CHAPITRE III L'INSURRECTION SPONTANEE
rs apte, secret, angustié, brousse ou foret,
avec quelques éclaircies ¢a et 14, des prairies, Pa
de maigres champs d’orge et de sarrasin, des liniéres en friche par suite de l’arrét du commerce ©
-de mer raclent jusqu’a l’os, qui monte, s’affaisse, remonte, retombe et, sous un ciel sans sourire, — semble prolonger sur le continent le mouvement — onduleux des vagues, une Ljibye granitique et -brumeuse, gardée par de frustes mégalithes, de
-évoquent les avenues hypostyles et les mons-— trueuses divinités de la Haute-Egypte, un désert et une énigme historique, ainsi se présente aux yeux des contemporains la Bretagne de 1793, la .Bretagne des gréves, des bois et des landes, dont Lequinio dira si bien, 4 la Convention, qu’elle est A 2 000 lieues de Paris et qui en est peut-étre plus ‘Join encore dans le temps. Les « sinistres Cétes- du-Nord », écrita La Vallée en 1794. Mais le Finis- —
des toiles, une terre comme écorchée que les vents —
grandes pierres muettes, dont les alignements — Le ; autour de Carnac et jusqu’au nom de cette localité
téte, surtout le Morbihan, ne donnent pas au he
Yok
LA CHOUANNERIE | voyageur une impression plus réconfortante : « Ce sont encore des landes, des coteaux, couronnés de bois épais et sombres, des champs coupés par des espéces de remparts hérissés de ronces et de -. buissons... » et partout, le long des routes, aux catrefours, la procession funébre des croix, des calvaires, « monuments de la superstition et du fanatisme » qu’on s’étonne de trouver debout en ce siécle de lumiéres. Cambry, 4 la méme date, - pourra bien protester que c’est la seulement ~~ Yapparence, qu’il est des coins fertiles, de déli- — cieux asiles « champétres », au milieu de ces « landes immenses », derriére ces « fouillis » d’arbres et de buissons. « Le froid pays, entouré parla mer», ~ dira Hoche en 1795. Onze ans aprés, Alphonse Beauchamp, pour ne pas citer Chateaubriand, — ‘suspect de romantisme, parlera encore (1806) de — T « aspect dur et sombre » de la Bretagne, de son « ciel humide ». Exception n’est faite chez ces auteurs que pour, la région de Vitré, de Fougéres et de Rennes, la Haute-Bretagne, moins déshéritée et qui conserve « quelques vestiges de cette richesse agricole que l'industrie francaise (?) a semée sur toute la surface de la République ». Mais la aussi, ~ dans la profusion et la densité des foréts, dans ces. talus abrupts cernant les petites divisions territoriales et tout barbelés d’ajoncs, d’épines, de chénes tors, dans ce perpétuel ruissellement d’eaux vives, de sources, de cascatelles, dans ces chemins — - encaissés si propres a la reptation du féroce Marche- a-Terre et de ses compagnons, la Bretagne a com- — -mencé de mettre son cachet particulier, son signe. — Et ne le retrouverait-on point, ce signe, jusque
cane Rak peek ABO
dans ‘ Colen tin. ane et ieisil, plus ae que a
‘normand, conviendra Barbey d’ Aurevilly ; dans le Bas-Maine lui-méme, au climat encore maritime,
a laspect semi-forestier, oi, comme en Bretagne, — «les champs sont entourés de haies et générale-
ment plantés d’arbres » (René Musset), ot, comme
en Bretagne, la seule industrie connue est celle ~
du tissage 4 main? Sous Nominoé d’ailleurs, ces
régions étaient bretonnes, agrégées du moins au
domaine du grand tyern. Comme tous les borders,
les pays de marche, elles participent d’une double nature, dont la fusion n’est point si parfaite qu’elle — ne céde aux circonstances, aux effets de certains -chocs. Supposez une Bretagne victorieuse et
redevenue indépendante : c’est vers cette Bretagne
restaurée que leurs affinités de race, de mceurs, de -croyances, les eussent portées plutét. que vers la France jacobine. Aussi bien ne saurait-on trop —
insister, pour comprendre la Chouannerie, sur le
-earactére a part et, si l’on peut dire, émancipé,
- bassin parisien dont lisole une bordure de terrains
jurassiques et crétacés, mais, au contraire, une .
