CHAR/ÆS-LE-BOV A YPRES
vaient faire. Elles protégeaient le faible contre le fort. Puis on en vint aux mesures que Charles avait prises pour soulager la misère publique. Il avait fixé le prix du blé, disposition qui avait excité des plaintes parmi les spéculateurs ; et voyant que ceux qui s’engraissaient de la détressé générale refusaient de vendre et fermaient leurs greniers , il les avait fait ouvrir.
— C’est un grand acte d’autorité, dit Gervais.
— Qu’en pensez -vous, châtelain de Cassel? demanda le Comte.
Wydo de Yoorde fronça le sourcil.
— Je crois, Sire, répondit-il , que l’action est inspirée par une pensée louable; mais elle est injuste.
— Dieu l’absoudra, comte de Flandre ! s’écria l'abbé de Saint-Pierre. Les prières des pauvres , que vous empêchez de mourir de faim , couvriront bien haut les plaintes inhumaines de quelques hommes de fer à qui votre loi peut ôter un peu de gain criminel.
— Mais toutefois , reprit le Comte , les ressources manqueront bientôt. Je crains surtout pour Bruges.
— Il y a des grains à Bruges , répliqua Tancmar. Je viens d’apprendre tout à l’heure, de la bouche du châtelain de Dixmude , que quelques greniers de Bruges contiennent de quoi nourrir toute la ville jusqu’à la prochaine récolte.
Le comte de Flandre et Wydo de Yoorde écoutaient avidement, tous deux dans un intérêt divers. Tancmar, appuyé par Théodoric de Dixmude, raconta alors comment Ber thulf1, qui prenait le titre de chancelier
1 Berlhulphe Van der Straelen , dans les compilateurs modernes.
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de Flandre , parce que cette dignité était attachée à la prévôté de Saint-Donat, qu’il avait achetée ou usurpée , ayant fait une société de commerce avec plusieurs de sa famille, avait acheté secrètement tous les grains du pays , qu’il tenait cachés et qu’il refusait de vendre à aucun prix , jusqu’à ce que l’excès de la misère forçât le peuple à les payer au poids de l’or.
Wydo de Voorde avait pâli ; il était allié du prévôt Berthulf et intéressé dans ses espérances. Le comte de Flandre se leva en faisant le signe de la croix. Il ordonna qu'on distribuât aux malheureux tout ce qui restait sur sa table ; puis il dit :
— Demain matin nous retournons à Bruges.
Deux jours après (le 10 janvier) Charles-le-Bon , de retour à Bruges , envoya son aumônier Tancmar, châtelain de Bourbourg et notable personnage , au prévôt Berthulf, pour le prier, au nom du Comte, de vouloir bien vendre du grain au pauvre peuple , moyennant le prix établi. Berthulf, dur et fier, refusa d’accéder à celte demande.
Le Comte renvoya Tancmar, porteur d’une injonction formelle qui ordonnait au prévôt de vendre du grain au peuple; et l’ordre n’ayant pas été mieux accueilli que la prière, ce jour même les hommes d’armes du comte de Flandre allèrent ouvrir les greniers du prévôt.
Sous la surveillance de quatre hommes de bien , on délivrait du grain à tout le peuple , selon le prix fixé. On le mesurait avec équité, et le soir on consignait l’argent provenant de ces ventes dans les mains de Berthulf, à qui on avait laissé, pour lui et pour les
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siens, une provision suffisante. Le prévôt, qui était avare, recevait cet argent. Mais il frémissait intérieurement de haine et de colère ; et les mauvais sentiments qu’il nourrissait contre le Comte, son seigneur, étaient partagés par sa famille et ses intéressés. Charles ne s’occupait pas de leurs murmures.
Le 1 5 janvier 1127, Charles partit pour Fûmes , où sa présence apporta, comme partout , du soulagement. Il était, de même qu’à Ypres, accompagné de Wvdo de Voorde. Il ne fut pas trois jours à Fûmes, où le peuple revoyait du pain, qu’il tomba malade tout à coup, aussi subitement que s’il eût été empoisonné. L’un de ses moines , qui lui servait de médecin , déclara même qu’il ne connaissait rien à la maladie; et ce prince robuste, s’affaissant dès le premier jour, devint rapidement si faible que l’on crut qu’il allait mourir.
Il languit pourtant jusqu’au 1" février, toujours près d’expirer à chaque instant ; — et c’est ici qu’on place une tradition si singulière, que nous ne la rapporterons qu’en hésitant. Quelques-uns pensent que cette vision, qu’on n’explique pas, eut lieu en Palestine, pendant une maladie qui, dans ce pays, mit en danger les jours de Charles-le-Bon. Elle a , en effet, le cachet oriental.
Charles, comme nous l’avons dit, s’éteignait. Quelques-uns de ses fidèles étaient venus entourer son lit. Marguerite de Clermont , sa femme , qui lui avait apporté en dot le comté d’Amiens, et qui l’aimait trèstendrement, ne le quittait pas. Mais le prince n’avait point de gardes, et une cour si modeste l’avait suivi
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à Fûmes , que le peuple inquiet ne savait à qui demander de ses nouvelles.
Suivant un accord qui se fît parmi les bonnes gens de la ville, un bourgeois, tous les soirs, faisait sentinelle en silence à la porte du château.
La nuit de la Chandeleur, Guillaume Loek (car la tradition le nomme) se trouvant ainsi de garde , par une belle gelée, se promenait sans bruit devant le lourd portique, lorsqu’il vit dans l’éloignement comme une ombre qui venait à lui , mais qui semblait glisser et non marcher. On parlait des ennemis du Comte ; on avait fait circuler le soupçon d’empoisonnement ; Guillaume Loek redoubla d’attention ; il se blottit dans un renfoncement obscur pour mieux observer; et son cœur battit en remarquant que l’ombre , sans chercher à se cacher, venait toujours droit à lui.
Il était deux heures du matin. Tout dormait dans le plus grand calme.
L’ombre était vêtue de gris, et ses cheveux étaient flottants.
Guillaume voyant qu’elle allait à la porte du palais, fit quelques pas au-devant d’elle :
— Oui êtes-vous? dit-il en se signant.
Son cœur palpitait , comme s’il eût voulu se rompre, lorsqu'elle lui dit :
— Je suis la Mort
— La Mort! balbutia-t-il d’une voix brisée; qui venez-vous chercher ici ?
— Je viens chercher le comte Charles, répondit l’ombre avec douceur.
Guillaume , pendant un moment , ne put trouver
de voix ; puis il songea que peut-être il attendrirait le fantôme. Il le regarda et vit avec surprise qu’il était noble et radieux comme les anges.
— Vous êtes la Mort ! reprit-il , vous semblez plutôt un habitant du ciel. -> .
— La Mort qui vient aux méchants est seule affreuse, répondit l’ombre; Dieu a plus d’un ministre; il les envoie selon les hommes.
— Ah ! dit Guillaume un peu raffermi , si vous êtes l’ange que Dieu charge de recevoir les âmes des bons, serez-vous sans pitié ? ôterez- vous un père à tout un peuple?
— Tu veux donc sauver le Comte ! répliqua l’ombre après une minute de silence. Alors, comme il faut un sacrifice, donne-moi ton fils qui t’est cher, et si Dieu y consent, j’accorderai un sursis à Charlesle-Bon.
Guillaume soupira profondément; et, songeant que tous les cœurs en Flandre étaient prêts à immoler, pour un si digne prince, leurs affections les plus chères :
— Je vais donc chercher mon pauvre enfant, dit-il en étouffant un sanglot.
Pendant qu’il s’éloignait, l’ombre disparut aussi, allant exposer aux pieds du trône suprême l’amour du peuple pour le comte Charles.
Et quand Guillaume, comme un autre Abraham, eut apporté sur le pont-levis du château son jeune enfant qu’il réchauffait de ses larmes , l’ombre radieuse vint :
— Retourne à ta maison , dit-elle ; Charles-Ie-Bon
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est guéri et ton cher enfant te reste; car Dieu aussi est
un père. y
Le lendemain , en effet , soit que cette vision fût réelle , soit que le médecin eût donné un remède heureux, Charles- le-Bon était debout. Il se montra au peuple, qui poussa des cris d’allégresse.
Mais la nuit même de cette prodigieuse aventure (conte ou hallucination), une réunion avait lieu dans la maison de Wydo de Voorde à Fumes. Berthulf avait rassemblé là tous les chefs de ses parents et alliés Lambert, frère du prévôt; Isaac et Bouchard ou Burchard (Bordsiard), ses neveux; Ingran ou Engherrand van Esschen , son gendre ; Wydo de Voorde et plusieurs autres, au nombre de plus de trente, s’y trouvaient; ils n’étaient arrivés pour la plupart qu’à l’heure de minuit.
— Vous savez les affronts que nous a faits le Comte, dit Berthulf. Si grands que nous -étions , nous voici devenus, par son injure, la risée de la Flandre. Le 90ulfrirons-nous?
— Non! s’écrièrent les assistants; et tous mirent la main à leurs poignards.
— On a ouvert de force nos maisons et nos greniers, reprit Berthulf. Comme cette iniquité a été dirigée par Tancmar, nous avons fait voir que nous connaissions nos ennemis, en dévastant ses biens. C’était justice. Mais le comte Charles s’est posé contre nous.
— Nous devons tout attendre , si nous ne prenons nos mesures , ajouta Wydo.
* Suivant Jacques Lernout ou Lernutius, cette assemblée aurait eu lieu à Ypres, le 2î janvier , jour de saint Vincent.
— Mon bras est tout prêt, dit Bordsiard avec fiel.
Toute l’assemblée se montra unanime dans sa haine.
— Faites voir, reprit encore Berthulf , que vous êtes gens de cœur, si vous ne voulez pas qu’on vous humilie tous , comme on a humilié Engherrand van Esschen. Car vous n'ignorez pas qu’ayant eu querelle avec un chevalier de la cour, dans l’un des jours que la trêve du Seigneur laisse aux combats , Engherrand n’a pu entrer en lice, son adversaire disant effrontément qu’il était déchu de noblesse pour avoir épousé la fille d’un vilain ; — c’est de ma nièce qu’il parlait , mes bons alliés et amis ; — c’est à votre parenté même qu’on faisait outrage. — Et là-dessus qu’a jugé le comte Charles? — Qu’il fallait que ma nièce purgeât son servage, par le serment et l’attestation de douze hommes nobles. — Messires, j’ai de tout cela une telle douleur que j’en meurs cent fois le jour. Nous sommes riches en or, opulents en biens, forts en alliances; nous pouvons mettre sur pied deux mille hommes d’armes, et nous nous laissons outrager! Si le cœur vous pleure comme à moi , faites voir que vous êtes hommes libres.
— Nous le ferons , dirent les conjurés ; mais conseillez-nous.
Point de révolte ouverte, se hâta de dire Wydo. Ne nous fions pas aux chances d’une guerre difficile. Si nous voulons nous défaire de Charles, c’est par l’adresse qu’il faut lutter contre un homme si redoutable. Il se peut qu’il échappe à la mort dont nous le pensions frappé sur son lit de douleur. Dans ce cas , nous le suivrons, lorsqu’il partira d’ici pour retourner à
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Bruges. Il est sans garde, et nous en aurons raison.
— Avant de tomber, dit Isaac d’un air pensif, le comte Charles en abattra quelques-uns.
— As- lu déjà peur de combattre! cria Bordsiard.
— Point de querelles , mes neveux, dit Berthulf en s’interposant, et retrouvons-nous tous ici demain matin.
Mais le lendemain matin , comme on l’a vu , le comte de Flandre était debout. Il se trouvait si complètement guéri , que ce même jour, 3 février, il se mit en route pour retourner lentement à Bruges. Les trente assassins ne purent le suivre que de loin , parce que , durant toute la route , plus de deux mille hommes du peuple se succédèrent sans relâche pour lui faire escorte, disposés tous à donner leur vie pour leur prince.
Le 1" mars 1127, qui n'était pas en cette année-là un jour de carnaval , comme I on dit quelques historiens, mais un mardi de la deuxième semaine de carême, tous les conjurés se réunirent le soir chez Berthulf, lequel leur rappela la conférence de Fumes, et leur demanda si quelqu’un d’eux avait changé d’avis.
— La haine ne meurt pas si vite, dit Isaac.
— Indiquez- nous seulement, ajouta Bordsiard, l’heure et le lieu où il faut frapper.
— J'ai donc bien calculé l’occasion , reprit Berthulf. Tous les matins, le Comte va prier à Saint-Donat avant de commencer «a journée. C’est là que nous devons le joindre. Il y est toujours à peu près seul. Demain surtout il y sera moins que jamais accompa-
gné, parce que c’est jour de jeûne et que la plupart des seigneurs sont partis ce soir pour leurs châteaux.
— Demain donc! s’écria Bordsiard.
— C’est à vous d’être habiles, poursuivit le prévôt. Après que vous l'aurez tué, emparez-vous du bourg fermez l’église et, sans perdre de temps, châtiez tous vos ennemis. Songez que vous deviendrez par là plus puissants et plus riches ; les joyaux du Prince et les trésors de ses courtisans seront votre butin. — Et comme il n’a ni fils ni parents qui puissent chercher à le venger, vous avez tout à gagner et rien à craindre.
L’assemblée applaudit et se sépara, décidée au meurtre pour le lendemain. — Et maintenant , la chronique populaire et la narration officielle de Gualbert vont, dans la circonstance capitale, marcher d’accord.
