‹ La chronique de Godefroid de Bouillon et du royaume de Jérusalem première et deuxième croisades 10801187Chapitre 47 sur 77 · DÉCOUVERTE · texte numérisé non relu

DÉCOUVERTE

fiance, et une telle grâce leur fut inspirée d’en haut, que l’on vit s’élancer courageusement ceux qui, la veille , abattus et consternés , pouvaient à peine lever leurs yeux éteints par la souffrance ; car la famine les assiégeait depuis vingt->six jours.

» Invoquant donc le secours divin , ils se formèrent en douze bataillons et s’avancèrent vers l’armée ennemie. Comme ils sortaient de la ville, une suave rosée descendit du ciel et se répandit sur les Croisés ; ils reconnurent là encore une bénédiction du Seigneur; et les ennemis s’étant rangés en bataille, les chrétiens se précipitèrent sur eux avec l’énergie et le courage du lion , et en firent un tel carnage que , de cette multitude innombrable, quelques-uns à peine, cherchant leur salut dans la fuite , parvinrent à s’échapper.

» Après ce triomphe , le très-illustre comte de Flandre Robert fit vœu que , dans l’enceinte de ses domaines , il bâtirait un monastère de moines, en l’honneur du glorieux apôtre saint André, le protecteur de la milice sacrée. Mais comme l’amour du Christ le retenait sur la terre étrangère, et que néanmoins une si grande ferveur l’animait pour le saint apôtre de Dieu, qu’il ne voulait pas attendre son retour en Flandre pour exécuter son vœu , il donna des lettres à quelques-uns des plus nobles et des plus fidèles seigneurs de ses amis , qui retournaient eu Flandre, pour informer sa douce et noble épouse Clémence , qu’elle devait sans retard faire construire un monastère en l’honneur de saint André, dans le lieu qui s’appelait Bethferkerke , de Bethferd, son fondateur, et qu’elle

était priée d’y établir des moines remplis de religion et de vertus.

» Comme le lieu était soumis à la juridiction de l’évêque de Tournai , la pieuse comtesse se rendit elle même auprès du prélat, qui s’empressa de lui assurer son appui.

» Lorsque Robert fut revenu de la Palestine , il reçut à Bruges la visite de l’évêque de Tournai , lequel lui accorda le privilège suivant :

» Balderic, par la grâce de Dieu , évêque de Tournai et de Noyon , à tous ceux qui ces présentes verront , ici et en tous lieux, allégresse et bénédiction.

» Il n’est presque aucun fidèle, dans tout l’univers, qui ignore que Robert-le-Jeune , marquis 1 de Flandre, a été l’un des plus vaillants chefs de l’armée de Jérusalem , et que , pour la plus grande gloire du nom du Christ, il a constamment et avec énergie combattu les Païens. Parvenu à Antioche, après mille dangers, et assiégé dans cette ville , ainsi que les autres chrétiens, par une multitude d’ennemis survenus tout à coup, il fut animé du souffle de l’ Esprit-Saint. Plein d’amour pour saint André , dont Dieu se servit , dit- on , pour le visiter et sauver les Croisés , il fit vœu de fonder près de Bruges une abbaye , en l’honneur de cet apôtre , et d’y établir des moines en mémoire des secours qu’il avait reçus d’en haut.

» Mais sachant qu’un pareil vœu ne pouvait recevoir son exécution sans notre assentiment , il envoya à son épouse bien-aimée la comtesse Clémence des lettres par lesquelles il lui enjoignait qu’elle eût à

' Marquis, enrdirn dos frontières.

DÉCOUVERTE consulter de sa part notre prudence , et à nous demander la permission de faire consacrer l’autel du susdit monastère ( car l’emplacement en appartient à notre diocèse), afin qu’ ensuite on pût y établir des moines.