- tendance prononcée a l’évasion vers le nord-ouest, vers cette Cornouaille anglaise a laquelle le relie ume zone secréte de granit sous-marin. Quiberon
naitra de 1a, nceud du drame et qui en rassemble
a leurs rampements, 4 leurs guérillas de chemins - ereux, seule guerre possible dans ce pays compat-
‘ ui
- un moment, sous le pavillon britannique uni aux fleurs de lys, les éléments sans cohésion, mais pour les rendre presque tout de suite a leur dispersion,
individualiste, du massif armoricain. Rien en lui de francais. Nulle attache notamment avec le
& La. CHOUANNERIE De sose - timenté au moral comme au says et impropre & toute action militaire de grande envergure.
a acquise atu. mouvement : en plus des villes, des gros. bourgs, sur qui la République peut compter et dont les velléités girondines ne résisteront point
- -pourgs, de localités moyennes, par peur, par — intérét ou sous Vinfluence d’un directoire de district conciliant, d’un magistrat municipal avisé,
Tl s’en faudra méme que toute la campagne soit —
a lépreuve des événements, nombre de petits
ne ~ d’un sermentaire qui aura fini par s’imposer au = respect de la population, demeureront fidéles a~
la Révolution, passives tout au moins. Nulle part,
sauf dans le Morbihan, un chef de bandes ne sera
- ecomplétement le maitre d’un canton : la carte de - la Chouannerie, si on la dressait, ressemblerait a un manteau d’Arlequin.
Ainsi s’explique qu’on ne puisse la parcourir @affilée : il faut se porter d’une piéce a l’autre en
- sautant par-dessus la piéce intermédiaire rarement
de méme nuance.
La Rouétie est mort, mais la plupart de ses
lieutenants ont échappé et leur téte peut étre mise
a prix, ils ne l’en défendront désormais que plus
énergiquement. Ils ont des intelligences, des com- —
plices tout préts, autour de leurs manoirs sylvestres, chez les paysans parmi lesquels ils vivent, dont ils portent le costume et qu’ils ont commencé d’endoc- —
triner. Souvent un insermenté est leur héte. Jadis en désaccord, la persécution les a rapprochés : la vie du prétre réfractaire n’est pas moins exposée
que celle du ci-devant : pour l’un, c’est la prison, — pour l’autre la sreeen: pet ea déja, ie :
tion va. vite.
‘en mars 1793, quand la Convention aux abois,
la grande levée de 300 000 hommes, puis, le 16 aofit,
juillet de l’année précédente, avait montré a Fouesnant quelque velléité de résistance, ne bouge pas (et c’est sans doute que le clergé assermenté y balance ou presque le clergé réfractaire); ni la partie bretonnante des Céotes-du-Nord, Guingamp, Lannion, et ce qui a été annexé au Finistére du territoire de l’ancien diocése de Tréguier, lequel s étendait jusqu’a la rive droite incluse de la riviére de Morlaix (et cependant on est 1a sur les domaines, dans l’obédience de lincendiaire prélat Le Mintier) ;
districts de Dol, d’Antrain, de Pleine-Fougéres en Ille-et-Vilaine, bien qu’un peu vacillants; niles districts gallots du Morbihan lui-méme ot la race, de type physique et moral, long, sec, positif, est trés différent du type vannetais, court, ramassé, taciturne, ennemi des nouveautés. .
