‹ La chronique de Godefroid de Bouillon et du royaume de Jérusalem première et deuxième croisades 10801187Chapitre 55 sur 77 · DH SAINT BERNARD · texte numérisé non relu

DH SAINT BERNARD

mit de la part de Dieu. « Si vous me demandez ,

» dit-il encore , quels miracles j'ai faits pour le prou- » ver; c’est à quoi je ne dois pas répondre; c’est à » vous , Saint-Père , de le faire , selon les choses que » vous avez vues et selon celles que vous avez » ouïes. »

T,a conclusion naturelle qu'il tire de ce discours, c’est que le revers se doit attribuer aux crimes des Croisés, et qu’il n’est nullement contre les promesses de Dieu, qui sont conditionnelles, et qui ne peuvent priver sa justice du droit qu’elle a de les punir; non plus que la promesse que le Roi fait à un de ses sujets, de lui donner un office de la couronne, n’empêche pas que, s’il le trahit avant ce temps-là , on ne puisse justement le faire passer par la rigueur des lois.

Otton de Frising, qui était de ce voyage avec l’Empereur son frère, avoue qu’il y avait parmi les Croisés de très-grands désordres, qui méritaient celte punition. Les autres ajoutent que l’armée chrétienne était souillée de tant de vices, qu’il ne faut pas s’étonner s’ils attirèrent la colère de Dieu. Que sera-ce donc si l’on considère que les désordres des chrétiens de l’Orient étaient encore plus grands que ceux de cette armée? Certainement on sera contraint d’avouer que, comme la vengeance que Dieu voulut tirer de tous ces crimes fut très-juste, ce ne put être aussi qu’avec une extrême injustice que le monde s’en prît à saint Bernard, qui n’avait fait, en prêchant la Croisade, que ce qu'on devait attendre de lui.

PRISE

PltlSE DE JÉRUSALEM.

Cependant les affaires des chrétiens en Orient, après le départ des Français et des Allemands, furent bientôt réduites en un état très-pitoyable. Noureddin, étant entré avec une puissante armée dans la principauté d’Antioche, y défit et tua le prince Raymond en bataille (année 1150); se rendit maître de la forteresse d llarenc et ensuite de la plupart des places ; prit dans une embuscade Josselin, comte d’Edesse, qu’il fit mourir dans les fers à Alep (1152); s'empara de tout le comté, en ayant chassé par force les Grecs, auxquels le roi Baudouin et la comtesse l’avaient résigné pour le défendre; puis il conquit la ville et l’état de Damas, tandis que le roi Baudouin, avec toutes les forces du royaume, assiégeait Ascalon', qu’il contraignit enfin de se rendre , après sept mois de siège ( 1 1 5i). Ce jeune et vaillant Roi s’opposa toujours courageusement aux progrès de Noureddin , et il le vainquit même plus d’une fois avec gloire ; mais enfin la bonne fortune du prince turc l’emporta sur tous les efforts que l’on fit pour arrêter le cours de ses conquêtes. 11 les poussa encore plus avant par la prise de Panéade, après la mort de Baudouin, qui mourut empoisonné par son médecin , en la trente-deuxième année de son âge et la vingt et unième de son règne (1 103).

Comme il élait mort sans enfants, son frère Amaury lui succéda; jeune prince de vingt-sept ans, qui, avec

plusieurs bonnes qualités, avait aussi de grands défauts, surtout l’avarice. Celte passion lui fit entreprendre dans l’Égypte une guerre, heureuse en ses commencements , mais à la fin la cause de la perte de Jérusalem.

L’Égypte alors était sous la domination des Sarasins de la secte d’Ali , dont le souverain monarque, menant une vie molle dans son palais du Caire, laissait l’administration à celui qui commandait sous son autorité, et qu’on appelait le Soudan d’Égypte : c’était Sanar. Ayant été dépossédé par Dorgan son rival, il alla implorer le secours de Noureddin, le plus puissant de tous les Turcs. Dorgan, de son côté, eut recours au jeune roi de Jérusalem. Celui-ci, ébloui de l’apparence d’un tribut qu’on lui promet, descend en Égypte avec toutes ses troupes, mais trop tard pour Dorgan, qui, tué par un traître, laissait sa place à Sanar, son rival. Il eût pu obtenir quelque chose de ce dernier; son avarice le perdit. Aveuglé par l’ardente passion de posséder les trésors de l'Egypte, après avoir traité pour ce dessein avec l’empereur Manuel, dont il épousa la nièce, Amaury rompit, contre la foi donnée, la paix qu’il venait de faire avec le Soudan, prit de force Pelusium, qui fut mis au pillage, et s’alla présenter avec son armée victorieuse devant le Caire , qu’il eût pris aussi, dans l'étonnementoù il avait jeté les Egyptiens, si le même amour de l’or , qui lui avait fait entreprendre cette injuste guerre , ne lui en eût fait perdre tout le fruit. Craignant, s’il prenait la ville, que l’armée seule n'en profitât, comme elle avait fait à Pelusium, il aima mieux traiter avec le Soudan; celui-ci , qui connais-

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sait la lâche passion de ce prince, l’amusa si longtemps, sous prétexte de lui amasser deux millions d’or, que l’armée de Noureddin, qu’il attendait, eut le temps d’arriver à son secours. Amaury alla au-devant de cette armée pour la combattre. Mais il trouva que le capitaine, plus fin que lui, avait passé par un autre chemin pour se joindre aux Égyptiens. Et comme il n’avait pas de quoi répondre à deux si puissants ennemis, il fut contraint de s’en retourner sans argent, avec la honte et le regret d’avoir perdu ses peines, son honneur et le tribut que les Égyptiens lui payaient (H 68).

