de l'Adriatique. Au milieu de l'avenue principale , une grande jonque , arrivant de Batavia, laissait voir, sous ses voiles de nattes fixées à des vergues en bambou , le pêle-mêle le plus curieux ; des hommes et des femmes entassés sur le pont avec des singes , des perro- (]uets, des faisans dorés, dc^ civettes et des oiseaux de paradis ; le tout sans préjudice des marchandises dont il était encombré. Une femme debout à la proue gourmandait à grands cris les matelots : c'était le capitaine* de ce singulier navire. Elle commandait la manœuvre.

" cAsru-u

Jonque de ('.ommerre

DE MURPHY DKRMOT.

Cette circonstance me fit remarquer qu'un grand nombre des bateaux voguant sur le Tigre n'étaient dirigés que par de jeunes filles, assez légèrement vêtues pour que leur sexe n'eût rien de douteux. Le rude métier qu'elles exercent développe de bonne heure leurs muscles ; et de leurs caleçons bleus sortent des jambes nues que le pinceau de Rubens lui-même ne pourrait exagérer. Leur esquif n'est quelquefois qu'une espèce de voiture de place; queUjuefois aussi la batelière en fait une boutique ambulante d'oranges et de bananes. Telle était la première que je suivis de l'œil , et qui , victime d'une mauvaise plaisanterie , essayait d'atteindre à force de rames un canot monté par six à

huit marins anglais. Ceux-ci l'avaient d'abord appelée; pms,J comme elle accourait avec l'empressement de l'avidité en éveil,

ils avaient repris leur course un moment suspendue. Les efforts de la pauvre enfant, qui se croyait obligée d'honneur à ne pas laisser échapper d'aussi bonnes pratiques , les divertissaient infiniment. La même manœuvre leur réussit deux ou trois fois encore , et c'était pitié que de voir la jeune Chinoise , dont la coiffure de fleurs tombait autour d'elle , et dont les épaules n'étaient plus défendues par les larges bords de son chapeau de paille , poursuivre avec un redoublement d'énergie sa course inutile. Elle comprit enfin ; et tout à coup , laissant tomber ses rames , je la vis accompagner d'un geste furieux les imprécations qu'elle jetait aux perfides étrangers. Le mot : fan-kouéi dominait toutes les autres injures, et j'appris alors le sens de cette expression outrageante, qui mille fois depuis a frappé mes oreilles. Le fan-koueï — littéralement \ étranger- démon — c'est l'Européen, le barbare , l'ennemi commun. Lorsque passe la barque du fan-koueï au-delà des limites où l'habitude empêche ({u'on ne prenne garde à elle , une foule curieuse et souvent hostile accourt sur la rive et sur les ponts ; les mères la montrent à leurs enfants , et leur apprennent à mépriser, à détester les l)arbares. Ces leçons précoces ne sont pas perdues, je vous l'assure.

Combien de fois quelques-uns de ces marmots cuivrés , qui rampent à demi nus sur les plus. infimes sampanes — tandis que je m'inquiétais naïvement de leur sort, exposés qu'ils sont •A se noyer vingt fois par jour — ne m'ont-ils pas annoncé, pai" une pantomime expressive , tout le bien qu'ils me souhaitaient ! D'une main prenant leur petite queue naissante , passant autour de leur cou le tranchant de l'autre , ils semblaient me promettre que ma tête ne resterait pas longtenqjs sur mes épaules , si je la confiais im])rii(lenunent à la loyauté chinoise. Aimables magots ! — Et cependant , comment se défendre d'un sentiment de compassion, lorsque l'on voit — trop souvent, hélas! — un de ces pauvres petits êtres, soutenu sur l'eau par la calebasse qu'on leur îittachc autoui- du cou, mais déjà sullbqué dc^puis longtemps, — l(>s Iwas «'tendus, les yeux lenués , ou dirait (ju'ils doi-meut dcsccndiv IcntrnuMit \v rom-init qui I Cnipoi'le^

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N'admirez-vous pas , cher Patrick , avec quelle facilité je me laisse aller à mes digressions favorites ? Je vous ai quitté sur la terrasse de notre hôpital , en compagnie d'un convalescent émerveillé ; vous voici naviguant sur les canaux de l'intérieur, avec un aventureux promeneur qui brave , à ses risques et périls , les prohibitions solennelles de Tao - Kouang. Tenezvous cependant à ce (|ue ma description se complète ? Alors écoutez.

De la ville des bateaux , mille bruits s'élèvent. Tantôt un pétard éclate — les enfants chinois sont des artificiers consommés ; — tantôt le gong , les trompettes et les cymbales retentissent— les Chinois sont d'enragés musiciens. Chaque marchand pousse son cri , chaque métier fait son tapage. Entre autres, les soldats de Sa Majesté Céleste — qui sont bien les plus plaisants soldats de la terre — gaspillent une énorme quantité de mauvaise poudre en s' exerçant au tir dans les forts voisins.