Le 2 mars \ 127, lendemain de la réunion que nous avons rapportée , le jour se leva sombre et chargé de brouillards si épais que personne, dit Gualbert, dont nous reprenons le récit, ne pouvait reconnaître un objet quelconque à la longueur d’une pique. Quand l’obscurité se dissipa à demi, on dit que l’eau des fossés qui environnent la ville de Bruges parut ensanglantée. Le Comte avait passé une nuit très-agitée , comme le rapportèrent ses chapelains. Fatigué d’un repos plus cruel que l’insomnie , il se rendit à l’église
1 Burg; c’est le château ou palais des Comtes.
deSaint-Donat, selon sa coutume. Des espions, apostés par les conjurés, allèrent aussitôt leur annoncer que le Comte était monté à la galerie 1 où il se plaçait ordinairement, et que peu de personnes l’accompagnaient. Bordsiard y courut avec ses complices, tous cachant leur glaive nu sous leurs manteaux. Hs se divisèrent en deux bandes et se postèrent à chacune des deux entrées de la galerie, afin qu’aucun de ceux à qui ils en voulaient ne pût leur échapper. Le Comte s'était mis à genoux , à peu de distance de l’autel. En attendant la première messe, il distribuait, la main étendue, des aumônes, en même temps qu’il récitait les psaumes. Son chapelain disposait devant lui les pièces d’argent, qu’il donnait aux pauvres sans interrompre ses prières.
Au moment où l’on commençait le Pater , que le Comte disait toujours à voix haute, les assassins se jetèrent sur lui : Bordsiard et un autre nommé Georges le perçant de leurs glaives à coups redoublés, ne le laissèrent que lorsqu’ils reconnurent qu’il était mort. Ainsi lavé de ses péchés dans son propre sang et terminant sa vie au milieu des bonnes œuvres , le comte Charles reçut de Dieu la palme du martyre *.
1 Cette galerie, devenue célèbre, existait encore au dernier -siècle, dans la vieille église de Saint-Donat, aujourd’hui démolie. On y montrait la place du meurtre, arrosée du sang de Charles-le- Bon, lequel, suivant les croyances du peuple, y avait laissé des traces indélébiles. — L’église de Saint-Donat, bâtie au milieu du neuvième siècle par Baudouin Bras-de-Fer, communiquait avec le palais des Comtes.
2 « C’est une chose digne de remarque que Guillaume, comte de la llaute-Bourgogne (généralement appelée Franche-Comté), fut as-
Tel est le récit du contemporain. Les chroniques populaires y ajoutent quelques détails. Ainsi on lit dans plusieurs annalistes du seizième siècle que les conjurés vinrent à la galerie , déguisés en mendiants. C’était le moyen de ne pas exciter les soupçons du Comte, tous les malheureux pouvant l’approcher librement, et l’aumône, qu’un pieux solitaire appelait l’échelle du paradis, étant de toutes les vertus chrétiennes celle que Charles-le-Bon affectionnait le plus.
On lit encore que Bordsiard, au moment suprême, hésitait à frapper, connaissant la force extraordinaire du Comte. Mais une bonne femme s’étant approchée pour implorer une aumônè, Charles, sans se distraire de ses oraisons, et comme un homme dont la main est accoutumée à s’ouvrir, prit une pièce de monnaie et tendit le bras droit vers la pauvre femme, — ce bras formidable , qui avait renversé tant d’ennemis de la foi dans la Terre-Sainte. Bordsiard , profitant de ce mouvement, leva sa lourde épée qu’il tenait prête; il en laissa tomber un coup si violent, qu’il abattit le bras du Comte. La mendiante poussa un cri d’effroi. Mais au même instant, Isaac, Lambert, Engherrand et quelques autres étaient accourus. Un coup de hache fendit la tête de Charles-le-Bon ; son sang ruissela de
sassiné la même année et le même jour que le comte de Flandre Charles-le-Bon , et ainsi que lui dans une église; — comme s'il y avait des jours qui fussent réellement destinés aux noirs attentats. » (LesbroussSrt, note sur Oudegberst.) — Ajoutons que Knut ou Canut, quatrième du nom, roi de Danemark et père du bon comte Charles, avait été tué comme son fils dans une église, le 2 juillet 1086 , à Oldensée.
toutes parts. Il n’avait poussé que ce seul cri : A vous, mon Dieu ! et il était mort.
Les assassins, craignant encore qu’il ne se relevât’ pour les punir, soulevèrent son corps gigantesque, et, le lançant par-dessus la balustrade, le jetèrent du haut de la galerie sur les degrés de pierre qui entouraient l’autel. — On a vu que cette circonstance, trèsaccréditée pourtant , ne se trouve pas dans la narration de Gualbert.
Les annalistes et les chroniqueurs présentent des détails si hasardés sur les faits qui suivirent immédiatement le meurtre du Comte , que nous allons désormais donner uniquement le récit du notaire de Bruges.
Aussitôt que Charles fut mort , les conjurés tuèrent ceux qui l’entouraient. Thémard, châtelain de Broburg', blessé mortellement, fut entraîné par les pieds hors de la galerie et coupé en pièces à la porte de l’église, après qu’on lui eut laissé le temps de confesser ses péchés aux prêtres et de communier, comme c’est le devoir d’un chrétien. Avant d’expirer, il avait eu le temps aussi de donner son anneau à l’abbesse d’Origny, en la priant de le faire parvenir à sa femme, comme signe de sa mort.
Ils poursuivirent alors les serviteurs du Prince, à travers le Bourg, pour les massacrer. Un homme d’armes , nommé Henri , que Bordsiard soupçonnait du meurtre de son frère Bobert, s’étant réfugié dans la maison du Comte, se jeta aux pieds du châtelain Haket, qui venait d’en prendre possession , et le pria de le
1 Brobonrg près de Gravelines.
soustraire aux assassins. Haket le reçut, ainsi que son frère Walter de Lokeren, et pour le moment leur sauva la vie. Les deux fds du châtelain Thémard, s’étant échappés de la galerie, deux jeunes gens pleins de courage et de noblesse, beaux de corps, brillants d’esprit, chéris de tous ceux qui les connaissaient, furent atteints par les meurtriers à la place dite Harenœ l’un d’eux fut renversé de son cheval par un certain Eric et tué sur la place ; l’autre fut percé de coups; et un habitant de la ville , nommé Berakin , le voyant tomber, lui coupa la tôle avec sa hache, comme il eût cpupé un morceau de bois.
Rikard de Woomen , près de Dixmude , étant venu ce jour-là au palais du Comte pour lui faire hommage avec ses chevaliers, fut poursuivi plus d une lieue par les assassins-, qui voulaient le tuer aussi, parce que sa fdle avait épouséun neveu de'i'ancmar. Maisiléchappa, devant son salut à la bonté de son cheval.
La frayeur était grande dans Bruges. Tous ceux qui avaient été attachés au Comte s’enfuyaient. En ce moment, des marchands de tous les pays qui environnent la Flandre allluaient dans l’enceinte de Saint- Pierre de Bruges , où l'on tenait une foire. Il y avait parmi eux des Lombards , auxquels Charles avait acheté un vase d’argent du poids de vingt et un marcs, si artistement fait, que la liqueur qu’il renfermait disparaissait aux yeux de celui qui le prenait à la main. Ils étaient venus là sous la protection du Comte. Aussitôt qu’on eut annoncé sa mort, tous, emballant à la hâte leurs marchandises, quittèrent la ville et partirent,
1 A présent le Marché-au-Yendrcdi.
LA CHRONIQUE annonçant partout l’affreux événement. Quelques-uns qui se rendaient à Vpres furent attendus sur le chemin et dépouillés. Mais, chose étonnante! le bruit de cette rnort impie parvint dès le lendemain matin dans la cité de Londres en Angleterre, et le soir du même jour aux habitants de Laon en France, bien éloignés de nous; ce que noos avons appris par nos compatriotes, qui faisaient alors leurs études en cette ville, et par ceux des négociants de notre pays , qui en ce même temps se trouvaient à Londres.
Cependant Bord si a fd et les parents du prévôt voulaient absolument découvrir Walter de Lokeren pour le mettre à mort ; — car c’était lui qui , an conseil du Comte, l’avait engagé à faire rentrer la lignée du prévôt dans son ancienne condition. Walter, dominé par la peur, s’était réfugié dans les orgues de l’église, sous un vieux manteau que lui avait donné un gardien. Troublé par les imprécations que proféraient autour de lui ceux qui le cherchaient, il crut pouvoir se sauver par la fuite. Mais Bordsiard et Isaac le saisirent et levèrent sur lui leurs glaives dégouttants de sang. Vainement à l’aspect de ses deux ennemis , grands de taille, louches, aux traits durs et féroces et tels qu’on ne pouvait les regarder sans terreur, le pauvre Walter invoqua à grands cris, d’une voix lamentable, Dieu et les saints; vainement les clercs intercédèrent pour lui. Bordsiard le tenait par les cheveux; tout ce qu’il accorda, ce fut de ne pas le tuer dans l’église ; il le traîna dans la cour du Bourg, et là, le repoussant loin de luU il le livra à ses serviteurs , qui l’assoflnmèrent à coups de pierre et à coups de bâton.
Lee conjurés rentrèrent ensuite dans l'église; iis trouvèrent blottis sous des lapis ou sous des branches de buis, dans le premier sanctuaire , Baudouin et Godebert, l’un chapelain et l’autre clerc du Comte; dans le deuxième sanctuaire, le clerc Olger, le jeune notaire Fromold, Arnold le cainérier, Eustache, autre frère de Walter de Lokeren , et divers serviteurs.de la maison du Prince. Tous offrirent de l’argent pour racheter leur vie. Mais Bordsiard et lsaac en voulaient surtout à Fromold, qu'ils accusaient de les avoir desservis auprès du Comte, et ils se consultaient sur ce qu’il y avait de mieux à faire , ou de le tuer sur la place , ou de le laisser vivre jusqu’à ce qu’ils fussent parvenus à lui arracher , ainsi qu’au camérier Arnold , le secret du lieu où se trouvait le trésor de Charles.
Pendant que ces choses se passaient , les chanoines de Saint-Donat pressaient l’oncle de Fromold d’aller intercéder auprès du prévôt pour la vie de son neveu. Le vieillard y courut, accompagné de plusieurs ecclésiastiques; il se jeta aux pieds de Berthulf et le supplia d’épargner les jours de son jeune parent. Berthulf envoya un messager pour enjoindre aux siens de ne faire aucun mal à Fromold. Mais ceux-ci renvoyèrent le messager, en disant qu’ils ne pouvaient rien accorder. Alors le vieux oncle , embrassant les genoux du prévôt, le conjura d’aller lui- même empêcher le meurtre. Berthulf y alla, sans'se presser et d’un air indifférent, comme un homme qui met peu d'intérêt à ce qu’il fait; car il soupçonnait fortement le jeune Fromold d’avoir cherché à le perdre dans l’esprit du Comte. Arriyé dans l’église, il y trouva tout en agitation.
Mais personne de ceux que nous venons dé nommer n’avait encore péri. A la prière des clercs , il les prit tous sous sa garde , s’obligeant à les rendre aussitôt que ceux dont ils étaient les captifs les réclameraient. Il les enferma dans une chambre de sa maison et dit à Fromold :
— Tu vois présentement qu’aux prochaines fêtes de Pâques tu ne seras pas revêtu de mes fonctions de prévôt, comme tu l’avais espéré.
Le jeune homme jura qu’il avait agi, en toutes circonstances, avec franchise et loyauté. 11 est toutefois vrai de dire que les soupçons de Berthulf n’étaient pas sans fondement ; car personne n’était plus aimé du Comte que Fromold.
Les conjurés, n’ayant plus rien à faire dans l’église, se répandirent alors dans la campagne, où ils dévastèrent les biens de Tancmar et de sa famille, que la terreur avait dispersée.
Le corps sanglant du Comte était néanmoins depuis le matin à la place où il avait rendu le dernier soupir. Les frères qui desservaient l’église demandèrent avec sollicitude ce qu'on en voulait faire et quelles obsèques on lui préparait; car personne, même en secret, n’eût osé célébrer le service divin dans une église souillée d’un meurtre. Avec la permission du prévôt et le consentement du clergé, Fromold l’aîné enveloppa le corps dn Prince dans un linceul, le fit déposer sur une estrade au milieu du chœur, mit des cierges aux quatre coins, comme c’est notre coutume, et plaça autour des femmes qui veillèrent pendant le jour et toute la nuit suivante dans de pieuses lamentations.
Durant cette nuit qui suivit l’ensevelissement du Comte, Bordsiard et ses complices firent apporter, selon les usages des païens et des sorciers , un vase plein de cervoise et du pain. Ils s’assirent autour de l’estrade, placèrent cette boisson et ce pain sur le linceul sépulcral , buvant et mangeant sur le cadavre , dans la confiance que par là ils empêcheraient qui que ce fût de venger le mort.
Le lendemain matin, les meurtriers envoyèrent prier l’abbé de Saint-Pierre de Gand de venir prendre le corps, pour l’inhumer dans son territoire. Guillaume de Loo, vicomte d’Ypres, qui avait disputé à Charles de Danemark la couronne de Flandre , fut engagé par secrètes missives à se hâter de s’en saisir. Un autre exprès fut expédié à notre évêque Simon de Vermandois, qui, alors absent de sa ville de Tournai, se trouvait à Nimègue. On le suppliait de venir réconcilier avec Dieu l’église où le comte Charles avait été assassiné. Après s’être acquitté de tous ces soins, Berthulf ordonna d’environner l’église et sa tour de soldats armés, se proposant, si par hasard il était attaqué par les bourgeois,' de s’y réfugier avec ses partisans.