Sanar , assassiné peu après , laissa pour successeur son neveu Saladin, qui, dans la force de l’âge, avec l’ expérience de la guerre, possédait toutes les qualités qui vont faire de lui le plus grand et le plus glorieux conquérant de son siècle. Mais, comme l’ambition, principalement dans les Infidèles, ne trouve point de crimes qui l’arrêtent, ce prince, ne pouvant soufiTrir une ombre de souveraineté au-dessus de lui , massacra le Calife et sa race , sous prétexte que ce calife avait eu dessein de le prévenir. Ensuite il fit de son trésor des largesses à ses soldats, qui le chérissaient et s’exposaient à tout pour lui ; s’étant ainsi établi seul monarque dans l’Égypte , qu’il ne regardait que comme le commencement de sa grandeur , il commença à prendre des mesures pour la conquête de tout l’Orient.

Les chrétiens se virent donc enfermés entre deux ennemis redoutables : Noureddin du côté de l’orient, du septentrion et de l’occident, et Saladin du côté du midi. Ils envoyèrent Frédéric, archevêque de Tyr, im-

plorer le secours des princes de l’Occident ; et l’on résolut d’attaquer Saladin par terre et par mer , avant qu’il fût bien établi dans sa nouvelle domination. Mais rien de tout cela ne réussit. Amaury, soutenu d’une flotte de l’Empereur grec, ayant mis le siège trop tard devant Damiette, sur la seconde embouchure du Nil, vis-à-vis de Pelusium , fut contraint par les pluies et la famine de le lever (1 169). L’armée navale périt par le feu 'et par le naufrage. L’archevêque Frédéric, après avoir inutilement travaillé deux ans en Occident pour en obtenir des secours , ne put rapporter de son ambassade que des promesses sans effet.

Cependant Saladin , étant entré dans la Palestine avec une armée de quarante mille chevaux , y prit Gaza , qui en était la clef du côté de l'Égypte et de la mer (1 170). Quelque temps après, il se jeta dans le pays qui est au delà du Jourdain : il y fit un horrible ravage. L’armée de Noureddin en faisait autant vers Antioche et dans la Phœnicie, renversant les tours et ruinant les murailles de la plupart des villes, comme pour en faciliter la prise à Saladin, qui était le fléau de Dieu et P Attila de ce temps-là, destiné à punir les crimes des chrétiens de la Syrie et de la Palestine. Le roi de Jérusalem, qui s’opposait aux efforts de tant d’ennemis, mourut en la trente-huitième année de son Age , lorsqu’il pouvait profiter de la mort de Noureddin, qu’une maladie avait emporté un peu auparavant . Cet événement fit naître dans le royaume de Jérusalem des troubles domestiques qui furent la dernière cause de sa ruine (1173)'.

11 laissait pour successeur son fils unique , Bau-

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douia IV, qui , outre la faiblesse de son âge de treize ans, était atteint d’trne fâcheuse maladie, la lèpre. Raymond, comte de Tripoli, son plus proche parent, eut la régence durant son bas âge. Saladin, profitant d’ une si belle occasion, s’empara de Damas. Il prit ensuite la plupart des places de la Syrie, dont il dépouilla le jeune Prince, fils de Noureddin, après avoir défait son oncle , le Soudan de Ninive , qui était venu à son secours. Il traita môme avec le comte de Jripoli, qui s’obligea de ne.pas secourir ses ennemis dans cette guerre, pourvu qu'il lui rendît ses otages, que l’on gardait dans le château d’Ëmesse. Le Prince infidèle, à la faveur de ce traité, conquit tous les États de Noureddin, au deçà de l’Euphrate et au delà de ce fleuve.

Le roi Baudouin IV, étant devenu majeur, fit ce qu’il put dans les intervalles que lui donnait sa maladie pour s’opposer aux progrès de Saladin; il eut même quelquefois de grands avantages sur lui. Mais son mal, qui croissait tous les jours, l’ayant obligé de choisir quelqu’un qui gouvernât sous son autorité , il fit un choix qui mit la division dans tout son royaume et qui acheva de tout perdre. Un souverain malade est pour l’ordinaire soupçonneux; Baudouin eut peur que le jeune Bohémond, prince d’Antioche, et le comte Raymond de Tripoli n’entreprissent de le déposséder. Il donna Sibylle sa sœur, veuve de Guillaume Longue- Épée, marquis de Montferrat , en mariage à Guy de Lusignan, jeune seigneur français, troisième fils de IIugues-le-Brun , comte de la Marche et seigneur de Lusignan, qui avait fait le vojage d’outre-mer avec le roi Louis-le-Jeune. Ensuite, l’ayant créé comte de

nrc JÉRUSALEM.

Jaffa et d’ Ascalon, il le déclara gou\ crneur du royaume, au mécontentement de la plupart des grands , qui s’estimaient plus dignes que lui de cet honneur ( 1 1 80).