Assourdi par ce tumulte , vous êtes ébloui par les couleurs brillantes dont tout est bariolé autour de vous. Ici c'est la petite barque dorée , sous le dais de laquelle un Chinois de qualité , un gentleman indigène, allant à ses visites du matin, est assis dans tout son orgueil et toute sa mollesse. Remarquez, — si elles sortent de ses longues manches, — ses mains potelées et ses ongles sans fin, son teint fatigué, l'éventail qu'il agite gravement, et la manière toute sensuelle dont il hume le thé servi sur une petite table à côté de son fauteuil ; tout ceci — la blancheur des mains pardessus tout — caractérise l'homme comme il faut. Mais votre œil est appelé par ces carènes rouges et blanches rangées là-bas en ligne , comme des coursiers prêts à s'élancer : ce sont en effet des jonques récemment sorties des docks-yards, et qui vont affronter pour la première fois les périls de la mer. Avec leurs formes massives , auxquelles prêtent une espèce de vie les gros j^eux ronds figurés à l'avant, vous diriez d'énormes cétacées que l'homme aurait assujettis aux besoins de la navigation. Plus loin sont les jonques de guerre, noires et rouges, (Halant . sur leurs poupes élevées et sur les boucliers aj)pendus autour d'elles , un luxe iiioiii de d('M'oratioiis faiilasti(jucs : têtes

hideuses , monstres grimaçants , démons à la gueule ouverte , aux yeux de llamme, aux griffes sanglantes.

Il faudrait un génie comme celui d'Homère pour vous nommer ainsi toutes les embarcations qui se croisaient sur le grand fleuve : depuis la barque de l'officier de douanes et les chophoats destinés au transport des cargaisons européennes déchargée» à Whampoa , jusqu'au llibot richement orné du linguiste et des commis envoyés par le hong marchand pour vérifier ces cargaisons ; depuis ces grandes barges sans décorations ( tsaonchuen] spécialement destinées au commerce de l'intérieur, jusqu'au bateau-mandarin qui fait la police et surveille les manœuvres de la contrebande.

Le bateau-mandarin est le chef-d'œuvre de l'architecture navale en ce pays , et peut être — comme élégance du moins — ne l'a-t-on surpassé dans aucun autre. De lohi , sur l'eau, vous (liriez un hrillant insecte. Le fond de la coque est peint en

B;Ho;ni-Man(l;ii-in,

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blanc ; mais la partie supérieure est d'un bleu pâle , auquel on donne les teintes délicates de l'outremer ; dans cette partie de la barque s'ouvrent, de chaque côté, trente petites portes ovales bordées d'un rouge vif et donnant issue à autant de rames blanches, qui ne rentrent jamais à l'intérieur. Quand elles cessent de servir, elles s'abaissent simplement contre les flancs du navire, comme les nageoires d'un poisson fatigué.

Sur le pont, d'un bois dur et ferme qui revêt à force de soins une sorte de poli naturel , les matelots indolents sont accroupis ; le mandarin lui-même , étendu sur une natte à l'arrière, aspire avec délices la fumée d'un cheroot de Manille. Sa

molle attitude , ses vêtements de soie brodée et de moire , dont les plis nombreux foisonnent autour de lui , ne donnent pas une très-haute idée de sa valeur guerrière ; mais il a sous ses ordres une cincpantaine de militaires dont la tournure est plus dégagée.

Nus jusqu'à la ceinture — car un soleil brûlant envahit l'horizon. — la tête couverte de bonnets de paille tressée et qui ont la forme de petits cribles , on pourrait à la rigueur les supposer bons soldats. Armez-les d'un de ces boucliers peints dont je viens de parler, et d'une longue pique emmanchée dans un bambou ; vous aurez sous les yeux une figure assez sauvage , mais assez martiale.

Ils occupent avec leur chef la portion couverte du bateau. Un toit léger, supporté par quatre bâtons effilés quoique solides, s'arrondit au-dessus de leurs têtes ; véritable ombrelle de bois, dont l'or et le vermillon dessinent les contours festonnés. Lorsque l'excessive chaleur ou le gros temps rendent cet abri insuffisant, on V superpose de grosses nattes en paille de riz , arrangées de manière à imiter le chaume des cabanes rustiques. L'intérieur du toit est orné de peintures et de devises.

Deux mâts supportent les nattes triangulaires , qui servent de voiles ; à leur extrémité supérieure pendent alternativement des l)oules dorées et des pavillons de mille couleurs. Le mât de misaine est remplacé à l'arrière par un simple bâton, qui sert de hampe à un grand pavillon blanc , au centre duquel est ime mscription en lettres rouges.

J'allais oublier — tant cette embarcation militaire éveille peu des idées belliqueuses — j'allais oublier, dis-je, deux ou trois longues coulevrines qu'on découvre, après mûr examen, disposées comme au hasard sur le pont. Elles sont tellement enveloy)pées d'ornements capricieux , tellement surchargées d'étoffes et de franges, tellement cachées par des pavillons de soie plantés autour d'elles ou fixés provisoirement à la bouche même de ces instruments de mort, qu'on les prendrait volontiers pour des accessoires de pure fantaisie. On m'a dit — car je n'eusse pu m'en ;>ssui'er — qu'ils sont en fonte de fer et assez grossièrement travaillés, ce qui expli(|ue cette espèce de mascarade.

