‹ La chronique de Godefroid de Bouillon et du royaume de Jérusalem première et deuxième croisades 10801187Chapitre 21 sur 77 · DÉTRESSE DES CROISÉS. — DECOUVERTE DE LA SAINTE LANCE · texte numérisé non relu

DÉTRESSE DES CROISÉS. — DECOUVERTE DE LA SAINTE LANCE

La victoire est à Dieu.

Bosse ET.

La prise d'Antioche eut lieu au commencement de juin de l’année 1098, après un siège de huit mois.

Il y avait peu de jours que les chrétiens se reposaient de leurs longs travaux et se réjouissaient de leur triomphe , quand l’armée du prince de Mossoul , forte en effet de deux cent mille hommes, se montra en vue d’Antioche. Vingt-huit émirs marchaient, avec leurs corps d’armée, sous les ordres de Kerbogâ. Il s’avançait comme un homme sûr de vaincre.

Un détachement de chevaliers sortit à la rencontre de ce nouvel ennemi. Sans doute qu’ils vendirent chèrement leur vie; mais aucun d’eux ne revint.

Un nouveau corps d’armée, qui allait au secours du premier détachement, fut obligé de rentrer précipitamment dans la ville , investie une heure après par les bannières innombrables des Musulmans; et les Croisés, d’assiégeants qu’ils étaient la semaine précédente , se trouvèrent assiégés tout à coup , sans avoir eu le temps de s’approvisionner.

Des sorties de tous les jours produisirent alors mille faits héroïques, mais n’amenèrent aucun succès; et parmi les chrétiens , bloqués dans un cercle qui semblait se resserrer à chaque heure, la disette vint de nouveau. Ce fut bientôt la plus hideuse famine. On mangea les chiens , puis les chevaux de bataille , puis les cuirs des baudriers et des chaussures. Les chefs partageaient les peines des soldats.

On savait que l’empereur Alexis amenait enfin des secours, et on prenait courage. Le comte de Blois, ayant fait une percée dans les rangs compactes de l’ennemi, trouva le moyen de s’échapper; il courut à la rencontre de l’Empereur qui s’avançait en effet. Il le pressa d’accélérer sa marche. Mais Alexis ne venait que pour partager les victoires des Croisés. Dès qu’il apprit la situation d'Antioche, il rebroussa chemin et s’en retourna lâchement dans Constantinople. Le comte de Blois, découragé, n’osa revenir et reprit le chemin de la France.

Abandonnés ainsi , les Croisés , dans leur misère , ne songeaient plus qu’à mourir. Quelques chefs firent

même offrir à Kerbogâ de lui rendre la ville , s’il leur voulait permettre de s’en retourner dans leur pays. Le prince de Mossoul se refusa à cette transaction , dont Godefroid n’apprit la pensée que pour la blâmer sévèrement. Car au milieu de l’abattement général , il y avait encore parmi les chrétiens quelques hommes qui conservaient de l’enthousiasme. Godefroid de Bouillon, Robert de Flandre, Tancrède, juraient que tant qu’il leur resterait soixante chevaliers, ils ne renonceraient pas à l’espoir d aller délivrer Jérusalem.

On raconta bientôt des visions prodigieuses, qui semblaient annoncer un terme à tant de maux. Un déserteur passait à l’ennemi ; il s’en revint de luimême, disant qu’il avait été arrêté par son frère, mort dans un précédent combat. Le fantôme lui avait révélé qu'à la prochaine bataille, tous ceux qui avaient succombé sous la bannière de la Croix se lèveraient de leur tombe et viendraient combattre à leurs rangs.

Pour mettre le comble à ces merveilles, un bon et saint prêtre marseillais , nommé Pierre-Barthélemi , eut une révélation plus importante. Un matin , il annonça tout ému que saint André s’était montré à lui , en réalité ou en songe, et qu’il lui avait déclaré le lieu où était enterrée, dans l’église vénérée de Saint- Pierre d’Antioche , la lance qui avait percé le côté et ouvert le cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le saint apôtre avait ajouté que celte lance, devenue auguste et sacrée, donnerait la victoire aux chrétiens.

On trouva en effet au lieu désigné la précieuse relique, après avoir fouillé assez long-temps. Des épreuves et des miracles signalèrent sa sainteté. L’abalte-

ment s’évanouit alors, et tout le monde voulut de nouveau marcher au combat. L’ermite Pierre fut envoyé à Kerbogâ , à qui il demanda fièrement, au nom des chrétiens, s’il souhaitait une bataille générale, ou s’il ne préférait pas un combat d’un certain nombre de chevaliers croisés contre un nombre égal de Musulmans?

Le prince de Mossoul , souriant de dédain , répondit qu'il ne traitait pas avec des mourants. Il renvoya ainsi le parlementaire.

Toute l’armée chrétienne se mit donc en prières. Ln reste de vivres, que l’on trouva et qui fournit un repas frugal à tous les guerriers , parut un nouveau miracle. Le lendemain matin, 2U juin, jour même où l’on fête les bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul, cent mille Croisés , après avoir tous communié , sortirent d’Antioche avec tous les chefs, précédés du pieux évêque Adhémar , qui portait la cuirasse sur sa robe épiscopale , et auprès de qui marchait Raymond d’ Agiles, l’un des historiens de la Croisade, élevant dans ses mains la sainte lance.

L’armée s’avançait en chantant le psaume de la guerre: Exuryat Deux; <t Que le seigneur se lève! Que ses ennemis soient dispersés! » Tous ceux qui étaient sans armes priaient à genoux sur les remparts. Presque tous les soldats de la Croix étaient à pied. Les chefs avaient pour monture des ânes et des chameaux. Il ne restait qu'un cheval , qu’on avait donné à Godefroid de Bouillon.