Le 3 mars, lendemain du meurtre, l’abbé de Saint- Pierre de Gand , ayant chevauché toute la nuit , arriva au Bourg et demanda le corps du comte Charles, comme on lui avait dit de le faire. Le prévôt fit fermer le cercueil où l’on avait mis le mort ; et des hommes d’armes l’apportèrent à l’entrée de l’église. Mais le peuple en tumulte et les chanoines de Saint-Donat s’opposèrent à cet enlèvement. Tout le monde regardait déjà le bienheureux prince comme un saint martyr
de la charité. Berthulf toutefois ayant donné l’ordre qu’on emportât le cercueil , aussitôt le tocsin rassembla tous les bourgeois en armes; un boiteux s’était trouvé guéri pour avoir touché le corps ; tous les assistants jurèrent qu’ils périraient avant de laisser dépouiller la ville des reliques saintes de Charles. Le prévôt fut obligé de céder au peuple.
Les frères qui servaient l’église creusèrent une fosse pour enterrer le mort au lieu même où il avait succombé ; on fit le lendemain son service funèbre à l’église de Saint-Pierre, hors des murs de la ville; on le déposa ensuite dans le sépulcre, aussi convenablement que le permettaient les circonstances.
Le 5 mars, Fromold le jeune, par l’intercession de ses parents, fut délivré de sa prison , sous la condition que, dans les huit jours qui devaient suivre, il se réconcilierait avec ses ennemis, ou que, s’exilant, il abjurerait sa patrie. U rentra chez lui , donna un repas d’adieu à ses amis; et, laissant à ses serviteurs du froment , de la viande et des fromages pour leurs provisions pendant un certain temps, il sortit de la ville le lendemain matin , décidé à n’y rentrer que lorsqu’il pourrait l’habiter en sûreté.
Ce même jour, un envoyé de Guillaume de Loo arriva à Bruges , apportant au prévôt ces paroles :
— Mon maître et votre intime ami, Guillaume d’Ypres, vous envoie à vous et aux vôtres salut et amitié, avec l'assurance d’un prompt secours en tout ce qui peut vous être utile et autant qu’il est en son pouvoir.
L’envoyé fut bien traité par les conjurés; le prévôt manda à Guillaume qu’il le reconnaissait pour Comte
et qu’il l’exhortait à exiger de tous les Flamands, par argent ou par force , le serment de foi et hommage. Il fit dire aux Furnois, qui lui étaient attachés, de se soumettre au pouvoir de Guillaume. Tous les marchands flamands qui se trouvaient à Ypres pour la foire furent contraints de jurer fidélité à Guillaume et de le saluer Comte. S’il fût venu à Bruges aussitôt et qu’il eût pris en main la vengeance de la mort de Charles, il est certain qu’il eût été élu comte de Flandre. Mais sa connivence avec Berthulf ne permit pas qu’il en fût ainsi.
Les nouvelles qu’on eut de notre évêque étaient plus fâcheuses. Simon de Vermandois, prélat de Tournai et de Noyon , du sang royal de France, de qui le comte Charles avait épousé la sœur, n’eut pas plutôt appris le forfait, qu’il frappa du glaive de l’anathème l’église du Bourg de Bruges, ainsi que les sacrilèges auteurs du meurtre, et défendit sévèrement qu’aucun fidèle leur prêfât le moindre secours , vouant à la damnation tous ceux qui le feraient, de quelque manière que ce fût.
Berthulf avait envoyé à Thérouenne un autre messager auprès de Jean, évêque des Morins, qui ne lui répondit point.
Commençantà craindre sérieusement pour lui même, il manda par un valet à Walter de Vlaersloo (près de Dixmude) qu’il se hâtât de venir avec toutes ses forces à son secours. Pour l’y engager davantage, il lui envoyait quatre cents marcs d'argent. Celui-ci les prit, disant qu’il arriverait bientôt; mais il ne devait venir qu’avec les vengeurs du Comte.
LA CHRONIQUE Berthulf prévint aussi Robert de Racskerck, ce chevalier qui avait épousé sa nièce et dont le duel avait amené le différend entre le Comte et la famille du prévôt , de fortifier sa demeure et ses alentours , et de se tenir sur ses gardes jusqu’à ce qu’on eût généralement reconnu Comte Guillaume d’Ypres. IL avertit les Flamands qui habitaient près de la mer de venir à son aide avec toutes leurs forces. Il recommanda aux Brugeois de fortifier, par des haies et des fossés , les environs de la ville; ce qu’ils firent, mais non dans l’intention de servir le prévôt, comme on le verra. Ils fabriquèrent des tours et des forts ; tout le monde mit la main à l’œuvre, les clercs aussi bien que le peuple. On établit des gardes à toutes les portes, afin qu’aucun inconnu ne sortit de la ville et que personne n’y entrât, excepté les bourgeois.
Le 7 mars , Gervais , l’un des plus fidèles serviteurs du Comte, dont il avait été camérier, commença la guerre qui devait venger la mort de son maître. Avec une troupe de fantassins bien armés , il s’en alla assiéger la petite ville de Ravenschot, qui était fortifiée et que les relielles occupaient. II commença par enlever les troupeaux du voisinage , chose qui lui fut aisée ; car tout ce qui était sous la protection des révoltés se croyait dans une sécurité complète, n’imaginant pas qu’on osât attaquer des gens qui avaient eu assez d’audace pour tuer leur seigneur. Les assiégés, troublés et se voyant inférieurs en nombre à ceux qui les enve-
loppaienl, se rendirent, sous la condition qu’ils auraient la vie sauve. Ils regagnèrent Bruges et portèrent l’épouvante dans la maison du prévôt.
Le lendemain 8 mars, Gervais, ayant détruit Ravenschot de fond en comble , brûla auprès de Bruges la maison de Wilfrid Cnop, frère du prévôt et l’un des conjurés. Après cela , il s’approcha de Bruges pour en faire le siège. Les bourgeois lui envoyèrent en secret des émissaires pour lui assurer fidélité et amitié , et pour lui promettre de faire entrer ses troupes le jour suivant dans les faubourgs , de les recevoir dans leurs fortifications comme des frères et de partager tout avec eux. Gervais fut très-réjoui de ces offres ; il y reconnut uüe marque de la protection de Dieu. Et le 9 mars, d’après l’accord en question , il fut admis dans les faubourgs. Il mit le feu en même temps à la maison de Bordsiard et à deux autres qui appartenaient à ses complices.
A la vue des flammes qui dévoraient en tourbillonnant ces trois hautes maisons, Bordsiard et Isaac sor^ tirent de la ville avec leurs hommes d’armes pour tomber sur l’ennemi. Ils ignoraient l’accord fait entre les citoyens et les assiégeants. Les soldats des deux partis se trouvant bientôt en présence , ceux des conjurés, moins nombreux, prirent la fuite et se replièrent sur les faubourgs , où Gervais était entré par un autre chemin. C’était vers la fin du jour; les citoyens, qui n’étaient pas au courant de ce qui se passait, s’étaient mis à table pour le repas du soir. Il y eut un tumulte horrible; et, parmi les cris et le fracas, tous coururent aux armes , les uns pour défendre la place et les fau-
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bourgs contre Gervais, les autres pour s’uuir à lui. Mais lorsque la convention faite entre Gervais et les citoyens fut connue de tous , les Brugeois se précipitèrent unanimement sur les conjurés et les repoussèrent jusqu’au delà d un des ponts du Bourg. Sur un autre pont, qui conduisait à la maison du prévôt, il y eut un grand combat corps à corps. Un troisième pont , placé à l’orient et qui protégeait les portes du château, fut le théâtre d’une si terrible lutte , que ceux qui étaient dans le Bourg ' , incapables de résister plus longtemps, furent réduits à rompre ce pont et à fermer les portes sur eux.
On combattait de tous côtés avec grande fureur, et les conjurés, coupés de toutes parts, durent se retrancher partout à la hâte. Isaac, n’ayant pu regaguer le Bourg, se réfugia dans sa propre maison, qui était trèstbrtifiée. Après avoir franchi le pont qui la séparait du faubourg, il le fit rompre pour arrêter ceux qui le poursuivaient; ce qui fut cause qu’on prit un de ses gens nommé Georges , le môme qui avait aidé Bordsiard à tuer le Comte. Un certain Désiré , frère même d’isaac, mais qui passait pour n'avoir point fait partie de la rébellion , renversa Georges de son cheval et lui trancha les deux poignets. Ce misérable s’enfuyait, les mains coupées ; il fut abattu par un soldat, qui lo noya ensuite dans un égout. Plusieurs autres furent traités aussi mal.
Fromalde, l’un des plus méchants parmi les serviteurs de Bordsiard, s’était caché dans uue maison, tra-
1 II faut toujours entendra par le Bourg, l’enceinte du château des Comtes.
vesti en femme et blotti entre deux matelas. Arraehé de sa cachette, il fut amené sur les remparts et pendu par les pieds, le derrière tourné vers le Bourg, ea signe de mépris pour ceux qu’on assiégeait.
Ceux-ci, du haut des murs, lançaient des flèches, des pierres et toutes sortes de traits. Ils faisaient pendant la nuit de violentes sorties , déployant alors un courage qu'ils n'osaient pas montrer dans le jour} comme si déjà ils fussent devenus honteux de leur - crime. Ils entamèrent une capitulation. Les chefs de l'armée assiégeante leur promirent de les sauver s’ils livraient les trésors du comte Charles. Mais quand ils eurent reçu ces trésors et une multitude d'autres dons, ils ne tinrent pas parole aux rebelles ; et « c'est avec «droit qu’ils faussèrent leur promesse; car nulle foi «n’était due, nul serment n’engageait à l’égard de » serviteurs impies qui avaient trahi leur seigneur » légitime et naturel ’. »
Le 10 mais on vit accourir, pour soutenir le siège, Zegher, châtelain deGand, avec ses soldats. Il amenait aussi Ivvan, frère de Baudouin d’Alost, célèbre daus la Croisade. Isaac , effrayé de tant d'ennemis , abandonna sa maison et s'enfuit au loin avec sa famille. Les Gantois aussitôt pillèrent ce manoir et y mirent le feu.
Le lendemain, Daniel de Termonde, Rikart de Woomen, Théodoric, châtelain de Dixmude, Walter, autrefois échanson du Comte, vinrent avec toutes leurs forces se joindre aux assiégeants ; et le samedi 1 2 mars,
1 C’est du moins la doctrine textuelle du notaire Gualbert, que nous traduisons fidèlement.
à midi , on ordonna une attaque générale du Bourg, après avoir fait jurer à tout le monde que tout bon citoyen serait épargné, mais qu’on ne ferait grâce à aucun des coupables.
Avant d’assaillir les principales portes, les assiégeants y avaient amassé des monceaux de paille et de foin auxquels un soldat devait mettre le feu. Mais les rebelles firent pleuvoir du haut des murs une masse de pierres, de pieux pointus durcis au feu, de dards et de flèches. Ceux qui étaient chargés de commencer l'incendie se cachèrent sous l’arche des portes; et ils eurent beaucoup de peine à sauver leur vie par la fuite. Les pierres lancées des remparts écrasaient tant de monde , que les assiégeants se retirèrent hors de la portée du trait. Cet avantage ranima le courage des rebelles.
Le 1 3 mars , qui était un dimanche , fut chômé des -deux côtés comme jour de paix. Le 14 et le 15, de nouvelles troupes arrivèrent au siège. Le châtelain Zegher avait engagé les Gantois à réunir leur commune et à s’armer, pour que seuls ils allassent livrer un assaut, eux qui avaient déjà été victorieux dans plus d’un combat et qui connaissaient l’art de réduire les places. Ils avaieut associé à leur entreprise des archers , des ingénieurs , d’audacieux aventuriers , tous les brigands des lieux voisins, des voleurs de grand chemin et des bandits instruits dans les crimes de la guerre. Ils amenaient trente chariots chargés d’armes , et ils accouraient, les uns à pied, les autres à cheval , poussés par l'espoir d’amasser beaucoup d’argent, s'ils parvenaient à enlever le Bourg. Cette armée était
nombreuse et pleine de résolu lion. Dès qu’elle arriva aux portes du faubourg occupé par les assiégeants , elle eut l’audace de vouloir y entrer de force. Une sérieuse collision allait s’engager entre gens qui s’étaient armés pour la même cause, si les plus sages ne les eussentmis d’accord. Il fut résolu que les Gantois ne garderaient sous leurs bannières que leurs compatriotes et les plus habiles combattants, et qu’ils renverraient tous les autres. Alors ils furent admis. Leurs ingénieurs et leurs ouvriers préparèrent aussitôt les échelles pour monter aux murailles.
Un nouveau renfort fut amené encore par Raze de Gavre, le grand-bouteiller de Charles; il venait de Saint-Gillis au pays de Waes , où il avait appris avec une juste douleur la mort de son seigneur le Comte.
Le 16 mais, la noble comtesse de Hollande (Pétronille de Saxe , veuve de Florent II et tutrice de son jeune fils Thierry VI, femme qui gouvernait d'une main ferme et avec une grande habileté ses états de Hollande) vint aussi se joindre aux assiégeants. Elle amenait son fils et une suite très-nombreuse. Elle avait l’espoir que ceux qui dirigeaient le siège choisiraient son fils pour Comte; les citoyens et plusieurs d’entre les chefs le lui avaient laissé entrevoir. Elle était trèsa fiable à tous, et, pour gagner à son fils les affections des seigneurs, elle n’épargnait ni la bienveillance , ni les présents.