Tel est le bate;iu-mandarin. A le voir glisser sur l'eau que s(*s lanuN (h'H'hirent cui jouant, ses banderoles flottantes, son toit bariolé reflétant le soleil, son équipage oisif, son maître plongé dans un(^ extase (Midormie. vous ne lui sou])Çonn(M'iez

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d'autre emploi possible que rornement d'une régate ou d'une pacifique promenade en mer. C'est pourtant le tyran, ou pour mieux dire, la polie eman, le gendarme du fleuve. A son aspect, le bateau contrebandier — (^ue ses rames nombreuses ont ï-A\i surnommer le Centipède — se dissimule ou prend la fuite, si toutefois il n'ose pas risquer le combat. Les pauvres marinières des sampanes cessent de sourire aux fan-koueï, et disparaissent sous leur toit de nattes ; tout conflit s'apaise ; tout bruit illégal cesse à l'instant ; car au moindre prétexte — et souvent sans prétexte — le mandarin fait pleuvoir de tous côtés les amendes , les confiscations , les bastonnades même , enfin les vexations de toute espèce : » — Mandarin squigie mi, le mandarin m'écrase, » vous disent en mauvais anglais les pauvres diables que le terrible magistrat a vingt fois pressurés pour des contraventions ou légères ou chimériques , lorsque vous leur demandez un service compromettant. Alors m.ême, cependant, le refus est conditionnel. Pour^ u que vous payiez de manière à contenter le juge et le criminel, bien peu de Chinois résisteront. Seulement l'avidité du premier rend assez chères les infractions commises de propos délibéré par son justiciable.

Maintenant , si du fleuve et de la ville de barques située en face de Quan-Tong vous ramenez vos regards sur la place des Factoreries, un autre spectacle non moins curieux vous attend.

Je vous le décrirai plus tard.

DU MÊME AU MÊME

Juin 185....

Dans une ville qui compte un million d'habitants , à l'extrémité du plus vaste empire du monde, découpez par la pensée une petite alluvion fangeuse présentant une surface de trois cents mètres environ , soit en largeur, soit en profondeur ; placez-y trois groupes de maisons donnant sur une petite fiazzetta , tournées vers le midi , et faisant face au fleuve ; vous aurez une idée du seul point de la Chine où la clémence de l'empereur veut bien tolérer le séjour momentané de quelques marchands barbares ; ils y viennent faire avec ses sujets un commerce annuel de quinze à vingt millions sterling.

Encore ne sont-ils pas légalement établis sur ce coin de terre. Chaque année, aux premiers jours du printemps, lorsque la plupart des navires sont partis , arrive un édit émané de la cour impériale , pour enjoindre aux fan-koueï de retourner à Macao, la saison du commerce étant finie. Autrefois le vice-roi de la province tenait strictement la main à leur expulsion immédiate ; maintenant quelques privilégiés obtiennent, par faveur singulière , le droit de ne pas s'éloigner. Il faut acheter ce droit, nonseulement à prix d'or, mais aussi en renonçant complètement aux douceurs de la vie de famille. Pas une femme européenne ne peut venir souiller de sa présence immonde une portion quel- C()n(|ue du domaine céleste ; il se ferme devant nos aimables compatriotes , comme le paradis bouddhique devant la plus belle moitié du genre humain , qui n'y saurait pénétrer, disent les livres saints, à moins de changer de sexe. Vous comprenez sans doute le véritable motif de la prohibition chinoise : c'est (l'(înq)êtlier, par tous les moyens imaginables, que les barbares yniissent s'établir définitivement — en si petit nombre que ce soit — sur les terres de l'empereur. On sait — l'iiidi^ la prouvi» — (ju'ils ne sont ]ias longtemps installés quelque part sans y (Hendr(* rapideinent leur domination ; et puisqu'on ne peut pas

se débarrasser tout à fait de ces hôtes gênants , au moins faut-il leur inspirer le dégoût d'une résidence fixe.

Tout est conséquent à ce principe. Ne vous étonnez donc pas de voir couverte de boue , sans pavés , sans ornements , sans verdure aucune , cette place abandonnée aux fan-koueï. Elle est si souvent inondée , si marécageuse , qu'on a dii bâtir sur pilotis la plupart des édifices qui l'entourent. Pressés comme ils le sont l'un contre l'autre, rongés par les émanations humides du fleuve, privés d'air, privés de lumière, encombrés d'hommes et de denrées , ils doivent être malsains ; mais si vous y souffrez , si la mort vous menace , le chemin vous est ouvert ; partez : votre Déclaration Rouge , votre permis de départ ne se fera point attendre. Au besoin, les mandarins vous escorteraient jusqu'en pleine mer, en vous rendant les honneurs militaires. Un pont d'or à qui s'en va, une barrière de fer à qui veut entrer : tel est, en résumé, l'accueil chinois.

La place des Factoreries , comme vous pouvez en juger, n'est point une promenade charmante. Faute de mieux, cependant, les Européens y descendraient ; mais dans ce pays , où chaque homme n'a pas sa place au soleil , ils ne doivent pas s'attendre à un domaine exclusif, si restreint qu'on le suppose. Aussi faut-il vous figurer celui-ci complètement envahi par les indigènes .

En général, c'est la pire espèce qu'on y peut observer. Des marchands de fruits, des barbiers, des charlatans, des voleurs, des coulies ou portefaix , la traversent en hâte , ou s'y forment en groupes bruyants autour des éventaires ou des spectacles forains. Une douzaine au moins de ces exhibitions payantes sont élevées côte à côte sur des tréteaux , et garnissent ordinairement un des côtés de la place. On s'étonne de les voir tolérées dans un endroit public par des magistrats spécialement chargés des mœurs du peuple , et si sévères sur tout ce qui paraît devoir occasionner un scandale ; car ce sont les plus dégoiitantes images que vous pouvez y contempler moyennant un tseen , pièce de monnaie très-inférieure au farthing anglais ; mais à Quan-Tong, comme dans le reste de l'empire, le décorum officiel

des autorités subalternes n'a jamais d'inflexibles rigueurs. Un tarif de tolérance existe partout, et la corruption la plus éhontée n'est pas celle qui se paie au plus haut prix.

