PREMIÈRES ANNÉES
la vie sur la route de bassesse ou de grandeur que
leur éducation leur a faite.
Eustache II, comte de Boulogne, qui sortait du sang de Charlemagne par Charles-le-Chauve , avait épousé, en 1057, la pieuse et sage Ida. Elle descendait de la même tige par Louis-le-Débonnaire. Elle était fille de Godefroid-le-Grand , duc de Lotharingie ; elle était nièce du pape Étienne X; elle était alliée à tout ce qu'il y avait de noble et d’illustre à cette époque.
Eustache II partageant la piété de la bonne Ida (que l’Église a mise au rang des bienheureuses), sa maison devint le modèle des cours. La bienfaisance et l’aumône étaient son luxe. Les actions généreuses, les exercices religieux, l’accomplissement de tous les devoirs étaient ses plaisirs.
Les sujets du comte Eustache le bénissaient. Dieu le bénit aussi. Il lui donna pour enfants de ces nobles cœurs qui sont la joie et l’honnête orgueil d’un bon père. Ses trois fils ont été célèbres , et tous les trois ont combattu avec éclat sous la bannière de la Croix. L’aîné, appelé Eustache comme lui, devait hériter de ses domaines ; Godefroid , le second , annoncé par de grands présages, s’il faut en croire les légendes populaires , portera un autre sceptre ; Baudouin , le troisième, lui succédera.
Godefroid était né en 1060, au château de Baizy, qui appartenait à sa mère , et qui était situé à quatre lieues de Bruxelles, dans le Brabant. On dit qu’en naissant il avait au bras une marque qui représentait une épée surmontée d’une croix. On le nomma Gode-
froid, du nom de ses deux oncle», Godefroid de Boulogne, évêque de Paris, frère .de son père, et Godefroid V, duc de Lotharingie, frère de sa mère *.
On rapporte que , pendant qu'elle était enceinte de cet enfant, plusieurs fois des songes, qui tous présageaient sa grandeur future, avaient frappé l’imagination de la bonne comtesse. Elle priait Dieu sans cesse sur la jeune âme remise à ses soins. Tant que dura la première enfance de Godefroid, sa mère ne songea qu’à lui inspirer profondément les sentiments religieux qui sont, dans tous les états de la société, la base sur laquelle reposent les seules vertus solides.
Lorsqu’il eut atteint l’âge de onze ans, son père choisit parmi tous les personnages qui l’entouraient , non le plus élevé par sa naissance , ni le plus brillant par ses heureux exploits , mais celui qui , par ses vertus et son courage , pouvait le mieux guider l’adolescence du jeune prince et lui donner l’éducation mâle , pieuse et chevaleresque , qui devait le rendre digne du haut rang qu’il était appelé à occuper. Aux qualités que nous venons de dire cet homme unissait encore une instruction rare dans ce siècle. C était Pierre, déjà , dit-on , appelé l'Ermite , parce qu’il aimait à vivre solitaire, et que nous verrons bientôt rem-
* Un chroniqueur conte qu’un jour la mère de ces trois enfants les tenant blottis sous son manteau, leur père lui demanda ce qu’elle cachait ainsi, et qu’elle répondit en souriant : Trois grands princes, dont l’un sera un noble comte, l’autre duc et roi, le troisième comte et roi. tda avait allaité elle-même ses trois fils et sa fille Pra&ède.
On dit encore que la pieuse Ida, enceinte de Godefroy, crut voir en un songe le fils qu’elle portait assis dans le soleil et resplendissant de gloire. (Guillaume de Waha, Laborcs Herculis christiani, H b. n.)
PREMIÈRES ANNÉES plir l' univers de son nom, en prêchant la Croisade.
Ce maître grave et austère sut toutefois si bien gagner l'affection de son élève, que Godefroid se plaisait plus à écouter ses discours et ses bons conseils qu’à se livrer aux frivoles plaisirs des jeunes gens de son Age. L’éducation que l'on donnait en ce temps-là ressemblait , sous plus d’un rapport, à celle que recevaient les Spartiates aux beaux jours de leur république. La force physique étant dans un chef une nécessité , les exercices du corps passaient généralement avant les travaux de l’esprit, et on était moins étonné de voir un chevalier ne sachant ni lire ni écrire que maladroit à se battre ou mal formé aux fatigues. La chasse était en honneur : la jeune noblesse se livrait avec ardeur à cet exercice , qu’on appelait déjà alors l’image de la guerre.
Godefroid ne venait d'atteindre que sa treizième année, lorsqu’une guerre se déclara entre son oncle Godefroid V, duc de Lotharingie, marquis d’Anvers, duc de Bouillon, etc., et Robert-le-Frison , comte de Flandre, qui voulait usurper la Hollande. Le père et l'oncle du jeune Godefroid le comblèrent de joie en consentant à ce qu'il fît, dans cette expédition, ses premières armes. Ils rassurèrent la tendresse de sa mère en lui promettant les mêmes soins et la même surveillance que s’il était encore sous ses yeux. Pierre, son maître chéri , devait l’accompagner.
Dès que Godefroid fut arrivé au camp, il fut armé chevalier. Cette imposante cérémonie, qui était plus religieuse encore que militaire, en lui imprimant l’obligation de nouveaux devoirs, ne fit qu’augmenter
sa bienveillance envers ses inférieurs et sa simplicité dans toutes les actions de la vie.
Les mœurs qui régnent au milieu des camps pouvaient séduire le jeune prince ; mais son âme forte et pieuse était armée contre tout désordre. Loin de faire des mauvais exemples la règle de sa conduite , il conserva inébranlables les principes dans lesquels sa mère l'avait élevé. Rapportant les succès qu’il obtenait à celui qui tient tout dans sa main , on le voyait , chaque jour, prosterné au pied de l’autel, remercier Dieu des bienfaits et des grâces qu’il répandait sur lui. Son exemple, à un âge si jeune , ramena dans la voie plus d'un chevalier qui s'égarait.
La carrière qu’il devait parcourir si brillante s’annonça , pour lui , par une victoire. II contribua , par sa valeur mûre et son sang-froid intrépide, au succès de la bataille qui se livra près de Leyde, et qui vit la défaite de Robert-le-Frison. Le duc Godefroid , son oncle, devint maître de la Hollande. Ravi de son noble neveu , ce duc, que Yoigt représente comme le modérateur des Pays-Bas, n'ayant point d’enfants, désigna le jeune Godefroid pour l’héritier de tout ce dont il pouvait disposer, c’est-à-dire des fiefs féminins; car les autres domaines redevenaient la propriété de l’Empereur.
Le bon duc ayant été assassiné à Anvers par un scélérat qui échappa à toutes les recherches, Godefroid, à l'âge de seize ans, fut donc mis en possession du duché de Bouillon et de tous les biens que son onclelui avait légués. L’Empereur, voulant récompenser enlui les services qui lui avaient été rendus par sa fa-