‹ La Chouette, comédie en 1 acteChapitre 3 sur 17 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Les Mûmes, SAVARIN.

SAVARIN

Il entre grave et solennel, U redingote boulonnée, tenant sons le bras droit un grcs volume d’encyclopédie. Sa main gaoche porte an objet soignensement enveloppé. — Ils s’élancent tou* les trois à sa rencontre pour le questionner. — D’un geste il leur impose silence, et après avoir déposé sur la table l’ebjet empaqueté, il va à Angétina qu’il embrasse sur le front, tend la main à Barbillon, et arrivé devant Anastasie, hésite un moment et l’embrasse aussi. — Ils se regardent étonnés et un peu émus. — Savarin lear fait signe de s’asseoir et prend lni-même un siège. Enfin il onvre le volume à la page indiquée par un signet, et commence h lire.

« Chouette, (en lalio Strix ulula, chouette aboyante,) que Belon appelle grimaud, vachette ou la grande chevêche; a, du sommet de la tète au bout de la queue, treize pouces. On la distingue aisément de la hulotte et du chathuant par la couleur de ses yeux, qai sont d’un tres-beau

* Anastasie, Sivarin, Barbilll >n, Angélina.

jaune. Son cri ordinaire, assez bas et étouffé est : poupou, poupott ! qu’elle pousse et répète en volant. Lorsqu’elle est posée, elle jette un autre cri, plus élevé, plus aigu, mais si net qu’on le prendrait pour une voix humaine qui crierait: Aimel héme\ émet... M. de Buffon dit qu’un de ses gens fut tellement trompé’par la ressemblance de son cri si bien articulé pendant la nuit, qu’il se mit à la fenêtre et répondit à l’oiseau, croyant que c’était une personne : Qui est là-bas ?... Je ne m’appelle pas Edrae, je m’appelle Pierre... (il referma le lirra.)

BARBILLON, après an silence.

Eb bien?

SAVARIN, défaisant ie paquet qn'il a apporté et en tirant une cbouetfe empaillée.

Eh bien ! voici la Chouette aboyante,' la Stria: ulula des latins. (Tons se lèrent et examinent l’oiseau arec curiosité.)

ANGÉLINA

Dieu f l’horrible bêle !.T.

' BARBILLON

Eh bien ?

SAVARIN

Eh bien!... Rasseyez- vous... (ils reprennent tours sièges.) La chouette, à quelque époque qu’on remonte dans l’histoire, a toujours été considérée comme un oiseau de mauvais augure. Son cri sinistre, déchirant l’air pendant la nuit, vient, neuf fois sar dix, vou3 apporter le présage de quelque malheur.

anastasie, pleurant.

Ah l Monsieur !... ne dites pas de ces choses-là, ça me fait peur !...

SAVARIN, s’animant.

Mais malheur surtout, trois et quatro fois malheur sur l’bouune de la campagne dont le jardin est élu comme domicile par ce volatile fatidique! Celui-là, qu’tl tremble

ptHir sa femme, pour son ami, pour sa servante et pour

lui-raème!... . , ' '

ANOÊtINA et ANASTASIE, ta levant émue*.

Ah! • : .

BARBILLON, te levant aussi. - :

Voyons! voyons, Savarin...

SAVARIN, même jeo. •.*

Que veux- tu, mou ami ? je suis superstitieux, j’ai celte faiblesse... Je ne suis pas de ces gens qui se font une gloire de ne croire à rien, moi I...

BARBILLON. ' -

Permets. . ‘

savarin. *

Tais-toi, sceptique ! Homme du siècle ! (Changeant da tou.) Rasseyez- VOUS!... (Ut te rasseyent. — - H rawand.) II y a quelques semaines, vers minuit, les échos «le Noisy-le-Sec furent traversés par un cri horrible... Mes tempes se mirent à battre, le sang afflua au cœur... une chouette, une Strix ulula était dans mon jardin î

ANASTASIE. *- • -

Mon Dieu !

ANGKUNA. . ^ - - . . •

El tu ne m’en as rien dit 1 . .

savarin, •

J’ai préféré garder pour moi cette douleur morale... '

BARBILLON,

Blais qu’as-tu fait ?

SAVARIN

J’eus une de ces idées comme il ne vous en vient quo dans les grandes circonstances: j’achetai un fusil de 500 francs (Montrant le fusil qui est dans nn coin.) Le voici...

(a Barbillon qui fait nn mouvement pour l’aller prendre.) N’y touche pas, il est chargé... Puis, j’allai dans la plaine et je dessinai un erand rond sur une planche... D’abord je tirai

l,\ CHOUETTE

lî

Cinq pas : je mis toute ia charge à côté.,. Mais, vous le savez, si j'ai une qualité, c’estla persévérance... Peu à peu le Coup (i’œil devint plus juste, le bras plus assuré, le cœur plus stable dans la poitrine. Un jour, je mis dans le rond / j’étais sauvé !

ANGÉl.lNA, arec élan. •' .

Ah! mon ami !

SAVABIN, é.nu.

Ma femme! (il l’embrasse.)

BARBILLON

Savarin !

SAVARIN, loi serraot la roaio avec effusion.

Mon vieux camarade!

ANASTASIB.

...Mon maître! ■ •

SAVARIN

Ma bonne!... (Après avoir hésité an moment, H l’embrasse.) Ahl mes amis! Ce moment d’épanchement intime, je ne le donnerais pas pour tout l’or de la terre... (Prenant ta chouette qu’il montre arec triomphe.) Voici l’ennemi abattu et désarmé... Je l’ai fait empailler,.. Nous allons la clouer là comme un trophée, et au-dessous, j’inscrirai celte légende ; « Tuée par Savarin, le 15 mai 1873. » (u monte sur te marche-pied.) Barbillon, vous me passerez le marteau et les clous... Et maintenant, nous pouvons tous nous moquer du mauvais présage 1... (a ce moment, oo entend an dehors an cri de chouette aigu et prolongé.) (1)

- TOUS, atoc stupéfaction.

Ahl

BARBILLON

Il yen a une autre!...

SAVARIN

Mon fusil I mon fusil !... (Il saisit son fusil eleort comme bd fon j ar fc fooJ.)

• (I) (Voir la note à la fia de la pièce.)

LÀ GHOL’LTTK

R AHBILLON, le mirant.

Attends* moi I...

ANASTASIE, aven effroi.

Ah! on va tirer 1... (Elle w»auve.)

Page 1