‹ La Chine ouverteChapitre 4 sur 14 · CH · texte numérisé non relu

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DE ■VIUKPHY UER.MUT

plié, oriic de Heurs dorées, et en éventail. 11 était adressé : - Au très-illustre docteur, vénérable lettré, à son bureau de travail , •• et contenait ensuite les phrases que voici :

" Le septième jour de la présente lune est un jour de fête pour votre cadet. Le sixième jour, il nettoiera ses coupes, et, le dixième, il les remplira de vin ; c'est alors (pi'il osera détourner vers son humble résidence le palanquin de son ami. Trouvant dans sa compagnie les plaisirs de la conversation , il recevra ses conseils pour la bonne ordonnance de la fête. C'est dans ce but (ju'il sollicite la brillante présence de son aîné. Est-il possible d'imaginer l'élévation qu'il devra sans doute à une si glorieuse inlluence?

» De Saoqua, né le soir, et qui, saluant jusques à terre, envoie cette lettre prospère et flatteuse.

«Tao-Kouang, l^r jour, 7*; lune, IG« annt-t'.»

Flatteuse , cela est certain ; flatteuse jusqu'au mensonge le plus transparent et le plus railleur; car enfin mon hôte n'ignore pas mon âge, et, plus vieux que moi de vingt ans, il m'accorde un illusoire droit d'aînesse. En revanche , sans être à même de l'apprécier, il exalte sur parole un savoir qui lui doit être suspect.

Que m'importait, du reste? — J'entrerais enfin dans une de ces mystérieuses demeures qui préoccupaient mon imagination ; et si l'axiome gourmand : Dis-moi ce que tu manges , je te dirai qui tu es , n'était pas dépourvu de toute justesse, j'allais faire intime connaissance avec une individualité chinoise. • Deux jours après, nouveau papier rouge. Je pensai qu'il y avait malentendu. En aucune façon : mon hôte me rappelait seulement en termes choisis qu'il espérait » l'illumination de ma présence » pour la fête déjà indiquée.

Troisième missive, le jour du festin, vers midi. Pour le coup, pensai-je , d y a contre -ordre. Tout au contraire, Saoqua insistait de plus belle pour prendre avec moi le riz du soir (ainsi s'appelle ici le dîner), et me demandait formellement si j'hono-

rerais sa fête de ma présence. Je répondis à son message par une acceptation accompagnée de remerciements , et nous partîmes deux heures après.

Notre hôte nous attendait, s'il faut en croire ses protestations, avec la plus grande impatience. Il ne m'avait jamais vu auparavant , et son salut , au lieu du tchin - tchin ordinaire , fut cette phrase consacrée :

— Soo yang fang ming !

Ce qui signifie en bon anglais : " J'ai déjà pensé avec vénération à votre nom qui embaume. »

Après ce beau compliment, il nous guida vers la salle du festin , située dans le principal corps de logis , dans celui qu'habite le maître de la maison .

Quatre tables carrées en bois de Surate étaient dressées à droite et à gauche d'un assez vaste parallélogramme dans lequel donnait accès une porte ovale , flanquée de deux énormes vases de porcelaine antique remplis de fleurs brillantes et surmontés de deux grands éventails en plumes de paon. La cinquième table , celle de Saoqua, se trouvait au fond de la pièce , du côté de l'entrée , directement en face d'un petit théâtre qui occupait l'autre extrémité. Là, des sauteurs, des danseurs de corde, des musiciens, ne cessèrent de se démener tant que dura le repas, sans que personne parût prendre garde à eux.

Bien que les tables fussent assez grandes pour donner place à quatre ou même à six personnes , on ne fit asseoir à chacune que deux convives , laissant libre le côté par lequel on avait vue sur le petit théâtre ; et quand nous fûmes installés, on nous offrit immédiatement, dans de grandes tasses, du lait d'amandes. Ceci n'est qu'un hors-d'œuvre de pure cérémonie.

Peu après, dans de petites écuelles de porcelaine à figures dorées et en relief, arrivèrent coup sur coup une foule de mets froids, qui m'étaient pour la plupart inconnus. Mon hôte eut la bonté de m'en nommer quehpies-uns. C'était du poisson volant , séché et râpé trcs-fin, servi avec du vmaigre et des champignons (qu'on appelle ici des oreilles de pierre , et (pu entrent dans le réo-imi^ imjiosé n\ix prêtres! ; c'était ensuite (hi pi-fan-v ,

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poisson de riz , très-blanc et assez bon, qui se sert frit comme le whlte-bait de Greenwich ; c'étaient des pieds de cerfs accommodés en purée; c'étaient des rouelles taillées dans une espèce de cuir brun appelé cuir du Japon , et qu'on ne peut mâcher qu'après l'avoir fait longtemps macérer dans l'eau; c'étaient des foies et des estomacs d'oiseaux, cuits et hachés menus; des chenilles d'une espèce particulière que produit la canne à sucre , torréfiées et salées ; puis çà et là des assiettes de fruits : pêches, poires, noix, vieilles connaissances enfin, auprès desquelles des oranges mandarin, des kin-keuh (autre orange plus petite), des li-tc/iis , des lung-yén (yeux de dragon), des hwang-pe (peaux jaunes), des laquai, etc., etc., se montraient avec un certain orgueil. I^es deux premiers de ces fruits chinois viennent en grappes, et le li-tchi bien mûr ne ressemble pas mal à un bouquet de fraises ; mais sa cosse renferme une pulpe molle qui recouvre deux ou trois pépins soHdes. Le hwang-pe rappelle plutôt le raisin ou la groseille à maquereaux. Le loquat est une sorte de nèfle d'un goût légèrement âpre.