Mais presque en même temps que Pétronille , et comme pour paralyser les efforts de cette princesse , deux hommes d’armes , Baudouin de Somerghem et Froolsus , arrivèrent se disant envoyés par Guillaume
LA CHRONIQUE d’Ypres. Ils déclarèrent secrètement aux chefs que Guillaume venait d’être investi du comté par le roi de France. C’était un mensonge inventé pour retarder l’élection; ce stratagème, en effet, inquiéta ceux qui avaient promis leur voix au fds de la comtesse de Hollande. Plusieurs s’indignèrent , jurant de ne porter jamais les armes si la Flandre tombait au pouvoir de Guillaume d’Ypres, allié des traîtres et suspect à tout le monde.
Le 17 mars, les chanoines de Saint-Donat, avec la permission des chefs , assiégés et assiégeants , montèrent sur les murailles, à l’aide d’échelles, du côté méridional du lîourg, pour enlever par là les châsses, les reliques et autres objets précieux de l'église. Ils les transportèrent dans l’église.de Saint-Christophe, située au milieu de la place. Ainsi l’église de Samt-Donat se trouva vide et déserte , abandonnée aux conjurés ; et le corps du ban comte Charles n’eut plus de gardiens que ceux qui l’avaient assassiné.
C’était une cérémonie étrange et pénible à voir que cette procession silencieuse de vieillards et de jeunes clercs qui emmenaient les choses saintes, pour les préserver de la profanation et du pillage. La croix était portée par Alger, un servant de la chambre du prévôt, qui, sous un habit semblable à ceux du clergé, s’était réfugié parmi les prêtres, comptant ainsi, dans les dangers qui grondaient, mettre sa vie en sûreté.
Au milieu de tout ce tumulte et de l’incendie de tant de maisons occasionné par les flèches ardentes que l'on jetait sur les toits, au milieu des vols continuels qui se commettaient , environné de tant de dan-
gers pendant la nuit, troublé par tant de combats pendant le jour, on concevra facilement, — dit Gualbert en faisant ici une pause dans son récit, — que je n’avais guère le temps d écrire. J’annotais sur mes tablettes le sommaire des principaux événements ; et ce ne fut que quand la paix fut un peu rétablie que je parvins à coordonner cette relation. A cause de la confusion des faits et de leur multiplicité, je n'ai pas voulu rapporter les actions de chacun en particulier ; j’ai uniquement recueilli ce qui était publiquement connu et d’un intérêt général , dans le siège , les combats et leurs causes.
Voici comment on construisait les échelles. D’abord on en faisait une , armée de ses ferrements , et assez large pour que plusieurs pussent monter de front. On lui donnait la hauteur des murs qu’on voulait emporter. On fixait en haut de cette première échelle de grandes claies, faites de branches fortes solidement entrelacées, qui protégeaient les assaillants. On plaçait au sommet une seconde échelle , plus longue et plus étroite, disposée de telle sorte que, lorsqu’on dressait la grosse échelle, l'autre glissait en dessous, le long de la muraille. On en fit plusieurs de cette façon et on apprêta tout pour un assaut général.
Les assiégés avaient parmi eux quelques hommes redoutables. L’un était Benkin , surnommé Coterellus ou le Boutiquier, homme dur et cruel, mais archer intelligent et adroit. Il parcourait en tout sens les murailles, toujours combattant et lançant des traits. Par le grand nombre de blessures qu’il faisait, il semblait se multiplier; et , à la profondeur des plaies, tout le
monde reconnaissait les flèches qui venaient de sa main. Avec lui il faut citer aussi un homme d’armes appelé Wériot , qui dès sa jeunesse avait été un voleur et un méchant homme. Il écrasait les assaillants à coups de pierres lancées du haut des murs. Pour les lancer, quelque grosses qu’elles fussent, il ne se servait que de sa seule main gauche. Le siège était donc plein de périls.
Les rebelles occupaient l’église de Saint-Donat , qui était de forme ronde, couverte de tuiles solides, la grosse tour, qui se divisait vers le haut en deux flèches , la maison du prévôt , le dortoir des frères du couvent, le cloître, ainsi que tout le Bourg ou château. Ces bâtiments étaient environnés d’un bon rempart; les assiégés le fortifiaient tous les jours de plus en plus, l’exhaussaient et l’armaient de machines de guerre.
Comme il y avait des innocents enfermés dans le Bourg en compagnie des traîtres , avant de livrer l’assaut général, les chefs du siège firent publier que ceux qui n’avaient pas participé au meurtre du Comte pouvaient sortir, promettant la vie à tout homme dont l’innocence serait prouvée, mais déclarant de nouveau que les coupables ne devaient s’attendre à aucune grâce. Pendant que tous ceux dont la conscience était pure se retiraient, le prévôt, découragé, vint à la conférence, avec le châtelain Haket son frère. Ce dernier portait la parole :
— S’il reste encore à nos seigneurs et amis quelque souvenir de l’ancienne affection qui nous unissait , ils doivent prendre pitié de nous, dit-il humblement, et nous montrer leur commisération autant qu’ils le peu-
vent et que le permet l’honneur. Nous vous prions donc et vous conjurons , ô chefs de ce pays , de considérer que nous pleurons aussi la mort de notre seigneur le Comte ; que nous la regrettons amèrement ; que nous vouons les coupables à la damnation ; et que nous les aurions repoussés loin de nous si , à cause de notre commune parenté , nous n’avions été entraînés à les secourir contre notre gré. Que votre bienveillance ne refuse pas de nous écouter dans notre intercession pour eux ! Qu’il leur soit permis de sortir du Bourg ; et qu’ensuite l’évèque et les magistrats , leur infligeant la peine que mérite l’énormité de leur crime, les envoient dans un exil perpétuel, où ils tâcheront, par la pénitence et le repentir, de se réconcilier avec Dieu. Quant à nous, le prévôt, le jeune Robert et moi, nous sommes prêts avec nos gens , chacun d’après son rang et son état, à nous laver par jugement, les gens d’armes suivant le droit séculier, les clercs suivant le droit canonique, et à prouver que nous sommes innocents de la trahison , en volonté comme en œuvre. Mon frère le prévôt offre de subir, devant le clergé assemblé, toute épreuve qu’on exigera, parce qu’il a la conscience de la pureté de ses intentions. Mais, si vous repoussez notre demande, nous aimons mieux courir avec les coupables les chances de la guerre , que de nous rendre pour souffrir une mort honteuse.
Walter, l’échanson du Comte et l’un des chefs de l’autre parti, répondit au discours de Haket :
— Nous n’avons aucun souvenir de l’affection qui nous a liés. Nous ne vous devons rien , à vous qui avez violemment arraché du milieu de nous notre
Comle chéri et nous avez empêchés de l’ensevelir
avec les honneurs dus à sa dignité. Vous avez armé
contre vous tous ceux qui professent le nom chrétien-,
nous vous repoussons dans l’anathème qui est sur
vous.
Après ce discours , on saisit les baguettes nommées festucœ; en signe d’ exécration pour les assiégés, on les rompit , et on leur refusa dorénavant sécurité et appui. Ainsi les deux partis se séparèrent irrités, les uns pour attaquer, les autres pour se défendre.
On apprit ce môme jour, par les écuyers de l’abbesse d’Origny , ce qui était arrivé à Isaac. La nuit de sa fuite, se croyant parvenu aux portes de Gand , il avait reconnu qu’il s’était égaré et qu’il se trouvait auprès d’Ypres. Il avait pris aussitôt un autre chemin , s’était réfugié daus le steen ou château de Voorde, occupé par VVydo, son beau-frère, qui lui avait conseillé d’aller de nuit jusqu’à Thérouenne et d’y prendre l’habit monastique. Mais une sorte de vengeance céleste poursuivit le fugitif. Il ne pouvait se cacher nulle part qu’on ne le sût à l’instant. On le découvrit à Thérouenne, caché dans une cellule de l’église , où il faisait semblant de méditer les psaumes ; on le fit sortir, on l’attacha avec des cordes ; on le battit de verges; on lui fit confesser son crime; — et il fut pendu.
Le 1 8 mars , on amena les échelles sous les murailles; ceux qui les portaient s’avançaient protégés par les grands boucliers des Gantois et couverts de cuirasses. Les grosses échelles étaient larges de douze pieds et hautes de soixante. Pendant qu’on les traînait, avec des battements de mains, anx lieux où elles de-
voient être plantées , les jeunes gens les plus déterminés dressaient de petites échelles, que dix hommes pouvaient porter, et voulaient devancer l’assaut livré par les grandes. Mais le premier qui monta fut renversé d’un coup de hache ; et personne n’osa le suivre ce jour-là.
Le lendemain 19 mars, à la pointe du jour, tandis que les assiégés, rassurés par l’attaque qu’ils avaient heureusement soutenue la veille, se reposaient de leurs travaux, les sentinelles, engourdies par le vent d'hiver, étant entrées un moment dans la maison du Comte pour se chauffer, les assiégeants profitèrent de l’occasion. Au moyen d’autres petites échelles qu’un seul homme portait , ils escaladèrent le mur méridional , à l’endroit où les chanoines avaient passé pour enlever les reliques des saints. Entrés un à un , ils se formèrent sans bruit en petites troupes et coururent aux portes pour les ouvrir. Ils en trouvèrent une qui n’étaitpas encombrée, mais fermée seulement d’une forte serrure de fer. Ils la brisèrent à coups de hache; et une grande partie des assiégeants se précipita dans le Bourg par cette voie, les uns pour combattre, les autres pour piller, quelques Gantois pour aller dans l’église enlever le corps du bon comte Charles et l’emporter à Gand.
Les assiégés , frappés tout à coup du tumulte, sautèrent sur leuré armes et accoururent , ne s’attendant qü’à une attaque. Ils furent si surpris de voir les portes enlevées que plusieurs se rendirent à merci. D’autres, désespérant de leur vie si on les prenait, se jetèrent en bas des murs. Gislebert , l’un de ceux-là ,
LA CHRONIQUE se tua en se précipitant ainsi. Des femmes du faubourg l’emportaient pour l’enterrer, quand Thierry de Dixmude, l’ayant vu, l’attacha à la queue de son cheval et l’entraîna dans un bourbier.
Les rebelles se barricadaient à la hâte dans la maison du Comte; mais les assiégeants, après avoir brisé les portes à coups de hache, parvinrent jusqu’aux conjurés , et les forcèrent à battre en retraite à travers le palais. Dans le passage voûté par où le Comte avait coutume de se rendre à Saint-Donat , il y eut un grand combat corps à corps ; les assiégeants ne se servant que de la hache et de l’épée , les assiégés croyant indigne d’eux de fuir plus loin. La masse puissante qui les pressait les fit pourtant reculer encore. Bordsiard lui-même , si audacieux , remarquable par sa force et dont les coups de sabre abattaient comme des coups de massue, Bordsiard tourna le dos. Le jeune Robert le suivait , on eût pu mettre la main sur lui ; mais personne ne le fit , parce qu’on avait appris qu’il était innocent du crime, et parce qu’il était demeuré cher à tout le monde. On dit même que, si ce n’eût été à cause de lui , on eût fait prisonniers là Bordsiard et ses hommes d'armes, ainsi que tous les traîtres.
Les rebelles s’étant retirés dans l’église , où ils se retranchèrent , on ne les poursuivit pas plus loin. Mais nos soldats aussitôt se mirent à piller. Ils enlevèrent , dans la maison du Comte, les matelas, les tapis, le linge , les vases, les chaudières, les chaînes, les grilles, les menottes et les liens qu’on mettait aux mains et aux pieds des criminels, les carcans qui servaient aux prisonniers, les gouttières de plomb. Ils dépouil-
lurent pareillement les demeures des chanoines, le cloître et la maison du prévôt, faisant un riche butin d’ habillements précieux , de vases et de meubles, de grains , de viande et de cervoise.
L’église de Saint-Donat était donc le seul lieu de retraite laissé aux assiégés. C’était le lieu de leur crime. Ils l’avaient approvisionné de vivres et possédaient pour quelque temps du vin , de la viande , de la farine et des fromages. Les principaux chefs qui se trouvaient là étaient Bordsiard, le châtelain Haket, le jeune Robert, Walter deReddenburg 1 et Wilfrid Cnop. Quant au prévôt Berthulf, avant la prise du Bourg, il avait gagné, moyennant quarante marcs d’argent , la protection de Walter l’Échanson; à l’aide de cordes auxquelles il s’était suspendu, il avait pu s’échapper seul par le balcon extérieur de sa maison ; et personne 'alors ne savait ce qu’il était devenu. Walter l’Échanson, qui avait reçu ses quarante marcs, l’avait conduit dans des marais impraticables; et sans lui dire où il se trouvait, ni ce qu’il avait à craindre, ni par où il pouvait fuir, il l’avait abandonné là. Nous le retrouverons un peu plus tard.
Pour se rendre formidables , les assiégés montèrent à la grosse tour et jetèrent des pierres qui blessèrent mortellement plusieurs personnes. Ils lancèrent aussi des brandons enflammés sur les toits des écoles qui touchaient à l’église et sur les maisons voisines. Les assiégeants irrités dirigèrent aussitôt leurs traits vers
1 Reddenburch • ou encore Rodenburg, maintenant Ardenbourg près du Sas-de-Gand.
LA CHRONIQUE les croisées de la tour, et ils y envoyèrent tant de flèches, que personne n’osa plus y mettre la tète.