Dans le Léon et jusqu’aux portes de Brest,
presque toute la masse paysanne : Canclaux doit -marcher avec du canon sur Saint-Pol, forcer le passage au pont de Kerguiduff coupé par les
les as la guillotine. Comme la mort, la Révolu- ae
le levée en masse, la révolte n’est pas aussi unanime — qu'on l’a dit : la Cornouaille finistérienne qui, en
ni le district de Chateaubriant en Loire-Inférieure,
qui ne prendra feu que plus tard, alors que l’ardeur des autres, soufflée par Pallierne, Caradeuc et le chevalier de Magnan, se sera refroidie; ni les
grande colére assurément, bouillonnement de
"INSURRECTION SPONTANEE oS
-Cependant, Soe le pays la suit. Meme e a
attaquée, pressée sur toutes nos frontiéres, décréte
: et = + if sre
émeutiers, se battre encore au pont de Plougoulm. Lutte sévére, qui semblait en annoncer de plus tudes. C’est ici le pays « noir », la terre des prétres, une sorte de Paraguay HtetOn - les insermentés y sont quasiment inconnus : 27 constitutionnels contre 282 réfractaires. S’il y avait un district ot
la Chouannerie dtit se trouver chez elle, dans un ©
terroir de choix, s’enraciner et s’@panouir, c’est celui-ci. Et, le lendemain méme de l’insurrection, tout y rentre dans l’ordre : les communes soulevées déléguent 4 Canclaux qui s’apprétait a les occuper militairement, font leur soumission, s’engagent par traité 4 ne plus reprendre les armes. Et le plus extraordinaire est qu’elles tiendront parole, paieront l’amende, rongeront leur frein.
A la Cornouaille loyaliste s’ajoutera ainsi un Léon pacifié qui, avec elle et le territoire tout entier du Trégor, formera dans la Basse-Bretagne un bloc d’un seul tenant ot la Chouannerie ne mordra plus. Tour 4 tour Canclaux, Hoche, dont le quartier général se transportera maintes fois a Lesneven, capitale du « pays noir », Brune, Hédouville, Bernadotte, mettront 4 profit ces dispositions excellentes et véritablement inespérées de trois sur quatre des anciens diocéses bas-bretons.
Preuve que la langue parlée dans ces diocéses n’influe en rien sur leur conduite politique, qu’elle n’est pas une langue « réactionnaire », comme on le prétendra au temps du combisme. Hoche en parti- culier le sait bien, qui utilisera cette langue pour ses proclamations et qui fera du Finistére une ~ des pinces de la tenaille ot il espére prendre la | Chouannerie. Un seul des anciens diocéses ene
lonnera — et a force, i est vrai — dans Uiteares tion : le diocése de Vannes, compris presque tout entier dans le Morbihan. Tous les autres départe- : ments ou. parties de départements insurgés ‘Iile-et- Vilaine, Loire-Inférieure, Cdtes- du-Nord, sont, comme la Manche, la Mayenne, 1’Eure- et- Loir, des départements de langue francaise. Nul besoin de truchement pour s’y faire entendre. Des juges de paix demandent 4 des een: la raison Ae: leur soulévement :
— Puisqu’il n’y a plus de roi, ni de-prétres, répondent-ils assez logiquement, nous voulons erocher [nous expliquer?] avec la Nation. Nous voulons savoir de quel droit elle prétend nous recruter. Ou elle laissera nos enfants tranquilles, — ou nous nous léverons tous.