Tous ces plats — en argent et fort petits — couvraient la table, où il ne restait qu'une seule place réservée au centre pour le service du vrai dîner, composé de plats chauds qu'on apportait un à un , et qu'on enlevait avec une rapidité pareille à celle dont se choquait si fort le sage monarque de l'île Barataria.

Recommencerai-je mon énumération? Il le faut bien, dussiezvous trouver désagréable de recevoir, en guise de lettre, une carte de restaurateur. On nous fit ainsi passer sous le nez , en deux ou trois services marqués par des pauses , jusqu'à huit bassins d'étuvées : nageoires de requin roulées en boulettes , nids d'oiseaux au sucre candi , pattes d'oies , tête de moineaux, grenouilles, porc-épic (servi avec le gras vert de la tortue), gésiers de poissons (entourés d'herbes marines), bécassines garnies de crêtes de paon , et des holoturies (bichos de mar), que l'on pêche sur les rescifs de l'archipel malaisien et de l'océan Pacifique.

Vinrent ensuite douze à quinze bols remplis d'une espèce (le sou])o où nageaient , coupés en petits morceaux , tantôt un

canard mandarin , tantôt un poulet , tantôt un faisan , ou bien des œufs de pigeon ; puis certaines substances longues et molles que j'avais d'abord prises pour des vermicelles, et dont je m'apprêtais à goiiter, lorsque, demandant à tout hasard le nom de ce plat : — You wantshee gruhbee? me dit mon hôte dans le jargon de Quan-Tong.

C'étaient des vers, mon ami, de grands vers déterre, tout simplement. Je replaçai le bol , ou plutôt je le laissai retomber sur la table avec autant de sang-froid que j'en pus conser\er.

— My no icantshee, my thankee, répondis-je.

Ce ne fut pas le seul accident ridicule de ce fantastique repas. En guise de fourchettes , vous savez sans nul doute que les

Chinois se servent de dcu.v petits bâtonnets désignes sous le nom m(Haphori(|ue do (jarçoiis agiles {kicae-{sze\, longs de huit

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ù neuf pouces , en bois d'ébone ou en ivoire parfaitement poli et à pointe d'argent. L'un se tient entre le pouce et l'index de, la main droite ; le second , entre le même pouce et le doigt du milieu : c'est à leur point de jonction qu'il faut savoir — ceci demande une certaine adresse — pincer chaque morceau pour le porter à la bouche. En même temps , de Ifi main gauche restée libre, on tient une cuiller de porcelaine ou d'émail, qui sert à recevoir la sauce ou le jus découlant du morceau voyageur. Tout ceci , vous le devinez , ne laisse pas que d'être assez compliqué. Aussi le Chinois qui régale des Européens compte-t-il, pour s'amuser , sur hnir gaucherie à se servir de ce petit instrument.

Saoqua , qui m'avait pris à sa gauche , observait tous mes mouvements sans feire semblant de rien. Pour moi , j'étudiais les siens avec tant de zèle, que j'avais failU me lever avec lui , au début du repas , et boire à ma propre santé qu'il portait solennellement. Mais les garçons agiles me donnaient de la tablature ; et pendant qu'il enlevait les mets les plus ghssants avec une rare prestesse, je pouvais à peine de temps à autre faire arriver jusqu'à moi , grâce à leur forme plate , quelques débris de saucisse ou de jambon fumé. Le respectable haniste, après avoir assez ri de ma maladresse , la prit entin en pitié ; il transporta jusqu'à mes lèvres tout un paquet gluant de nids d'oiseaux, contre lequel je m'escrimais en vain depuis quelques minutes. Je vous laisse à penser si le ragoût ainsi présenté me plaisait beaucoup. Je m'efforçai pourtant d'oublier les ravages du temps et du tabac , ravages dont la bouche de tout Chinois porte de bonne heure les marques déplorables; et j'acceptai , les 3- eux fermés, le don malvenu de l'hospitalier marchand.

Il n'était pas au bout de ses civilités. Le cérémonial fixe, pour porter des santés , certains moments du dîner. Lorsque mon tour fut venu, je dus me soumettre à l'étiquette qui est celle-ci-: les deux personnes appelées à se faire politesse se lèvent à la fois , prennent leurs tasses à deux mains , et vont se placer au miheu de l'appartement ; puis , portant sa tasse à ses lèvres, chacun la baisse lentement et s'incline jusqu'à lui faire

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loucher terre. Plus le salut est profond , plus la politesse e»t grande. Cette simagrée recommence trois, ou six, ou neuf fois , au gré de celui qui porte la santé. L'autre n'a qu'à suivre tous ses mouvements d'un œil attentif; lorsqu'il le voit enfin se décider à boire, il doit boire en même temps ; puis tous les deux retournent la coupe pour montrer qu'elle est entièrement vide ; puis un nouveau salut , et ils reviennent à leur table. Mais avant de prendre place, ils établissent un autre conflit.de civilités, avec force grimaces, force révérences, force gestes... Et quand le temps est venu d'en finir, on les voit tout à coup s'asseoir en même temps, comme deux marionnettes poussées par le même ressort.

Encore oublié-je ce point essentiel : c'est que très-fréquemment, pour boire à la santé l'un de l'autre, nos deux magots échangent leurs tasses. Saoqua semblait me proposer cette cérémonie; mais j'avais assez de ses bâtonnets, et je feignis de ne pas comprendre.