Un jeune Gantois, montant alors par une échelle à la principale fenêtre du sanctuaire , en brisa les barreaux et le vitrage , entra hardiment et ouvrit un des coffres de l’église, cherchant du butin. Comme il fouillait avec ses mains , la lourde porte du coffre retomba sur lui et le tua. Ses compagnons , sous prétexte d’aller à sa recherche, voulurent pénétrer dans le temple. Leur but était d’enlever le corps du Comte. Mais nos concitoyens les arrêtèrent. On tira l’épée des deux côtés, et la désunion allait amener les plus tristes combats. Les Gantois, avouant leur projet, prétendaient avoir droit d’emporter chez eux le corps de Charles, parce que leurs échelles avaient fait prendre le Bourg. Les Brugeois, au contraire , disaient que ces échelles n’avaient été d’aucune aide , et que ceux de Gand n’avaient fait autre chose que voler et piller depuis qu’ils étaient venus. Les plus sages d’entre les chefs apaisèrent cette querelle , en disant :
— Ne réjouissez pas vos ennemis par votre mésintelligence ; mais attendons que Dieu nous ait accordé un comte bon et légitime , qui nous indiquera , de son avis et de celui de notre évêque , ce que nous devons faire du corps du défunt.
Ce langage ayant tout calmé, les Gantois et les Brugeois réunis se précipitèrent sur la porte de l’église, du côté du couvent, l’enfoncèrent et, y pénétrant, chassèrent les assiégés jusque dans la partie supérieure, à la galerie même où avait .été commis le meurtre. Ces méchantes gens se trouvèrent ainsi en-
fermés dans le même lieu que le cadavre de leur seigneur. On ne saurait dire combien de pierres furent lancées, combien d’hommes furent écrasés ou meurtris. Les cloisons, les vitrages, les stalles, les sièges, tout fut brisé. L’église n’avait plus rien de son aspect solennel; rien n’y était plus entier. Les rebelles s’étaient barricadés dans la galerie, avec les armoires, les tables des autels, les bancs et autres objets, que les cordes des cloches attachaient ensemble. Ils avaient coupé en morceaux les plombs du toit et rompu les cloches mêmes, pour en faire des projectiles trèsmeurtriers. Chacun plantait ses insignes ou bannières au sommet du lieu qu’il occupait ; les rebelles sur la tour de l’église, les assiégeants sur les maisons où ils avaient leurs quartiers. Désiré , frère d'Isaac, qui avait toujours paru faire cause commune avec les citoyens, ayant arboré son enseigne à la maison du Comte , le jeune Robert lui cria du haut de la tour :
— Tu oublies donc, Désiré, que tu as conseillé la perte du comte Charles? Tu l’as trahi, et ensuite tu nous as trahis nous-mêmes. S’il m’était permis de sortir, je t’appellerais au combat singulier; car j’atteste que lu es plus traître que nous.
Ces paroles surprirent d’autant plus tout le monde, que Désiré les supporta patiemment et ne répondit rien.
D’un autre côté , les parents de Tancmar ayant aussi attaché leurs armes à la maison du prévôt, dont ils s’étaient emparés , on en murmura si haut, qu’il y eut à ce sujet une sédition. Chacun s’élevait contre Tancmar et les siens , parce que c’était à cause d’eux que
lit
le bon Comte avait été tué. On arracha leurs armes , et les cris devinrent si menaçants, que Tancmar s’enfuit tout effrayé et que sa famille se dispersa , abandonnant tout.
La nuit vint; les assiégeants la passèrent dans la vigilance. Les sentinelles des assiégés sonnaient de la trompette à tout instant ; ils attendaient les secours que des hommes puissants du pays leur avaient promis , dans des lettres attachées à des flèches et lancées aux fenêtres de la tour.
Le 20 mars, qui était un dimanche, les chefs du siège reçurent des lettres du roi de France Louis VI, datées d’Arras. Il leur envoyait son salut, avec promesse de secours , et les remerciait d’avoir pris en main la vengeance de son neveu Charles.
« Je ne puis me rendre auprès de vous aussi vite que je le voudrais, écrivait-il. Drs que l’événement m’a été annoncé , je suis venu ici à la hâte avec peu de monde ; je vois qu’il serait imprudent de nous exposer à tomber dans les mains des traîtres. Nous savons que ces criminels ont de nombreux partisans, et qu’une faction voudrait donner le comté à Guillaume d’ Ypres ; ce qui ne peut pas être , car ce Guillaume est un bâtard , né d’un père noble et d’une mère de vile naissance , qui durant sa vie était fileuse de son état. Je souhaite donc que vous vous rendiez promptement devant moi , pour choisir un comte qui convienne , la Flandre ne pouvant qu’avec grand danger demeurer long-temps sans prince. »
Quittons encore un instant le notaire chroniqueur, pour mentionner une circonstance merveilleuse dont il ne parle pas, mais qui est rapportée dans plusieurs légendes et qui nous apprend , selon les traditions populaires , comment le roi Louis-le-Gros fut informé du meurtre de Charles-le-Bon.
On lit donc dans ces légendes que le 2 mars , à huit heures du matin, c’est-à-dire peu d’instants après sa mort, l’Ame de Charles-le-Bon apparut au roi de France. Le monarque étonné allait au-devant du Comte pour le recevoir, quand l’ombre lui fit un igné:
— Je ne suis plus vivant , — dit-elle , — quoique vous voyiez ici mon image. Vous pouvez voir aussi mes plaies.
Et le fantôme ouvrit son manteau.
C’était la fidèle et terrible représentation du corps meurtri.
— Aux jours du danger, reprit l’ombre , je suis venu à vous, comme vous devant hommage et service. Ne viendrez-vous pas en aide à la Flandre , que votre suzeraineté protège?...
Nous ne donnons cette aventure surnaturelle que comme nous la trouvons : nous pensons que Louisle-Gros put bien être informé par d’autres avis; et nous nous hâtons de rentrer dans le récit de Gualbert.
On achevait à peine de lire les lettres du Roi , en présence de tous , et personne ne savait encore ce qu’il fallait y répondre, lorsqu’il survint un autre message, de la part d’ un parent du comte Charles. (C’était Théo-
LA CH-HONIQVE doric ou Thierry d'Alsace1, cousin de Charles-le-Bon, tous deux étant nés de deux sœurs , filles de Robert le Frison.) III mandait aux chefs qui dirigeaient le siège, qu’il les saluait, offrant son amitié sincère à tous les habitants du pays.
« Vous devez savoir tous, écrivait-il, qu’ après la mort de monseigneur le Comte, le gouvernement de Flandre me revient, par droit de parenté. Je pense donc que vous agirez avec réflexion et prudence , quant à l’élection de ma personne. Mais je vous prie de ne pas m’écarter sans égards pour mes droits. Si vous me nommez, je m'efforcerai d’être un comte juste, pacifique, facile à aborder; je veillerai au salut et à l’utilité publique. »
Les chefs et tous ceux qui entendirent ce message apporté d’Alsace, pensèrent que la lettre pouvait être supposée pour amener de nouveaux embarras ; — et ils n’y répondirent point. D’ailleurs ils prévoyaient que l’élection de ce parent du Comte serait longue; le pays en danger demandant que l’on prit le parti le plus prompt, ils se préparèrent à se rendre devant le roi de France. Mais ne voulant pas quitter les assiégés sans leur donner l’assaut qu’ ils s’étaient promis pour le lendemain, les chefs, quoique ce fût un dimanche, convoquèrent les citoyens, coururent aux armes et se jetèrent sur l’église. Le combat fut acharné.
Le lendemain les chefs partirent pour Arras, après avoir recommandé que l’on veillât jour et nuit. Peu de temps néanmoins après leur départ, Lambert d’Arche,
1 L'illustre Croisé dont on a lu les faits. Mais ce n'est que plus lard qu’il devint l’un des héros de la deuxième croisade.
un des conseillers de Bordsiard, trouva moyen de s'échapper de la tour. Il s’enfuyait dans un petit bateau, lorsque Bordsiard l’aperçut. Furieux de se voir abandonné ainsi, il cria aux assiégeants de courir à la poursuite du fugitif, indiquant vers quel lieu il se dirigeait. Les citoyens entourèrent le village où il venait de se cacher, le relancèrent dans sa retraite et le ramenèrent au Bourg. C’était un méchant homme, odieux à tous. Les chefs étant absents, on le remit à la garde d’un de nos concitoyens, nommé Gerbert, dont il était parent. Celui-ci le lia étroitement et le surveilla sans relâche. On verra pourtant qu'il s'échappa.
Le 2i mars, un nommé Woltra-Kruval vint compliquer encore la situation , en annonçant que le roi d'Angleterre avait fait un accord avec Guillaume d’ Apres, lui fournissant une grande quantité d’argent et trois cents soldats pour appuyer et soutenir ses prétentions sur le comté de Flandre. Cette nouvelle était fausse ; mais certaines circonstances lui donnaient une apparence de vérité. Guillaume d'Ypres, dans les présents qu'il avait reçus du prévôt, avait trouvé cinq cents livres de monnaie anglaise, prise aux trésors du comte défunt; et là-dessus il avait imaginé la fable d’un secours accordé par- le roi d’Angleterre, pour cacher la source de cet argent.
Le 25 mars, jour de l’Annonciation, les Gantois, qui n’avaient pas abandonné l’espoir d’eai§ver le corps du comte Charles, convinrent avec le grand chantre, qu’ils entreraient dans l’église pendant la nuit, et qu’ils recevraient le précieux corps par le jubé. Mais cette nouvelle tentative fut déjouée comme les autres.
Le lendemain, tous les Flamands, rassemblés dans une plaine voisine, firent serment sur les reliques des saints, en ces termes : — « Nous jurons de n’élire pour comte de ce pays que celui qui pourra bien gouverner et soutenir nos droits contre les ennemis de la patrie, qui sera religieux , doux, bienfaisant , marchant dans le chemin droit, un homme tel enfin qu’il ait la volonté et la puissance de se consacrer au bien général. »
Tous les principaux citoyens firent ce serment, le juge Folpert, Alard d’ Ysendick, échevin, Haïol d’Oostbourg, Hugues Berlens d’Ardenbourg avec les plus puissants de ses compatriotes, et tous les meilleurs habitants de Lapscheure, d’Oostkerke, d’Uilkerke, de Lisweghe, de Slipen, de Ghistelles , d’Oldenbourg, de Lichtervelde, de Jabbeke, etc.
Le 30 mars , au son des cloches , nos chefs rentrèrent dans la ville, revenant d’Arras. Ils étaient joyeux et rassurés. Ils nous apportaient le message suivant : « Louis VI, roi de France, à tous les fidèles enfants du pays de Flandre, salut et amitié. Ils peuvent compter sur l’appui de notre puissance royale, soutenue par la force des armes et la protection de Dieu.
« Après la trahison à laquelle a succombé le Comte, prévoyant la triste ruine de votre patrie, j’ai partagé votre douleur et résolu de poursuivre le châtiment de ce crime, avec une sévérité inouïe jusqu’à ce jour. Afin que le pays soit pacifié et reprenne son ancienne splendeur sous le .nouveau comte que nous choisirons, obéissez à tout ce que contiennent les lettres ci-jointes ; et exécutez-le. »
Walter l’Échanson montra alors à la multitude les
leUres revêtues du sceau du Roi ; il en fit lecture ; puis il dit à haute voix :
— Écoutez, mes concitoyens, ce qui s’est passé auprès du Roi et de ses barons, et ce qui a été déterminé après un examen approfondi. Sur l’ordre et l’avis du Roi, les premiers d’entre nous, d’accord avec les seigneurs français, ont choisi pour votre comte le jeune Guillaume , né en Normandie , noble de race , élevé parmi vous depuis son enfance et devenu un jeune homme plein de courage. 11 lui sera facile de s’habituer à vos usages, et vous pourrez, avec un peu d’adresse , doux et docile comme il est , le plier aux moeurs et coutumes établies. Moi-même , je lui ai donné ma voix. Robert de Béthune', Baudouin d’Alost, Iwan son frère, le châtelain de Lille et les autres barons l’ont proclamé aussi. Nous lui avons fait l’hommage de foi et de fidélité, comme il s’est toujours pratiqué à l’égard de ses prédécesseurs les comtes de Flandre. Pour nous récompenser de nos travaux, il nous a fait don des terres et des propriétés des traîtres, qui n’ont plus rien à attendre qu’une mort cruelle, au milieu des supplices.
Je vous recommande donc , poursuivit Walter , de recevoir comme votre prince et seigneur Guillaume de Normandie, élu de l’agrément du Roi ; et s’il est quelque chose qu’il puisse vous accorder, je vous le promets de sa part. U vous exemptera des droits de péage et vous cédera le terrain de vos habitations au delà du faubourg, sous la condition d'en payer le cens.
1 Robert IV, dit le Gros, dont les faits célèbres sont rapportés par Duchesne, De la Famille de Bethune, liv. H, chap. iv.
234 LAr CHRONIQUE
Les citoyens différèrent de répondre jusqu'à ce qu'ils eussent convoqué les autres habitants de la Flandre. Ils envoyèrent de toutes parts des messagers, et, s’étant réunis encore le lendemain , ils décidèrent que vingt hommes d’armes et douze sages bourgeois iraient jusqu’à Ravenschot au devant des envoyés du Roi , pour s’entendre avec eux, de concert avec les Gantois. Ils partirent la veille de Pâques. Ayant joint le Roi et le nouveau comte à Deynze, ils firent le serment de foi et hommage, et le môme jour Gervais fut établi châtelain du bourg de Bruges, en récompense des services qu’il avait rendus.