Tous? Non. Et pas.longtemps. Presque partout Vinsurrection, sans cohésion, sans plan, sans chef, s’affaisse, ainsi qu’A Saint-Pol, son premier effort jeté. Comme en noyant, fusillant ou brilant les chartriers des chateaux, elle pensait ruiner le régime féodal, elle croit naivement supprimer le recrutement en détruisant ses registres. Elle ne cherche pas plus loin dans la grande majorité des cas. Elle est la digne fille de ces Bonnets-Rouges - de Mme de Sévigné qui, voyant chez leur curé une - grande horloge qu’ils ne connaissaient point, la prirent pour la Gabelle et l’allaient traiter en consé- - quence si le curé n’avait eu le bon esprit de leur dire que c’était le Jubilé. Un moment menacés, emportés méme de plein saut assez souvent, - MachecoulJ, Saint-Philbert, Clisson, Ancenis, Blain, : -Savenay, Guérande, Le Croisic dans la Loire-Infé-
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ae 4 Se eS Seo eee ld ee tsp:
LA ‘CHOUANNERIE Bee ee
rieure, Pacé, Plélan, Redon, Le Gacrche; Vitsé, 4 Dol, Landéan, Fleurigné, Rennes dans 1’Ille-et-
1iaine. Lamballe, Dinan dans les Cétes-du-Nord,
Auray, Vannes dans le Morbihan, d’autres villes encore ou gros bourgs, désignés pour le tirage au sort, voient presque aussitét refluer la marée paysanne qui a failli les submerger et qui laisse quelquefois entre leurs mains, comme a Vannes, jusqu’a 150 prisonniers. Avec 180 fusils de gardes
“nationaux, une brigade de gendarmerie, 39 hommes
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La Roche-Bernard, Rochefort, Pluméliau, Pontivy, ©
du rog@ de ligne et quelques fédérés de Guéméné- | sur-Scorf, Pontivy tient téte toute une journée 4 ~
une cohue de plusieurs milliers d’insurgés ; Fougéres,
assiégée par une troupe aussi forte et sommée de
se rendre, parlemente, tergiverse, est sur le point de céder et finalement riposte par wn feu nourtfi et
la « révolte de la Saint-Joseph », nom donné 4 cet incohérent prologue de la longue tragédie dont Aimé de Boisguy sera le principal protagoniste.
quelques volées de canon qui changent en déroute
Il avait dix-sept ans; il sortait de chez lui, une — badine 4 la main, avec son garde-chasse Decroix; — une bande de jeunes réfractaires le rencontre,
l’acclame :
— Ah! voila notre petit seigneur. Il sera notre |
général,
Et ils ’entrainent. Il n’y gagna, comme son frére © ainé Louis, qu’une condamnation 4 mort par —
contumace.
Les bourgeois de Vannes, de Pons de Fou- —
géres ont eu chaud. Plus de bruit que de mal au
demeurant. D’incidents vraiment graves, on n’en —
fale qu’ a ft ee Head a Peiichart on:
Terre et aux abords de Lamballe. ‘Encore le premier de ces incidents semble-t-il le fruit d’une méprise. Les bandes armées « de fusils, de pistolets, de sabres, de faulx, de brocs, de batons », qui -s’étaient jetées sur la ville ne nourrissaient aucun dessein sanguinaire, sauf contre les registres du recrutement. N’éprouvant aucune résistance de da part du maire et des officiers municipaux, elles allaient vraisemblablement s’en retourner. comme elles étaient venues, leur haine de la pape- -rasse officielle satisfaite. :
«Mais, 6 malheur déplorable! dit le rapport des -magistrats, dans le temps méme que les deux partis | s’embrassaient en signe de paix, un coup de fusil, parti en l’air, sert de prétexte ou de signal aux révoltés pour commencer le carnage... »
-« Parti en lair. » Est-ce bien sir? Un homme
tomba du cété des insurgés. Ex cherchant a pallier a gravité du fait, les magistrats se dénoncent : le coup est « parti » de leurs rangs. Et alors ce fut * le massacre, la boucherie : I15 tués sur les — - 120 hommes de troupes réguliéres du sous-lieute-