Il s’en repentit bientôt, ayant reconnu par expérience que Lusignan avait peu de capacité et môme peu de cœur; il l’avait fait paraître dans une occasion où il pouvait défaire les ennemis s'il eût osé combattre (1182). C’est pourquoi, passant d’une extrémité à l’autre, Baudouin lui ôta le pouvoir qu’il lui avait donné, fit couronner le petit Baudouin V, son neveu, enfant de cinq ans , que la comtesse Sibylle sa sœur avait eu du marquis de Montferrat, son premier mari, et laissa la conduite du royaume au comte de Tripoli , (ju’il avait peu auparavant disgracié, et qui était l’ennemi déclaré du comte Guy. Ce dernier en fut tellement irrité, qu’il prit les armes pour s’en venger. Mais enfin , les choses s’étant adoucies par la prudence de Guillaume, archevêque de Tyr et grand-chancelier du royaume , on résolut d’envoyer au plus tôt une ambassade en Occident pour demander un prompt secours contre Saladin.

On choisit pour cette mission le patriarche de Jérusalem Héraclius et les deux grands-maîtres du Temple et de l’Hôpital , alors les deux hommes les plus consi-, dérables de la Terre-Sainte. Ils arrivèrent au port de Bl indes ; mais leur négociation ne fut pas aussi heureuse que leur voyage. Les intérêts des princes en ce temps-là ne leur permettaient pas de s’engager dans une aussi grande entreprise que celle de conduire une armée de Croisés dans la Palestine , comme le prétendaient ces ambassadeurs. Guillaume, roi de Sicile, fai-

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sait la guerre à Andronic , afin de venger le massacre que ce tyran avait fait des Latins à Constantinople pour usurper l’empire. L’Empereur, qui voulait rétablir son autorité , que la guerre qu’il avait faite au Saint-Siège durant le schisme avait fort affaiblie , ne fit aussi que donner de belles paroles. En France, ils présentèrent au roi Philippe:Auguste les clefs de la sainte Sité, de la tour de David et du Saint-Sépulcre , avec la bannière royale, pour se mettre sous sa protection et pour l'obliger à secourir, comme son propre royaume, celui de la Terre-Sainte. L’assemblée générale des prélats et des grands du royaume, qui fut convoquée à Paris pour délibérer sur cette affaire, n’ayant pas trouvé que le Roi, qui n’avait que dix-huit ans et point encore d’enfants, dût entreprendre ce voyage, Philippe promit aux ambassadeurs qu’ il ferait exhorter ses peuples dans tout son royaume à s’enrôler pour cette guerre, et qu’il fournirait libéralement de son épargne ce qui serait nécessaire à ceux qui prendraient les armes pour une si sainte et si juste cause.

Les ambassadeurs allèrent trouver le roi d'Angleterre. C’était Henri II, fils de Geoffroy d’Anjou , qui avait épousé Mathilde , fille de Henri I" ; de sorte que ce roi Henri II était petit-fils et de Henri I" et de Fouques d’Anjou (père d’Amaury, roi de Jérusalem) ; il était cousin germain de Baudouin IV : ce, qui sans doute l'obligeait plus particulièrement que les autres princes à défendre un royaume qui lui pouvait un jour appartenir. De plus, on savait que, pour expier le crime qu’il avait commis en donnant lieu aux assassins de saint Thomas de Cantorbery de le massacrer, il avait

accepté du Pape, comme pénitence, l’obligation de mener lui -même dans trois ans un secours considérable à la Terre-Sainte. Plus de dix ans s'étaient écoulés depuis ce terme échu , sans qu il se fût mis encore en état d’accomplir sa promesse. Tout cela faisait croire au patriarche que sa négociation serait heureuse, et que le Roi irait en personne dans la Palestine, ou du moins y enverrait l’un de ses trois fils.

Henri , qui savait bien qu’on ne ferait point ce que les ambassadeurs prétendaient, alla toutefois au-devant d’eux jusqu’à Rheding, Il écouta avec grands témoignages de bonté le discours que le patriarche Héraclius lui fit sur le pitoyable état où se trouvaient réduites les affaires de la chrétienté d'Orient, qui lui tendait les bras. Il mena les ambassadeurs à Londres pour y attendre une réponse, qu’il promit de leur faire, après avoir pris l'avis des prélats et des seigneurs de son Parlement, qu’il assemblerait le premier dimanche de carême. 11 le fit, et consulta l'illustre conseil sur la question de savoir si , dans l étal présent de ses affaires, il était obligé d’accomplir cette partie de la pénitence à laquelle il s’était solennellement obligé. Pour montrer qu’il procédait nettement et de bonne foi , Henri II voulut que le patriarche et le grand-maître des Hospitaliers assistassent à cette délibération, avec pleine liberté d’y proposer tout ce qu’ils jugeraient convenable ; il conjura tous les assistants de lui dire fidèlement et sans complaisance ce qu’ils croyaient le plus expédient pour le salut de son âme, protestant qu’il était résolu d’exécuter ce qui serait déterminé à la pluralité des voix par l’assemblée.

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L’opinion la plus sévère était assurément que le Roi gardât sa parole, qu’il accomplit sa pénitence et qu’il allât au secours de la Terre- Sainte. Le patriarche ne manquait pas de raisons très-plausibles pour l’appuyer. Néanmoins le Parlement conclut, d’un commun consentement , pour l’opinion la plus douce, et soutint que le Roi n’était point obligé présentement de faire le voyage de la Palestine; que, pour ce qui regardait un de ses fils, qu'on demandait à son défaut, l’assemblée ne pouvait rien déterminer sur cela, puisqu’ils étaient absents, et que la résolution qu’ils devaient prendre dépendait absolument d’eux.

