‹ La chronique de Godefroid de Bouillon et du royaume de Jérusalem première et deuxième croisades 10801187Chapitre 39 sur 77 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

Domine...., desidero tuus perpétue permancre.

De Imitât. Ckrisli , lib. IV, cap. 9.

A côté des plus illustres guerriers de cette époque brille toujours Thierry d’Alsace, qui, se consacrant

SUITE DE LA DEUXIÈME CROISADE. If»!> uniquement à la sainte cause de la Croisade , s'occupait des préparatifs d’un troisième pèlerinage armé en Terre-Sainte. Ayant fait reconnaître Philippe d’Alsace, son fils, comte souverain de Flandre, et l’ayant investi de la souveraineté , par une sorte d’abdication , en l’année 1157, il reprit le chemin de la Palestine avec une petite armée. 11 emmenait Sybille , sa femme chérie , qui brûlait du désir de revoir son frère , le roi de Jérusalem.

Thierry débarqua en Asie au port de Béryte'. Son arrivée parut une faveur signalée de la Providence. Depuis son départ de la Terre-Sainte , les Croisés (en 1 1 55), après des efforts inouïs, avaient pris Ascalon ; mais ensuite ils n’avaient éprouvé que des revers. Le roi de Jérusalem venait d’être battu par Nonreddin , l’un des plus habiles chefs de l’Orient , et son armée avait été détruite près du fort de Séphet : le grand maître des Templiers et la plupart des seigneurs de la Palestine étaient prisonniers à Damas.

Depuis deux ans , Baudouin III avait épousé une nièce de l’empereur Manuel. On avait espéré que cette alliance amènerait au jeune royaume les secours des Grecs. Mais ces secours ne venaient pas. L’arrivée de Thierry releva le cœur des chrétiens.

Baudouin III marcha aussitôt contre ses ennemis. Il défit à son tour les Infidèles, dans le comté de Tripoli et dans la principauté d’Antioche. 11 repoussa Noureddin et alla mettre le siège devant Césarée. Cette ville était vaillamment défendue; le comte de Flandre

1 Aujourd’hui Beyrouth.

170 SUITE DK LA DEUXIÈME CROISADE, la prit cependant ; et il fut décidé que la principauté lui ea serait donnée, pour prix de ses services et de son courage. Thierry consentait à la tenir sous la suzeraineté de Baudouin, son beau-frère. Mais les seigneurs rivaux, jaloux encore de l’éclat que cette autre investiture allait jeter sur le prince flamand, prétendirent que Césarée dépendait d’Antioche, et que par conséquent le devoir féodal la soumettait au prince de cette ville. Thierry répondit qu’il n’avait jamais fait hommage qu’à des rois. Il aima mieux renoncer à Césarée que de la tenir en arrière-fief, et d'être ainsi le vassal d’un vassal

Ces circonstances ne l’empêchèrent pas de continuer à servir la cause de la Croix. On lui dut la prise de la forteresse de Harenc et la défaite du sultan de Damas qui , ayant traversé le Liban pour surprendre les chrétiens, fut battu dans une sanglante mêlée, entre le lac de Génesareth et le Jourdain.

Après avoir réparé ainsi la honte des armées chrétiennes , et affermi de nouveau , pour un peu de temps du moins, le trône de Baudouin III , Thierry d’Alsace laissa en Palestine sa femme Sybille-, qui embrassa la vie religieuse au monastère de Saint-Lazare; et il s’en revint encore en Europe, où il espérait lever de nouvelles troupes : il y rentra en H 59, n’ayant plus d’autre soin en ce monde que d’exciter les chrétiens d’Occident à voler au secours de leurs frères d’Asie.

En 1 1 63 , il retourna à Jérusalem. Baudouin III était mort regretté : son frère Amaury lui succédait; et la décadence du trône de Jérusalem accélérait sa mar-

1 Guillaume de Tyr, liv. XVIII, chap. xvm.

die. Noureddin venait d'enlever au nouveau Roi quelques forteresses et de faire prisonnier le prince d’Antioche, le comte de Tripoli et plusieurs autres chefs chrétiens. Thierry arriva, comme la dernière fois, à la joie de tout le peuple ’. Mais malgré les nouveaux secours qu’il amenait, Amaury eut la douleur de se voir enlever la ville de Panéas, située au pied du Liban. Il est vrai que , à l’exception de Thierry, la plupart des princes de l’Europe avaient abandonné l’Asie chrétienne.