nant Monistrol, le futur maréchal de camp, qui —défendaient la ville avec les gardes nationaux. -Leur résistance désespérée ne peut empécher la -paysantaille de pénétrer jusqu’au siége du directoire, ot se sont réfugiés Joseph Sauveur, président, et Le Floc’h, procureur syndic du district. Quelqu’un, Plessis de Grénédan ou wun autre, dans l’espoir peut-étre que la nuit refroidirait ces coléres, inclinerait le vainqueur a la pitié, dut suggérer de ne pas les massacrer tout de suite,
AD CHOUANN ERIE
de les réserver pour le lendemain. Mais la nuit ne fut qu’une longue sotilerie. Et, le lendemain, les — tétes étaient aussi chaudes que la veille. Il n’y eut — ni interrogatoire ni jugement : Le Floc’h est haché © » sur le seuil de la prison; Sauveur, qu’on accuse © d’avoir tiré le coup de fusil qui déchaina l’émeute, devra 4 son nom de connaitre une mort plus lente, - plus raffinée, le dérisoire et sanglant supplice d’un ~ nouveau calvaire par les rues entre une double © haie d’assommeurs. Rendu sur la lande qui sera son Golgotha, on l’agenouille de force, on le ~somme de crier : « Vive le roi! Vivent les réfrac-. taires! » Il crie : « Vive la Nation! » On lui avait — déja tiré d’un pistolet a blane dans la bouche; on l’avait laréé de coups de sabre; on avait rogné ses mains, ses pieds : on lui créve lceil gauche d’une balle et finalement on l’égorge. C’est comme une scéne de la Conciergerie retournée : les mas- — sacres de Septembre ont leur pendant — en petit — dans les tueries de La Roche-Bernard.
Car la caractéristique de cette émeute, repré- — sentative de beaucoup d’autres du méme temps, c'est qu'elle ne porte aucune signature. Il est possible qu’en Vendée la découverte des papiers de La Rovérie ait plus fait que la mort de Louis XVI et la levée de 300000 hommes « pour susciter — les Perdriau et les Souchu » (Léon Dubreuil). Ici | non. Pas une téte, pas un chef discernable dans — cette tourbe avinée que tméne son seul instinct. Une responsabilité diffuse et presque insaisis- — sable, bien qu’un des assassins de Sauveur, reconnu plus tard, ait eu le cou scié par représailles sur Vaffait d’un canon. C’est l’insurrection spontanée,
-LINSURRECTION SPONTANEE
tanée.
- A Rochefort-en-Terre seulement et a la lande du Gras, en Meslin, on a des noms, une Cea ges sation apparait, un plan se dessine. ; ; Silz, dans le Bas-Morbihan, avant de se mettre en campagne, a procédé a une levée réguliére;
il a fixé le chiffre des contingents pour chaque paroisse ; il a distribué ses hommes sous des chefs
omme il y aura eu, selon Taine, Vanarchie spon-
3 qui s’appellent Chevalier, La Riviére, a Roche- — ,
Guérin, Mont-Méjan, dit Dupuis. Lui-méme, inau-
- gurant la tactique des noms de guerre, se fait — a appeler | le général Rochefort. Enfin il a donné
- Ases troupes un drapeau, celui del’ancienne monar-
chie, une devise : « Dieu et le Roi ». Mais tout cela,
qui fait souvenir de La Rouérie, c’est l’apparence,
et l’individualisme foncier de ces bandes, le carac-
- tére anarchique et populaire du soulévement
vont éclater dés le premier jour (16 mars), quand,
aprés qu’il a emporté Rochefort-en-Terre, refoulé
la minuscule garnison dans le chateau et garanti
la vie sauve 4 ceux qui se rendront, d’autres —
- bandes surgissent, alléchées par l’odeur de la curée,
qui se jettent sur l’administrateur Bougeral, le
chirurgien Denoual, le citoyen Duquéro, et les
égorgent en dépit de Silz. La Convention, travaillée
elle aussi du prurit onomastique, avait fait de La
Roche-Bernard la Roche-Sauveur : elle fera de |
Rochefort-en-Terre, quand le général Petit-Bois Vaura dégagé, la Roche-des-Trois.