Le patriarche Héraclius, qui était violent, fut tellement irrité de ces décisions, qu’il traita fort mal le Roi. Ce prince, pour adoucir les ambassadeurs, leur remontra en particulier que ce qui avait obligé l’assemblée à parler comme elle l’avait fait, c’était la crainte qu’on avait que les Français, avec lesquels on n’avait jamais une longue paix, ne tirassent avantage de son absence, et que ses propres enfants, dont il n’était nullement assuré, ne troublassent son royaume. Il ajouta qu’il leur offrait de bon cœur cinquante mille marcs d argent pour cette guerre, et qu’il s’obligeait d’entretenir tous ses sujets qui y voudraient aller. Cela était avantageux; mais le patriarche, rejetant ses offres, lui répondit brusquement, « Qu’ils n’avaient pas affaire de son argent, mais de lui-même; qu’ils avaient de l’or et de l’argent; qu’ils n’étaient venus de si loin que pour chercher un homme. Au reste, ajouta-t-il, vous avez régnéjusqu’à présent; mais sachez (pie Pieu, dont vous abandonnez la cause, vous abandonnera aussi.

DE JÉRUSALEM. .iCi

Pour en être persuadé, vous n’avez qu’à comparer les biens qu’il vous a faits avec les crimes dont vous l’avez payé. »

Le Roi, que l’âge, l’expérience et les suites de la mort de saint Thomas avaient rendu plus modéré, fit un effort sur soi-même ; et quoique le patriarche lui eût dit des choses fâcheuses, il ne laissa pas néanmoins, quand la mauvaise humeur.du prélat fut passée, de le traiter avec civilité; il le conduisit dans son vaisseau jusqu’à Rouen, d’où, après y avoir célébré la fête de Pâques, il le mena sur la frontière, afin qu’il y fût témoin de la conférence qu’il y eut durant trois jours avec le roi Philippe, au sujet de la Guerre Sainte. Les deux Rois demeurèrent fermes dans leur résolution : ils répétèrent tous deux que leurs affaires ne leur permettaient pas de s'éloigner de leurs États, mais qu’ils étaient prêts à donner un grand secours d’ hommes et d’argent, avec lequel on pourrait se défendre de Saladin. Héraclius , qui s’était fait fort dans la Palestine d’y amener ou le roi d’Angleterre ou quelqu’un des trois princes ses enfants, s’en retourna sans avoir obtenu ce qu’il prétendait, et même sans le secours qu’on lui offrait et que son dépit lui fit maladroitement mépriser, au grand préjudice des affaires de son maître. Toutefois, les archevêques de Cantorbéry et de Rouen et la plupart des évêques et des seigneurs d’Angleterre, de Normandie, de Guyenne et des autres provinces que l’Anglais possédait en France, prirent la Croix, aussi bien que les gens de guerre que Philippe- Auguste avait levés pour les envoyer au secours de la Terre-Sainte (1185). Ce commencement de Croisade

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n’eut pas pourtant grand effet, non-seulement parce que les deux Rois n’en furent pas, mais aussi principalement à cause que la paix qu’ils avaient faite fut bientôt rompue.

Ainsi la Terre-Sainte, attaquée par un ennemi aussi redoutable que Saladin, demeura sans secours. Et ce qu’il y eut de plus déplorable fut que celte triste nouvelle, rapportée dans la Palestine par le patriarche, mit tout le monde dans la consternation et qu’elle produisit ensuite de funestes elfets. Un Anglais, chevalier du Temple, nommé Robert de Saint-Alban, méchant homme, sans religion, sans conscience et sans honneur, croyant que tout était perdu pour les chrétiens et qu’il n’y avait plus de fortune à faire parmi des gens ruinés, songea à se créer parmi les Sarasins un établissement considérable, qu’il voulut mériter de Saladin par le plus horrible de tous les crimes. Il s’alla rendre à ce prince et lui offrit ses services contre les chrétiens , lui promettant de les détruire en peu de temps et même d’emporter Jérusalem. Pour lui donner assurance de la foi qu’il lui promettait, il ajouta qu’il était prêt à se faire mahométan.

Saladin , qui le connaissait de réputation pour l’un des plus vaillants de son ordre, accepte ses offres, lui donne sa nièce en mariage et le met à la tète d’nne armée, avec laquelle f apostat fit d’horribles désordres dans la Palestine. Mais, comme il s’approchait de Jérusalem , qu’il croyait surprendre avec uae partie de ses troupes, tandis que les autres désolaient la campagne depuis Samarie jusqu’à Jéricho, le peu de gens.de guerre qu’il y avait dans la ville, étant sortis par les

IJE JÉRUSALEM, poternes, lorsque le traître ne pensait à rien moins, le surprirent, taillèrent en pièces la plupart de ses gens et le contraignirent de prendre la fuite. Ce fut là du moins une légère consolation que le roi Baudouin put goûter à la mort, qui l’emporta peu de jours après, en la vingt-cinquième année de son âge et la douzième de son règne, moins peut-être par la violence de son mal, que par la douleur qu’il eut de voir abandonné son pauvre royaume, qu'il laissait entre les mains d’un enfant de huit à neuf ans.

Aussitôt après la mort de ce prince , on vit renaître les contestations qui avaient existé entre le comte de Tripoli et Guy de Lusignan pour la régence. Elles s’allumèrent bien davantage par le décès du petit Roi, qui, sept mois après la mort de son oncle, mourut à son tour d’un poison lent. Cette mort fut le coup fatal porté au royaume de Jérusalem.