Une épreuve assez bizarre suivit le second service : elle a pour objet de rassurer le maître de la maison sur la satisfaction de ses convives. On prend quatre bols remplis que l'on pose côte à côte en carré au milieu de chaque table ; sur ces quatre bols, on en étage trois autres, en triangle, également remplis; et enfin, au sommet de la pyramide, un huitième. Il est d'usage de n'y pas toucher, malgré les plus pressantes invitations. Puis le dessus de table est enlevé ; — chaque table en a plusieurs de rechange; — et au milieu de pâtisseries, de confitures, etc., on sert — on nous servit du moins — une salade composée des ])lus tendres jets du bambou, et quelques préparations liquides passablement nauséabondes . à n'en juger (]ue par l'odeur ; alors des bols de riz furent plaints pour la première fois de\ ant nous. Dans les dîners ordinaires . ]c. riz joue un rôle beaucouj) plus essentiel.

J'étais d'autant plus inquiet en le vo^ant arri\er. que je me rap])elais certain conte, assez volontiers admis en Europe, sui* les Chinois (jui mangent leur riz grain à grain. Avec les bâtonnets dont je \ou> ai j):nl('' . cette ninno-uvro délicate me semblait

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une pure utopie ; et je vis que j'avais raison. Mon hôte , que je legardais de nouveau avant de me risquer, porta le bol très près de ses lèvres , ouvrit démesurément la bouche , et ses garrons agiles y chassèrent le riz, non par grains, mais par poignées. C'était intelligible, sinon ragoûtant.

On y joint, par manière d'assaisonnement, du canard et du poisson salé, ou bien quelques cuillerées de potage acide.

Enfin le thé , présenté dans de petites tasses couvertes, sans sucre ni crème, complète et termine le festin , que suivent de longues ablutions.

— Ne boit-on que du thé? s'écrie sans doute votre bon oncle le major. Rassurez ce glorieux représentant de \ Anti-temperance Society . On boit du vin dans de johes tasses' dorées qui ont les anses et la forme de l'urne antique. Ce vin est chaud, car toute boisson froide passe en Chine pour insalubre. H y a aussi le vin de riz , le siou-hen-tsou , le fan-tsoii , et Dieu sait combien d'autres spiritueux assez mal distillés. On a même de l'eau-de-vie chinoise; mais elle est très-faible et très-peu (h'pouillée.

Dites encore au major que, pour s'exciter à boire, les Chinois ont un jeu qui ressemble à la morra des Itahens. Celui qui (l(^vine juste combien son antagoniste a levé de doigts, peut le lorcer à boire un égal nombre de coups. Généralement, lorsque l'un des joueurs sent sa tête embarrassée, il demande lui-même — car John Chinaman est assez sobre — la discontinuation d'une si dangereuse partie

En somme, mon dîner m'avait horriblement fatigué ; il durait depuis sept heures quand il prit fin. Or, bien qu'il soit permis de se lever entre les services et de faire un tour dans l'appartement , bien que le cérémonial autorise encore à fumer çà et là une pipe ou deux, c'est une horrible tâche que de mal manger pendant si longtemps, et de respirer un air chargé d'émanations désagréables. L'ail domine dans la cuisine chinoise. L'huile de ricin , réservée chez nous à la pharmacie, empoisonne ici la plu- ])art des mets. Sauf le riz, d'ailleurs, tous les plats se composent (1(^ douz(^ ;'i quinze substances tant bien que mal amalgamées;

et l'atmosphère de la salle en souffre autant que l'estomac des (^ on vives.

Comme caractères généraux, il faut reconnaître que la cuisine chinoise est fade et grasse. Le soij, bien connu des gourmets d'Europe, et qui sert ici d'assaisoimement commun , ne remédie (ju' imparfaitement au premier de ces défauts , quant a,u second, il est d'autant plus fortement enraciné dans les mœurs, qu'un ffros ventre et un nombre indéterminé de mentons embellissent un Chinois à t>es propres yeux, et lui comptent pour autant d'a^rénients extérieurs.

L'excentricité de plusieurs [)lats , comme les nageoires de requin, les nids d'oiseaux, etc., tient à deux causes : la première est que ces friandises de convention coûtent horriblement cher et nttestiMit la fortune de ramphitr\iin (pii 1(^ prodigue;

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la seconde est qu'on leur attribue certaines vertus qui , chez nous , recommandent la truffe à nos don Juan délabres.

Nous revînmes à la nuit : les rues étaient silencieuses et nud éclairées par quelques lanternes suspendues devant la porte des maisons riches. Le nom du propriétaire s'y dessine en caractères tle couleur. L'heure était passée oii presque toutes les voies publitpies se ferment et sont tenues sous clef par des agents de police. Il fallait débattre avec chacun d'eux le droit que nous avions de regagner notre domicile ; mais quelques cash les rendaient parfaitement dociles et respectueux .

Arrivés au hong, nous montâmes chez un de nos amis qu'une légère indisposition avait empêché de se rendre à l'invitation de Saoqua; et je commençais à lui détailler le menu du festin, lorsqu'il m'arrêta court en me montrant , dispersés dans tous les coins de sa chambre , des échantillons de la plupart des mets qui nous avaient été servis. Ainsi se pratique l'hospitaHté chinoise , qui , plus raffinée que la nôtre , va chercher à domicile le convive absent.

