RÉSUMÉ
Résumons, en peu de mots , et récapitulons , en faveur des militaires , les principales directions qu’on vient de lire, en les appliquant à l’une des blessures les plus graves qui puissent avoir lieu,dansla marche meme
et en pleine paix, tout comme en présence de l’ennemi.
C’est une jambe écrasée par un coup de pied de cheval, sous une roue, par une balle, un éclat d’obus, etc. Il y a déchirement des chairs, hémorrhagie, fracture , et il ne se trouve là, ni chirurgien, ni aucun moyen ordinaire de pansement.
Que vontfaireles camarades du malheureux?
S’ils ont reçu quelque instruction analogue à ce que je recommande, voici la conduite qu’ils tiendront, sans doute et sans aucune hésitation :
Pendant que quelques - uns prépareront un brancard, d’après les directions données à l’article V, un autre s’empressera d’arrêter l’écoulement du sang , en portant le doigt vers l’endroit d’où naît l’hemorrhagie.
Un second cherchera des éponges , du coton , de la charpie, ou du linge pour remplacer le doigt; il se procurera, en même temps , des mouchoirs, qu’il pliera en forme de cravates.
Celles-ci serviront, soit pour appuyer le tampon qui doit arrêter le sang, soit pour fabriquer un tourniquet, s’il est jugé nécessaire , soit pour assujettir tous les moyens propres à fixer le membre sur le coussin , et à attacher les attelles sur celui-ci.
Un troisième ira à la recherche de ce coussin, de linges, de ces attelles ou d’une petite planche; et en fort peu de temps, tout sera prêt et appliqué.
On n’aura plus qu’à placer le blessé sur le moyen de transport , et d’arroser largement l’appareil avec de l’eau froide.
lies avantages qu’on obtiendra, par ces combinaisons simples, et qui auront lieu sans bruit et sans perte de temps , sont les suivants :
La vie pourra être conservée ; les souffrances seront singulièrement diminuées; les chairs, meurtries le moins possible , causeront moins de gonflement; l’inflammation violente sera enrayée.
Le chirurgien pourra donc procéder, plus tard , à l’amputation , si elle est indispensable ; ou se livrer à l’espoir de conserver le membre , si les circonstances ne sont, d’ailleurs , pas trop défavorables.
Tel est, incontestablement, le résultat avantageux que présente la chirurgie populaire et militaire que je propose.
Si l’on s’est vu privé, jusqu’ici , d’un pareil service sanitaire , c’est qu’on n’a rien organisé , ni rien prévu pour l’obtenir , et qu’on ne pouvait y songer sans les moyens simples que je viens d’indiquer.
Mais , je le répète , l’observation ne tardera pas à en constater les heureux effets , si les chirurgiens veulent bien mettre quelque zèle et quelque importance à faire donner, des directions analogues au grand but qu’il s’agit d’obtenir, et qu’il est si facile et si doux d’atteindre.
Ce que je viens de dire des militaires, devra s’entendre également des chefs d’ateliers et de famille , des pasteurs , des régents, des sages-femmes, des gardemalades , et de toutes les personnes qui ont à cœur et vocation de porter de prompts secours aux blessés , en l’absence d'un homme de l’art.
Si tous ces individus se procurent cette instruction , ou telle autre mieux rédigée et plus complète; s’ils se la font expliquer, dans quelques détails , par un médecin ou un chirurgien ; s’ils consacrent quelques moments à s'exercer eux-mêmes , et à se familiariser avec certains petits moyens d’exécution ; tous seront placés dans l’heureuse position que voici :
Ils seront en état de propager des connaissances utiles , de dissiper des préjugés et de mauvaises pratiques , d’éviter des souffrances cruelles , d’empêcher peut-être d’affreuses mutilations et , souvent , la mort même.
Tant d’avantages ne mériteraient-ils pas la peine de s’en occuper, d’y donner quelques soins , et de faire partie d’une bonne éducation ?
Ne trouverait-on pas , par hasard , aussi important de posséder ces notions chirurgicales simples , que de savoir danser avec grâce et, pour les militaires, de faire , avec précision , la charge en douze temps.