La lande du Gras, dans le district de Lamballe, n’est qu’une bruyére un peu plus vaste que les autres, sur un plateau abrupt et dominant; mais
Ne
- le 23. mars, au matin, c’était le racchoue ’ine Bes ‘quinzaine de paroisses que le tocsin y avait appe--
lées de tous les points de l’horizon pour marcher
ensemble sur Pommeret et y mettre en piéces le
role de la conscription. A leur téte un petit gentilhomme campagnard de Bréhan-Moncontour, ancien officier de Royal-Marine, remarqué par La Rouérie qui lui avait confié l’un des commandements des Cétes-du-Nord, Amateur-Jéréme-Syl-
vestte Le Bras de Forges de Boishardy, trente ans,
de taille moyenne, mais extrémement vigoureux, leste, adroit, au dire de d’Andigné, joli garcon en outre, bon musicien, aimé des belles qu'il enchaine a sa fltiite, le poil chatain, l’ceil bleu,
-ironique a la fois et réveur, une vraie nature de
Celte, ardente et sentimentale, brusque et généreuse, prompte a l’enthousiasme comme au désenchantement. Un fusil de chasse a deux coups sous l’aisselle, il est’ sauté a l’aube de son pigeonnier familial sur la place, puis sur le mur du cimetiére de Bréhant, pour haranguer les conscrits de la paroisse, vilipender le minotaure révolutionnaire,
‘Yabominable régime qui, aprés avoir tué le roi,
proscrit Dieu, ruiné l’Ktat, décime la jeunesse bretonne et l’envoie mourir aux frontiéres... Est-ce done la ce qu'on avait promis? Hurlements, acclamations, qui reprennent sur la lande du Gras quand Boishardy recommence sa harangue
devant les conscrits des autres paroisses accom-
pagnés de leurs maires, cocarde tricolore au chapeau (preuve de leur civisme antérieur). En un clin d’ceil les couleurs nationales sont arrachées, piétinées, remplacées par des cocardes blanches
un ie. este ie pénédiction: sur fat Eoate 4 000 hommes, selon les rapports, « armés de fusils,
de faulx, de fourches, de massues ou marottes », qui font les cent coups dans Pommeret et, mis en appétit par ce premier succés, vont attendre - la malle-poste aux Ponts-Garnier, sur la grande route de Lamballe a Saint-Brieuc.
La garde nationale, accourue au bruit et chargée —
of par Boishardy, donna pour excuse de sa fuite
faire cependant ces 4 000 insurgés (qui ne sont royaliste si promptement formée autour d’un chef familier, vétu d’une « veste de cultivateur » et que
Us s’égaient dés le lendemain, se font prendre chez eux ou hacher sur la route par paquets. Les ~ commissions militaires en condamnent neuf a mort, dix-huit 4 la déportation, aprés quoi tout s’apaise ~ et le recrutement suit son cours. Boishardy, pour défendre sa peau (il a été, lui aussi, condamné a Esmort, mais par contumace), doit se contenter d’une petite troupe de partisans choisis, quae -réfractaires qu'il exerce au maniement des armes,
f et lui-méme suffiront contre 1’administrateur du département, Hello, le grand-pére du mystique auteur de la Physionomte des Saints, quia mobilisé
Axes:
. précipitée le manque de munitions. Que vont -peut-étre. que 700 ou 800), ce noyau d’armée © tout de suite populaire, jeune, éloquent, brave,’
rien extérieurement ne distingue de ses hommes?
des boisseliers de la Hunaudaye, qui ont le coup. d’eeil sfir-des braconniers. Quatre de ces braves
pour sa capture 25 canonniers de Guingamp avec > leur piéce et des yolontaires de Lamballe, Henon,
SUX CHOUANNERIE te
- Pleslan, Quintin : Boishardy désarme leurs peeves ;
file 4 leur barbe. Ses hommes 1’appellent le Sorcier. Mais sa sorcellerie ne va pas — pour le moment — jusqu’a faire recommencer aux paroisses insurgees le grand « rassemblement » du 23 mars nia changer en armée réguliére quelques douzaines d’outlaws du Méné.