Le matin du saint jour de Pâques, les traîtres enfermés dans la tour communièrent, dit- on ; mais- on ignore quel prêtre leur administra la sainte Eucharistie. Car ensuite, sans respect pour un jour si sacré, ils lancèrent des flèches sur tous ceux qui passaient par le Bourg. On voyait que dans l’attente d’une mort honteuse, ils ne ménageaient plus rien.
Le soir de ce même jour, le roi de France entra dans le faubourg de Bruges, accompagné du nouveau comte Guillaume. Les chanoines de Saint -Donat allèrent au-devant d’eux, portant solennellement les reliques des saints, et les reçurent avec grands signes de joie.
Le 5 avril , le Roi et le Comte , leurs chevaliers et les nôtres, et un grand nombre de citoyens se rendirent au champ où l’on avait coutume de tenir les délibérations. On y plaça les coffrets et les châsses contenant les reliques. On fit lecture de la charte des libertés de Saint-Donat, afin que personne ne pût, sous pré-
texte d'ignorance, porter atteinte à ces privilèges, approuvés par les pontifes romains et respectés par tous les rois et comtes catholiques. Les chanoines réclamèrent ensuite la liberté d’élire le prévôt, selon la concession du Pape, disant que, si le Roi était présent, il confirmerait la nomination faite sans simonie; que s’il était absent, le Comte remplirait cette fonction d’après la coutume. On lut aussi la petite charte accordée par le nouveau Comte , laquelle nous exemptait de payer désormais les droits de péage et de cens. Le Roi et le Comte jurèrent sur les reliques des saints d’observer ces clauses. — Guillaume , pour s’attirer davantage l’affection des citoyens, leur accorda encore le pouvoir de corriger leur législation coutumière et de l’améliorer.
Tout étant ainsi réglé, le Roi et le Comte retournèrent au lieu où ils logeaient. Là on leur présenta des lettres des principaux personnages d’Ardenbourg qui avaient pris part au siège : ■
« Nous aussi, écrivaient-ils , nous choisissons celui qui a été nouvellement élu comte de Flandre , sous la condition que les nouveaux droits de péage soient également abolis pour nous; que nos paysans puissent faire sortir et paître leurs troupeaux sur les polders *, sans payer la redevance nouvellement établie ; que le droit de douze écus , exigé des enfants à la mort de leurs parents , récemment élevé à seize , soit remis à douze comme par le passé. En retour, dans chaque expédition qui sera annoncée par ordre du Comte ,
1 Polder ou Marais; terrains inolidés l’hiver.
nous nous obligeons à lui payer vingt sous pour toute personne de notre commune qui refusera de marcher sans excuse légitime. #
Lorsque cette lettre eut été lue, le Comte jura qu’il accordait de plein gré ce qu’on lui demandait. Après quoi , ceux qui auparavant avaient été attachés à Charles-le-Bon reprirent l’exercice des charges qu’ils avaient légitimement possédées.
Le 7 avril, on continua de faire les hommages; ce qui avait lieu de la manière suivante. Le Comte demandait si le féal voulait être franchement et sincèrement à lui, c’est-à-dire devenir son vassal ; et celuici répondait : — Je le veux. Alors le Comte, prenant les mains jointes du féal dans les siennes, donnait l’accolade, et l’on était inféodé.
Ceux qui avaient déjà prêté hommage renouvelaient leur serment en ces termes : — « Je promets , sur ma foi et mon honneur, que je serai fidèle au comte Guillaume, et que j’observerai pleinement , envers et contre tous, avec bonne foi et sans fraude, ma prestation d’hommage. »
Il répétait encore ce serment sur les reliques des saints, et le Comte, avec une baguette qu’il avait à la main, donnait 1‘ investiture, en les touchant, à tous ceux qui avaient juré.
Quand les hommages furent terminés, le Comte gratifia Baudouin d’Alost de 420 livres, parce qu’après le Roi , c’était à lui qu’il devait le plus, à cause de ses puissants secours et de ses bons conseils.
Le 1 0 avril , le roi de France alla à Wynendaele, où se trouvait Guillaume de Loo , qui se donnait le titre
de comte de Flandre. Il voulait établir la paix et la concorde entre lui et le véritable chef. Mais le faux comte refusa d’entrer en arrangement et ne fit aucun accord de paix , comptant toujours qu’il obtiendrait le pouvoir. Le Roi le quitta indigné. Le vicomte d’Ypres suivait en effet son projet. Depuis quelques jours , il ne s’occupait que de découvrir la retraite du prévôt Berthulf. Quoiqu'il eût été son complice, puisqu’il l’avait envoyé saluer après le crime, il espérait, en se chargeant du supplice de ce traître, rétablir sa réputation. Or, le lendemain de la visite du Roi, Rerthulf fut livré entre les mains de Guillaume.
Ce misérable , si déchu , expiait cruellement son crime. Du marécage où Walter l’avait abandonné , il était arrivé péniblement à Keyens. Bientôt poursuivi, il avait dû continuer de marcher la nuit ; il avait rejoint sa femme à Fumes ’. Mais, ne pouvant se cacher là, il avait gagné Warneton, marchant pieds nus, et n’attendant de compassion nulle part. Ses complices n’avaient pas été plus heureux. Isaac, comme on l’a vu, avait été pendu. Eustache de Yoorde , frère de ce Wydo qui avait épousé la sœur d’Isaac , attaqué à Saint-Omer, avait été brûlé dans sa maison. Plusieurs autres attendaient leur jugement.
Berthulf, pris, fut amené à Ypres. II était conduit par une multitude forcenée qui, sautant et battant des mains , le tirait à droite et à gauche par de longues cordes attachées à son cou. On l’avait dépouillé de ses vêtements , ne lui laissant rien que son haut-de-chausses; et tout le monde lui jetait de la boue et des pier-
• Nous avons noté qu’il était laïque.
res. Accablé d’opprobre et de coups, il reconnaissait qu’il ne pouvait plus éviter son supplice. Le visage immobile , les yeux tournés vers le ciel , il invoquait sans doute, dans le secret de son cœur, l’assistance de ce Dieu qui prit pitié de l’humaine nature, et qui , s’en couvrant lui-même comme d’un manteau, vint nous servir de guide ici-bas.
Alors un de ceux qui suivaient Berthulf , le frappant d’un coup de bâton à la tête , lui dit :
— Homme orgueilleux, pourquoi dédaignes-tu d’implorer la compassion des chefs et la nôtre? Ta vie est en nos mains.
Mais le prévôt garda le silence.
Arrivé au milieu de la grande place d’Ypres, on lui arracha son haut-de-chausses, afin d’augmenter son ignominie en le mettant tout à fait nu. On le suspendit à un gibet, les bras étendus en croix. Sa tête était passée dans une ouverture pratiquée à la partie supérieure du gibet, en manière de carcan ; ses mains fixées des deux côtés. Au moment où il était ainsi suspendu, cherchant encore à soutenir son corps sur l’instrument du supplice, en s’appuyant de l’extrémité de ses pieds contre un rebord qu’il avait senti, dans cette lutte horrible de l’homme à l’agonie contre la mort violente, — au milieu de la foule effrénée , on vit venir à lui Guillaume de Loo. 11 imposa silence à tous et parla ainsi :
— Dis-moi , prévôt , sur le salut de ton âme , quels sont avec toi , avec Isaac et les traîtres publiquement reconnus comme tels, les autres auteurs ignorés de la mort du comte Charles?
' Le patient , faisant un effort pour ouvrir la bouche , répondit :
— Toi-même, aussi coupable que moi, tu lé sais.
Guillaume alors, transporté de fureur, donna l’ordre de jeter des pierres et de la boue au prévôt , et de le tuer. Ceux qui étaient venus sur la place pour vendre du poisson accablèrent Berthulf de coups, se servant de leurs crocs de fer, de leurs bâtons et d'autres instruments. Dans ces affreuses tortures, on ne l’entendit plus proférer que quelques mots, parmi lesquels on reconnut qu’il reprochait sa mort à Walter, qui avait promis de le sauver et l’avait trahi.
Ses bourreaux, l’ayant empêché de soutenir l’extrémité de ses pieds sur l’appui du gibet, virent qu’il allait expirer. Ils prirent un pauvre chien, qu’ils éventrèrent ; ils tordirent autour du cou du mourant les boyaux de l’innocent animal et appliquèrent la gueule du Chien contre la figure de l’homme , pour recevoir son dernier soupir...
Après cette affreuse exécution , un autre spectacle attendait le peuple d’Ypres. Wydo de Voorde, beaufrère d’Isaac, pour avoir trempé aussi dans la conspiration contre le comte Charles, avait été appelé en combat singulier, devant Guillaume de Loo , par un chevalier de noble race, Herman, que l’on appelait Herman-de-Fer, à cause de sa force inouïe. Wydo, qui n’était pas moins robuste, avait accepté le défi, et l’on avait fixé le duel au jour même que venait de signaler le supplice du prévôt. Aussi , dès qu’il eut expiré, la foule nombreuse se rendit -elle avec empressement au champ-clos où devait avoir lieu le
combat à outrance entre Herman-de-Fer et Wydo.
Une grande valeur fut déployée des deux côtés. Mais les deux champions étaient si solidement couverts de fer et semblaient si redoutables tous les deux, que l’affaire devait être longue. Wydo désarçonna son adversaire, le jeta sur l’arène, et il le terrassait de sa lance chaque fois qu’il s’efforçait de se relever. Celuici néanmoins, parvenant à s’approcher, perça de son fer l’énorme cheval de son ennemi et l’éventra. Wydo, se dégageant, tira son glaive et attaqua impétueusement Herman , qui se retrouvait debout. Des deux parts, les coups se précipitèrent de nouveau avec acharnement et sans interruption jusqu’à ce que tous deux, fatigués du poids de leurs armes, jetèrent leurs boucliers pour hâter la victoire par une lutte corps à corps. Herman derechef fut renversé; Wydo, tombant sur lui , écrasait sa figure de ses gantelets de fer. Ainsi terrassé, comme l’Antée de Virgile, Herman sentait que peu à peu la terre lui rendait ses forces. Mais il resta immobile quelques instants, pour faire croire à son ennemi qu’il était vaincu. Alors, passant adroitement la main à l’extrémité inférieure de la cuirasse , vers le bas du corps , qui en cet endroit n’est plus défendu par l’armure, Herman saisit Wydo par le bas-ventre, et, réunissant toutes ses forces, l’attira ainsi violemment et subitement à lui. Par cette secousse Wydo tomba, le bas -ventre ouvert et déchiré, s’écriant qu’il était mort.
Le vicomte d’Ypres, juge principal de ce combat furieux , voulant aussi le faire tourner au profit de sa réputation , ordonna que Wydo fût suspendu au gibet
du prévôt , dont il avait été le complice. Après qu’il y eut expiré, les deux cadavres furent attachés à une roue de chariot, qu’on fixa sur le haut d’un mât très-élevé, pour les offrir en spectacle aux passants. On les avait placés de manière que les bras de l’un étaient passés autour du cou de l’autre et qu’ils paraissaient se tenir embrassés.
Il y avait trois jours qu'ils étaient là , que le peuple impitoyable disait encore qu’ils se consultaient sur le meurtre du Comte.
Un héraut d’ armes vint exprès d’Ypres annoncer tous ces détails au Roi. On cria aussitôt à ceux qui étaient encore dans la tour de quelle manière était mort leur maître le prévôt, en ajoutant qu’un sort pareil leur était réservé; et Louis-le-Gros , les sachant abattus par la terreur, ordonna qu’on se disposât à les attaquer le lendemain. Pour qu'ils ne pussent apprendre quels moyens on allait mettre en œuvre contre eux , on défendit que personne, sous aucun prétexte, s’approchât de la tour. Un des nôtres, ayant contrevenu à l’édit pour parler à son beau-frère, qui était parmi les assiégés , fut poursuivi et arrêté par les hommes d’armes de Gervais , qui le conduisirent de force à la maison du Comte. 11 y eut à ce sujet une sédition ; la multitude voulait qu’on lui rendît le prisonnier. Mais le Roi parvint à faire comprendre aux citoyens le langage de la raison et à rétablir la bonne intelligence.
On prépara tout, le lendemain matin, pour l’assaut.
Comme on cherchait l’endroit par où il fallait attaquer, le jeune Robert , passant la tète à travers une des fenêtres, s’adressa aux gens du Roi , les conjurant
d'être ses intercesseurs auprès de lui, et disant qu’il se soumettait au jugement des chefs du pays , du Roi et de ses barons , et au. supplice le plus affreux s’il ne parvenait à prouver son innocence. Mais Louis-le-Gros montrait une si grande indignation contre les rebelles, que personne n’osa se charger de lui porter cette prière.
Les assiégés annoncèrent alors une autre nouvelle. On disait déjà que le châtelain Haket s’était échappé ; il s’était réfugié à Lisweghe , où il était caché dans la maison de sa fille mariée à un puissant chevalier. On fit savoir de la tour que Bordsiard venait de s’évader aussi; ce qui était vrai. Mais quelques-uns de ses anus, voulant empêcher qu’on le poursuivît, dirent qu’une querelle s’était élevée entre les assiégés, et que Bordsiard avait été tué par le jeune Robert. Cette contradiction fit croire au Roi qu’il n’y avait rien que la peur et le désordre parmi les rebelles.
L’attaque commença donc avec fureur; c’était le 1 1 avril. On amena le bélier construit pour battre les murs de l’église; on en dressa les degrés ou marches sous une grande fenêtre. On avait décidé de diriger là les coups de la machine, pour ouvrir une espèce de porte par laquelle on pourrait entrer librement.