Je vous ai nommé les barbiers : cette engeance pullule ici plus que partout ailleurs; et la multitude de têtes rasées qui passe à chaque instant sous vos yeux vous explique de reste l'extension donnée à ce métier. Il s'exerce, en général, de la manière la plus vagabonde. Comme le sage grec, le barbier chinois porte avec lui toute sa fortune, c'est-à-dire son industrie.

Vous \oyez arri\er à toutes jambes un petit homme a}ant sur ré[)aule, aux deux extrémités d'un bambou surmonté de quelque figure fantastique» , un réchaud de fonte , une escabelle de bois ,

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et une trousse sous le bras : c'est un barbier. Son œil quêteur a découvert une pratique ; il la hêle sans cérémonie , et rarement sans succès. L'escabeau posé à terre, l'eau placée sur le feu, notre homme apprête son rasoir, sa cuvette , ses pinces , sa brosse à oreilles qui ressemble à une fleur d'acacia, son cureoreille de corne, ses pinces de métal, sa. perle à œil — une boule de corail au bout d'un manche d'ivoire. Quelquefois un singulier préliminaire dispose le patient à l'opération qu'il va subir; c'est ce qu'on appelle le shampoo. Accroupi devant sa pratique, le barbiei* lui presse les mains entre les siennes , lui caresse doucement les épaules , exécute devant son visage des passes mystérieuses , et bientôt — incontestable effet du magnétisme — l'homme ainsi palpé ferme les yeux. Si ce n'est un sommeil complet , c'est une somnolence délicieuse qu'on vient de lui procurer. Sa tête appesantie obéit alors à tous les mouvements du barbier, qui , d'une main sûre , y promène son rasoir triangulaire, très-épais du dos, pesant par conséquent, et d'autant plus facile à manier. La grande affaire est de rendre au crâne une blancheur parfaite, un irréprochable poli. La barbe du Chinois et ses moustaches sont rarement assez fournies pour nécessiter une toilette quotidienne. Sa queue exige plus de travail; on la lave et on la tresse, après l'avoir éveillé — s'il est endormi — en le secouant avec précaution. Viennent ensuite les menus soins donnés aux yeux et aux oreilles. Après quoi , le Chinois se lève , paie , et cède la place à quelque autre bienheureux fils de Hân, qui s'endort à son tour sous le parasol de l'aml)ulant opérateur.

Le fleuve a ses barbiers comme la terre ferme ; ils vont d'une jonque à l'autre offrir leurs services, et prennent quelquefois leurs clients à leur bord. J'ai vu un de ces Figaros aquatiques , partagé entre deux soucis également légitimes : raser une pratique , et voguer après une autre en l'appelant de tous ses poumons. Le plus sérieux de nos chief -justices n'eût pas tenu devant une si bouffonne apparition.

Sur la place que nous avons quittée ~ maudits soient les caprices de mon errante fantaisie — les plus assidus promeneurs

ne sont pas les mieux occupés. Au pied des factoreries , le long de leur façade méridionale , un long espalier de misérables fainéants mûrit au soleil. Leurs tuniques de nankin tombent en loques de leurs épaules tigrées de boue ; une odeur rance et fétide s'exhale d'eux: parfum sui generis , que j'ai entendu comparer à celui de l'ail putréfié dans du linge sale. On ne les

voit jamais occupés à autre chose qu'à prendre au vol les moustiques bourdonnant autour de leurs têtes flétries ; et je suis autorisé à croire ([u'ils se nourrissent de la vermine amoncelée sur eux; du moins en ai-je admiré plus d'un, croquant avec une philosophie remaniuable certains insectes dont il était dévoré ])cu d'instants auparavant. C'était la loi du talion n]-)pliquée dans

toute sa rigucnir

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Miss Fanny, si vous lui lisez ce passage , va le trouver révoltant, et ne me pardonnera pas d'entrer dans des détails aussi disgracieux. Mais si je vous envoyais une boîte de ces friandises fameuses qu'on appelle ici des nids d'oiseaux, votre aimable sœur en goûterait sans doute , par curiosité , sinon par gourmandise. Et faudrait-il lui révéler ensuite l'origine de cette conserve précieuse! faudrait-il lui dire, en termes plus ou moins choisis, que la gélatine dont elle se compose est tout simplement le résidu de certaines plantes marines digérées et bavées par une grosse hirondelle, — la Salangane? Non, sans doute. Le lazzarone chinois , moins respectueux que moi , ne pourraitil par hasard établir cette comparaison messéante , et en tirer une conclusion malheureusement à peu près vraie : — c'est que toutes les cuisines se ressemblent?

Marquick ne voudrait pas admettre cette vérité désolante. Marquick est le Roberts , le Soyer, le Vatel , le Véry de Quanïong ; c'est à lui qu'appartient cet hôtel-restaurant-café-billard qui s'ouvre par un passage étroit sur la place des Factoreries. Puisque je vous la montre , il follait parler de lui et de l'établissement rival, celui de Sandford et Marks. Tous deux se ressemblent beaucoup. Les cours sont également étroites dans l'un et dans l'autre, les chambres également nues , les domestiques chinois également impassibles , également insouciants , également oisifs ; la maison en est pleine , mais un seul répond à la voix de chaque voyageur ; les autres le verraient périr corps et biens sans lever un doigt pour le sauver. Quant à votre esclave spécial , c'est tout au plus s'il vous accordera quelque attention , un pot à eau rempli , un mn'oir à barbe et une serviette ; ni prières ni menaces ne l'amèneraient à vous départir un morceau de savon.