Le lendemain , chacun de nous reçut encore une pancarte de Saoqua , par laquelle il nous exprimait son regret de n'avoir pu nous traiter avec toute la magnificence due à nos mérites infinis. Il fallait répondre à ce dernier message, et nous mîmes en réquisition toutes les fleurs de la rhétorique européenne pour peindre à notre hôte , avec une emphase égale à la sienne , l'immense plaisir que nous avions pris à son incomparable festin .

Ce fut l'épilogue de ce poëme gastronomique.

Lundi.

11 me sembla convenable, quelques jours après, de faire à mon hôte ce qui s'appelle en France une visite de digestion , et bien que la route ne soit pas longue du hong autrichien à. la maison de Saoqua, située prés du Consoo-House , à l'extrémité nord Ho In Vieille rue de Chine , cependant notiv petit

voyage fut marqué par un incident que je ne dois pas oublier. A la porte d une riche habitation , parmi des ordures rassemblées en tas, était une sorte de petite hotte assez grossière, plus que remplie par quelque chose de blanc. Les passants enjambaient, sans y regarder, cet obstacle. Jugez si je fus attéré de leur indifférence, lorsque, arrivé plus près, je reconnus, dans ce que je prenais pour une hotte , un berceau d'osier où un bel

enfant semblait reposer; mais il était mort, mort tout récemment, à ce qu'il semblait, et à peine âgé d'une année. Le berceau néanmoins était encore trop petit pour son cadavre ; on l'y avait fait entrer de force en le ployant. Sa tête, où déjà se manifestait une légère enllure, penchait sur un des bords, et soulevmt l'autre par son poids. Tandis que je contemplais, immobile, ce triste tableau, les Chinois dont j'obstmais le passage s'étaient aussi arrêtés , et me regardaient avec stupeur, ne comprenant pas l'étonnement du fan-koueï. — Rien que d ordinaire pour eux dans ce mépris de la créature purement physique ; il contraste cependant d'une manière étrange avec leur respect pour les \ icilhu'ck et leur dtAolioii aux niorls.

DU MEME AU MÊME

Jeudi matin.

Hier était le grand jour fixé pour ma visite au lieutenantgénéral. A dix heures du matin , le linguiste frappait à la porte de l'hôpital , devant laquelle attendaient une fort belle chaise à porteurs et quatre vigoureux coulies prêts à se charger de moi .

Il est charmant de se sentir enlevé, comme je le fus, dans une cage de bambou., de drap et de papier huilé , qui , sans bruit et sans chocs désagréables , doucement balancée sur ses flexibles supports, semble glisser d'elle-même le long des rues. Je pouvais d'autant mieux en juger, qu'il m'était quelquefois arrivé de me hasarder en piéton dans ces mêmes rues obstruées par la foule ; et ces jours-là , tremblant pour ma tête à chaque instant menacée par le portefaix rapide et que rien n'arrête une fois

qu'il a crié : Gare ! — empesté par les vendeurs de tabac t[ui font valoir leur marchandise en fumant sans relâche. — obljoé

de m' enfuir dans les boutiques pour éviter le contact des mendiants; — marchant quelquefois, dans un coin, sans le vouloir, sur quelque lépreux accroupi que j'avais pris pour un tas de chiffons, et qui relevait en hurlant sa tête pelée, — je ne m'y sentais guère à mon aise.

Hier, au contraire, tout m' apparaissait en beau à travers le treilHs de mes petits volets et la gaze de mes rideaux. Je remarquais l'extrême propreté des dalles , les vives couleurs de ces enseignes rouges, jaunes ou bleues, placées comme des cou- Hsses de théâtre en avant de chaque magasin ; je voyais à mon tour se disperser devant mes serviteurs la foule effrayée, qui me prenait, invisible, pour quelque mandarin à bouton rouge ou doré. Dans une rue de bouchers — ici chaque profession a son quartier distinct — je laissai tomber un regard sympathique sur les belles viandes , blanches et roses , étalées avec un soin raffiné ; la plus belle , hélas ! est celle du chien , cet ami de l'homme, et que l'homme chinois dévore sans la moindre répugnance. Or, il n'est pas rare — admirez l'instinct — de rencontrer le boucher canicide harcelé par une meute en colère qui flaire en lui le fléau de l'espèce, et le poursuit d'aboiements acharnés. La plainte nasillarde des canards entassés dans des cages répond à ces clameurs vengeresses. Plus loin , un bruit de jets d'eau m'annonçait un marché de poissons , et j'admirais cette méthode intelligente qu'on emploie ici pour les conserver vivants, dans des baquets alimentés sans cesse par une ondepure. Eu traversant la rue des artificiers, je m'étonnais d'entendre sonner l'or et l'argent dont leui's magasins , toujours encombrés de chalands , semblent vraiment ruisseler. Bref, je n'étais pas encore rassasié de ce spectacle varié , tumultueux , étincelant , (ju'une rue chinoise — une rue de commerce , bien entendu — présente à l'œil d'un Européen , (pand nous arrivâmes dans la Vieille Ville , la Ville du Nord , où réside mon nouveau client.

Ici, la scène changea. Dans ces quart lei-s , relativement déserts, régnait une sorte de silence et d'immobilité. Qnel(]ues prêtres de Fo s'en allaient seulement de maison en maison lever je ne snis (jurllr taxe ou aumône religieuse. Les inw portaient

Vieille nie de C.iiiiie, ù Oiian-Tong.