Le roi Baudouin IV avait deux sœurs: Sibylle, mère du petit roi Baudouin V, et Isabeau, seconde femme d’ Amaury, mariée à Aufrov de Tlioron. Raymond, qui était le plus proche parent des rois défunts , prétendait qu’en l’état où étaient les affaires , il devait succéder à l’exclusion des femmes; il avait pour lui la milice , le peuple et le jugement du roi Baudouin IV, qui lui avait confié la tutèle du petit Roi son neveu. D’autre part, les grands du royaume, qui voulaient conserver la succession aux sœurs du roi Baudouin, étaient résolus de reconnaître Sibylle pour leur reine, mais à condition qu’on trouvât moyen de rompre son mariage avec le comte Guy de Lusignan, dont ils ne voulaient -point, parce qu’il n’était estimé ni brave ni habile.

PRISE

Sibylle néanmoins, adroite et ambitieuse, sut si bien gagner le patriarche et les grands-maîtres du Temple et des Hospitaliers, qui faisaient le plus puissant parti, qu’elle se fit couronner avec son mari , presque en même temps que l’on apprit la mort du petit Roi. Ses ennemis, dans le dépit qu’ils eurent de cette surprise, offrirent à Aufroy de Tlioron de le déclarer roi : mais soit qu’il eût peu d’ambition ou peu de cœur , il rejeta cette offre et s’en alla sur-le-champ reconnaître Guy de Lusignan et lui faire hommage : ce que les autres firent après lui , détestant dans leur cœur sa lûcheté, comme ils l’appelaient , et se réservant dans un autre temps de renverser du trône celui auquel ils se soumettaient alors par nécessité. Il n’en fut pas ainsi du comte de Tripoli, qui, ne pouvant ni souffrir, ni dissimuler son injure, se retira dans ses états, et fitpours’en venger l’action la plus noire et la plus détestable dont l’histoire ait jamais parlé.

Ce comte était Raymond III , descendu en droite ligue de ce fameux Raymond, comte de Toulouse, son trisaïeul, qui , après avoir fait tant de belles choses à la première Croisade , mourut en l’année 1105. Étant d’un sang si illustre , il avait encore des qualités qui répondaient à la grandeur de sa naissance : il était sage et judicieux dans les conseils, prudent, modéré, grave, sérieux, sobre, parlant peu et fort retenu, quoiqu’il eût l’esprit vif et pénétrant ; au reste très-adroit, civil, populaire, complaisant, mais par artifice, fier et peu affable dans son domestique , où il agissait sans contrainte, selon son tempérament atrabilaire, qui se faisait connaître par toute l’habitude de son corps, qu’il

DK JÉRUSALEM.

avait grêle, grand, décharné, avec un visage mélancolique, le teint basané, les cheveux noirs et plats, le nez aquilin, les yeux ardents. Joignez à cela une certaine physionomie sombre et féroce.

Saladin , qui ne cherchait que les moyens de profiter de la division des princes chrétiens , ayant su le bruit que faisait cette rupture, envoya secrètement vers le comte Raymond, pour le solliciter de joindre ses armes aux siennes contre Guy de Lusignan, lui promettant de le mettre à sa place sur le trône de Jérusalem, si, pour gage assuré de sa fidélité , il voulait embrasser sa loi. Raymond , résolu à perdre son rival, accepta ce parti et promit tout à Saladin, pourvu qu’il entrât avec une puissante armée dans le royaume, quand il en serait temps et par l’endroit qu’on lui dirait. Dès lors il lit semblant d’être revenu de son emportement et de s’en repentir. 11 agit ensuite avec tant d’adresse et de dissimulation, qu’il fit sa paix avec le Roi.

Raymond avait épousé Eschine , princesse de Galilée, fille de Hugues de Saint-Omer, à qui le roi Baudouin avait donné cette principauté : il y était donc maître. N’y ayant mis exprès qu'une faible garnison, aussitôt après son traité secret avec Saladin, il l’avait averti d’entrer par là dans le royaume. Le conquérant n’y manqua pas ; et d’abord, ayant défait le 1 " mai les Templiers et les Hospitaliers, dans un combat où le maître de l’Hospital et soixante de ses plus braves chevaliers demeurèrent sur la place , il s’empara de la plupart des places, qui étaient sans défense. Puis, suivant l’avis qu’il reçut du comte Raymond, il alla

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mettre le siège, avec une armée de quatre-vingt mille chevaux et d’un plus grand nombre de fantassins, devant Tibériade, que l’on appelait alors Tabarie, capitale de la province (1 KS7). C’était une grande ville, sur la partie occidentale du lac de Génésareth ou mer de Galilée. Hérode le Tétrarque, après l’avoir magnifiquement rebâtie et entourée de bonnes murailles , l’avait appelée Tibériade, du nom de l’empereur Tibère. Comme le Comte n’y avait laissé que peu de gens de guerre , Saladin l’insulta sans peine. Tout ce que put foire la princesse Eschine, qui ne savait rien de la trahison de son mari , fut de se sauver dans la forteresse avec le peu qu’elle avait de soldats pour la défendre, en attendant le secours qu’elle envoya promptement demander au Roi.