» La vénérable comtesse Clémence, toujours prête à remplir les pieuses intentions de son époux Robert , marquis de Flandre, l’un des chefs de la milice sainte, vint nous trouver, et , à l’effet d’exécuter ce qui lui était prescrit, nous demanda humblement et pieusement l’église de Bethferkerke. Du consentement donc de l’archidiacre Lambert et de nos autres clercs, après avoir aussi entendu Reignier, qui desservait cette église de notre autorité, nous avons fait don de ce terrain et confirmé cette donation de notre pouvoir pontifical, à condition que des moines y seront établis. De plus, le comte Robert , revenu de la Terre-Sainte , vainqueur des Païens , désirant , de l’avis de son conseil et avec notre consentement, que le nouveau monastère soit placé sous la direction de l'abbé d’Afîlighem, nous accordons ceci , à la condition que l’abbé du nouveau monastère obéisse , avec la soumission convenable , à nous et à nos successeurs, et que tout étant régulièrement organisé , les moines demeurent libres et servent Dieu tranquillement , sans que personne puisse les inquiéter, ni les soumettre à aucune exaction.

» Nous autorisons aussi l’abbé ou les moines à établir au même lieu un prêtre , qui devra recevoir de l’évêque ou de ses ministres le soin de diriger les paroissiens, et rendre compte tant pour-lui que pour eux.

» Afin que personne ne tente de violer les pouvoirs accordés par le présent privilège , nous menaçons d’anathème celui qui l’essaierait; et après l’apposition de notre sceau , nous avons signé , en présence de ceux dont les noms suivent. Sù/né Balderic, évêque; Lambert, archidiacre; Désiré, doyen; Bertulf, prévôt; Tancard; Walbert; Blitron; Guy, chancelier; la comtesse Clémence ; le châtelain Robert ; Conon ; Lambert Nappin; Tagrnar ; Frédebald. Fait à Bruges, l’an 1106 de l’Incarnation de Noire-Seigneur. »

Nous avons rapporté toute cette pièce, parce qu’elle peint quelques aspects de l’époque. Le comte de Flandre l’accompagna d’un privilège, dont voici le début : .

« Moi Robert , après Dieu souverain de toutes les Flandres, suivant le conseil divin qui dit : Amassez des trésors dans le Ciel , où ni la rouille ni la corruption ne les détruiront; considérant en outre que la richesse et la gloire de ce monde sont périssables, j’ai jugé nécessaire de faire exécuter, par les fidèles, un projet dont le résultat demeurera intact à ma mort. J’ai donc obtenu du seigneur Balderic , dans l’intérêt de mon salut et des miens, qu’il déclarât libre et m’accordât en don, en l’honneur de saint André, l’église de Bethferkerke, qui est aussi appelée Straten. » Il ajoute que le nouveau monastère sera exempt de deux parts des dîmes , et ne pourra être opprimé par aucun pouvoir temporel; il en confie la direction à l’abbé d’Alïlighem, et il appuie son seing des signatures d’Étienne de Becelar, d’Amaury de Ninove , de Gauthier Flament, de Temard, châtelain de Borbourg;

ASSISES

deFroiofe, châtelain de Bergues; de Thierry de Esne, de Haket , fils du châtelain ; de Radulphe , de Renemar et de Kate.

Mais cette chronique de l’abbaye de Saint- André n’est pas très-exacte. L’auteur s’appuie sur des traditions et sur des titres dont les originaux ont été détruits , comme il le dit à la fin du chapitre V. fl avoue aussi que le monastère de Saint-André-lez-Bruges était commencé avant les Croisades, sous l’évèque Radbod. II paraît certain , toutefois, que le comte Robert s’en oecupa et le dota de privilèges. Dans tous les cas , on ne peut contester à Pierre Barthélemi la découverte de la sainte lance. Le récit que nous avons donné , et qui est adopté aussi par Michaud , s’appuie sur Raymond d’ Agiles, l’un des historiens de la Croisade , qui écrivait comme témoin oculaire et qui porta lui-même la sainte lance dans la bataille.

Vraie ou douteuse , cette relique rendit un service immense aux Croisés ; elle les sauva. Nous ne croyons pas qu’il soit utile à notre sujet de parler ici des querelles qui s’élevèrent sur son authenticité. Nous devons nous borner à exposer les faits. Assez d’autres se consument en folles et vaines disputes qui , comme dit Bulwer, ne font diminuer ni le larif'des patentes ni le prix du pain.

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