Les marches du bélier étaient fort larges, dix hommes pouvant s’y tenir de front, prêts à combattre ; ceux qui imprimaient le mouvement à la grosse poutre, étaient à l’abri sous une claie solide. La tête de cette poutre était armée de ferrements très-forts. Au * premier coup, il se fit une brèche qui s’agrandit rapidement. En dépit des traits, des pierres, de la poix
fondue et des tisons enflammés que lançaient les assiégés, nos citoyens pénétrèrent bientôt avec fracas et tumulte , se ruant , au milieu des débris qui croulaient encore, dans la galerie où était enseveli le comte Charles. A la tète du cercueil était placé un flambeau de cire, que les traîtres avaient toujours entretenu allumé; et pendant que les nôtres tuaient les rebelles , qui n’avaient plus de refuge que le haut de la tour, le jeune Fromold était tombé à genoux tout eu pleurs devant la tombe , autour de laquelle le Roi plaça une garde.
Le 1 5 avril , les bourgeois vinrent se jeter aux pieds du Roi et le supplièrent d’accorder au jeune Robert la liberté de se retirer du milieu des assiégés et de prouver son innocence. Zegher, châtelain de Gand , et Arnold de Grammont firent la même demande. Le Roi répondit qu’il y consentait, si c’était l’avis des chefs du pays, sans le conseil desquels il ne voulait rien faire. Mais il ne convoqua pas les chefs à ce sujet et montra que son intention n’était pas de sauver ce jeune homme.
Le 1 9 avril , le bélier se mit à battre en ruine le pied de la tour, dernière retraite des assassins. Une crainte mortelle les saisit alors; et personne d’entre eux ne savait plus quel parti prendre. La machine continua à battre tout le jour; le lendemain , malgré l’extrôme épaisseur des murs, la chute de la tour devenait imminente. A chaque coup que frappaient en bas les assiégeants, le contre-coup se faisait sentir jusqu’au sommet et lui donnait une secousse. Les assiégés se décidèrent enfin à se livrer au Roi , plutôt
2li
LA CHRONIQUE que d’être écrasés dans les débris. Le jeune Robert cria que lui et ses compagnons se rendaient, sous la condition cependant que, lors même qu’on mettrait les autres en prison , lui ne serait pas enfermé. Après avoir recueilli l’avis des chefs sur cette proposition , le Roi l’accepta , parce qu’il était bien plus avantageux qu’ils se rendissent ainsi que de mettre en danger avec eux les assiégeants qui sapaient la tour. Ils sortirent donc un à un , au nombre de vingt-sept , et furent mis en prison, à l’exception du jeune Robert, que le Roi donna en garde , lié et garrotté , aux citoyens , en attendant le jugement des chefs.
Mais il manquait un des traîtres : c’était Benkin , surnommé Coterellus ou le Boutiquier; s’étant laissé glisser à terre au moyen d’une corde , il s’était échappé dans la cohue et avait disparu. On le cherchait de toutes parts , même dans les égouts ; mais il était parvenu à s’enfuir et à se cacher dans la petite île de Wlpem (jrès de F île de Cadsand).
Pendant que ces choses se passaient à Bruges sous les yeux du Roi , le nouveau comte allait recevoir les hommages dans les autres contrées de la Flandre , que divers partis agitaient. Il avait repoussé de Saint- Omer Arnold-le-Danois, parent du comte défunt, qui venait réclamer son héritage. Il avait fait son entrée dans cette ville avec une circonstance digne de remarque. Les enfants de la cité s’étant armés d’arcs et de flèches , sans en rien dire à leurs parents , étaient venus en troupe au-devant de lui. Le Comte étonné
leur avait envoyé un messager pour s’informer de ce qu’ils demandaient Ils avaient répondu qu’ils réclamaient pour eux les privilèges dont avaient joui leurs devanciers, de courir dans les bois aux fêtes des Saints, d’errer librement çà et là au printemps, de prendre des oiseaux et de tuer les renards à coups de flèches. Le comte Guillaume, qui était encore tout jeune , joyeux de ce badinage et s’y prêtant volontiers, avait accordé aux enfants les divertissements qu’ils souhaitaient. Il s'amusait de leurs applaudissements et marchait au milieu d’eux , ayant pris le drapeau qu'ils portaient, lorsque survinrent les parents, accourus pour s’opposer à l’étourderie de leurs enfants et bientôt ravis de l’accueil qui leur était fait.
Guillaume de Normandie entra ainsi dans Saint- Omer, au milieu de l’enthousiasme public. Le clergé le reçut en procession , avec des flambeaux allumés, des nuages d’encens , des chants et de la musique. II fut conduit à l’église; après quoi il reçut les prestations de foi et hommage.
Dans ce même temps , Hugues Champ-d’Avaine et Walter de Vlaersloo attaquaient le château d’Aire, où Guillaume d’ Ypres avait mis des troupes. Cet homme , qui n’abandonnait pas son dessein, s’était emparé ainsi par la violence de plusieurs villes et places fortes de la Flandre. Indépendamment d’Ypres, il dominait à Fûmes, à Aire, à Bergheset dans beaucoup d’autres lieux. Quoique bâtard, comme il était par son père du sang des Comtes , il croyait toujours parvenir à saisir l’héritage de Charles-le-Bon.
Un nouveau concurrent se présentait encore, et il
faisait valoir également des titres sérieux ; c’était Baudouin IV (dit le Bâtisseur), comte de Hainaut, qui descendait du comte de Flandre Baudouin-à-la-Belle- Barbe. 11 avait pris Audenarde et s! y était fortifié Baudouin d’Alost et Raze de GaVre, dévoués à Guillaume de Normandie, allèrent avec une forte armée de Gantois assiéger Audenarde. Mais le comte Baudouin, dans une sortie impétueuse, mit en fuite les Gantois, blessa les uns, tua les autres, fit de nombreux prisonniers et resta maître de la victoire. Il possédait aussi Ninove, où il avait posté de braves guerriers; et ce ne fut qu’un peu plus tard que l’on parvint à le repousser dans son pays.
Il fallait alors s’emparer de Lambert, l’un des traîtres, qui s’était fortifié dans Ardenbourg, et faire raison de Guillaume d’Ypres. Mais avant d'entreprendre ces expéditions, le Roi voulut rendre au comte Charles les honneurs funèbres. On prépara , le 21 avril, une peau de cerf, pour y mettre le corps du défunt dans un cercueil honorable. On fut surpris de cette merveille que h* corps du bienheureux Comte, quoique mort depuis sept semaines, n’exhalait aucune mauvaise odeur. On l'ensevelit pieusement, et le clergé que présidait notre évêque , venu pour réconcilier l’église de Saint-Donat, alla au-devant du cercueil et du Roi sur le pont du Bourg. Le cercueil, devant lequel on portait les châsses de saint Donat , de saint Basile et de saint Maxime, fut déposé dans Téglise de Saint-Christophe, où l’évêque et tous les prêtres célébrèrent la messe pour l’âme du'bon Comte, au milieu d'un concours immense de fidèles.
L’église profanée par le meurtre fat purifiée le 25 avril. On y ramena le corps de Charles en grande pompe et on l’enferma dans son tombeau.
Le soir de ce jour-là , le Roi s’avança avec une forte armée vers Staden et Ypres , que le faux comte Guillaume occupait. Le châtelain Gervais commandait nos concitoyens. Ypres le lendemain fut assiégée-; il y eut snr-le-champ une attaque , où Guillaume de Loo combattit vaillamment avec trois cents de ses gens d'armes. Mais, tandis qu’il défendait une porte, les bourgeois en livraient une autre aux assiégeants. Le roi de France et Guillaume de Normandie y entrèrent. Le vicomte d’ Ypres, fait prisonnier, fut envoyé à Lille, pour y être détenu. La ville d’Ypres fut châtiée; Fumes le fut également; les autres places furent réduites; et nos concitoyens s’en revinrent avec un riche butin.
On s’occupa enfin de l’exécution des meurtriers , qui subirent divers supplices. Benkin-le-Boutiquier avait été pris; lié à une roue, exposé ainsi au haut d’un mât sur les Hareme (Marché-au-Vendredi à Bruges), il se mourait là misérablement. On apprit que Bordsiard , découvert à Lille , avait subi le même supplice et que son agonie sur la roue avait duré un jour et une nuit.
Le Roi , le Comte et les Seigneurs décidèrent que ceux qui étaient entassés dans la prison du Comte seraient précipités du haut de la tour du palais. Les soldats chargés de les conduire leur annoncèrent, selon les instructions qu’ils avaient reçues , que le Roi allait leur donner des marques de sa clémence. Tous
se levèrent aussitôt. Mais on leur dit qu’ils ne pouvaient sortir que l’un après l’autre. On emmena d’abord Wilfrid Cnop, les mains liées derrière le dos, vêtu seulement de sa chemise et de son haut-dechausses; on le conduisit jusqu’à la partie haute de la tour, d’où les soldats le précipitèrent. Sou corps fut brisé et fracassé.
Walter de Reddenburg (Ardenbourg) lui succéda; lorsque ce beau jeune homme, aux formes élégantes, vit le sort qu’on lui destinait, il se mit à frissonner et pria ses bourreaux de lui laisser le temps de faire ses prières. Émus de compassion, les soldats lui accordèrent quelques instants ; après quoi il subit sa triste sentence. Un homme d’armes, nommé Eric, brisa, en tombant , les marches d’un solide escalier de bois ; comme il palpitait encore, des femmes voulurent s’approcher de lui ; mais un soldat jeta entre elles une grande pierre qui les força à se retirer , et le patient expira en faisant le signe de la croix. Tous les prisonniers furent mis à mort de la même manière '.
Le 6 mai, le roi de France quitta Bruges pour retourner dans ses Etats. 11 emmenait avec lui , malgré les prières des bourgeois, le jeune Robert, qu’il lit lier sur un cheval. Il ne voulait pas lui faire grâce, quoiqu’il n’eût pas trempé dans le crime. Mais il avait connu la trahison et, au lieu de la révéler, il était
‘Tous les traîtres ayant été excommuniés ne purent être enterrés dans les cimetières. Lernutius rapporte, dans ses Annales, qu’ils furent transportés hors de la ville, dans les champs et les carrefours, où ils servirent long-temps de hideux spectacle aux passants.
I)E CHARLES-LE-BON. il9
resté avec les traîtres. C’est pourquoi , lorsqu’il fut hors du pays, il le fit décapiter.
Le 7 mai, le nouveau comte s’occupa de rechercher ce qui pouvait être sauvé encore des trésors de Charlesle-Bon. 11 ne retrouva guère, en fait d’objets précieux, qu’une coupe d’or avec son couvercle et un vase en argent , que le prévôt Berthulf s’était appropriés, et qu'il avait donnés en garde à Hélie, son doyen. Hélie, pendant le siège, avait mis ces vases parmi les objets saints, dans l’espoir de les sauver ; et en effet le jour où l’on transporta les reliques dans l’église de Saint-Christophe, les deux vases, enfermés dans une cassette, passèrent entre les choses révérées. On ajoute même que le bon prêtre Eggard, à qui on avait recommandé cette cassette comme précieuse, lui adressa ses prières et l’entoura de cierges allumés, se donnant assez de soins pour mériter, lorsque ces vases furent rendus au nouveau prince, qu’on lui permît d’y boire un bon coup (c’est la réflexion de Gualbert).
Quelques faibles restitutions , qui furent obtenues encore, découvrirent de nouveaux coupables. Tant de châtiments amenèrent ensuite des dissensions et des haines violentes. En vain le nouveau comte s’efforçat-il de faire jurer à tous la paix publique ; une loi avait été portée pendant le siège, qui statuait que quiconque aurait fait échapper, contre la volonté des chefs, quelqu’un des assiégés , serait puni du supplice réservé à celui qu’il aurait sauvé. Or plusieurs des assiégés étant parvenus à fuir en secret, moyennant de bonnes sommes d’argent, les parents de ceux qui avaient été tués par les rebelles durant le siège , vinrent se jeter
LA CHRONIQUE aux genoux du Comte, le conjurant d'abandonner. à leur merci ceux qui avaient fait échapper à la dérobée et traîtreusement quelques-uns des coupables, prétendant qu’ils avaient droit de les tuer ou de las expulser du pays. La justice obligeant le Comte à ne pas repousser celte demande, il cita devant lui ceux qu’on accusait, dont la plupart prirent la fuite.
Mais le comte Guillaume, surnommé Courte-Cuisse, n’était pas possesseur pai-ible de la Flandre. Arnoldle-Danois, Thierry d’Alsace et Guillaume de Loo, descendaient au même degré que lui de Baudouin V, et ils en descendaient par Bobert-le^Frison , tandis que lui ne tenait son titre que de Mathilde , sœur de Robert, laquelle avait été reine d’Angleterre.
Arnold-le-Danois , n’étant presque pas connu en Flandre, avait été facilement repoussé. Thierry d’Alsace, habile et loyal, gagnait peu à peu tous les partisans que Guillaume perdait par sa prédilection exclusive pour les Normands. Guillaume de Loo eût tout rallié , sans l’horreur que le meurtre de Charles-le- Bon avait causée, meurtre dont on le croyait complice. Il était appuyé par sa tante Clémence de Bourgogne, veuve de Robert de Jérusalem, l’héroïque compagnon de Godefroid , mère du comte Baudouin-à-la-Hache. Mais malgré toute sa puissance, la Comtesse -Douairière * ne put même parvenir à obtenir la liberté de
1 Clémence avait eu pour douaire douze villes de Flandre; mais elle en avait déjà perdu quaire dans son opposition à l’avénement de Cliarles-le-Uon.
Guillaume de Loo, que quand il eut promis de reconnaître le prince normand et de le défendre contre Thierry.