Il y eut sur cela deux avis différents dans le conseil de guerre. Les plus sages ne voulaient pas qu’on entreprît de secourir la place de vive force, parce qu’on ne le pouvait faire qu’en tirant les garnisons des autres villes; c’était exposer tout le royaume à une ruine inévitable, au cas qu’on perdît la bataille. Le comte de Tripoli , qui craignait de perdre une si belle occasion, soutint fortement au contraire qu’il fallait secourir la forteresse de Tibériade; que c’était tout perdre que d’y laisser périr la princesse sa femme, qui la défendait; que toutes les villes, désespérant de pouvoir jamais être secourues après un tel exemple, se rendraient désormais ; qu’en prenant ce que l’on avait de gens de guerre dans les villes, on ferait une si bonne armée, qu’il n’y aurait pas lieu de craindre un ennemi que l’on avait battu plus d’une fois avec de

DE JÉRUSALEM, moindres forces. La reine Sibylle et la plupart des seigneurs ayant appuyé cet avis, on résolut qu’on irait droit aux ennemis, avec tout ce que l’on avait pu tirer des villes , oh l’on ne laissa que les personnes incapables de servir.

Avec ces troupes, où il y avait beaucoup d’hommes et peu de soldats, l’armée, qui était de douze mille chevaux et de vingt mille fantassins, sans compter les bourgeois des villes qu’on avait emmenés par force, s’avança vers Tibériade.

Comme le comte Raymond^ étant, par la princesse sa femme, prince de Galilée, savait mieux le pays que tous les autres, qu'il était grand homme de guerre, et qu’il semblait avoir le plus vif intérêt dans la victoire , on lui confia la conduite de cette armée. Le perfide, qui donnait secrètement avis de tout aux ennemis, l’alla engager dans un pays rùde et stérile, dans des détroits de rochets où il n’y avait ni eau ni fourrage. Les Sarasins n’attendaient que ce moment; ils arrivèrent avec leurs troupes, beaucoup plus nombreuses. On était au plus fort de l’été, au commencement du mois de juillet , où les chaleurs deviennent insupportables dans un climat si chaud. Les hommes et les chevaux, mourant de soif, n'en pouvaient plus. La nécessité fit résoudre sur-le-champ le combat, quoiqo’avec un extrême désavantage, parce qu’il était impossible de ranger l’armée en bataille et qu’on ne pouvait aller à l’ennemi que par des défilés. L’armée fut divisée en plusieurs corps, qui devaient se suivre les uns les autres. Les ennemis les attendaient en bon ordre , pour les tailler en pièces au sortir

PRISÉ

de ces défilés, avant qu'ils eussent le loisir de former dans la plaine ni leurs escadrons ni leurs bataillons. Le grand-maître du Temple, avec ses vaillants chevaliers , sortit le premier, et donna d’abord si furieusement sur les ennemis qu’il-eut en tête , qu'il les renversa sur ceux qui suivaient , et les mit en désordre : de sorte que, si ces braves eussent été soutenus des autres corps, on eût pu du moins se tirer d’un poste si désavantageux et combattre en rase campagne avec espérance de vaincre. Mais le comte de Tripoli commandait le corps qui devait suivre les Templiers, et il avait disposé les troupes en sorte que tous les seigneurs qui étaient de son intelligence venaient après lui ; ces traîtres ne voulurent pas avancer, sous prétexte que c’était mener leurs gens à la boucherie. De sorte que les chevaliers du Temple, abandonnés et investis de tous côtés , furent tous tués sur la place ou faits prisonniers, sans qu’il en échappât un seul.

Après cette défaite , Saladin , voyant que personne n’osait plus sortir pour combattre, s’approcha du camp des chrétiens; et, n’osant encore attaquer, il fit mettre le feu dans les bois qui environnaient ces rochers , et garda toutes les issues, pour combattre avec plus d’avantage tous ceux qui se résoudraient à sortir. Mais six transfuges, qui passèrent dans son armée et qui lui offrirent de se faire Sarasins , l’assurèrent que tous les soldats chrétiens étaient à demi morts de soif, et si accablés de lassitude et de désespoir, qu’ils ne pouvaient presque se remuer. Cet avis le fit résoudre à les attaquer sur-le-champ; il le fit avec tant de succès , que ce ne fut pas un combat , mais un horrible

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massacie. Presque lous les chefs et les soldats chréliens périrent en cetle fatale journée , ou demeurèrent prisonniers. Peu se sauvèrent par la fuite , excepté Raymond et les complices de sa trahison , que les Turcs laissèrent évader. Le Roi, voyant que tout était perdu , voulut aussi prendre la fuite ; mais Tokedin , neveu de Saladin , le poursuivit si vivement qu’il le fit prisonnier; il prit aussi la vraie Croix, que Rufin , évêque de Ptolémaïs , portait ce jour là , selon la coutume, dans la bataille.

Cet évêque s’étant armé d’une cuirasse, contre la coutume de tous les autres prélats qui avaient porté avant lui ce bois sacré sans que pas un d'eux eût été blessé, reçut au travers du corps un grand coup de flèche qui lui fit perdre la vie et la Croix. Tokedin la prit donc; et, en amenant le Roi prisonnier à son oncle, il la lui présenta comme le plus glorieux trophée de sa victoire.