Il m’est agréable d’annoncer, qu’on a fait, dans le canton de Yaud , un premier pas dans la carrière. Les infirmiers militaires font, pendant six semaines, le service d’infirmiers à l’hôpital ; et tous les fraters sont tenus d’assister aux pansements, au fur et à mesure que leurs compagnies arrivent à l’école d’instruction.
Du reste , il m’est revenu, que la simple lecture du premier article de ces fragments, a sauvé la vie à un père de famille.
11 était à la montagne , lorsqu’une glissade , pendant qu il tenait son couteau ouvert, fit diriger la pointe de
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celui-ci , directement sur l’artère crurale , laquelle fut largement incisée.
Cet homme intelligent et ferme ne perd point la tête, en face du danger qu’il court et qu’il n’entrevoit que trop. 11 porte donc rapidement les pouces sur la plaie , d’où jaillissent des flots de sang; il devient à l’instant maître de ceux-ci, appelle du secours et indique, avec un admirable sang-froid , comment il faut faire un tourniquet avec un mouchoir, et de quelle manière on doit l’appliquer.
Deux chirurgiens eurent ainsi Je temps d’arriver et de se préparer à faire le nécessaire. Ils découvrirent, en effet , le tronc artériel , et ils en firent la ligature.
Je conserve la pénible impression que j’éprouvai, au commencement de ma pratique, dans un cas de médecine légale.
Une jeune et jolie épouse venait de se marier et était à dîner, avec de joyeux convives et des amis de noce , lorsque , voulant intervenir entre deux d’entre eux que le vin avait échauffés, elle reçut un coup de couteau qui lui ouvrit l’artère brachiale , un peu audessus du pli du bras. Elle est effrayée et se retire précipitamment dans une chambre voisine , où elle ne tarde pas d’expirer.
La simple application du doigt ou d’une cravate n’aurait-elle pas sauvé cette intéressante victime ?
Citerai-je le cas suivant qui a failli d’avoir les mêmes suites ?
J’avais saigné , un soir, un médecin ! Le lendemain
matin , il met un gilet de flanelle , un peu étroit et qui refoule la bande au-dessus du coude , de manière à la transformer en un lien circulaire , très-serré.
Le gonflement veineux survient , la plaie se rouvre largement et le sang ruisselle.
On accourt chez moi , les messages se succèdent comme pour un accident des plus graves, et je trouve, en arrivant , une chambre , un lit et un corps baignés dans le sang , et toute la maison en émoi et en pleurs.
J’enlève le gilet et la bande , et l’hémorrhagie s’arrête, à l’instant et d’elle-même.
En consultant leurs souvenirs , la plupart des praticiens n auraient pas de peine à citer nombre de faits pareils , que le plus léger principe de chirurgie populaire , eût empêché de devenir funestes. Mais on vient de voir que cette partie constitue une spécialité , un art à part et à créer , puisqu’un médecin , d’ailleurs , très-renommé , en ignorait les premiers éléments.
Du reste, on ne tardera pas à en sentir toute l’importance , et je connais quelques personnes qui n’entreprennent pas le plus petit voyage, sans avoir mes fragments pour les guider en route , en cas d’accidents , sinon pour eux-mêmes , du moins pour leurs gens et leur entourage. Qui oserait les blâmer!
Quant aux militaires , dont le sang et les bras sont , dans ce moment, tout à la patrie, ils seront un jour des propriétaires , des chefs de famille , d’ateliers , de village. Placés alors , dans des circonstances favorables pour faire le bien, détruire des préjugés et propager les saines doctrines, ils recueilleront le fruit de
l’instruction clinique qu’ils auront reçue , et ne regretteront pas les moments de loisir ou de désœuvrement qu’ils lui auront consacrés.
Autrefois, les chefs des armées, les rois eux-mêmes s’empressaient de tendre une main secourable. aux braves que Bellone venait de frapper. Des guerriers chrétiens seraient-ils moins humains ou moins instruits? Ou plutôt, ne sont-ils pas les premiers intéressés à trouver , autour d’eux , des hommes sur lesquels ils puissent compter ? Ne sentent-ils pas leurs cœurs généreux tressaillir, en pensant qu’ils pourront un jour arracher à une mort certaine , celui qui l’aura bravée peut-être , pour les sauver eux-mêmes.