Au balcon de cette maison chinoise , sur hi droite , je vous prie de remarquer ce groupe de jeunes fumeurs qui s'anjusent à jeter sur la place quekpies reliefs de leur repas achevé. Admirez la hnessc de leurs robes de crêpe , leurs bonnets coniques dont une grosse perle décore le devant , l'agrafe de jade qui retient leur ceinture , les deux montres suisses (jue chacun y a suspen-

dues dans une bourse brodée, leurs chapelets de grains odorants, leurs bas de coton anglais (préférés aux bas de soie), leurs souliers mi-partis à semelles de papier épaisses d'un grand pouce.

Tous ces appendices que vous voyez autour de leurs reins ne sont pas des armes , comme vous pourriez le penser : cette espèce d'aiguille suspendue par un fil de perles n'est pas une épinglette , mais un simple cure-dents ; ce fourreau de soie renterjiie un éventail en nankin parfumé de tcholane , et non pas un kriss empoisonné ; ce sac de cuir cousu d'or n'est pas une giberne , mais un porte-briquet muni d'une pier|;e à fusil , le tout pour allumer la pipe ; cette bourse contient du tabac , et nullement de In poudre. Une défense expresse interdit aux Chinois toute espèce d'armes en temps de paix.

DE MURPHY DERMOT.

Le bruit d'une dispute rappelle vos regards vers la place , du côté de la Ruelle aux Porcs [Hog-Lane]. Soyez certain que c'est quelque matelot, quelque /acZ:- Tar, ivre de sam-tcheu, qui trouble la paix publique.

A peine débarqués, nos matelots, les poches bien garnies, ne manquent jamais de se rendre vers ce lieu de délices, auquel ces grossiers épicuriens semblent avoir donné un nom en rapport avec la vie qu'ils y mènent. A l'instant même , les cabaretiers ,

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les aigrefins de l'endroit, sortent en foule de leurs huttes, et leurs avances cordiales , dont ils mesurent adroitement la familiarité sur la confiance qui leur est accordée, séduisent infailliblement le franc marin. Tantôt c'est un ami, dont il a complètement oublié la figure , mais qui lui prend la main avec

effusion ; tantôt un inconnu , dont il reçoit avec étonnement les protestations chaleureuses , et qui , pour lier connaissance , lui offre de boire avec lui quelques verres de sam-tcheu. Le cabaret est propre, l'enseigife porte à côté du nom chinois quelque sobriquet d'amitié que ses pratiques anglaises sont censées avoir donné au marchand. Comment se méfier d'un Chinois appelé Good-Tom ou Good-Jemmy? On entre , on s'attable; on boit le sam-tcheu, dans lequel le bon Jemmy a glissé d'avance un puissant narcotique : quelques rasades suffisent pour tourner la tête la plus solide. Jack-Tar devient furieux ; il éclate en

imprécations; il distribue à droite et à gauche quelques bourrades , reçues avec le plus profond respect par ses nouveaux amis , bien certains de prendre leur revanche. En effet , les

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jurons blasphématoires sont de plus en plus incohérents et vagues; les gestes, décousus; les yeux, incertains. Bref, notre homme s'endort, et les Chinois retournent ses poches à loisir. Quand il s'éveille , il est seul dans quelque cour déserte , étendu sur un tas de fumier. Furieux , mais ne sachant à qui s'en prendre , le robuste fan-koueï redescend vers le port d'un pas encore vacillant , mais tout prêt à faire tomber sa colère sur le premier païen qui lui adressera la parole. Par malheur, il est au milieu d'une population remarquable par sa modération et son sang-froid. On s'écarte pour ne pas gêner son passage; on se laisse coudoyer brutalement sans lui dire mot. S'il disperse d'un coup de pied les herbages , les légumes arrangés à terre devant un paisible détaillant à longue queue, celui-ci essaie de lui démontrer en bon chinois qu'il commet là une action répréhensible; s'il s'obstine, l'autre cesse un raisonnement inutile, et s'applique seulement à replacer aussi vite que possible les marchandises en désarroi. L'étranger abruti n'est plus pour lui qu'un animal dangereux dont il faut réparer les dégâts sans même essaver de le calmer.

Cependant les polissons accourent et crient : Au fan-koueï ! s' amusant de ses méfaits comme des grimaces d'un clown. Un geste de lui suffit , il est vrai , pour les mettre en fuite ; mais ils reviennent aussitôt, riant et frappant des mains. Quelques-uns même essaient, s'il lui reste quelque argent, de l'engager dans des marchés de dupe. Dieu vous garde de passer jamais, à la tombée de la nuit , sur la place que je vous décris , et d'y voir une trentaine de vos compatriotes : ceux-ci cuvant leur ivresse dans un lourd sommeil; ceux-là dansant en rond et hurlant d'obscènes couplets; d'autres, enfin, appuyés contre une muraille, la tête sur leur poitrine , les bras ballants , le regard stupide; tous servant de jouets à la plus lâche canaille de l'univers.

On a essayé d'obtenir la fermeture des boutiques où se vend le sam-tcheu ; mais cette mesure intéresse surtout les étrangers , et les étrangers sont des barbares trop heureux d'être empoisonnés ou volés par les précieux sujets du Fils du Ciel.