11 n’y en eut jamais ni de plus funeste pour les vaincus, ni de plus avantageuse pour le vainqueur, qui se rendit maître de lous les riches équipages de tant de princes et de grands seigneurs tués ou pris à la bataille. Comme il portait une haine mortelle aux chevaliers des deux ordres du Temple et de l’Hôpital de Jérusalem, il fit trancher la tête en sa présence à tous ceux qu’on put trouver parmi les prisonniers , excepté au grand-maître. Il tua même de sa propre main le brave Renaud de Châtillon , qui , après avoir gouverné long-temps la principauté d’Antioche, dont il avait épousé la princesse Constance, était alors gouverneur des pays qui sont au delà du Jourdain, et avait souvent

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arrêté le cours des victoires deSaladin. Ce Prince \iolent ne put souffrir que ce vaillant homme, qu'il avait brusquement interrogé avec quelque sorte d’insulte , lui répondît d’un air aussi fier et aussi hautain qu’il lui avait parlé. Cette liberté, qu’il devait admirer, l’irrita tellement et le fit si fort s’oublier lui-même, qu’il lui abattit la tête d’un coup de cimeterre. En déshonorant sa victoire par une action si brutale et si indigne, il fit bien voir par cette lâcheté qu’il est plus difficile de se vaincre soi-même que de vaincre ses ennemis.

Pour les autres prisonniers, soit qu’il se repentît d’un si honteux emportement, ou que son avarice s’opposât à sa cruauté , afin de ne pas perdre de grandes rançons qu’il en pourrait tirer, il les traita civilement, et principalement le Roi, le grand-maîtré du Temple, le vieux marquis de Montferrat, beau-père de la reine Sibylle, qui, étant venu peu auparavant visiter les saints lieux, s’était voulu trouver à la bataille.

Mais ce ne fut là que le moindre fruit que Saladin tira d’une si mémorable journée. Il était grand capitaine, aussi habile, adroit et diligent pour profiter d’une victoire que vaillant et heureux pour la gagner; il savait que la plupart des villes , n’ayant plus de garnisons, étaient sans défense; il s’alla présenter devant Ptolémaïs, belle et florissante ville, dont le port lui était nécessaire pour recevoir sa flotte, qui devait venir de l’Égypte. If n’y avait plus de géns de guerre dans la ville; tous les soldats qu’elle avait fournis à l’armée avaient péri dans la bataille , et elle ne pouvait espérer aucun secours. Elle lui fut rendue en deux jours , sur l’assurance qu’il donna aux habitants naturels du pays

de les traiter favorablement, et de laisser même aux Latins la liberté de se retirer où il leur plairait, sans que l’on touchât ni à leurs personnes, ni à leurs biens qu'ils pourraient emporter. Il leur garda très-exactement sa parole; et la réputation qu’il acquit par là, jointe à l’impuissance où étaient les autres villes de se défendre, fit qu’en moins de trois mois toutes , excepté Tyr, Ascalon et Jérusalem , se rendirent à lui.

Il fit quelque tentative pour insulter Ascalon; mais, comme il vit que cette place, le boulevard du royaume contre l’Égypte, était bien munie, il crut que s’il fallait employer la force contre ces trois villes qui lui restaient à prendre, il valait mieux commencer par la capitale. Il espéra même qu’après sa prise les deux autres, se voyant séparées de tout le reste aux deux extrémités du royaume , suivraient sa fortune.

Ce fut donc environ la mi-septembre qu’il alla camper devant Jérusalem, avec la plus puissante et la plus nombreuse armée qu’il eût encore eue, fière de ses victoires, riche des dépouilles des vaincus, dont elle méprisait les restes. La reine Sibylle était dans la capitale, avec le patriarche Héraclius et Renaud, seigneur de Sidon ou Saïète, qui s’était sauvé de la bataille, et qu’on soupçonnait d’avoir été complice de la trahison du comte Raymond. Cétait déjà de mauvais présages pour cette pauvre ville, qui, outre les bourgeois épouvantés de voir à leur porte un si formidable ennemi , n’avait pour sa défense que peu de soldats échappés de la défaite , et les habitants des petites villes et bourgades voisines qui s’y étaient réfugiés.

Saladin fit sommer les assiégés de lui rendre la ville,

PUISE

en lui proposant l’exemple des aulres, qui avaient éprouvé sa démence et sa fidélité à garder sa parole; il promit qu’il leur conserverait les privilèges, les honneurs et les dignités dont ils jouissaient sous leurs Rois. Quoiqu’on n’eût guère de courage, on eut néanmoins quelque honte de se rendre sitôt. L’on répondit que l’on était résolu de se défendre jusqu’à la dernière extrémité. Mais cette bravoure ne dura pas : Saladin ayant fait de fausses attaques pendant dix jours du côté de l’Occident, pour y attirer les plus braves de ceux qui défendaient la ville, tandis qu’il faisait battre les murailles qui étaient faibles et demi-ruinées du côté du septentrion , sitôt qu’il y eut fait brèche et qu’on vit qu’on se préparait à l’assaut, les assiégés demandèrent à capituler. C'était le quatorzième jour du siège. Le Sarasin , qui ne voulait pas ruiner, mais prendre la ville, le leur accorda, à des conditions pourtant moins favorables que celles qu’il avait offertes. Il voulut que chacun rachetât sa liberté en payant une somme par tête, selon la différence des âges et des conditions; que tous les Francs ou Latins d'origine sortissent de la \ille, n’emmenant de leurs biens que ce que chacun en pourrait porter sur ses épaules, et qu’il n’y eût de Chrétiens que les Syriens, les Grecs, les Arméniens et les Jacobites qui la pussent habiter.