Quel est le philanthrope qui , après avoir médité sur tout ce que je viens de dire et de répéter si longuement , ne porte , aussitôt et en soupirant, ses regards sur la malheureuse Espagne? (1) Je lis , aujourd’hui même ( 22 mars 1837 ), qu’après les combats des 10 et 14, et à peu de distance de Saint-Sébastien , des blessés furent DEUX JOURS sans pouvoir être pansés! C’eût été pourtant l’affaire de deux heures avec mes principes et mes moyens (2). Mais Dieu sait quelle pro-
(1) Ceci était écrit au commencement de 1837. Faut-il dire aujourd’hui : la malheureuse Algérie ?
(2) Je m’explique : Tous les blessés auraient reçu, sans aucun doute , un pansement quelconque et plus ou moins rationnel ; et chez le plus grand nombre, ce premier appareil eut été bien suffisant, et n’aurait laissé que peu à désirer. Restait donc cette faible minorité de cas, où des opérations graves, délicates, mais urgentes, auraient été de rigueur. Tous les blessés de cette caté-
i gieuse quantité de charpie , de bandes , de rubans vers , de compresses, de paillassons , etc. , on exigea , i comme on gémissait aussi de ne pouvon se les iTocurer tous ensemble! Et cependant, le coton et s calicots étaient , probablement , en abondance dans e3 port de mer, et dans une ville occupée par des Anglais.
Et qui ne voit pourtant, que ces deux objets auraient amplement suffi à toutes les exigences? Que tous les ansements auraient été faits, défaits et refaits avecbien mtrement de facilité , de douceur, de convenance , de técurité , de promptitude et de propreté , à l’aide de t es deux seuls moyens , qu’avec cette masse informe et iidicule de chiffons, dont on ne cesse d’encombrer enorela chirurgie militaire, et de surcharger les pauvres ùlessés.
Ce triste événement , ce déplorable exemple du funeste accroissement des calamités de la guerre, par ee fâcheux effet des mauvaises mesures que prend
; orie auraient été désignés , au fur et à mesure et dirigés, seuls, ers la salle d’opération , où les chirurgiens opérateurs s’en se- ’ aient occupés tout d’abord. 11 n’y aurait eu , de cette manière , ni ncombrement, ni presse, ni besogne fouettée, et tous les indi- > idus de cette classe auraient reçu, immédiatement, des soins convenables et en rapport avec la gravité de leurs circonstances, ‘.ans, toutefois, que les autres blessés eussent été négligés ou idans le cas de se plaindre.
On n’eùt pas tardé, en effet, à venir à eux et à les examiner, avec cette attention , cette maturité qu’on aurait eu le temps de mettre et qui manquent, le plus souvent, lorsqu’on ne sait où i donner de la tète et des mains, et qu’on est au milieu des scènes de douleur que présentent les suites d’une bataille.
radministration , et qu’observent partout les chirurgiens ; ces secours si imparfaits , si insuffisants , si irrationnels et si tardifs , parleront-ils du moins assez haut , pour disposer les esprits en faveur des réformes chirurgicales , et les engager à s’occuper des moyens d’y parvenir sans trop de délais ?
J’invite, au reste , tous les praticiens, surtout les chirurgiens militaires , et tous ceux qui sont attachés à des établissements publics , à faire incessamment l’essai de mon moyen. J’ose leur garantir qu’ils peuvent s’y livrer en toute sécurité, et que mon mode de pansement est tellement innocent, qu’il ne compromettra , jamais et en aucune manière , ni le succès de leurs opérations , ni l’état des malheureux confiés à leurs soins.
J’ajouterai qu’il n’en est pas de mes propositions , comme de celles dont la solution doit se faire longtemps attendre , et exiger des recherches longues et 'difficiles. Quelques jours suffiront amplement, pour les apprécier à leur juste valeur; et j’ai lieu d’espérer qu’on voudra bien ne pas se refuser à cette facile épreuve, qu’éclaireront, d’ailleurs incessamment, Y expérience et la raison.
Paris. — Imprimerie de Rignoux ) rue des Francs-Bourgeois-S -Michel, S.