DU MÊME AU MÊME

Dimanclip

Je fus brusquement interrompu, l'autre jour, par un assis lant de M. Parker. Celui-ci me faisait prier de descendre à l'instant même dans notre salle de réception. J'y trouvai

un haniste chez lequel j'avais dîné pendant ma convalescenco. Ce dii^no négociant, l'un des plus riches du Co-Honi^' , venait

de la part d'un grand personnage — il ne le désigna pas autrement tout d'abord — nous remettre un papier écrit en langue chinoise, mais au bas duquel on avait placé une traduction anglaise. Voici la teneur de ce document :

" J'ai une fille âgée de dix-sept ans. J'expose ici tout ce qui " concerne la maladie dont ses yeux sont atteints , demandant " un bon avis. Il s'y est formé une couverture (une cataracte) " qui voile la pupille, et qui est la suite d'une maladie d'en- " trailles qu'elle eut à l'âge de cinq à six ans. Cette couverture " est étendue sur les yeux de manière que ma fille — bien " qu'elle ait été soignée par des médecins — ne peut s'en servir, " et distingue à peine la lumière du jour quand cette lumière est " très-brillante. Sans doute les pupilles ne sont pas attaquées , >• mais seulement recouvertes par X écran blanc (la cataracte). " J'ai entendu parler du médecin Parker, un second Hwa-To , " et je désire le solliciter pour qu'il voie ces yeux et leur donne " des soins. Je lui demande d'aiguiller la cataracte; et quand " bien même , après cela , ma fille n'y verrait pas davantage , "je serai pourtant satisfait. S'il est nécessaire qu'elle aille chez " le médecin , ce sera un inconvénient. J'espère qu'il me dira " si cela est indispensable ou non. Et je serai recoimaissant au- " delà de toute parole. "

Le docteur avait pris coimaissance de cette requête avant mon arrivée, et y avait répondu par un refus très-poli de quitter l'hôpital. Ce rigorisme est nécessaire. Les femmes , même de la classe aisée, ont pris insensiblement l'habitude de venir s'y faire soigner; et si elles apprenaient qu'on a dérogé pour une d'elles à la règle établie , toutes voudraient obtenir d'être traitées à domicile. — Cependant , ajouta le révérend au moment où j'entrai, je désire vivement reconnaître les services que les marchands du hong ont toujours rendus à l'hôpital. Je n'ai pas oubUé que votre doyen Howqua fut l'un de mes premiers souscripteurs ; et , pour vous obHger, je consens à ce que mon

premier aide — il me montra — très-capable d'entreprendre cette cure, se rende, s'il le veut, chez votre ami.

Le hong était déjà debout, et m'avait honoré du salut chinois, du tchin-tchin , comme ils l'appellent, en se prenant les mains et en les agitant à la hauteur de sa poitrine par un geste familier à nos prédicateurs .

Ensuite il se contenta d'ajouter qu'il transmettrait fidèlement cette réponse.

Le lendemain , arriva le Hnguiste du hoppo de Quan-Tong , porteur d'un message verbal ; il était chargé par le lieutenantgénéral Lun-Chung de remercier le savant docteur Parker , et d'accepter ses offres pleines de bienveillance.

— " Le lieutenant-général avait regardé dans son livre , et trouvé que le douzième jour de la lune serait le plus heureux pour l'opération. Ce jour-là, on attendrait l'honorable jeune médecin d'Europe. -

— L'honorable jeune médecin , c'est moi , mon cher Patrick, et je vous avoue que je ne vois pas arriver sans quelque plaisir — mêlé , il est vrai , d'une certaine appréhension — le douzième jour de la lune , qui sera mercredi prochain.

D'ici là laissez-moi vous expliquer quelques mots qui vous ont peut-être effarouché au début de cette lettre , et vous donner à cette occasion une idée sommaire des rapports établis entre les Européens et les Chinois. Ils tiennent trop au système général des lois du Céleste-Empire pour ne pas offrir quelque intérêt.

La base unique de toute la législation pénale est ici la responsabihté hiérarchique. Un délit quelconque est commis , une loi est violée ; il faut un coupable, il faut une expiation. Le criminel écha])pe-t-il ? on châtie ses parents. N'offrent-ils aucune prise à l'action publique? alors commence la responsabilité du magistrat, ([ui remonte du plus infime officier de police au mandarin (lu district, au vice-roi de la province, au ministre d'état, aux conseillers de la couronne ; enfin , dans certains cas exorbitants, au monarque lui-même,

Ainsi l'on a vu, pour un parricide, tout un village brûlé,

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le district soumis à une amende , la province condamnée au deuil, les grands dignitaires de l'empire privés -de quelques distinctions, et le Fils du Ciel s'imposer une pénitence publique.

Ceci posé , vous comprendrez à l'instant même l'existence du Co-Hong. Les barbares soufferts à Quan-Tong y commettaient parfois de graves désordres. Ces désordres demeuraient impunis, soit parce que leurs auteurs étaient inconnus , soit parce que la force les mettait à l'abri de toute poursuite. L'économie ordinaire du système pénal était ainsi troublée ; un exemple fatal attestait l'impunité du crime. En matière commerciale surtout, les fraudes punies d'amendes , les fausses déclarations de marchandises , les exportations prohibées , etc . , se multipliaient faute de châtiments. C'est alors que la société du Co-Hong fut instituée pour servir d'intermédiaire et de répondant au négoce européen. Chacun des treize membres qui la composent — ce sont ordinairement des négociants convaincus d'avoir fait la contrebande — n'a eu à choisir qu'entre des poursuites déshonorantes et ces fonctions dangereuses. Une fois associé, il achète le titre de mandarin ; et c'est par lui ou ses confrères que doivent être transmises toutes les réclamations des Européens , toutes les réponses du tsong-to ( vice- roi ) , des deuxfou-youen (gouverneurs civils), ou des autres délégués du pouvoir impérial. Les hanistes sont solidairement responsables vis-à-vis de l'étranger de tout ce que peut lui devoir l'un d'eux ; vis-à-vis du gouvernement, de toutes les sommes dues par l'étranger pour droits de douanes, etc , et aussi de tous les actes répréhensibles que la police attribue aux fan-koueï ; responsabilité immense dont ils sont tenus surtout envers le hoppo (directeur des douanes), et que les exactions de celui-ci ne manquent jamais de rendre fort onéreuse. Devant lui — tout mandarins qu'ils sont — les hanistes ne se présentent jamais qu'à genoux, en se prosternant à plusieurs reprises la tête contre terre. Alors même que l'orgueilleux magistrat leur permet de se relever, ils ne doivent jamais hausser les yeux au-dessus du neuvième bouton de sa veste ; et l'oubli de cette rigoureuse étiquette vaudrait au plus riche de ces