DE MURFHY DERMOT

des bourses; les autres, des affiches et des pinceaux; et, l'impôt une fois acquitté , ils marquaient la muraille de leur dévot donataire, appelant sans doute ainsi sur sa demeure les récompenses dues à ses mérites.

Bientôt après nous arrivâmes au pied d'un grand bâtiment à trois corps de logis, et devant une petite porte peinte en rouge brun , sur laquelle on voyait les traces de quelques caractères d'or effacés en partie par le battement continuel des marteaux : ces caractères indiquaient sans doute le grade du propriétaire.

En somme, la maison avait un air délabré qui m'eût étonné si je ne savais déjà que les hauts fonctionnaires de l'empire, ne résidant guère plus de trois ans dans la même ville, y donnent peu de soins à leur établissement passager, et réservent leurs dépenses

pour la résidence de famille où ils comptent finir leur vie.

Mon guide, descendu de sa chaise, frappa rudement à la porte , qui s'ouvrit aussitôt ; quatre ou cinq domestiques , coiffés de grands bonnets de cérémonie et très-proprement vêtus , étaient accourus de l'intérieur. Il leur présenta sa carte , et leur dit, si je ne me trompe : — Je viens avec le savant docteur — le sin-sang — rendre visite à Son Excellence.

Celui de ces gens qui reçut la carte rentra dans la maison ; les autres me regardaient sortir de mon palanquin. Le linguiste , sans attendre une réponse , me fit signe de l'accompagner, et nous allâmes nous poster devant'la porte du centre, pratiquée sur la principale façade. Elle s'ouvrit bientôt, et un beau jeune lion chinois vint à notre rencontre en nous saluant avec la plus grande politesse.

Il était d'une taille remarquable pour un fils de Hân , et sur son bonnet de satin puce, à bords de velours noir, étincelait un bouton de cristal à six facettes , insigne du mandarinat de troisième ordre. En outre, le tigre brodé sur l'écusson de soie qui décorait sa poitrine annonçait un officier de l'armée. Son makoua — sa redingote , si vous l'aimez mieux — dont les larges manches descendaient jusqu'au milieu de l'avant-bras , et dont les pans atteignaient juste à la hauteur des hanches , était en drap de Ke-Chan-So, moitié coton, moitié soie; sous ce vêtement, il portait une veste de soie bleue richement brodée, à manches et pans beaucoup plus longs que ceux du ma-koua. Ces sortes d'habits larges croisent invariablement sur le côté droit de la poitrine, où ils sont retenus par des ganses et des boutons. Les pantalons, encrêpedeNan-King, bleu clair, broché de même couleur , étaient taillés comme les chausses larges des palikares grecs , et rentraient de même au-dessus du genou, non dans des .guêtres de cuir, mais dans des bottes de satin noir. La semelle, épaisse d'environ deux pouces, brillait (hi ])lus \ il éclat sous une triple couche de vernis blanc. Leurs chaussures et leur queue sont pour les dandies du Céleste-Empin^ l'objet des soins les plus recherchés. Celle de notre introducteur ne pcuvait évidemment lui appailenir toute entièro : j'en jiiirf'ni

Sali M (le lU'i'opiiv I».

DE Ml'RPHY DERMOT. 45

du moins ainsi par son diamètre et sa longueur exorbitante ; rembourrée sans doute de faux cheveux et de cordons de soie noire , elle lui descendait jusqu'à mi-jambe.

Tel nous apparut Tso-Hi , officier de cavalerie au service de Sa Majesté chinoise. En termes sans doute très-fleuris — car il les accompagnait d'un sourire affectueux — il nous in\itait à entrer chez le lieutenant-général ; et nous le suivîmes immédiatement dans le salon de réception .

Lun-Chung était assis, quand nous entrâmes, sur un fauteuil de mvh-wang , bois précieux assez semblable au bois de rose, et que les Chinois estiment au-dessus de tout autre. Ses pieds reposaient sur un tabouret tenant au fauteuil et du même bois. Il avait sa pipe en travers sur ses genoux , et paraissait écouter avec une certaine hauteur les supplications de deux officiers subalternes debout devant lui et la tête couverte par respect; le bonnet de Lun-Chung pendait, au contraire, sur un petit appui de bois sculpté posé sur une table à dessus de marbre , tendue de velours brodé. Nous étions arrêtés sur le seuil de la porte ronde, et j'eus tout le temps nécessaire pour étudier le mobiher.

Il était fort simple. Un sofa, quelques fauteuils et quelques chaises en bambou, cinq ou six petites tables à thé, un paravent de laque et deux lanternes de corne en faisaient tous les frais ; car je ne compte pas un ou deux vases de porcelaine décorant une console, et quatre ou cinq crachoirs de formes diverses posés çà et là près des sièges. Sur deux bandes de satin pendues au mur, je lus des devises que je connaissais déjà , car elles se trouvent dans beaucoup d'endroits publics : La tranquillité d'un peuple dépend de la fidélité des ministrei; ; — Les enfants des hommes doivent regarder la piété filiale comme le phts saint des devoirs.