Be ee
A-t-il méme tant changé leurs opinions, et cette
cocarde blanche, qu’ils ont substituée, sur la lande du Gras, ala cocarde républicaine, est-elle demeurée bien longtemps piquée a leurs bonnets?
On peut se le demander quand on voit le frémissement d’inquiétude qui court les masses paysannes en Bretagne (et non pas seulement la bourgeoisie des villes) 4 la nouvelle que la Vendée, aprés avoir battu tout un mois les murs de Nantes, défendue par Canclaux et l’héroique maire Baco (que le « rasoir national » en récompensera), venait de forcer la Loire un peu en amont et de déborder sur le Maine et la Basse-Normandie. Entre la Vendée et la Bretagne, jusqu’alors, aucune sympathie, aucun point de contact : la Vendée, c’est
“pour Ja Bretagne, méme insurgée, la contre- Révolution sans phrase, la restauration pure et simple de la monarchie, le retour 4 la corvée, aux
~rentes féodales, au domaine congéable, aux procu-
teurs fiscaux, aux droits sur le vin, le tabac, le sel, a tout ce qu'elle abhorre. Et la Bretagne ne s'est pas insurgée pour le rétablissement de ces abus, qu’elle incarne dans la monarchie. La preuve
en est qu’au mois de février 1793, deux ans avant —
Quiberon, quand le bruit circula, savamment
entretenu par des proclamations dans les deux
ea Joga e Hsien
tinpics: que 15 000 émigrés, coe par i
un point de la céte bretonne, ces spectres du passé y refirent immédiatement l’unanimité contre eux. Depuis, sans doute, il y avait eu la levée de 300 000 hommes. Les 4mes s’étaient aigries; dans la balance des avantages et des inconvénients, Yobligation du service militaire, mal compensée
; flotte anglaise, s’apprétaient 4 prendre terre sur S
par la privation du service religieux, avait com-
mencé de faire remonter un peu le plateau monarchique. La haine, non du Roi peut-étre, mais de ses bureaux archaiques, le souvenir du lourd et oppressant systéme féodal, anti-égalitaire, tatillon, « monopoleur », restaient encore si puissants sur les esprits qu’ils abolirent, a l’annonce du péril
vendéen, toute conscience as Videntité profonde
des deux causes et ne laissérent plus voir aux
intéressés que la menace et les dangers d’une
‘restauration. Il en fut de méme pour les villes bretonnes qui oubliérent de ce coup leur passion © girondine. Et cependant la Gironde efit pu fédérer
contre la Montagne — mais non contre la Répu-
blique (le marquis du Dresnay et son délégué Coatrideux se tromperont sur ce point) — les aspirations urbaines et paysannes : si les campagnes avaient durement payé pour leur foi,
Rennes, Brest, Quimper, Lorient, Vannes, te paieront pas d’une rancon moins sanglante leurs © sympathies trop affichées pour les proscrits du 2 juin retranchés en Normandie, leur participation armée a la piteuse offensive des « carabots » normands de Wimpfen et de Puisaye. Le péril vendéen efface tout. Ne nous laissons pas piper
oon ‘CHOUANNERIE Nee
Re aux chiffres, encore moins au pittoresue des anec- —
dotes. Une de celles-ci représente Jean Chouan
-— de son vrai nom Jean Cottereau — « chapele-
tant » sous le couvert avec ses gars, un soir d’octobre 1793, quand un bruit sourd de tonnerre ou de marée montante arrive jusqu’a lui. Il applique son oreille contre terre et se reléve en criant, sh de joie : :
— Le canon de la Vendée! L’armée royale ai vient 4 nous. En route pour Laval, mes gars!
“Et se reprenant :
— Achevons d’abord notre chapelet.