négociants titrés l'humiliation d'une bastonnade , ni plus ni moins que s'il s'agissait d'un simple coulie.

Chaque marchand hong est connu sous trois noms ; on pourrait dire quatre , en tenant compte de la différence qui existe toujours entre le nom chinois et sa transfiguration européenne. Ainsi , Howqua ( en chinois Woo-Haou-Kouan ) avait pour nom marchand Ewo-Hong, et pour nom officiel Woo-Shaou}''ung. Saoqua — celui que le lieutenant-général a choisi pour son ambassadeur — s'appelle en chinois Woo-Chouang-Kouan ; son nom marchand est Tung-Shun-Hong ; son nom officiel , Woo- Teenwan. De même pour tous les autres.

Vous devez croire qu'un monopole si bien organisé produit d'immenses bénéfices et engendre un esprit de corps très-exclusif; mais il n'en est rien. Quelquefois avides comme individus, les membres du Co-ïïong sacrifient aisément leurs intérêts collectifs , et se contentent de bénéfices qui ne sont aucunement eri rapport avec les affaires dont ils deviennent les intermédiau'es forcés. Bien plus, ils concèdent à leurs amis, à leurs simples connaissances, et pour la plus légère rétribution, l'usage de leurs privilèges commerciaux , en leur permettant de traiter directement, à l'ombre du hong, avec les négociants étrangers, l'n pareil abandon de leurs droits , joint aux exactions du hoppo et aux dépenses forcées qui leur sont imposées, amène cpielquefois la faillite du haniste. En pareil cas , la société prend du temps , et paie intégralement les créanciers.

Les hanistes sont exactement les officiers d'un lazaret connnercial. Une fois entrés dans la corporation , enrichis ou misérables , ils ne peuvent plus en sortir. Leui' caractère est indélébile comme celui d'un prêtre , et l'on en connaît (jui , cinquante et cent fois millionnaires , sollicitent en vain la faveur (lo so retirer après de longs services.

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Samedi.

Maintenant vous savez au juste quel rang occupe notre ami Saoqua : peut-être vous amuserai-je en vous racontant mon premier dîner chinois chez cet estimable commerçant.

C'était peu de temps après mon entrée en convalescence. M. Parker m'avait logé provisoirement chez un de ses amis dans le hong à deux aigles (la factorerie autrichienne, ainsi nommée par les Chinois à cause de son symbole héraldique). Mon existence y était à la fois la plus douce et la plus monotone , celle de tous les Européens riches qui résident à Quan- Tong. Mais je ne l'acceptais pas sans une sorte de honte , tant cette prodigalité dont j'étais entouré contrastait avec les rudes habitudes de ma jeunesse. Jugez-en. Un domestique venait m' éveiller à l'heure que j'avais fixée la veille ; il m'aidait à sortir du Ht, me jetait quelques seaux d'eau sur le corps, et présidait à ma toilette , que je lui laissais faire avec la plus déplorable indolence. Venait le déjeuner : un curry de poisson ou de volaille, des œufs , des fritures , et quelques tranches de viande froide , jambon et bœuf, invariablement servis de compagnie. Jusqu'à trois heures , je lisais , dessinais ou prenais mes leçons de chinois. Alors le dîner nous réunissait. Et quel dîner, mon cher Patrick î Certes , la corporation de Dublin elle-même n'en donna jamais de pareils. Après deux ou trois potages, arrosés de madère , de sherry et de claret , — chaque bouteille enveloppée dans un sac de laine humide pour lui conserver sa fraîcheur— venait un service de poissons, pendant lequel il est d'usage de ne boire que de la bière. Ensuite, et alors seulement, commence le dîner proprement dit : rôtis de bœuf, rôtis de mouton , rôtis de volaille , l'inévitable bosse de bœuf — car en Chine les bœufs eux-mêmes trouvent moyen d'être bossus—et l'inévitable jambon. Quelquefois, pour varier, un pâté de foie gras ou de perdreaux, arrivé d'PZurope à grands frais. - Vins de ce service : claret et sauterne, Tout cela disparaît pour

faire place aux entremets s\icrés et aux rôtis de gibier. On sert des oiseaux de riz , espèce d'ortolan indigène , des canards sauvages, des sarcelles, etc. ; le Champagne commence à circuler en compagnie du claret. Suivent les excitants : les harengs, les ognons de Bombay, le fromage, les sardines; bref, assez de digestifs pour se donner une demi- douzaine d'hidigcsti( us. La bière reprend un enipire exclusif jusqu'au moment où

les ilomc.stiques — velus de blanc , souliers bleus . la ipicce tressée d'im nd)Mn roug(^ — apportent le (hvssert et se retirent. Chacun use aloi's de la (li\e bouteille sui^ant ses penchants

I^'lil ImiiI |)ivs de M(>ii;j:-Sliani:.