Pendant que je les déchiffrais , les deux subalternes avaient pris congé avec force révérences, et Lun-Chung s'était à peine dérangé de son fauteuil pour y répondre ; mais dès que Tso-Hi lui eut annoncé la présence du sin-sang, il se leva et vint vers nous avec tout l'empressement que comportaient

son âge et sa dignité officielle. Je vis alors ses traits , qui sont bien ceux de la race tartare : le nez épaté , les pommettes saillantes, les lèvres proéminentes , l'angle facial développé. 11 laisse croître sa barbe et ses moustaches grises , ce qui est l'un des privilèges de la vieillesse, et non pas l'attribut du métier des armes. Ses vêtements , plus ornés , étaient aussi plus amples que ceux de Tso-Hi ; tous les deux portaient du reste le rosaire lamaïque réservé aux neuf ordres [kew-pin) de fonctionnaires publics. Ce rosaire, composé de cent huit pierres ou grains de corail, est passé autour du cou et descend jusqu'à la ceinture.

Lun-Chung m'adressait une foule de compliments que le linguiste ne manquait pas de me traduire , autant du moins que la volubilité du vieux général lui en laissait le temps. Il était question " d'un cerf heureux sous l'influence duquel j'étais né, de ma sagesse précoce , et de mes mérites égaux à ceux de la pleine lune. " Je laissai passer ce flot de civilités rituelles, auxquelles je répondis en souhaitant à Lun-Chung la longévité de l'ambre, et à la frontière occidentale de sa vie l'éclat des étoiles prospères. Ce ne fut pas moi, vous pouvez bien le penser, qui inventai de si poétiques formules : le hnguiste me les proposait en anglais , et je n'avais que la peine d'accepter.

Peu après, l'affaire qui m'amenait fut mise sur le tapis. Le lieutenant-général me parla de sa fille avec une humilité profonde, insistant beaucoup sur le malheur de n'avoir pas de postérité mâle , ce dont au fait un Chinois se console malaisément ; et quand ce sujet pénible fut épuisé , quand je lui eus prodigué toutes les consolations que me suggéra mon intei'prète, il m'appela son père — lao-yé — , puis me pria de lui venir en aide en détruisant une infirmité qui l'empêchait de se donner un gendre. On eût dit que je n'étais pas venu tout exprès pour l'opération qu'il sollicitait avec une si vive ardeur. Je promis de donner mes soins à la jeune malade; Lun-Chung m'accabla de remerciements , et , nous faisant précéder par un messager, il nous conduisit chçz sa fille, dans le corps de logis central. Tso-Hi manifesta son regret de ne pouvoir nous accompagner : — mais les rites , nous dit-il , s'y opposaient.

DE MURPHY DERMOT.

11 serait assez conforme aux lois du roman de vous dépeindre ici quelque type bien prononcé de beauté chinoise ; mais As- Say, la fille de Lun-Chung, n'a pas l'air beaucoup plus étranger que la plupart des jeunes Portugaises ou des jeunes créoles que vous avez vues. Sa petite taille doit être assez bien prise , si j'en juge, sous ses amples vêtements, parla manière dont son col est attaché. Elle a les cheveux noirs , le teint naturellement brun , mais blanchi par la céruse , les épaules très-basses , les mains adorablement petites , les ongles très-longs , et , au bout de ses ongles, des griffes artificielles en métal. A ce signe , je l'aurais devinée musicienne , quand bien même un tsing (espèce de guitare) n'aurait pas été posé près d'elle sur

un siège couvert de coussins rouges. Elle nous avait entendu venir ^t se tenait debout ; aussi m'étonnais-je déjà de ne pas lui voir cette attitude chancelante des femmes chinoi-es dont les pieds ont été comprimés dès l'enfance . quand je me rappelai

4vS COKRKSPONDANCE

que les Mandchoues sont exemptes de ce supplice. Klles y gagnent une libre démarche , de la grâce par conséquent , et , en outre , l'absence d'une infirmité souvent rebutante. Pour faire de ses pieds ce qu'on appelle des lis dorés [kin-leen], la Chinoise riche se condamne à une véritable mutilation ; les bandages qu'elle porte dès l'enfance, gênant la circulation du sang, produisent d'ordinaire une vive inflammation , et engendrent une plaie dont la plus grande propreté ne neutralise pas toujours les inconvénients.

Revenons à ma jeune et charmante malade. Aux lis dores près, elle a toutes les perfections requises par les poètes de son pays, à savoir : des joues roses comme la fleur de l'amandier (il est vrai qu'elle met du fard ) ; une bouche pareille au côté rouge de la pêche ; la taille souple et mince comme la feuille du saule ; les yeux aussi brillants que les vagues éclairées par le soleil. Ses cheveux noirs , que les ky, les aiguilles conjugales , ne retiennent pas encore , pendent en tresses parfumées le long de son visage arrondi. Son attitude est modeste, réservée, soumise, intelligente. Sur quelques mots de son père qui lui parlait sans doute de moi comme de son futur sauveur, elle \oulait, se prosternant , m' honorer d'im ko-teou respectueux , et frapper neuf fois son front contre le parquet; mais, quoique pris à l'improviste, j'eus le temps de prévenir cet élan d'une reconnaissance anticipée. Ensuite j'avançai vis-à-vis la croisée donnant au nord une chaise basse où je l'attirai doucement ; elle m 'obéit.

Pour donner à la chambre un jour plus vif, j'allais soule-sèr les stores, quand le vieux Lun-Chuiig , arrêtant mon bras, appela les suivantes de mademoiselle As-Say. Deux jeunes filles montrèrent aussitôt , derrière un rideau qui les avait juscpie-là cachées, leurs têtes fleuries ; et la soudaineté de leur apparition me donna uik^ haute idée de leur curiosité , sinon de leur zèle. La plus jolie, que jentendis appeler Fan-Sou, me parut surtout pressée de savoir conunent pouvait être tourné un Étranger-Démon. Je ne vous dirai pas, car je l'ignore, le résultat (1(^ sou furtif examen.