On ne vit jamais de spectacle plus lamentable que celui de tant de gens, de toute sorte de conditions, contraints à quitter cette sainte ville, que leurs pères avaient si glorieusement conquise , et pour laquelle ils n’avaient jamais eu tant de tendresse. On n’entendait

que des gémissements, des pleurs, des hurlements de désespoir, et les cris des femmes , des enfants , des vieillards, qui déploraient et l’infortune de la sainte cité et leur cruel exil. Ils ne pouvaient se séparer du Saint-Sépulcre, qu’ils arrosaient de leurs larmes et qu’ils baisaient pour la dernière fois en lui disant un éternel adieu. Les mères se chargeaient de leurs enfants qui n’étaient pas en état de marcher. Les plus robustes portaient sur leurs épaules ceux à qui ou la faiblesse ou la vieillesse n’avait pas laissé la force de les suivre.

Saladin ne voulait pas faire son entrée dans la ville que tous les Latins n’en fussent sortis. Il fallut donc se hâter d’en partir, en présence de ce Prince victorieux, qui considéra ce spectacle comme une des plus belles parties de son triomphe. Le patriarche , avec tout le clergé de Jérusalem , marchait en tête ; la reine Sibylle venait après, accompagnée des deux petites Princesses scs filles et de tout ce qu’il y avait de gens de qualité. Saladin, civil au delà de tout ce qu’on pouvait attendre d’une nation qui n’avait alors nulle politesse, descendit de son trône, la reçut avec respect , la consola de son malheur par l’espérance qu’il lui fit concevoir de la liberté du Roi son mari , et lui donna une bonne escorte pour la conduire , avec toute sa suite , jhsqu’à Ascalon , où elle voulut se retirer.

Il vit après cela passer le peuple, dont le triste équipage, la misère et les larmes le touchèrent; la compassion qu’il en eut lui fit faire en cette rencontre une action que les historiens romains eussent jugée digne de la vertu des héros de l’ancienne Rome.

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Comme parmi la douleur et la Iristesse générale il remarqua que des femmes et de jeunes filles le regardaient en jetant des cris lamentables et en tendant les mains jointes vers son trône en posture de suppliantes, il fit aussitôt arrêter toute la troupe pour savoir de ces femmes ce qu’elles désiraient de Ini. Elles répondirent qu’outre l’aflliction qui leur était commune avec tous les autres de leur nation, que l’on chassait de leurs maisons et de leur ville, elles en avaient une particulière, ayant perdu à la bataille de Tibériade, les unes leurs maris, les autres leurs pères, qui étaient peutêtre du nombre des captifs. Qu’elles le suppliaient donc humblement de ne les pas priver de cette dernière ressource, après la perte de leurs biens. Saladin commanda sur-le-champ qu'on cherchât soigneusement parmi les prisonniers ceux qu’elles réclamaient , et qu’on les leur rendît s’ils y étaient. Il eut même la générosité de leur parler avec humanité, en les exhortant à souffrir courageusement les disgrâces de la fortune. Et pour les consoler en prince, il accompagna ses paroles des effets d’une royale libéralité, en faisant à ces pauvres femmes des présents proportionnés à la condition de chacune , pour leur donner le moyen de se mettre un jour en un état où elles n’eussent pas tant sujet de se plaindre de leur détresse.

C’est là sans doute une action qui éclate encore davantage par l’opposition de celle du comte de Tripoli. Ayant perdu tout sentiment de vertu et d’humanité avec sa religion, à laquelle il renonça, comme il l’avait promis à Saladin, cet homme fit ôter, par une extrême barbarie, à ces pauvres bannis, sitôt qu’ils furent ar-

DE JÉRUSALEM, rivés dans ses Étais, tout ce que les Turcs leur avaient laissé , et les mit ensuite dans un si furieux désespoir qu’une femme entre autres, à qui l’on avait tout ravi, excepté son petit enfant qu’elle portait lié sur ses épaules, le prit, transportée de désespoir, et le jeta dans la mer, en présence de ce Comte apostat, qu’elle chargea de mille imprécations, appelant sur lui la vengeance de Dieu. Aussi ne différa-t-il pas long-temps après cela de punir les crimes que ce Prince avait commis, et auxquels ce dernier avait mis le comble. Peu après la prise de Jérusalem, voyant qu’il était en horreur à ses sujets, et que Saladin, loin de lui donner le royaume comme il le lui avait fait espérer, voulait encore être maître de Tripoli, il en conçut tant de rage, qu'il en perdit l’esprit, et aussitôt après la vie par une mort subite.

Après qu’on eut chassé de Jérusalem tous les Francs, Saladin y voulut faire son entrée avec magnificence. Il y entra au milieu de son armée, enrichie des dépouilles des vaincus. Il était suivi du Roi captif, du grandmaître du Temple, du vieux marquis- de Montferrat, du Connétable, des autres grands du royaume et de vingt mille prisonniers, qu’il envoya dans les fers à Damas après son triomphe.

La première chose qu’il fit, se voyant maître de Jérusalem, fut d’abolir toutes les marques de la religion chrétienne. Les églises furent horriblement profanées par les soldats, qui, après les avoir pillées, les changèrent en écuries, et firent mille outrages à la sainte Croix, qu’ils traînèrent par toutes les rues, depuis le Temple jusqu’à la Tour-de-David. Mais Saladin dé-

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