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personnels et la conscience qu'il a de ses facultés bachiques, les uns mouillant à peine leurs lèvres et par pure politesse, les autres vidant à tous coups le vin qu'ils ont versé dans leurs verres. Enfin on passe au salon , où les liqueurs et le café complètent ce somptueux ordinaire , dont vous pouvez par à peu près deviner les frais , si vous voulez bien réfléchir que presque tous les aliments dont il se compose — voire le charbon qui a servi à les cuire — arrivent d'Europe et paient des droits d'entrée.

Une promenade en icherry n'est pas de trop après un dîner de cette espèce , et je sortais en général avec les deux ou trois meilleurs rameurs de la compagnie, soit pour aller aux délicieux jardins de Fa-Tée (les jours où cette excursion était permise), ou bien dans l'île d'Honan, pour voir un grand temple que je vous décrirai peut-être.

Ces excursions étaient quelquefois charmantes. I^e wherry est une barque légère, effilée comme une pirogue ; on le conduit à deux, quatre ou six rames. Il faut une certaine expérience, cette embarcation voguant sur les eaux les plus basses , pour la guider sans inconvénients. Quelquefois la rame, prise sous l'eau et violemment ramenée contre la poitrine du matelot novice, le fait choir honteusement pardessus bord. Je vous parle , hélas ! par expérience de cet accident désagréable ; mais en peu de jours , après une leçon pareille , on devient ordinairement très-bon rameur, et je défierais aujourd'hui les plus déterminés boatmen de l'université d'Oxford , même sur les flots classiques de l'Isis.

Où donc en étais-je? à nos promenades du soir, je pense, sur la rivière de Hong-Shang ou sur les canaux environnants. Comment vous donner une idée du panorama brillant et bizarre qu'elles déroulaient sous nos yeux? Ici, une jolie rangée de maisons chinoises , toutes en colonnettes , en balcons , en treillages ; vraies cages transparentes aux volets verts et bleus , toutes tapissées de fleurs ; demeures à jour, où les habitants se dessinent comme l'araignée derrière sa toile ; plus loin , dans la campagne , des cabanes solitaires abritées sous les bananiers aux

larges feuilles; ici, les gracieuses gerbes du bambou; — làbas , sous un multipliant séculaire , un petit temple en briques bleues ; — une collme couronnée de kiosques et de pins parasols ; — des ponts en escalier, aux arches pointues, aux piles triangulaires ; et que sais-je encore? mille détails originaux ; — la terrasse de la villa couverte de jeunes femmes qui nous souriaient sous leur parasol et derrière les fleurs touffues qui chargeaient

la balustrade , comme les Portugaises de Macao derrière leurs jalousies entrouvertes; — le bateau à canards, autour duquel nagent en liberté ses hôtes apprivoisés , prêts à revenir au premier signal ; — les ateliers du constructeur de barques, reconnaissables au radeau de bambous qui flotte devant sa ])orto ; — le village étalé sur la pelouse , et qui de loin rap-

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pelle si bien un hamlef anglais ; — derrière un champ de riz , la sanipane qui glisse comme enfouie dans la vefdui'e , et dont la voile fauve seml)le un monstrueux animal ; — ou bien encore un troupeau de ces malheureux qui , retroussés jusqu'au-dessus du genou, pèchent la vase du fleuve pour s'en servir comme d'engrais , et , tout en remuant cette vase , y prennent, avec le pied , des poissons menus , des crevettes , des langoustins , des squilles.

Mais rien , je l'avoue , n'agaçait mon imagination comme ces maisons impénétrables dont l'accès m'était peut-être interdit il jamais. Je les sondais sans cesse de mes regards curieux; j'appelais à mon aide l'obligeant Asmodée en le priant de rendre transparentes pour moi ces murailles peintes et vernies ; d'écarter un instant ces toits légers dont le vent semble avoir retroussé les angles , et sur l'arête desquels se dressent des cornes, des croissants , des gondoles chimériques ; et lorsqu'une persienne mal baissée , les stores de soie relevés , les verandahs entr' ouverts , me laissaient apercevoir dans la pénombre quelque lustre ou quelque lanterne qui brillait en tournant , une gigantesque porcelaine, un cljoss- stick allumé devant la niche de

CORRESPONDA^'CE

quelque idole domestique , une table de la(]iie rehaussée d'or et chargée de jouets d'ivoire ou de filigrane , ces échantillons d"\:ii lux(^ étrange nie faisaient tressaillir cojnnie autant de révélations inattendues.

Mes conripagnons — mes hôtes , pour mieux dire — avaient ri fort souvent de cette espèce de chinomanie ; et l'un d'eux, la prenant enfin en pitié . nie ])r()posa de me faire donner à dîner cIkv, un d(N hanistes.

Or — ce que vous aurez peine à C()m])rcndrc - l'usage s'est établi , en i)areil cas , de demander directement une invitation (pi on est sûr d'ol)teiur cU' la politesse chhioise , et que l'orgueil européen se dispense de rendre. Un agent de la Compagnie des Indes écrivit un beau malin quelques lignes à baoqua , et la semaine suivante^ je rc^çus un lil-scc ou billet sur papier rouge.

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