Lorsqu'on annonça au prince de Mossoul que les •chrétiens sortaient de la ville, dont les tours venaient

d'arborer le drapeau noir, il crut qu’ils s’avançaient humblement pour implorer sa clémence. Mais ses premiers détachements, violemment dispersés, l’obligèrent bientôt à quitter son jeu d’échecs et à monter à cheval. Il divisa rapidement son armée en quinze bataillons. Les chrétiens, de leur côté, s’étaient partagés en douze corps , sous la protection des douze saints apôtres. Tous ces arrangements furent détruits en un moment. La mêlée devint subitement générale.

La bataille s’engagea sur tous les points, avec tant de courage de la part d’hommes que l’on croyait exténués , que Kerbogà , pris de peur , envoya à son tour proposer aux princes chrétiens ce qu’il avait refusé la veille , d’éviter le carnage en se bornant à faire combattre des deux parts l’élite des guerriers. Les Croisés à leur tour méprisèrent des offres qui redoublaient leur confiance.

Une petite pluie vint les rafraîchir , en même temps qu’un vent assez vif poussait leurs flèches vers l’ennemi. Us reconnurent là encore la protection de Dieu. Godefroidde Bouillon, Robert de Flandre, qu’on surnomma , à cause de ses exploits dans cette grande journée , le fils de saint Georges, le comte de Hainaut, Baudouin du Bourg, Tancrède, tous les capitaines se montraient aux postes les plus avancés. Us voyaient tomber autour d’eux les plus braves Sarasins. L'armée immense de Kerbogà fut mise en pleine déroute.

Le prince de Mossoul s’enfuit , laissant sur le champ de bataille cent mille Infidèles. Les chrétiens avaient perdu quatre mille hommes. Us trouvèrent dans les camps ennemis des chevaux, de l’or, des vivres

et quinze mille chameaux , qu’ils emmenèrent à Antioche , encore chargés des cordes et des chaînes que le vaincu leur avait destinées.

Cette heureuse victoire fut suivie de quelque jours de repos

Les chefs de la Croisade , ne voyant plus d’ennemis devant eux , se disposèrent bientôt à poursuivre leur marche vers Jérusalem. Ils n’étaient pas encore désabusés sur le compte de l’empereur Alexis. Ils lui envoyèrent Hugues de Vermandois et Baudouin de Hainaut, pour lui rappeler de nouveau les promesses qu’il avait faites de fournir des secours. Le jeune comte de Hainaut, attaqué par un corps de Turcs dans les environs de Nicée , ne reparut plus ; et jamais on n’a pu savoir sa fin. Hugues, s’étant caché dans un bois, échappa aux barbares. Mais, arrivé à Constantinople, il abandonna aussi la cause périlleuse des Croisés et s’en retourna dans son pays.

Bohémond avait été reconnu prince d’Antioche; une forte garnison avait été laissée dans cette ville, et l’armée s’était éloignée. Une grande douleur devait la frapper encore. Dans une nouvelle épidémie qui survint, l’évèque Adhémar, ce chef spirituel de la Croisade , dont l’appui avait soutenu tant de courages, fut emporté tristement. 11 mourut sans avoir vu Jérusalem.

Plusieurs places furent prises dans la route, et de nobles prouesses pourraient agrandir nos récits. L’armée du prince d’Alep fut battue par Godefroid de

1 L’histoire de la sainte lance est contée différemment dans la Chronique de l'abbaye de Saint-André. Voyez les appendices ci-après.

Bouillon. L’émir de Tripoli fut vaincu dans une sanglante rencontre. Marra fut assiégée. Les habitants, au rapport de Guillaume de Tyr, lançaient du haut des remparts des flots de bitume enflammé, des tonnes de chaux vive, des ruches pleines d’abeilles, des monceaux de pierres et des grêles de traits. Néanmoins le comte de Flandre planta l’étendard de la Croix sur les tours de Marra.

On marcha enfin sur Laodicée, où l’armée des Croisés se renforça de plusieurs chevaliers venus de l’Angleterre Elle délivra les pirates croisés qui s’y trouvaient captifs. Beaucoup d’autres villes furent enlevées ou se soumirent; tout tremblait enfin devant les chrétiens. Ptolémaïs eut peur et envoya des vivres. Mais en même temps, les chefs qui commandaient dans cette ville lâchèrent des colombes qui portèrent à Cé~ sarée, attachés à leurs ailes, des avis écrits contre les chrétiens. Un de ces innocents messagers, échappé des serres d’un faucon, tomba dans le camp des Croisés , qui apprirent à connaître leurs prétendus alliés. Ils ne s’arrêtèrent pourtant pas dans leur projet d’aller en toute hâte à Jérusalem.

Ayant pris Lydda et Ramla, comme ils n’étaient plus qu’à quelques lieues de la ville sainte, des chrétiens de Bethléem vinrent implorer leur secours. Tan-

1 L’Angleterre prit peu de part à la première Croisade. Guillatimele-Roux, successeur de Guillaurne-le-Conquérant, s’occupait moins de consoler l’Église que d’affermir sa tyrannie brutale dans la Grande- Bretagne envahie par son père. Le petit nombre de chevaliers anglais qui vinrent s’unir à Godefroy arrivaient par leur propre Voeu, mais non envoyés par Guillaume. -

crède partit avec trois cents hommes; et à minuit, heure consacrée par la naissance du Sauveur, l’étendard de la Croix fut arboré sur Bethléem délivrée.

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