‹ La chronique d'Enguerran de MonstreletChapitre 74 sur 135 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Comment le duc Loy» d'Orléans, frère du roy Charles, fut mis i mort piteusement dedens la cité de Paris.

En ces mesmes jours advint en la ville de Paris la plus doloreuse et piteuse adventure que en long temps par avant fut advenue ou très chrestien royaume de France , pour la mort d'un seul homme. A l'occasion de laquelle , le Roy, tous les princes de son sang et généralement tous sou royaume, eurent moult à souf-

Robert III était mort à cette époque , peu après le 6 avril 1 406 , suivant V Art de vérifier les dates , et le 16 des calendes d f avril (17 mars) 1406, d'après Buchanan. Rer. Scorie, historia (p. 344).

frir et furent en grant division l'un contre l'autre par très longue espace , et tant que icellui royaume en fut moult désolé et apovry, comme cy-après pourra plus pleinement estre veu par la déclaracion qui mise sera en ce présent livre. C'estassavoir pour la mort du duc Loys d'Orléans , seul frère germain du roy de France, Charles le Bien- Aymé , VI 6 de ce nom. Lequel duc , estant dans la dessusdicte ville de Paris [fut] , par ung merquedi , le jour de Saint Clément pape et martir *, mis à mort piteusement environ sept heures du soir. Et fut cest homicide fait et perpétré par environ dixhuit hommes, lesquelz estoient logez en ung hostel où estoit lors pour enseigne : V Y mage Nostre-Dame, auprès de la porte Barbète. Et là, comme depuis fut sceu véritablement, av oient esté par plusieurs jours, en entencion d'acomplir ce qu'ilz avoient entreprins. Et quant ce vint ce mesmes merquedi , environ sept heures comme dit est, envoièrent ung homme nommé Thomas de Courteheuse , qui estoit varlet de chambre du Roy, devers le duc d'Orléans, qui estoit alé veoir la Royne en ung hostel qu'elle avoit acheté n'avoit guères à Montagu, grant maistre d'ostel du Roy, et séoit icellui auprès de ladicte porte Barbète ; et là , d'un enfant qui estoit trespassé jeune*, gisoit, et n'avoit pas encores acompli sa gésine. Lequel Thomas lui dist

1 . La fêle de saint Clément se célèbre le 23 novembre. En 1407, elle tombait effectivement un mercredi.

2. Le Religieux de Saint-Denis dit que c'était un enfant mâle , et qu'il mourut presque en naissant, que pourtant on eut le temps de Pondoyer et de le nommer Philippe ( Chr. de Ch. FI, t. III , p. 734 ). Cest Philippe de France , né le M novembre H07 et mort le même jour.

pour le décevoir : a Sire ! le Roy vous mande que sans délay venez devers lui et qu'il a à parler à vous hastivement, et pour chose qui grandement touche à lui et à vous. » Lequel duc , oyant le mandement du Roy, icellui voulant acomplir, combien que le Roy riens n'en scavoit , tantost et incontinent monta dessus sa mule , et en sa compaignie deux escuiers sur un g cheval et quatre ou six variez devant et derrière , portons torches. Et ses gens, qui le dévoient suivir, point ne se hastoient ; et aussi il y estoit aie petitement acompaigné , non obstant que pour ce jour avoit dedens la ville de Paris, de sa retenue et à ses despens, bien six cens, que chevaliers que escuiers. Et quant il vint assez près de celle porte Barbète, les dix-huit hommes dessusdiz, qui estoient couvertement armez, Tactendoient auprès d'une maison. Si faisoit assez brun pour ceste nuit. Et lors incontinent , iceulx , meuz de hardie et oultrageuse voulenté , saillirent tous ensemble à rencontre dudit duc , et en y eut ung qui s'escria : « A mort! à mort! » et le féry d'une hache, tellement qu'il lui coppa le poing tout jus. Et adonc, ledit duc, voiant celle cruelle entreprinse ainsi estre faicte contre lui , s'escria assez hault : « Je suis le duc d'Orléans ! » Et aucuns d'iceulx respondirent, en fcrant sur lui : « C'est ce que nous demandons ! » Entre lesquelles paroles la pluspart d'iceulx recouvrèrent * et preste -

1 . C'était une habitude du temps, non -seulement qu'un cavalier prit une d*me en croupe , mais aussi que deux cavaliers montassent un même cheval. On sait que le sceau des Templiers représente deux chevaliers montés ainsi sur un seul cheval.

2. La pluspart d'iceulx recouvrèrent, se découvrirent : sortirent du lieu où ils s'étaient jusqu'alors tenus caches.

ment par force et habondance de corps fut abatu jus de sa mule , et sa teste toute escartelée , en telle manière que la cervelle chey sur la chaussée ; et là , le retournèrent et renversèrent , et si très terriblement le martelèrent, que là présentement fut mors et occis très piteusement. Et avecques lui fut tué ung jeune escuier, alemant de nacion, lequel autrefois avoit esté son page, et lequel, quant il vid son maistre abatu, il se coucha sur lui pour le cuider garantir, mais riens ne lui valut. Et le cheval qui devant lui aloit , à tout les deux escuiers 1 devantditz , quant il sentit ces saquemans armez emprès lui, commença à ronfler et avancer. Et quant il les eut passez, il se mist à courre, et fut grant espace que ceulx qui estoient sus ne le porent retenir. Et quant il fut arresté , ilz virent ladicte mule de leur seigneur qui toute seule couroit après eulx , si cuidèrent qu'il feust cheu jus ; et pour ce, la reprindrent ilz par le frain pour la ramener audit duc. Mais quant ilz vindrent près de ceulx qui Tavoient occis , ilz furent menacez , en disant que se ilz ne s'en aloient, ilz seroient mis en tel point comme leur maistre. Pour quoy, iceulx voians leur seigneur estre ainsi mis à mort, le laissèrent, et hastivement s'en alèrent à l'ostel de la Rovne, crians le murdre! Et ceulx qui'avoient occis ledit duc, commencèrent à crier à haulte voix : « Le feu ! le feu ! » Et avoient leur fait par telle voie ordonné que l'un d'eulx , tandis que les autres faisoient l'omicidc dessusdit, bouta le feu dedens icellui. Et puis, les ungs à cheval, les

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