DE VILKPHV DKH.MOT. 4'J

Je ne vous dirai pas non plus dans tous ses détails l'opération ([ui suivit. Il y eut seulement au début un moment critique dont je voudrais vous rendre les émotions.

Vous savez que souvent on confond avec la cataracte 1 opacité de la pupille; vous savez que cette dernière affection est peu accessible à un traitement. Mon premier soin avait donc été de vérifier, à l'aide de frictions sur les paupières fermées, et conformément au précepte de maître Jan, la véritable nature du mal. Sans doute mes intelligents spectateurs comprirent l'importance de cet examen préliminaire, car ils épiaient sur ma figure les plus secrètes alternatives de ma pensée. J'eus un instant d'inquiétude , la belladone et la jusquiame instillées entre les paupières ne produisant pas l'effet que j'en attendais. Lun- Chung , qui semblait lire dans mon âme , me jeta dans ce moment un regard effrayé ; mais aussi, quand je fus rassuré, (piand le lingiiiste transmit de ma part au lieutenant-général l'assurance que Vécraii blanc pouvait disparaître, rien de plus touchant que la joie du bon vieillard. Ne sachant trop comment me l'exprimer par des paroles, il m'adressait coup sur coup les tchin-tchin les plus bienveillants.

11 y eut encore une circonstance digne d'être remarquée , et dont en vérité je ne puis alléger mon récit. Je tenais déjà l'aiguille de Scarpa , et prêt à commencer, je fis avertir mademoiselle As-Say que , nonobstant la légère douleur ou plutôt la gêne qu'elle allait éprouver pendant l'opération , il était indispensable qu'elle conservât son œil ouvert et dirigé sur un point fixe. Alors elle se prit à sourire en prononçant quelques paroles, dont je devinai le sens lorsque je vis Lun-Chung passer devant nous , et venir s'asseoir sur un tabouret en face de sa fille dont il prit les mains entre les siennes. Ce fut sur le visage de son père qu'elle voulut tenir ses yeux encore inertes ; jamais plus tendres regards ne furent, je crois, échangés. L'opération se fit alors par abaissement et — Dieu soit loué- — avec succès.

L'ingratitude n'est pas un défaut chinois. Lorsque j'annonçai la guérison comme certaine , — en prescrivant néanmoins le> précautions d'usage pour les personnes douées d'une sensibiliti-

générale exquise , — tous les assistants semblaient tentés de se prosterner devant moi. Je me hâtai de replier ma trousse pour me dérober aussi tôt que possible à des respects qui m'embarrassaient; mais auparavant il me fallut subir tout au long un discours pompeux dans lequel Lun-Chung me comparait à Kwang et à Ké, l'Esculape et l'Hippocrate du Céleste- Empire. Il m'appelait " Vaisseau bienfaisant , •• et m'assurait que, " grâces au respect des peuples pour la déesse de Merci, je deviendrais pareil à l'antique Bouddha. ^ — • Il était impossible, ajouta-t-il , de hmiter ma grandeur. »

Ce qu'il y a de curieux , c'est que ces formules ampoulées traduisaient un sentiment naturel et sincère ; le même qu'un Anglais m'eût exprimé en me serrant la main à me la briser.

Quand je m'apprêtai à sortir, c'est-à-dire après avoir pris le thé , conclusion inévitable de toute visite , Lun-Chung voulut à toute force me raccompagner jusqu'à la porte extérieure : il me complimentait chemin faisant , redoubla ses tchin-tchin au moment où je montais en chaise, et haussant de plus en plus la voix, à mesure que mes coulies m'emportaient loin de sa maison , il ne cessa, aussi longtemps que je pus les entendre . de m'envoyer ses tendres adieux. Je n'y pouvais répondre , tuais mon linguiste s'était chargé de ce soin. Penché à la

portière, la \v\v respectueusement toui-iiéc vei's le lu'iit(Mtant-

DE AlURPIlV DERMOT. ol

général , il lui ripostait par un rinforzando de politesses qui l'aurait certainement époumonné si elles avaient duré quelques minutes de plus. Quant à moi, je jouissais, dans un confortable silence, de ce duo vraiment comique.

Avant que je n'eusse quitté la ville intérieure où j'aurai certainement encore l'occasion et la permission de revenir, un hasard favorable plaça sous mes yeux un tableau de genre d'un effet assez piquant. C'était un homme , appartenant en apparence à la plus basse classe du peuple , les mains liées derrière le dos, et cloué par la queue à je ne sais quel poteau dressé sur une estrade assez élevée.

Je crus voir la parodie des expositions publiques en Franc(^ et en Angleterre ; d'autant que parmi les spectateurs et spectatrices rassemblés en groupe autour de ce pauvre diable, le plus grand nombre semblait se divertir de grand cœur. On ne voyait que petits yeux plissés et bouches fendues jusqu'aux oreilles ; le condamné lui-même avait l'air confus plutôt que chagrin , et paraissait se croire la victime d'une mauvaise plaisanterie.

Tout cela me parut une énigme dont je voulus avoir le mot. J'arrêtai mes porteurs , et, mandé par l'un d'eux , mon linguiste descendit de sa chaise pour venir me parler. Dès qu'il fut informé de ma curiosité , il improvisa une enquête et fut bientôt en mesure de me raconter ce qui s'était passé.