« Il faut convenir, dit M. le chanoine de Smet qu’on lui faisait là une position difficile; mais il est impossible de ne pas le blâmer de l’avoir acceptée et surtout de s’être fait un jeu de la sainteté du serment, en désertant dès le lendemain une cause qu’il avait juré de défendre la veille. »
Nous trouvons les détails qui vont suivre , dans la narration de Gualbert; c’est l’exposé des causes qui détachèrent les Flamands de Guillaume -le -Normand :
A la fête de saint Pierre, le comte Guillaume voulut faire prendre, pour le châtier, un de ses serviteurs qui se réjouissait dans la foire de Lille. Les Lillois s’y opposèrent ; il s’éleva rapidement un conflit ; les citoyens coururent aux armes ; ils chassèrent le Comte et ses Normands. Guillaume aussitôt cerna la ville et força les habitants à lui payer quatorze cents marcs d’argent. I)e là naquit l’inimitié entre eux et le Comte.,
Le 8 février de l’année suivante (1129) , les bourgeois de Saint-Omer se révoltèrent à cause de leur châtelain, qu’ils accusaient d’avoir volé et dilapidé leurs revenus et d’exercer sur eux une rapacité impunie. Le Comte faisant voir, comme on le lui reprochait, qu’il préférait le châtelain aux bourgeois, vint mettre le siège devant Saint-Omer avec une forte armée ; il força les habitants à lui payer six cents marcs
1 Notice sur Guillaume d'Ypres ou de Loo.
ÎS2 LA CHRONIQUE
d’argent. De là se forma une grande défiance entre
eux et le Comte.
Huit jours après , les Gantois s’insurgèrent aussi contre leur châtelain, qui les traitait iniquement. Celuici alla trouver le Comte et l’amena pour rétablir la concorde. Guillaume voulant mettre les citoyens sous le joug et leur préférant encore son châtelain, les Gantois se réunirent, réclamèrent la protectiou de Daniel de Termonde et d’hvan d'Alost; et Iwan porta à Guillaume ces paroles :
— Seigneur Comte, si vous aviez voulu traiter justement vos bourgeois et nous leurs amis , vous auriez dû empêcher les dures exactions dont on se plaint. Mais au mépris du bon droit et des serments, vous avez brisé vous-même le pacte juré; vous avez violé votre foi et trompé la nôtre. On sait les violences que vous avez fait subir aux Lillois et vos injustices perverses à Saint-Omer. A présent, si vous le pouviez, vous ne traiteriez pas mieux les Gantois. Mais puisque vous êtes seigneur de ce pays, vous devez le gouverner justement. Tenez votre cour à Vpres, si vous voulez, puisque cette ville est au centre du Comté; que les seigneurs et les plus sages du clergé et du peuple s’y assemblent en paix et sans armes, et que tous nous jugent. Si vous pouvez nous gouverner selon les intérêts et l’honneur du pays, nous consentons à vous maintenir. Mais si vous cherchez à vous mettre audessus des lois, si vous êtes sans foi, si vous devenez parjure, quittez le Comté; nous ne serons pas empêchés de le confier à quelque autre qui saura bien l’administrer. Nous sommes les médiateurs entre le roi de
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France et vous , seigneur Comte; et vous ne pouvez rien faire d’important sans prendre notre conseil. Il paraît que vous l’oubliez.
A cette harangue, le jeune Comte furieux s’élançant se fût précipité sur Iwan , s’il l’eût osé devant la multitude. Il lui cria :
— Je rejette, pour devenir ton égal, la foi et l’hommage que tu m’as prêtés ; et je veux te prouver par un combat singulier que j’ai raison.
Mais Iwan , qui était sage , refusa le duel et fixa le jour prochain d’une réunion paisible à Vpres.
Au jour dit, le Comte remplit la ville d’ Vpres de gens d’armes, de soldats et d’hommes sans aveu qu’il savait disposés à faire un coup demain. Iwan et Daniel, l’ayant appris, ne s’avancèrent que jusqu’à lloulers. De là ils envoyèrent à Guillaume des hérauts chargés de lui dire :
— Seigneur Comte , comme le jour de notre réunion a été fixé dans le saint temps du jeûne, vous auriez dû venir en paix, sans fraude et sans armes. Vous ne l’avez pas fait; et vous nous tendez des pièges. C’est pourquoi Iwan, Daniel et les Gantois vous font savoir qu’ils renoncent actuellement à l’hommage qu’ils vous ont prêté et qu’ils retirent la foi qu’ils vous avaient gardée jusqu’à présent.
C’est dans ces entrefaites que Thierry d’Alsace se présenta. Iwan, Daniel et les Gantois se rallièrent à lui. Les Brugeois, à cette nouvelle, fermèrent leurs portes à Guillaume; la guerre éclata de toutes parts.
Revenons toutefois au vicomte d'Ypres. Les chroniqueurs exposent diversement les points sur lesquels
LA CHRONIQUE on l’accuse. Les uns disent bien que Guillaume de Loo n’eut pas plutôt vu tomber ses fers ( vincula ), qu’au lieu de soutenir son rival heureux, comme il l’avait promis, il ne chercha qu’à relever son parti contre Guillaume-le-Normand et contre Thierry d’Alsace; qu’il parvint à reprendre quelques-unes de ses places fortes, et en particulier celle de L’Écluse, que lui avait donnée la comtesse Clémence ; que de là il fit des courses continuelles dans le pays , et commit pendant plusieurs années des brigandages sans nombre. Mais d’autres annalistes présentent sous une autre face cette partie de sa vie.
Peu après qu'on eut obtenu sa liberté, disent-ils, un nouveau rival de Guillaume-le-Normand se présenta : c’était Étienne de Blois, neveu du roi d’Angleterre. Il fondait, du chef de sa mère, des prétentions qui avaient aussi leurs partisans. Ayant ouï le récit qu’on faisait des hautes qualités de Guillaume de Loo, Étienne l’alla visiter.
— Très-assurément , lui dit-il , le Normand ne restera pas une longue vie sur le trône où l’a assis la violence. On le chassera. Mais, comme on dit qu’il ambitionne autre chose et qu’il veut conquérir la Normandie, je le surveille.
— Il vise plus haut, répondit le vicomte d’Ypres. Il n’oublie pas que son père a été roi d’Angleterre. Aussi il écrase d’impôts les bonnes gens de Flandre ; il amasse des trésors, il équipe des vaisseaux.
— S’il s’embarque, la Flandre lui échappe pour tomber dans vos mains, seigneur de Loo. Mais l'Angleterre.... Henri Ier n’a qu’une fille , dont la hauteur
et les emportements sont redoutés. Je suis le proche parent du Roi , qui me comble de faveurs. Nous pourrions nous entr’aider. Soyez à moi , je serai à vous. Allons dans les sentiers de la palience. Le temps est un grand conducteur. Demeurons seulement sur nos gardes.
Après que ces deux ambitions se furent entendues, Étienne et Guillaume se lièrent par une sorte d’alliance et ils partirent ensemble pour l’Angleterre.
En cédant la Flandre si disputée au vicomte d’Ypres, Étienne comptait s’en faire un soutien. Il devait lui fournir une armée pour renverser le protégé de Louis-le-Gros ; et ensuite Guillaume de Loo devait se tenir prêt à soutenir son ami , quand le moment serait venu de saisir la couronne d’Angleterre.
Le vicomte d’Ypres reconnut bientôt qu’Étienne ne s’abusait pas dans ses espérances. Le roi Henri l’idolâtrait ; les barons estimaient sa bravoure et son activité ; sa libéralité , ses manières affables lui avaient gagné l’amour du peuple anglais. Il cachait si adroitement ses pensées ambitieuses , qu’elles échappaient aux regards pénétrants du vieux monarque.
Il y avait peu de jours que les deux amis étaient à Londres, et déjà, dans l’intimité, Guillaume de Loo saluait tout bas Étienne du titre de roi d’Angleterre. Mais, pour le devenir, Étienne voulait attendre la mort paisible du Roi , son bienfaiteur. Et d’abord il obtint une bonne flotte, à la tête de laquelle Guillaume de Loo s’embarqua pour aller combattre le Normand.
Pendant le temps rapide de son absence , tout en Flandre était bien changé. Gand , Bruges, Lille et
d’autres villes , ne pouvant plus supporter le gouvernement de Guillaume-le-Normand, lui avaient obstinément fermé leurs portes, et avaient engagé Thierry d’Alsace à lui faire bonne guerre, promettant de le seconder, Iwan d’Alost et Daniel de Termonde l’appuyaient. La moitié du pays s’était soulevée. On avait battu le Normand à Saint-Omer. Une autre affaire s’était livrée auprès d’Alost, entre toutes les forces de Guillaume de Normandie et toutes celles de Thierry d’Alsace. Obligé de céder au nombre, Thierry s’était réfugié dans Alost. Guillaume se présente aux portes ; il somme la ville de le recevoir, Pour toute réponse, un arbalétrier alostois, nommé Nicaise, lui décocha, du haut d’un bastion , une lourde flèche qui l’atteignit à l’épaule; le bras s’enflamma , ainsi que la poitrine; Guillaume de Normandie mourut cinq jours après ', au bout d’un règne orageux de dix-huit mois ; et Thierry d’Alsace venait d’ètre reconnu comte de Flandre, lorsque le vicomte d’Ypres voulut aborder. Il fut repoussé à Damme; et il sentit, à l’enthousiasme qui saluait le nouveau règne, que son parti maintenant était perdu : il s’en retourna en Angleterre, où le vieux roi le consola par des dignités et des richesses ; c’était en l’année 1 129.
La vie de Guillaume de Loo se détache alors de
' C'est depuis celte époque, dit-on , que la confrérie dès arbalétriers d’Alost conduit dans ses processions un géant, qu'on appelle le Tyran d’Alost. — On voit, dans Gualbert, contemporain des faits, que Guillaume de Normandie fut percé d’un coup de lance qui lui cloua la main dans la poitrine et qu’il en mouruÇquelques heures après.
l’histoire que nous suivons. Nous la retracerons rapidement.
En H 35, le vieux roi d’Angleterre Henri I" mourut. Étienne , qui s’était préparé , se fit proclamer roi à Londres; il fut sacré par l’archevêque de Cantorbéry, au détriment de Mathilde , fille du feu roi , qui avait peu de partisans. Pour se consolider, Étienne donna des privilèges et abolit des coutumes oppressives ; il s'allia avec le roi de France et fit reconnaître son fils duc de Normandie.
Les grands du royaume , profitant du besoin que le nouveau prince avait de leur concours, fortifièrent leurs châteaux , firent battre monnaie et voulurent régner indépendants sur leurs seigneuries. Étienne n’eut pas la force de résister avec modération à ces envahissements; il crut devoir reculer sur les privilèges qu’il avait octroyés. Aussitôt la guerre éclata ; le parti de Mathilde s'accrut de tous les mécontents. David, roi d'Écosse, entra en Angleterre pour soutenir les droits de la princesse , dont il était l’oncle. Etienne donna le commandement de ses armées à Guillaume de Loo, qu’il savait vaillant et habile. Le vicomte d’Ypres battit trois fois les Écossais et les força à la paix avec Etienne.
On lit que, dans ses guerres en Angleterre, Guillaume de Loo était secondé par une troupe formidable de ces aventuriers que les historiens appellent Brabançon# , sortes de compagnies-franches , formées de vétérans de la première Croisade et d’hommes endurcis de tous les pays, à qui le nom de Brabançons fut donné sans doute, parce que, dans* le commence-
ment, ceux de ce pays faisaient le plus grand «ombre.
Mais Robert de Glocester, fils naturel du feu roi, s’étant déclaré le champion de Mathilde, s’avança à son tour avec une puissante armée. Une grande et célèbre bataille se livra à Lincoln. Étienne, qui avait jugé à propos de se mettre en personne à la tête de ses armées, fit des prodiges de valeur, qui ne l’empêchèrent pas d’essuyer une rude défaite. Dans ce moment de calamité, lui-même fut pris par ses ennemis, chargé de fers et conduit à Glocester, où il se vit enfermé dans une étroite prison.
Les courtisans du roi Étienne l’abandonnèrent dès qu’ ils le surent dans les fers , et portèrent leurs hommages à Mathilde. Guillaume de Loo, qui seul lui restait fidèle, ayant réuni à la hâte les débris de son armée, se retourna fièrement contre Robert de Glocester, l’attaqua, sans s’effrayer des avantages que lui donnait sa victoire, le battit, le fit prisonnier à son tour, et courut assiéger Mathilde , qui était dans Winchester : il mena l’assaut si chaudement que la Princesse, pour ne pas tomber au pouvoir d’un ennemi qui avait repris le dessus, fut obligée de consentir à l’échange de Robert de Glocester contre le roi Etienne.
Ce prince remonta donc sur son trône; il récompensa les services signalés du guerrier flamand , en lui donnant le comté de Kent.
Mais, en LI54, Henri H, fils de Mathilde, ayant succédé à Étienne , Guillaume de Loo , qui avait perdu la vue, sentit qu’il n’était plus à son aise chez les Anglais; il revint en Flandre. Il fit un pieux retour sur lui-même, renonça aux vieilles idées d'ambition, se
réconcilia avec Thierry d’Alsace, et vécut dix ans encore, pratiquant les bonnes œuvres , dans son château de Loo, au territoire de Fûmes.
Ce qu’on vient de lire est étranger aux Croisades. Mais peut-être est-il utile de connaître les temps et les mœurs à travers lesquels brillèrent les guerres saintes, qui ramenèrent la civilisation.