Mais nous sommes 1a hors de Bretagne, bien
que sur ses lisiéres, et la situation des insurgés « mainiaux », anciens faux-sauniers, colporteurs réduits a l’indigence depuis la suppression des douanes intérieures et constitués en hors la loi presque dés le début de la Révolution, n’a que de trés vagues rapports avec celle des domaniers et métayers bretons. Puis l’armée vendéenne était 4 deux pas : comment résister 4 son magnétisme? Et du Maine a la Vendée d’ailleurs la transition est si facile, les nuances si faibles! Le nom méme de Petite-Vendée, étendu a toute la coopération chouanne, mais donné d’abord aux
troupes de la Mayenne, montre l’affinité des deux
peuples, la ressemblance des deux insurrections. Rien dans la Vendée ne choquait le Maine.
De Bretagne aussi des hommes se mirent en route, vers l’armée vendéenne : des isolés pour la plupart, des émigrés débarqués de la veille ou qui croyaient l’heure propice, comme Puisaye et La’ Haye-Saint-Hilaire, pour quitter leurs
ec INSURRECTION SPONTANBE 2.
Haute-Bretagne, de Vitré, avec Louis Hubert, Yancien maréchal ferrant de Saint M’Hervé devenu chef de bande, des taillis du Pertre surtout, prés de Fougéres, ot le jeune Picquet du Boisguy
- mera, chemin faisant, par l’enlévement nocturne — sans effusion de sang — du poste fortifié de la - Gravelle avec le général Lespinasse qui y dormait
terriers. Le plus gros” ce contingent venait de se
- commencait 4 prendre une autorité qui s’affir
a poings fermés. Au total combien de recrues?
-Puisaye en annongait 50 000, suivant Mme de La - Rochejacquelein : un peu plus de 6000 se présentérent, suivant Mme de Lescure. Acceptons le — chiffre. Que représente-t-il prés de l’afflux du reste des campagnes bretonnes dans les rangs républi-- -cains ot venait de les appeler le Conseil général du département le plus menacé?
« Citoyens, les brigands de la Vendée sont a nos «portes, Dol est en leur pouvoir. Ils marchent sur Dinan et nous n’avons point de forces dispo- nibles a leur opposer. Il faut que les républicains se lévent en masse et qu’ils courent les exterminer. ©
Point d’exception d’age.... Que tous les hommes ~ vigoureux marchent armés de piques, faux, fourches et de tous les autres instruments capables de les assommer. Prévenez ceux qui marcheront
ae ree at
des farines, s’il est possible; que des charrettes — - soient requises, etc... »
Elles s’offrirent d’elles-mémes. « Cette fois, dit — un historien peu suspect, l’abbé Pommeret, les campagnes ne refusérent pas de contribuer a la ' défense nationale, car elles redoutaient, presque
d’apporter avec eux pour huit jours de vivres et ~~
LA CHOUANNERIE Spier es
ri autant que les villes, les bandes indisciplinées aaae on leur signalait la dangereuse proximité.... » Et - peut-étre redoutaient-elles plus encore le réta- -blissement du régime détesté dont la victoire de ces bandes etit été la comséquence : ces mémes rustiques 4 téte dure qui s’insurgeaient la veille encore contre la levée en masse, on les vit qui, - suspendant leurs labours d’automne, prenaient « en foule les routes défoncées et boueuses » du haut pays, «armés quelques-uns de fusils de chasse, la plupart de piques; de faux renversées, de pioches ou simplement de batons, et suivis de longues files de charrettes... et de troupeaux de boeufs destinés a leur approvisionnement »; ces taciturnes criaient sur leur passage : « Vive la Nation! Vive la République! » et mettaient a brailler les airs patriotiques ala mode le méme entrain que les sans-culottes. Il en accourut tant, surtout du Finistére et des Cétes-du-Nord et jusque d’ilots perdus de l’Atlan- tique, qu ilfallut en renvoyer les quatre cinquiémes, n’en conserver que quelques milliers qui furent -utilisés autour de Dinan a barricader les routes, a= raccommoder les remparts.
Carrier lui-méme, alors a ses débuts en Bretagne, dans I’Ille-et-Vilaine, en fut émerveillé.