Quoiqu'il n’eût que soixante-trois ans, épuisé par les longues fatigues, le comte de Flandre n’était plus que le Nestor des combats. On ne cite de lui dans ce quatrième voyage aucun coup de lance éclatant. Sa sagesse et son autorité cicatrisèrent seules les plaies d’Antioche, obtinrent de Noureddin la liberté du prince de cette ville , et ramenèreut quelques jours de sécurité en Palestine.

Il reprit , pour la dernière fois, en 1 1 6ü , le chemin de la Flandre, où son fils et son peuple le reçurent comme un saint. Il se retira à l'abbaye de Guasline, pour se préparer à la mort. Lorsqu'il la sentit qui déjà le saisissait , il se fit porter à Gravelines , qu’il avait bûlie vingt ans auparavant. Là, il fit venir ses enfants et leur dit :

— Je m’en vais encore; mais cette fois je ne reviendrai plus en Flandre. Souvenez-vous de moi. Restez soumis à Dieu ; soyez justes et doux pour vos sujets , et notre maison prospérera \

1 Michaud, Histoire îles Croisades, liv. VU.

* Dé celle maison descend la famille impériale d’Anlriche.

Après avoir dit ces paroles, il rendit l’esprit, au commencement de l’année 1169, âgé de soixantehuit ans ; il en avait régné quarante.

Philippe, son fils, voyant ses états dans le calme, sûr qu’au besoin ils seraient protégés par Baudouin de Hainaut, devenu son beau-frère*, crut qu’il ne pouvait mieux honorer la mémoire de son père vénéré que par une expédition en Palestine : confiant donc la régence de la Flandre à sa sœur Marguerite , qu’il désignait pour son héritière en cas de mort, car il n’avait pas d’enfants d’Élisabeth de Vermandois, son épouse , il prit la Croix en 1173 avec le plus grand appareil, dans l’église de Saint-Pierre deGand.

Comme il allait s’embarquer avec ses chevaliers , il lui fallut s’arrêter pour une de ces guerres étroites, mais sanglantes, qui troublaient cette cruelle époque. Robert , prévôt d’ Aire et chancelier de Flandre, homme qui devait sa fortune à Philippe , dont il était le favori, ayant été nommé évêque de Cambrai , et s’en allant prendre possession de son diocèse , fut assassiné auprès de Condé par les satellites de Jacques d’Avesnes, seigneur très- puissant du Hainaut, qu’il avait offensé. Au bruit de ce meurtre , le comte de Flandre , résolu à différer son départ jusqu’à ce qu’il eût vengé son favori, réclama l’aide du comte de Hainaut. Les deux princes, unis dans leur colère, se mirent en marche contre Jacques d’Avesnes. Ils assiégèrent et prirent Condé, qu’ils démantelèrent. Ils allaient dépouiller le vaillant sire d’Avesnes de ses états dans le Hainaut

1 Par son mariage avec Marguerite d’Alsace.

SUITE DE LA DEUXIÈME CROISADE. -173 et dans le Vermandois. L’archevêque de Reims intervint et réussit à réconcilier Jacques avec ses suzerains.

Mais dès qu’ils 'se furent retirés, le sire d’Avesnes reprit les armes contre Baudouin de Hainaut. Le comte de Flandre revint au secours de son beau-frère ; les domaines du vassal insolent furent ravagés par le fer et le feu, et ses forteresses prises ou détruites.

Alors seulement , comptant sur la paix , Philippe d'Alsace partit pour la Terre-Sainte, au printemps de l’année 1177, avec Rogier, châtelain de Courtrai; Gérard de Tournai ; Robert , avoué de Béthune ; Hugues d’Oisy; Henri, châtelain de Bourbourg; Rasse de Gavre; Henri de Morselle et un grand nombre d'autres seigneurs et barons. 11 emmenait une armée assez nombreuse fournie par toutes les cités. Ainsi, la ville d’Ypres avait envoyé cinq cents Croisés sous la bannière de son châtelain. Tous ces pèlerins armés .s’embarquèrent dans les porls de la Flandre.

Les guerriers que conduisait Philippe débarquèrent à Ptolémaïs ou Saint-Jean-d’Acre, au mois d’août 1 177. Ils furent reçus par les chrétiens de la Palestine avec les plus vives démonstrations de joie. On n’avait pas oublié Thierry d’Alsace.