Un marchand de choou-choou, — on désigne par ce mot générique tout ce qui sert à nourrir l'homme, — s'était endormi près de son éventaire ambulant ; l'escabeau de sa femme restait vacant près de lui : un passant s'y installe, appelle les chalands, conclut les marchés, reçoit le prix des ventes, et, tout en se livrant avec ardeur à ce commerce illégitime , s'approprie à belles dents la meilleure partie du fond de magasin. Sur ces entrefaites , la marchande , dont il occupait la place , reparaît , et crie au voleur ! Notre homme veut s'enfuir, mais on l'arrête ; une espèce de jury se constitue sur place ; on décide que le crime a trop peu d'importance , trop peu de gravité pour que les mandarins 's'en occupent: et, sauvant par là au coupable une punition

COR R ESP 0\ DAN ci: DK Ml lîT'HV DF.RMOI'.

Ix^aucoup plus forte . on le condamne simplement à être affiché pendant deux heures.

Telle est la justice sommaire de ce peuple vraiment original.

DU MÈMK Ali MKMK

Lundi

Décideiueiit . j'ai réussi. La ouérison est coniplHc, vA voici coimneiit je l'ai appris ce matin.

On (st venu ni'nvertir qu'une visite m'attendait dans la snlh^ commune, que j'a\ais quittée après l'heure ordinaire des consultations. Je fus assez surpris en y arrivant de n'y trouver (juc deux domestiques porteurs d'une pièce d'étoffe rouge. Co'mme je les reconnus à l'instant pour des gens au service de Lun- C'hung , je pensai qu'il s'agissait d'un présent. Or, il est d'usage que nos soins restent gratuits ; et chaque jour nous refusons le salaire du riche , pour pouvoir aussi , sans humilier le pauvre, kii rendre l'obole qu'il ne manque jamais de nous offrir. Je m'apprêtais donc à congédier les envoyés du lieutenant-général , lorsque, sans m' adresser la parole , ils étendirent l'étoffe sur le parquet. La porte d'un cabinet s'ouvrit alors, et ma jeune aveugle, les yeux débarrassés du bandeau que j'y avais placé moi-même , entra sans guide dans la salle ; elle était suivie de son père en grand costume de mandarin. Cette fois, j eus beau résister, — je ne pouvais les contenir tous deux , — et je fus adoré , bon gré mal gré , comme une image de Fo.

Pour savoir ce que vaut une pareille démarche , il faut se rendre compte de l'extrême réserve qui préside à la conduite des femmes en ce pays ; les rites sévères de la société chinoise prohibent strictement toute espèce de rapports entre une fenunc et tout autre homme que son mari ; à plus forte raison lui est-il interdit de rompre les entraves qui la retiennent prisonnièi-e chez elle pour entrer en communication a% ec les hommes barbares , les étrangers d'Europe, ces espèces de parias à la fois craints et méprisés. Quel que soit son rang — et surtout à cause de son rang — mademoiselle As-Say a dû risquer de se compromettre en venant ouvertement me remercier.

Elle fa voulu cependant ! Elle a voulu de plus me montrei* I usage qu'elle pouvait faire du sens qne je lui avais rendu ; et ,

CORnESPOMJANCi:

comme elle est poète — qualité assez rare chez les femmes chinoises, dont l'éducation est généralement négligée — elle a composé une ode en seize strophes , dont sa guérison est le sujet. Je vous la donnerais tout au long , si je pouvais faire passer dans notre langue les beautés poétiques de ce curieux morceau.

Après avoir décrit les plus minutieux détails de l'opération . et raconté comment j'ai perc<) avec une aig\iille d'argent le " berceau des larmes, " la jeune muse tartare analyse ainsi les sensations qui l'ont agitée pendant sa douteuse convalescence :

« Je restai trois jours couchée, sans nourriture, sans rien éprouv(M-. « Ni faim, ni chagrin, ni souffrance, ni espoir, ni regrets, « Je {)erclais mes forces, ma vie semblait fuir, lorsque dans ma peine. « Passe un rayon soudain, — un rayon brillant — : je \ois! je renais!

« Comme échaf)pe aux visions de la nuit celui qui fit un rèxc terrible . « Comme sort du tombeau celui qu'on rend au jour, « Ainsi , charmée et surprise, pleine de joie et d'un bonhiMu- profond . u Je me vois entourée d'amis et de parents, .le salue la lumière bénie 1 >

Ce qui suit est beaucoup trop flatteur pour votre ami , et je ne saurais décemment le traduire. J'aurais moins de scrupuh' à l'égard d'un (extrait assez remarquable des poésies de Sou- Tungpo (qui écrivait au xuc siècle de l'ère chrétienne), extrait d'où il résulte assez clairement que l'opération de la cataracte «Hait dès lors pratiquée en Chine; mais il est empreint d'une exagération bizarre (pie vous goûteriez sans doute fort peu. «>l la science proprement dite n'aurait rien à y gagner. Sou-Tungpo IV'licite un mc'decin (h' son temps qui , sans cesser de causer et (l(^ rire, se seivait d'une aiguille commc^ d'une hachette, et ouvrait " la lleur \i(le •' (la cataracte) comme s'il enfonçait les nuirs d'une maison

Ces vers pentamètres, adressés il \ a plus de six cents ans à r oculiste Wang- Yenyo , axaient été transcrits, j)ar jnademoiselle As-Say, sur un éventail doré que ma galanterie européenne m'a. forcé d'accepter. Ils portent au-dessous (h^ lu citation poéti(|ue ces paroles (Mi siiuj)le ju'ose ;

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