Le roi Amaury était mort; son fils Baudouin IV régnait à Jérusalem. Mais ce prince était à peine en âge de gouverner (il avait dix-sept ans). Dévoré par une lèpre affreuse, qui lui a laissé le triste surnom du Roi lépreux, il ne pouvait régner que de nom. Effrayé par les armes menaçantes de Saladin, Soudan d'Égypte , alors le plus redoutable ennemi des chrétiens ,

plein de vénération ponr le fils de Thierry, et connaissant trop son malheureux état , le jeune roi offrit à Philippe l’administration du royaume de Palestine. Le comte de Flandre refusa ces honneurs, disant qu’il était venu pour obéir et non pour commander, pour combattre les Infidèles et non pour gouverner la Terre- Sainte.

Ce fut Raymond , comte de Tripoli, quatrième descendant de l’héroïque Raymond de Saint-Gilles , le compagnon de Godefroid , qui accepta cette régence.

Les chrétiens rêvaient une grande expédition en Égypte; ils l’avaient déjà tentée et n’avaient essuyé de ce côté-là que des revers. On offrit au comte de Fkmdre le commandement général des armées, dans la guerre qu’on voulait entreprendre; Philippe le refusa aussi; il désapprouva l’expédition, comme s’il eût prévu les désastres dont l’Égypte était le foyer pour les soldats de la Croix. 11 pensa avec sagesse qu’il fallait garder une conquête mal assurée avant de chercher à l’étendre; et, en effet, bientôt on apprit' que Saladin amenait une armée formidable sur là Palestine. La flamme sur son passage dévastait les hameaux et les bourgs; les chrétiens fuyaient partout devant lui.

Baudouin IV, tremblant, s’enferma dans Ascalon. Saladin , qui déjà partageait à- ses émirs les villes de la Terre-Sainte, vint assiéger les Croisés. -Suivant le conseil de Philippe , dans une circonstance aussi décisive, les chrétiens firent une sortie ', livrèrent bataille et défirent les Musulmans, dans les mêmes plaines où Godefroid de Bouillon les avait battus déjà. La vraie

croix était encore l’étendard des chevaliers , dans cette journée signalée par de grandes prouesses : Saladin fut mis en pleine déroute ; son armée entièrement exterminée, et lui-même obligé de s’enfuir seul et sans escorte sur un chameau, à travers le désert.

Après cette victoire, Philippe, ayant eu quelques différends avec les Jempliers , dont on pouvait prévoir déjà les tendances despotiques, se joignit à Bohémond IV, prince d’ Antioche, et alla mettrelesiége devant le fort de Harenc que les Infidèles avaient repris. On voit dans quelques chroniques qu’il battit et dispersa les corps de Sarasins venus au secours de cette place. Mais n’ayant pu l’enlever, attristé du peu d’union qu’il y avait entre les chefs chrétiens de l’Asie, le comte de Flandre jugea promptement qu’il ne pourrait seul sauver la Palestine, et se décida à regagner l’Europe. Il alla faire ses dévotions à Jérusalem, visita le tombeau de Sybille, sa mère, fit ses pàques de l’année 1178 dans l’église du Saint-Sépulcre, et reprit le chemin de ses états.

Oudegherst raconte que, dans son voyage de retour, assailli par une nuée de Turcs, il les tailla en pièces, tua de sa main leur chef à la stature énorme, et prit son boucher qui portail le lion de sable en champ d’or ; d’où sont venues, ajoute-t-il, les armoiries des comtes de Flandre.

Mais ces armoiries paraissent plus anciennes.

Dix aDS plus tard, une nouvelle terrible se répandit dans le monde chrétien ; le pape Urbain III mourut de douleur en la recevant. Le ro\aume de Codefroid de

Bouillon n’existait plus. Jérusalem, prise par Saladin, était retombée au pouvoir des Infidèles.

Et tandis que quelques petits souverains sauvages s’épuisaient encore en guerres odieuses de chrétiens à chrétiens, — les princes au noble cœur, déposant toutes leurs rancunes, — Philippe-Auguste, Richard Cœurde-Lion , Philippe d’Alsace, Henri de Brabant, et l’élite de la chevalerie ne s’occupaient que de voler au secours de la Palestine.

C'était la troisième Croisade.

DU

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